‹ Lettres d'Abélard et d'Héloïse, traduction nouvelle par le bibliophile Jacob précédée d'un travail historique et littéraireChapitre 17 sur 20 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

J'ai résolu de diviser en trois parties la Règle de votre maison, soit pour conduire et fortifier votre religion, soit pour coordonner la célébration de l'office divin. Le véritable but de l’institution monastique consiste, si je ne me trompe, dans ces trois points : vivre chastement, faire vœu de pauvreté, et ne pas rompre Île silence; ce qui est absolument conforme à la Règle évangélique : ceindre ses reins, renoncer à tont, éviter les paroles inutiles, 3

* Evang. S. Matth, 20. — * Evang. S. Luc. 12. S. Matth. 19,12.

La chasteté que vous devez suivre est celle que l'Apôtre ! conseille, lorsqu'il dit : « Une vierge qui n’est pas mariéc ne » pense qu'à Dieu, afin qu’elle devienne Vainte et de corps et » d'esprit. » Il dit, de tout le corps, et non dans un seul membre, de peur que les autres ne se portent à l'impureté, soit par paroles, soit par'actions. Elle devient alors sainte d'esprit, quand elle n’est souillée ni par pensée ni par consentement, et qu’elle ne se laisse point aller à l’orgueil, ainsi que ces cinq vierges folles qui, étant allées acheter de l’huile, trouvèrent à leur retour la porte fermée. En vain elles frappèrent et crièrent : « Scigneur, Seigneur, ouvrez-nous! » 'Époux lui-même leur répondit ces paroles terribles : « En vérité, je vous dis que je ne vous connais pas. »

La pauvreté consiste, selon l'exemple des apôtres, à abandonner tout, pour ‘suivre nus Jésus-Christ qui est nu luimême, c'est à dire, à quitter non seulement les biens de ce monde et les attachemens charnels, mais encore à déposer toutes nos volontés, afin que, renonçant à nous conduire suivant notre caprice, nous suivions la volonté de notre supérieur qui représente Jésus-Christ, ét que nous nous soumettions entièrement à lui comme à Jésus-Christ lui-même ; car il le dit : ? « Celui qui vous écoute, n'écoute; celui qui vous » méprise, me méprise. » Et quand même il se conduirait mal, Dieu l'en préserve ; si ses ordres sont justes, il ne faut pas que les défauts d'un homme fassent rejeter la voix de Dieu ; car il nous en avertit lui-même : « Profitez et faites ce qu'ils » diront; mais ne vous conduisez pas Suivant leurs œuvres. »

Il nous a encore bien peint notre conversion spirituelle à Dieu , dans ces paroles : * « Celui qui n'aura pas renoncé à » tout ce qu'il possède, ne saurait être mon disciple. Si quel- » qu’un, continue-t-il, vient à moi, et ne hait point son

* Saint Paul. Ep. ad. Corint. 1,7. —" Kvang, S. Luc. 10. — * Evang. S. Matth, 23 —" Evans, S. Luc. 1.

» père, sa femme, son fils, ses frères et ses sœurs, même » sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » Haïr son père ou sa mère, c'est renoncer à toutes les affections charnelles de ce monde, de même que hair sa vie, c'est renoncer à ses propres volontés; ce qu'il recommande encore ailleurs : « Si » quelqu'un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, » qu’il perte sa croix et qu'il me suive. » C’est ainsi qu'approchant de lui, nous venons après lui, c'est à dire que nous le suivons, en l’imitant autant qu'il est en nous. Lorsqu'il dit : « Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais celle de mon » Père qui m’a envoyé, » c’est comme s'il nous disait de faire tout par obéissance. |

En effet, « renoncer à soi-même, » est-ce autre chose que de quitter ses affections charnelles, de déposer sa volonté, et de se soumettre entièrement à celle d'autrui ? C’est ainsi qu'on ne reçoit pas sa croix des mainS d’un autre, mais qu'on la porte soi-même ; c'est par cette voie que le monde est mort pour nous et que nous sommes morts pour le monde, lorsque, par un sacrifice de profession volontaire, nous nous interdisons les vanités et les plaisirs terrestres, en renonçant à suivre notre propre volonté. Quels sont les désirs des gens du . monde , sinon de satisfaire leurs caprices? Quels sont les plaisirs terrestres, si ce n’est de remplir sa volonté, quand bien même on ne pourrait le faire sans affronter les plus grandes peines et les plus grands dangers !

Qu'est-ce que porter sa croix, c'est à dire souffrir quelque tourment, si ce n'est d'agir contre notre propre volonté, quoique ce que nous voulons faire nous paraisse utile et facile ? C’est de là qu'un autre Jésus, bien inférieur au véritable, nous dit dans l'Ecclésiaste : « Détournez-vous de toute idée de con- » cupiscence et de votre propre volonté; si vous favorisez » votre esprit dans ses désirs, il deviendra un sujet de joie » pour votre ennemi. »

Mais lorsque nous renonçons absolument aux choses ter-

restres et à nous-mêmes, c'est alors qu'ayant rejcté toute propriété, nous entrons dans la vie ‘apostolique ; qui réduit tout en commun, ainsi qu'il est écrit : ! « La multitude des » fidèles ne faisait qu'un cœur et une seule âme. » Aucun d'eux ne regardait son bien comme particulier ; mais tout était com mun entre eux, Le partage s’en faisait suivant les besoins de chacun, car ils n'avaient pas tous les mêmes hesoins : la distribution n'en était donc pas égale, mais conforme à la nécessité. Ils ne faisaient qu’un cœur par la foi, parce qu'elle réside dans le cœur; une seule âme, parce que, leur volonté réciproque étant fondée sur la charité, ils avaient tous Îles mêmes désirs, et que, leurs commodités leur étant indifférentes, tout était rap-

porté à l'avantage général, chacun renonçant à ce qu'il avait

de particulier, pour ne s'attacher qu'aux choses qui viennent de Jésus-Christ : autrement, il n’est pas possible de vivre sans aucune propriété, laquelle-consiste plus encore dans l’ambition que dans la possession.

Une parole inutile ou superflue est la même chose qu'un long discours inutile ; c’est ce qui fait dire à saint Augustin, dans son premier livre des Rétractations : « Loin de moi de re- » garder comme un discours inutile ce qu'il est nécessaire de » dire, quoiqu'il faille parler longuement. » Mais Salomon dit dans les Proverbes : ? « Le péché abondera dans les longs » discours; et celui qui saura arrêter sa langue, gra très » prudent. » Il faut donc éviter avea soin les choses où le péché abonde , et il faut pourvoir à cette maladie avec d’autant plus d'étude, qu'il est plus dangereux et plus dilficile de l'éviter. Saint Benoît, persuadé de cette vérité, disait : # « En p tous temps les moines doivent s’étudier au silence. » S'étudier au silence, est bien différent de garder le silence; car c'est porter une application perpétuelle d'esprit à faire quelque chose, Nous faisons en effet beaucoup de choses par

* Act. Apost, &. —* Prov. 10.— Reg. S. Bened, ©. A

négligence , et malgré nous; mais rien, avec étude, à moins que nous ne le voulions et que nous ne nous y appliquions. L'apôtre saint Jacques dit, ! en observant combien il est difficile et utile de mettre un frein à sa langue : « Nous pé- » chons tous dans plusieurs choses; si quelqu'un ne pêche pas » par les paroles, c’est un homme parfait. Il n’y a pas d'es- » pèce d'animaux, d'oiseaux, de serpens, que l'industrie » humaine n’ait domptée ou apprivoisée, » En réfléchissant encore sur la source des maux que la langue occasionne, et de tous les biens qu’elle peut détruire, il continue de dire : «La & langue, à la vérité, est un petit membre ; mais c’est un feu » capable d'embraser ure grande forêt. C’est une source d’ini- » quité, de maux inquiets et de poison mortel. » Qu'y a-t-il de plus dangereux que le poison, et qu'il faille éviter davantage ? Car ainsi que le poison fait mourir, ainsi la grande quantité de paroles renverse la religion. « Si quelqu'un, con- » tinue l'Apôtre, pense avoir de la religion, et qu'il ne ré- » prime pas sa langue, il séduit son cœur, et sa piété n'est » qu'un fantôme. » Ce qui est écrit dans les Proverbes : ? « Tout homme qui ne peut modérer sa langue en parlant, » ressemble à une ville sans portes ni murailles. » C'était bien là le sentiment de ce vieillard qui, lorsque saint Antoine Jui disait , au sujet des frères grands parleurs qui l'avaient accompagné : « Vous avez trouvé de bons frères, mon père? » répondit: » Oui, ils sont bons, mais leur demeure n'a point » de portes ; entrera qui voudra dans l’étable, et emmènera » l'âne. »

Notre âme est, pour ainsi dire, liée dans l’étable du Seigneur, où elle se nourrit des méditations sacrées qu'elle y rumine; mais elle se délie de cette étable, et ellc.erre ça et là dans le monde avec ses pensées, sielle n'estretenue parle silence. Les paroles, en effet, frappent l'intelligence de l'esprit, en sorte

1 S. Jac. 13,2. —! Prov. 5%. |

que celui qui comprend, retient, et reste attaché à la pensée. Or, nous parlons à Dieu par la pensée, comme aux hommes par les paroles, et tant que nous portons attention à celles-ci, il faut nécessairement que nous nous éloignions de l'idée de Dieu , car nous ne saurions songer à lui et au monde en même temps.

Non seulement il faut éviter Les paroles inutiles, mais mème souvent celles qui paraissent avoir quelque utilité ; car il n’y a qu'un pas du nécessaire à l’inutile , et de l’utile aux choses nuisibles. « La langue, selon saint Jacques, est un mal in- » quiet, » d'autant plus mobile qu'elle est plus petite et plus déliée que les autres membres que fatigue le mouvement: le repos, au contraire, lui est insupportable et lui devient à Charge.

Quoique cette partie soit chez nous la plus déliée et la plus flexible de notre corps, cependant elle l’est encore bien davantage dans votre sexe , et c’est en elle que consiste toute la malice des femmes. L'Apôtre, connaissant en elles ce défaut dominant, leur a absolument interdit la parole dans l'église, même sur ce qui regarde les choses de Dieu: il leur permet seulement d'interroger leurs maris dans leurs maisons: et pour ce qu'elles auront à apprendre ou à faire , il les soumet au silence, suivant ce qu'il en écrit à Timothée : ? « Que la ». femme apprenne en silence avec toute soumission : je ne » lui permets pas d'enseigner ni de dominer sur son mari, » mais de garder le silence. » S'il a ainsi commandé le silence aux femmes laïques et mariées, que devez-vous faire ? Interrogé pourquoi il leur avait fait pareille défense, il les accuse d'être verbeuses et de parler quand il ne faut pas.

Pour obvier en quelque sorte à une peste aussi dangereuse, nous ordonnons un silence perpétuel et profond dans l’église, dans le cloître, le dortoir, le réfectoire, dans tons les endroits

‘ Saint Paul, Ep. ad Tim., I, 2,14

ABÉLARD ET HÉLOISE. 268 en général où l'on mangera, et dans la cuisine; mais depuis Complies surtout , tout le monde l’observera : on sera seulement libre d'employer s’il est nécessaire, des signes, à la place des paroles dans ces différens lieux. On prendra le plus grand soin d'apprendre ces signes et de les enseigner, et or s'en servira pour inviter ceux à qui il serait indispensable de parler, à passer dans un endroit convenable et disposé pour l'entretien. Après l'avoir parlé le plus brièvement possible, on reviendra aux signes ou à ce qu’il sera opportun de faire.

On punira sévèrement l'excès dans les signes et dars les paroles, dans celles-ci surtout, avec lesquelles on court le plus grand danger. Saint Grégoire désirant ardemment remédier à un péril aussi grand et aussi manifeste, nous dit dans son septième livre : des Morales : « Tandis que nous ne faisons » pas attention aux paroles inutiles, nous parvenons aux » choses nuisibles : par là on sème la division ; de là naissent » les querelles, le flambeau de la haine s'emflamme, et la » paix des eœurs est détruite. » Salomon disait ? bien prudemment : « Celui qui fait aller l’eau est la source des que- » relles. » Faire aller l’eau, c'est abandonner sa langue à un flux de paroles. Au contraire, il dit en bonne part : « L'eau » profonde vient de la bouche de l’homme. » Celui qui fait aller l'eau est donc la source des querelles, parce que celui qui ne met pas un frein à sa langue détruit la concorde. D'où il est écrit : « Celui qui impose silence à un insensé, » arrête la celère. »

Nous voyons ainsi de quelle importance il est d'employer la censure la plus rigoureuse pour corriger ce défaut, et de ne point différer la punition d’un vice qui met ka religion en danger ; en effet, c'est la source de la médisance , des procès, des injures, et souvent même l'origine des conjurations et des conspirations, qui ébranlent moins qu’elles ne renversent

* C. 18, — *? Prov,

l'édifice de la religion. Lorsque ce vice sera déraciné , les mauvaises pensées ne seront peut-être pas absolument détruites, mais au moins on cessera de se CNP mutnellement.

L'abbé Macaire, ! comme s'il eût pensé qu'éviter ce défaut suffisait à la religion, donnait aux moines de son monastère la leçon suivante : « Mes frères, évitez-vous les uns » et les autres après l'office divin. » Un religieux lui ayant dit un jour : «Où voulez-vous, mon Père, qua nous puissions » aller pour trouvef une plus grande solitude ? » Il mit alors le doigt sur sa bouche, en disant t « C'est cela que je » vous dis d'éviter. » Il rentra ensuite dans sa cellule et s'y » enferma seul. » Cette vertu du silence qui, selon saint Jacques , ? rend l'homme parfait, et de laquelle Isaïe avait dit ; ? « La pratique de la justice, c’est le silence, » a été saisie avec tant d’ardeur par les Saints Pères, que l’abbé Agathon, ainsi qu’il est écrit, mit pendant trois ans une pierre dans sa bouche, jusqu’à ce qu'il fût pArvenn à observer un silence complet. ; |

Quoique ce ne soit pas le lieu qui sauve, il en est cependant de plus favorables et de plus sûrs pour l'exercice de la religion, dans lesquels on trouve tous les secours nécessaires, et où il n'y a point d'obstacles. C'est pour cela que les enfans des prophètes, que saint Jérôme * appelle moines dans l'Ancien Testament, se retirèrent dans le secret de la solitude , et se bâtirent des cellules par äelà les bords du Jourdain. Saint Jean aussi et ses disciples, qui sont les premiers fondateurs de notre état; ensuite saint Paul, saint Antoine, saint Macaire, qui ont fleuri dans notre profession; fuyant le tumulte du siècle et les tentations dont le monde

abonde, se formèrent des habitations dans les solitudes , afin

* Vita Patrum, part. 2, lib. de Contin. —"* S, Jac. 3. — * Isaie, 32. — ‘ Epist.h et 13.

de pouvoir converser avec Dieu et s'occuper de lui plus sintèrement. Jésus-Christ lui-même, auprès de qui la tentation ne pouvait avoir d'accès, voulant nous instruire par son exemple, cherchait les lieux reuirés, et fuyait les rumeurs du peuple toutes les fois qu'il avait quelque grand acte à accomplir. C’est ainsi qu'il nous a consacré Je désert par les quarante jours d’abstinence ; c'est encore dans le désert qu'il a nourri des milliers d'hommes ; c'est dans le désert qu'il se séparait, non seulement du monde, mais encore de ses apôtres mêmes, pour que rien ne troublât sa prière. Ce fut sur une montagne qu'il instruisit ses apôtres et qu'il accomplit le mystère de sa transfiguration ; ce fut encore sur une montagne qu'il réjouit ses disciples réunis en les rendant témoins de sa résurrection, et qu'il quitta la terre pour monter au ciel; enfin c'est

toujours dans Ja solitude ou dans des endroits secrets qu'il a opéré ses grandes merveilles,

Par ses apparitions à Moïse et aux différens Pères du désert, par le chemin qu'il indiqua à son peuple pour gagner la terre de Promission, par l'endroit où il le retint si long-temps pour lui dicter sa Loi, aù il le nourrit de la manne céleste, où ji fit sortir de l’eau d’un rocher, et où il lui apparut souvent pour le conso!er, il nous montre clairement combien il aime que nous choisissions la solitude , afin d’y pouvoir vaquer plus purement à la prière,

Sous la figure mystique de l'âne sauvage, il dépeint exactement l'amour de la solitude, et il montre combien il Papprouve, lorsqu'il dit à Job ;: ! ç Qui a renvoyé libre l’Ane sau- » vage, et qui à délié ses liens ? Qui lui a donné une retraite p dans la solitude, et une demeure dans une terre propre à » sa nourriture ? [| méprise le tumulte des villes, il n'entend » pas les cris du créancier, il ne cherche que les montagnes » propres à son pâturage, et il a parcouru toutes les prai-

1Job.3% .

» ries. » Cc qui signifie : Qui a fait cela, si ce n’est moi ?

L'âne sauvage, que nous appelons âne des bois, c’est le moine, qui, débarrassé des liens du siècle le fuit, et qui, pour s'y soustraire , s’est renfermé dans la douce liherté de la so— titude , loin du monde qu’il a quitté. Il habite alors une terre de pâturages, lorsque l’abstinence a desséché ses membres. [ n'entend plus les cris du créancier, mais seulement sa voix, parce qu’il n’accorde rien de superflu et qu’il lui donne le strict nécessaire. Avons-nous, en effet, un créancier plus importun et plus persécutant, chaque jour, que notre venwe? Il ne faut jamais l'écouter, lorsqu'il demande des choses superflues ou trop délicates. Les montagnes couvertes de pâturages sont les vies et la doctrine des Saints Pères, dont la lecture et la méditation nous réparent. Il entend par les prairies l’Écriture sainte qui conduit à la vie céleste, et qui ne se fanera jamais.

Saint Jérôme nous exhorte principalement à la solitude, lorsqu'il écrit au moine Héliodore : ! « Interprétez le mot » de moine, c'est votre nom. Que faites-vous donc dans le » monde, vous qui devez être seul ? » Le même Père, en faisant la distinction de notre état avec celui des clercs, écrivait au prêtre Paul : ? « Si vous voulez exercer les fonctions » de prêtre ; si le ministère ou le fardeau de l'épiscopat vous » plait, vivez dans les villes et dans les châteaux, et faites » votre salut en tâchant de sauver les autres. Si, ainsi que » vous le dites, vous désirez être moine, c’est à dire solitaire, » que faites-vous dans les villes où il n’y a pas une seule re- » traite particulière, maïs des habitations nombreuses ? »

Chaque établissement a ses princes ; et pour venir au nôtre, il faut que les évêques et les prêtres , à l'exemple des apôtres el des hommes apostoliques, s'efforcent de succéder à leurs vertus, puisqu'ils ont succédé à léurs dignités. Nos princes sont les

* Epist, 1. — * Ibid, 15.

Paul, les Antoine, les Hilarion, les Macaire ; et , pour suivre l'Écriture Sainte, nos véritables princes sout Élie et Elisée ; nos chefs, les enfans des prophètes qui demeuraient dans la campagne et dans les solitudes, et qui s'étaient bâti des cellules au delà des bords du Jourdain. Parmi eux sont les enfans de Rechab, qui ne buvaient ni vin ni cidre , qui demeuraient sons des tentes, dont Dieu lui-même fait l'éloge par la bouche de Jérémie , ! en leur promettant qu'il y aura toujours quelqu'un de leurs descendans au service du Seigneur.

Si nous voulons donc être au service du Seigneur, toujours prêts à recevoir ses ordres , élevons-nous des maisons dans la solitude , de peur que la fréquentation des hommes ne trouble notre repos, ne nous conduise à la tentation, et ne nous détourne l'esprit de la sainteté de notre état. Pour nous engager à cette tranquillité solitaire, saint Arsenne , sous la conduite du Seigneur , a fourni lui seul un exemple frappant à tous ses successeurs; car il est écrit : ? « L'abbé Ar- » senne, étant encore dans le palais, pria le Seigneur de le » conduire dans le chemin du salut. Il entendit une voix qui » lui dit: « Arsenne, fuis les hommes et tu seras guéri. » Il © » embrassa alors la vie monastique, et renouvela à Dieu Ia mê. » me prière. Il entendit de nouveau une voix qui lui dit : « Ar- » senne, fuis , tais-toi et repose-toi ; c’est là le moyen de ne plus pécher. » Instruit de sa règle par ce précepte divin, non seulement il évita les hommes, mais encore il les éloigna de lui ; car son archevêque étant venu un jour avec un magis-

: trat pour le visiter, et l'ayant prié de tenir quelque discours qui

pôt les édifier, il leur répondit : « Si je vous dis quelque chose,

» l’observerez-vous ? » Ils lui promirent de le faire fidèlement. Alors il leur dit : « Partout où vous entendrez Arsenne, n'ap- » prochez pas. » Le même archevêque, voulant le visiter une autre fois , envoya d’abord savoir s’il ouvrirait ; il lui fit cette

* Hierem. 15. —* Vit. Patr, pars. 11,1, 2, de Quiete.

réponse : « Si vous venez, je vous ouvrirai ; et si je vous ou- » yre, j'ouvre à tout le monde, et dès ce moment j'aban- » donne cet endroit. » L'archevêque, ayant reçu cette réponse, dit: « Si je vais persécuter ce saint homme, je n'aurai plus » moyen d’allerle voir, » Ce même solitaire dit un jour à une dame romaine, que la réputation de sa sainteté avait amenée auprès de lui : « Comment avez-vous osé risquer un si grand » voyage ? Ignorez-vous que vous êtes femme, et que vous ne » devez pas sortir? Lorsque vous serez de retour à Rome, » vous direz aux autres femmes que vous avez vu Arsenne, et » la mer sera couverte de femmes qui viendront le voir. » Elle lui répondit : « Si le Seigneur veut que je retourne à » Rome, je ne permettrai à qui que ce soit de venir; mais » priez pour moi, et souvenez-vous toujours de moi. » Alors il lui dit: « Je prie le Seigneur qu'il efface votre souvenir de » mon cœur. » Elle sortit, troublée de cette réponse. L'abbé Marc lui ayant demandé pourquoi il fuyait les hommes: « Le » Seigneur sait, dit-il, que je les aime, mais je ne saurais » être également avec lui et avec eux. ! » :

Les Saints Pères ont eu tant d'horreur pour la société et Ja connaissance des hommes, que quelques uns, pour s'en éloigner absolument, se sont fait passer pour insensés ; d’autres, ce qui paraît bien plus surprenant, ont affiché l'hérésie. Il n’y a qu’à lire, parmi les Vies des Pères, * celle de l'abbé Simon ; on verra comment il se disposa à recevoir le magistrat de sa province, qui venait le visiter : il se couvrit d'un sac, et prenant du pain et du fromage dans sa main, il s’assit sur le seuil de sa maison, et se mit à manger. On trouvera ? qu'un anachorète, informé que certaines personnes venaient vers lui . avec des lampes, se dépouilla de tous ses vêtemens et les jeta dans le fleuve, où il commença à les laver. Celui qui le

‘ Vit. Patr. pars. IV, 1. de Ætern, et pars. II, de Charit.— * Pars. II, lib. de Ostent. — * Pars. IV, contr. vanam gloriam.

servait, honteux de ce qu'il voyait, congédia ceux qui étaient venus visiter son maitre, en leur disant : « Retournez, parce » que notre vieillard a perdu Je sens commun. » Il vint ensuite lui demander : « Mon père, pourquoi avez-vous tenu » -cette conduite? Tous ceux qui vous ont vu ont dit: « Le » vieillard est possédé du Démon. » I] lui répondit: « Voilà ce » que je désirais d'entendre. »

On lira encore que l'abbé Moyse, ? pour s'éloigner absolue ment d'un magistrat de sa province, se relira dans un ma= rais; et que ce magistrat s'étant présenté un jour avec ceux qui l'accompagnaient, en lui demandant : « Vicillard, dites- » nous où est la cellule de l’abbé Moyse? » illeur répondit : « Pourquoi cherchez-vous cet homme ? c’est un fou et un hé- » rétique, » On apprendra que l'abbé Pasteur ne permit pas même au juge de sa province de le voir , pour délivrer de prison le fils de sa sœur qui l'en suppliait. C’est ainsi que tandis: que les grands du siècle demandent la présence des Saints avec Yardeur la plus respectueuse, ceux-ci, par mépris pour euxmêmes , tâchent de s’en éloigner entièrement.

Mais pour vous faire connaître également la vertu de votre sexe, qui pourrait suffire à donner des éloges à cette vierge qui, pour ne pas se détourner de la contemplation céleste, refusa la visite de saint Martin? Saint Jérome en fait mention dans la lettre * qu’il écrit au moine Oceanus : « Dans la Vie » de saint Martin, dit-il, écrite par Sulpice, nous lisons que ce saint désirant saluer, en passant, une vierge d’une conduite et d’une chasteté éminentes, elle ne le voulut pas, mais elle lui envoya un petit présent, et regardant por la fenêtre, elle dit au saint homme: « Mon père, priez là où vous êtes, parce que je n'ai jamais reçu la visite d'aucun homme. » À ces paroles, saint Martin rendit grâces à Dieu de ce que cette vierge, douée de telles mœurs, avait conservé sa volonté

35 SYES SV

‘fbid, — * Epist. 51.

» sans tache ; il la bénit et se retira plein de joie. » Cette sainte, en effet, dédaignant ou craignant de quitter le lit de la contemplation , était prête à répondre à l'ami qui frapperait à sa porte ; « J'ai lavé mes pieds ; comment les souillerai-je ? ! » Si les évêques ou les prélats de notre temps eussent essuyé un pareil refus de la part d'Arsenne et de cette vierge, ne se seraient-ils pas crus insultés ? Que la conduite de ces deux solitaires fasse rougir les moines qui, actuellement , dans la retraite, se réjouissent des visites fréquentes des évêques ; qui bâtissent des maisons pour les habiter en commun avec eux et les y recevoir; qui dans la solitude qu'ils ont cherchée créent une cité, en n'évitant pas seulement, mais même en recherchant les grands du siècle, toujours accompagnés d’une foule ” de courtisans, et qui enfin, sous prétexte d’hospitalité, multiplient leurs maisons.

C'est assurément par une ruse du Démon, notre premier ennemi, que presque tous les anciens monastères, qui avaient d’abord été bâtis dans la solitude pour fuir la compagnie des hommes, ont été ensuite, par un certain refroidissement de religion, transportés au milieu de la société, et qu’en s'attachant des domestiques des deux sexes, on a construit des villes dans les retraites monastiques ; c'est ainsi qu'elles sont revenues dans le siècle ou , pour mieux dire, qu’elles ont attiré le siècle à elles. En se livrant aux plus grandes misères et à la. plus grande servitude , en se liant aux puissances spirituelles et temporelles, tandis qu'ils désirent mener une vie oisive et vivre du bien des autres, les moines actuels ont perdu le leur, c’est à dire, qu'ils ont en même temps perdu et le nom et la vie des solitaires. Souvent ils sont agités de tant d'affaires, que, pendant qu'ils tâchent de veiller à la sûreté et aux biens de ceux qui dépendent d'eux, ils négligent leurs propres biens, et souvent leurs monastères sont embrasés par l'incendie des

1 Cant. 5.

maisons voisines , sans que ce châtiment du ciel puisse mettre un frein à leur ambition.

Ceux qui, ne pouvant supporter la vie et l'assujettissement d'aucun monastère, se répandent, au nombre de deux ou trois, et souvent seuls, dans les bourgs, les châteaux ou les villes, pour y vivre sans aucune règle, sont d’autant plus coupables, qu'ils s’écartent davantage de leur institut. Par un étrange abus des mots et des choses, ils nomment obédiences es lieux qu'ils habitent, là où l’on n’observe aucune Règle, où J’on ne sait obéir qu'au ventre et à la chair. Au milieu de leurs proches ou de leurs amis , ils font ce qu’ils veulent d'autant plus librement, qu'ils ont moins à craindre de leurs complices. Il est certain que ce qui ne serait chez les autres nommes qu'une faute vénielle, devient dans ces apostats un excès très criminel. Évitez non seulement une conduite semblable, mais encore le tableau qu’on pourrait vous en faire.

La solitude convient d'autant plus à la faiblesse de votre sexe, qu’on y est moins exposé aux ravages des hostilités charnelles et que nos sens nous y portent moius. C’est ce qui fait dire à saint Antoine : ! « Celui qui reste dans le repos de » la solitude est délivré. de trois combats : de l’ouie, de la » parole et de la vue; il n'en aura qu'un à soutenir, ce sera » celui du cœur. »

Le grand saint Jérôme, docteur de l'Église, considérant combien la solitude produisait encore d’autres avantages, exhortait fortement le moine Héliodore à l’embrasser : ? « O soli- » tude, s'écriait-il, qui se réjouit de la familiarité de Dieu ! » Que faites-vous dans le monde, mon frère, vous qui êtes » au dessus de lui? » |

Actuel!cment après avoir traité des lieux où il convient de bâtir les monastères, montrons quelle doit être leur positiop. En bâtissant un monastère , ainsi que saint Benoît l'a sa-

“Vit. Patr, pars. 11, lib. de Quiete. — * £pist. 1.

gement prévu, il faut, s’il est possible , que dans l'enceinte de la maison soit renfermé tout ce qui est absolument nécessaire à son usage, c’est à dire , le jardin , l'eau, le moulin, la bluterie avec le four, et les endroits où les sœurs sont obligées de travailler journellement, afin de leur éviter l'occasion de sortir du couvent. |

Ainsi que dans les camps des armées de la terre, de même dans les camps des armées du Seigneur, c'est à dire dans les congrégations monastiques, il faut établir des chefs pour commander aux autres. Dans une place de guerre, un seul général, dont la volonté règle toutes choses, commande à tous; mais en raison de la multitude de son armée ou de la multiplicité de ses devoirs, il partage les charges avec des officiers choisis, sur lesquels il se réserve l'autorité suprême, afin qu’ils veillent aux troupes et aux devoirs de chaque soldat. Dans les monastères, le même ordre est nécessaire : une seule supérienre doit présider à tout ; les autres doivent tout faire à sa considération et suivant sa volonté, sans lui résister dans la moindre chose ni murmurer de ce qu'elle ordonne ; car aucune congrégration ou même aucune famille, quelque peu nombreuse qu'elle soit, ne peut se soutenir que par l'accord qui y règne et par le choix d’un seul chef qui la gouverne. C'est de là que l'arche qui représentai: la figure de l’Église, quoiqu'elle eût plusieurs coudées tant en long qu'en large, finissait cependant par une seule, Et il est écrit dans les Proverbes : ? « Les prin- » cesses ont multiplié à cause des péchés de la terre. » Ainsi, après la mort d'Alexandre, le nombre des rois s'étant multiplié, les maux se sont multipliés de même. * Rome, abandonnée à plusieurs nr ne put conserver la paix; ce qui a fait dire au poète Lucain : |

« Rome, tu fus la cause de tes maux en te soumettant à » trois maîtres. Toujours un royaume partagé a fini malheu- » reusement. »

‘Reg. S. Bened. c. 66. —* Prov. 28. — Mach. 1.—"* Phars. L Il.

Et ensuite : |

« Tant que le monde existera , que les élémens seront dans » l’équilibre et que les Titans continueront leurs travaux ; tant » que la nuit succèdera au jour avec les mêmes signes, il n'y » aura jamais de bonne foi parmi les rois alliés, et tout homme » puissant sera jaloux de son rival. »

Tels étaient assurément ces disciples que le saint abbé Fronton, dont la vertu lui avait mérité tant de grâces vis à vis de Dieu et tant de respect de la part des hommes, était parvenu à réunir jusqu’au nombre de soixante-dix religieux dans la ville où il était né; il abandonna son monastère et ce qu’il possédait dans la ville, et les entraîna avec lui, nus et manquant de tout, dans le désert. Mais semblables au peuple d'Israël, reprochant à Moïse de l’avoir tiré d'Égypte où régnait une abondance universelle, pour le mener dans la solitude, ils disaient en murmurant : « N'est-ce que dans le désert et non dans les

villes, que règne la chasteté? Pourquoi ne revenons-nous » pas dans la cité, de laquelle nous sommes sortis depuis un » temps? N'est-ce que dans le désert que Dieu exaucera nos » prières ? Qui peut vivre de la nourriture des anges? Qui peut » se réjouir d’avoir pour société les bêtes féroces? Qu'est-il be- » soin que nous restions ici ? Pourquoi ne pas retourner bénir » le Seigneur dans l'endroit où nous avons pris naissance ? » L'apôtre saint Jacques a donc raison de dire : « Mes frères, » gardez-vous de vous donner plusieurs maîtres; sachez que » c'est prendre un plus grand jugement. »

Saint Jérôme dit, dans une de ses lettres ? au moine Rustic, sur la conduite de la vie : « Aucun art ne s’apprend sans » maître; les animaux et les bêtes féroces suivent le chef du troupeau ; les abeilles suivent toutes une d'elles qui:les précède; les grues suivent en bon ordre une d'elles qui les conduit. Il n’y a qu'un seul empereur, un seul juge pour

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