PRÉFACE D’ABÉLARD
Après avoir satisfait, autant qu’il nous a été possible, à la première partie de votre demande, il ne nous reste qu'à nous occuper de a seconde, pour, avec l'aide du Seigneur, remplir vos désirs et ceux de vos filles spirituelles. En effet, il ne nous reste plus, en suivant l’ordie de vos demandes, qu’à tracer et
vous envoyer un plan de vie religieuse qui soit comme la Règle de votre sainte profession, afin que vous sachiez, par une : Règle écrite plutôt que par la coutume, la conduite qu’il vous convient de tenir. C’est donc ce que nous avons résolu de faire, en réunissant les meilleurs usages des couvens et les précep-
2»s ABÉLARD ET RHÉLOISE.
tes des Ecritures, pour en former un seul tout, fondé sur des preuves éclatantes ; en sorte que, pour décorer le temple spirituel de Dieu, qui est en vous, nous le revêtions de splendides peintures, et en formions un ouvrage DATA emprunté à d'inparfaits modèles,
A l'imitation du peintre Zeuxis, nous ferons, pour l’ornement d'un temple spirituel, ce qu'il fit pour un temple matériel : en effet, comme le rapporte Cicéron ? dans sa Rhétorique, les Crotoniates l’appelèrent chez eux pour orner d'excellentes peintures un temple qu'ils avaient en grande vénération. Jaloux de répondre à leur attente , il choisit dans la ville les cinq plus belles filles qu’il put trouver, afin qu'elles fussent sous ses yeux pendant son travail et qu’il reproduisit leur beauté dans le tableau. ? Il est à présumer que deux raisons le déterminèrent à en agir ainsi : la premiére, c'est que, comme le rapporte le même auteur, ce peintre avait acquis une singulière habileté à peindre les femmes ; la seconde, parce que la beauté d’une jeune fille est naturellement plus élégante et plus délicate que celle d’un homme. Il choisit plusieurs vierges, dit le philosophe cité plus haut, parce qu'il ne.crut pas trouver dans une seule tous les membres également beaux , car jamais la Nature n'a accordé à aucune femme une égale beauté de toutes les parties du corps, et elle semble n'avoir voulu rien produire de parfait dans la construction des corps, comme si, en réunissant tous ses dons sur un seul, elle eût craint de n'avoir plus rien à donner aux autres.
Ainsi donc, pour dépeindre la beauté de l’Âme.et décrire la perfection de l'épouse de Jésus-Christ, pour tracer le portrait d'une vierge spirituelle, qui soit comme un miroir, dans lequel vous aurez toujours sous les yeux votre beauté ou votre laideur ; nous nous sommes proposé de vous dresser une Règle d’après les nombreux écrits des Saints Pères et les meilleures
‘ De fnv. lib. I. —* C'était un tableau représentant Vénus.
coutumes des monastères; recueillant chaque chose, suivant qu’elle viendra s’offrir à ma mémoire, et liant, pour ainsi dire, en un seul faisceau tout ce qui me paraîtra convenir davantage à la sainteté de votre établissement.
Et non seulement je consulterai les usages des religieuses, mais encore ceux des religicux ; car puisque nous sommes unis par le même nom et par la même profession de continence, la plupart de nos pratiques vous conviennent.
Nous tirerons donc, ainsi que nous l'avons dit, beaucoup de choses de ces différentes Règles, comme quelques fleurs dont nous embellirons les lys de votre chasteté, et nous mettrons plus de zèle à peindre la vierge du Christ, que n’en a mis Zeuxis à peindre le portrait d'une idole. Car il a cru que cinq vierges lui sufliraient pour modéles; mais nous qui avons en abondance les enseignemens que fournissent les écrits des Pères, nous ne désespérons pas, avec l’aide de la Grâce divine, de vous laisser un ouvrage plus parfait, lequel vous permettra d’attcindre le rang et l'excellence des cinq vierges sages, ! que le Seigneur, dans son Évangile, nous propose comme le type de la virginité. Afin de pouvoir âccomplir ce que j'ai résolu, je réclame vos prières. |
Je vous salue, en Jésus-Christ, épouses de Jésus-Christ.