‹ Lettres d'Abélard et d'Héloïse, traduction nouvelle par le bibliophile Jacob précédée d'un travail historique et littéraireChapitre 4 sur 20 · LEURS AMOURS, LEURS MALHEURS ET LEURS OUVRAGES · texte numérisé non relu

LEURS AMOURS, LEURS MALHEURS ET LEURS OUVRAGES

Abélard est la figure la plus saillante dans la galerie des personnages célèbres du xrr siècle. Ecclésiastique, chanoine et docteur ; amant, père et époux ; philosophe et novateur, théologien et hétérodoxe, poète et moine ; reportant dans son caractère l'effervescence d’un sens éteint, et dans son esprit les chagrins de son cœur; fondateur d’un monastère et directeur de congrégations des deux sexes; chef d'école et condamné dans deux conciles; poursuivi par deux saints, et absous par un autre; non moins traversé dans sa théologie que dans ses amours ; toujours agité et inquiet, toujours renommé et malheureux : tel fut l'amant d'Héloïse. Il eut pour ami Pierre le vénérable, et pour ennemis saint Bernard et saint Norbert. IL fit de la femme la plus célèbre de son siècle, de celle qui en fut la plus aimante, la plus spirituelle et la plus éclairée, son élève, sa maîtresse, sa femme : il en fit aussi une prieure, une abbesse, une théologienne, un poète etun écrivain éloquent.

Les noms d'Abélard et d’Héloïse sont unis par le malheur et par la gloire, comme leurs cendres le sont dans le même tombeau; et ces deux noms inséparables ont déjà traversé plus de huit siècles sans cesser d’exciter un intérêt vifet puis Sante.

Les historiens et les romanciers , les poûtes et les peintres ont célébré, mais souvent en les défigurant, leurs aventures et leurs malheurs; leurs écrits ônt été mutilés par les moines, et très long-temps inconnus aux littérateurs. On n'avait point encore, jusqu'à ces derniers temps, examiné, avec une critique indépendante , leur vie et leurs ouvrages. On ignorait comment Abélard s'était peint lui-même. Les Bénédictins, d’autres religieux ou les ecclésiastiques qui ont vouluretracer sa vie, l'ont fait avec des préventions contre les doctrines hardies d’un docteur philosophe, et avec desréticences obligées sut les amours d'un moine et d’une religieuse : ce n'étaient ni dom Rivet, ni dom Taillandier, ni dom Clémencet, auteurs de l'Histoire l'iltérare de la France ; ce n'étaient nile trappiste dom Gervaise, ni le barnabite Nicéron, ni le jésuite Feller, qui pouvaient vouloir tout dire; et, parmi Jes laïques, ni Colletet, ni un nommé Alluis, ni Bussy-Rabutin, ni le censeur Marin, n'avaient poin‘ remonté aux sources par eux ignorées,.

Il n’existe qu'une seule édition des écrits qui nous restent d’Abélard et d'Héloïse ; ils furent imprimés à Paris, en 1616, sous ce titre : Petri ABÉLARDI et HéLoïissxæ opera, À vol. in-4, devenu rare. C'est là que j'ai cherché la vie des deux amans. Un vif intérêt s'attache aux mémoires des personnes célèbres qui racontent leurs aventures et leurs malheurs; et l'on préfèrera toujours, à leur histoire écrite par une main étrangère, leurs propres confessions : c'est qu'alors les faits ont leur garantie et leur. autorité ; alors le lecteur ne peut attribuer à l'historien les opinions, les sentimens de son héros, et ce dernier se trouve peint par lui-même,

Abélard a raconté les événemens de sa vie dans une longue lettre, divisée en quinze chapitres, qu'il écrivit du monastère de Saint-Gildas, dans la petite Bretagne, à un ami qu'il ne nomme pas ; et, en citant cette lettre, Héloïse ne le fait pas | don plus connaître. Abélard embrasse, dans son récit, tout ce qu'il a fait, tout ce qui lui est arrivé depuis son enfance jusqu'au temps où il écrit : or, à cette époque, Héloïse était déjà abbesse du Paraclet; Abélard était abbé de Saint-Gildas et il

ABÊLARD ET HÊLOISE. 3

avait plus ae cinquante ans. C'est dans cette narration qu’on pourrait croire, en son entier, sinon presque inconnue, du moins étrangement défigurée, que nous allons prendre les faits tels qu’Abélard les expose lui-même.

Pierre Abélard naquit l'an 1079, sur les confins de la Pretagne, au bourg du Palais (Palatium), distant de Nantes de huit milles. ? Béranger, son père, seigneur de ce bourg, avait, comme tous Îes nobles de ces temps-là, fait 1 guerre, mais sans négliger de cultiver son esprit. Il voulut que ses enfans reçussent une éducation soignée. Abélard nous apprend que Sa passion pour l'étude lui ft abandonner À ses frères son droit d’afnesse : et que, renonçant à la carrière des armes, il se livra tout entier au culte des Muses : « Je préférai, dit-il, les armes de la dialectique aux trophées de la guerre ; je parcourus, en disputant, diverses provinces, et je devins l'émule des Péripatéticiens. » 1 était déjà versé dans les langues latine, grecque et hébraïque : il était déjà philosophe, poète et orateur. : :

La Bretagne devint bientôt un théâtre trop étroit pour son génie : il arriva dans Paris. L'Université, déjà célèbre, attirait en foule les élèves des provinces et de l'étranger. Guillaume de Champeaux, ârchidiacre de Notre-Dame , et qui fut depuis évêque de Châlons-sur-Marne, était le professeur le plus renommé ; Îl tenait le sceptre de l'École. Abélard vint s'asseoir parmi ses disciples : «ll m’aima d’abord, dit-il ; je lui fus cher: Jmais bientôt il me trouva incommode quand je cherchai à réuter plusieurs de ses propositions, et qu’il m'arriva plas d'une fois de Jui paraître supérieur dans la dispute : c'est ce que luimême et ce que mes condisciples, qui vénéraient son âge et son savoir, ne purent supporter sans indignation ; et là remonte la source de mes malheurs; là se rattache la haine de

‘On montre encore au Palais vu Past quelques ruines un peu suspectes de la maison d’Abélard. té

mes ennemis qui me poursuivent encore. » Ces ennemis prétendaient, et ce n’était pas tout à fait sans raison, qu’Abélard ne cherchait à disputer avec Champeaux que pour l’embarrasser, et qu'il ne paraissait vouloir l'embarrasser que pour l’humilier , et pour faire passer le sceptre D D des mains de son maître dans les siennes.

La réputation d’Abélard s’éleva rapidement, et l'envie, ditil, grandit avec elle. A peine âgé de vingt-deux ans, présumant beaucoup, ajoute-t-il, des forces de son âge et de son génie, il voulut lui-même ouvrir une école et se retira, dans ce dessein, à Melun; car la liberté de l’enseignement existait dans le xnr siècle. Alors il n’était pas besoin de diplôme, et tout Français était maître d'établir une chaire, d'y monter et d'appeler des auditeurs. On laissait les écoliers seuls juges du mérite de ceux qui entreprenaient de les instruire. Les écoles n'étaient florissantes que par le concours volontaire des disci- “ples; elles n'étaient guères fermées que par leur désertion.

S'il faut cn croire Abélard, Champeaux vit le projet de l’école de Melun avec un déplaisir extrême, et il machina, dit-il, ! tous les moyens qui pouvaient faire succomber un concurrent si redoutable. Mais l'envie qui le travaillait trop ostensiblement, conquit elle-même des partisans à son adversaire, et l’école dialecticienne de Melun devint bientôt si florissante que la grande réputation de Champeaux s’éteignit insensiblement. ? Alors présumant encore plus de lui-même, Abélard rapprocha son école de Paris et vint l’établir à Corbeil, afin, dit-il avec la franchise de son orgueil, d’être plus importun à son maître. Ÿ

Cependant l’ardeur immodérée de la gloire avait jeté Abélard dans de si pénibles veilles, que sa santé $e trouva profondément altérée. Les médecins lui conseillèrent l'air natal, et

“ Machinatus est.

? Paulatim extingueretur.

s Ut inde videlicet crebriores disputationis assultus nostra daret éaportunitas.

ABÉLARD ET HÉLOISE. ù

deux années furent nécessaires pour opérer son rétablissement. Quand il revint à Paris, .il reconnut avec joie que sa réputation ne s'était point affaiblie, et qu'elle semblait même avoir reçu de son absenceun relief plus grand. L'archidiacre Champeaux, qui n'avait pu supporter sa disgrâce, avait cherché un refuge dans le cloître de Saint-Victor7 Mais, irrité par la honte de son abdication , il voulut essayer de ressaisir l'empire , et il ouvrit dans sa retraite une école publique. Le terrible Abélard revint s'asseoir parmi ses disciples: il voulait encore poursuivre le vieillard et le vaincre ; il engagea donc de si vives disputes, qu'après avoir détruit tous ses argumens, il le força d'abandonner sa doctrine des universaux ; en sorte que le maître, confus, cessa d'enseigner que la même chose était essentiellement ensemble et toute entière dans ses parties ; qu'il n’y avait pas diversité dans leur essence, mais seulement variété, résultat de la multitude-des accidens (ce qui, selon Bayle, n’était qu'un spinosisme déguisé); et qu’il se mit à soutenir qu'une même chose n'était pas dans ses parties essentiellement entière, mais qu'elle s'y trouvait individuellement: tel était le grave et éternel sujet des disputes scolastiques de ce temps.

Suivant Abélard, toute la renommée de l’archidiacre tomba par le changement de sa doctrine sur la communion des untversaux ; car c’est là qu'était sa faconde, son triomphe et sa gloire. L'école du maître fut abandonnée, et le disciple superbe lui enleva ses auditeurs. « Ceux qui avaient été, dit-il, mes plus ardens détracteurs s’empressèrent pour m'’entendre. Enfin , celui-là même qui avait remplacé Champeaux dans l'école de Paris, voulut se mettre au rang de mes disciples, et me céda sa chaire où notre maître commun s'était illustré. Il n’est pas facile d'exprimer quel fut alors le dépit de Champeaux ; l'envie s'arma de toutes ses fureurs ; et, comme la pureté de mes mœurs ne pouvait alors être attaquée, on supposa dans celui qui m'avait cédé sa chaire les vices les plus honteux. ! Il fut destitué, remplacé par un de mes ennemis , et j'allai rouvrir mon école à Melun.

‘ Turpissimis objectis criminibus.

p Mais tandis que l'envie m'attaquait et que les vents dédéchaînés souflaient avec toute leur violence, Champeaux achevait de perdre son crédit ; les murmures éclataient dans l'école, et il se vitréduit à transporter dans un village éloigné de Paris sa chaire et son conventicule de frères. ? p

Aussitôt Abélard reparut aux portes de ja capitale et crut pouvoir désormais y professer paisiblement: « J'assis, dit-il, le camp de mes écoles sur la montagne de Sainte-Geneviève : ? mais à peine Champeaux en fut-il averti qu'ilrevint impudemment, ? avec son conventicule de frères, qui était comme 5a milice, et qu'il rétablit sa chaire à Saint-Victor. »

Mais , trampé dans son attente, il vit presque tous ses anciens écoliers l’ahandonner ; la désertion fut telle, que le maitre fut encore réduit à renoncer à l'enseignement, et, dans son désespoir, il se fit moine, *

« Maintenant si vous demandez, dit Abélard à son ami , quel fut le résultat de cette longue guerre, je répondrai audacieusement, mais avec plus de sagesse que ne le fait Ajax, dans le treizième livre des Métamorphoses : je n’ai paint été vaincu par mon rival, non sum superalus ab tllo, Si je voulais le taire, le fait lui-même parlerait en faisant connaître l'issue du combat. »

C'est à cette époque qu'Abélard fut rappelé au lieu de sa naissance. Béranger, son père, vieux guerrier, venait d'embrasser la vie monastique ; et sa mère allait aussi se consacrer dans un cloitre au service des autels. Ainsi finissaient alors toutes les glaires et toutes les joies de Ja terre ; les rais, les riches et les grands achevaient la vie sous l'habit religieux, Né sous le casque, on mourait sous le froc ; les époux n'atten-

” * Conventiculum fratrum,

* Scholarum nostrarum castra posui.—La montagne de Sainte-Geneviève était encore hors de l’enceinte de Paris, et n’y fut comprise qu’en 1221 par un mur que fit élever Philippe-Auguste. Abélard n’était pas libre alors CORROMRE son école dans Paris.

* Impudenter.

* Ulterius de mundana desperans gloria, ad monastieam campulsus est vitam.

daient point la grande séparation du trépas ; vivans, ils se disaient adieu pour toujours ; ils se séparaient de leurs enfans, et les liens de la famille se rompaient au nom du ciel qui les avait formés. Le monde n'en allait pas mieux, mais les couvens s'enrichissaient , et il n’y avait de domination temporelle suprême que celle de l'Église.

Cependant J'archidiacre Champeaux état sorti de son monastère pour s'asseoir sur le siége de Châlons (4443).

Abélard avait voulu connaître le professeur dont le nouvel évêque fut le plus célèbre disciple : c'était Anselme , alors archidiacre de Laon, et qu'il ne faut pas confondre avec Anselme de Cantorbery, qui vivait dans le xre siècle. Abélard fait du docteur de Laon un portrait satirique et saillant: « Sa vieille réputation, dit-il, le recommandait plus que son génie. Si quelqu'un, venant le consulter, arrivait incertain sur une question , il s’en retournait plus incertain encore. Son aspect était imposant ; mais il fallait le. voir et non l’interroger. Il avait un merveilleux usage de la parole ; mais ses discours étaient vides de sens et de raison. Lorsqu'il allumait le feu il remplissait sa maison de fumée et non de lumière :! c'était un arbre qui de loin présentait un beau feuillage, mais qui, lorsqu'on approchait, ne montrait aucun fruit. Je reconnus en lui ce figuier stérile, maudit par le Seigneur, ou ce vieux chêne auquel Pompée est comparé par Lucain , dans la Phaersale :

Stat magni nominis umbra;

et je ne m'arrêtai pas long-temps sous cet ombrage. »

Le vieil Anselme et ses disciples ne purent digérer cet affront ; ils imaginèrent une vengeance singulière, Abélard n'était connu que comme philosophe et dialecticien ; ils le défièrent dans un genre abstrus et difficile qu’ils croyaient n'avoir jamais occupé sa pensée ni ses veilles : l'interprétation des " livres saints; et ils cholsirent les passages les moins intelligibles du prophète le plus obscur dans son élévation, Ézéchiel.

* Cum ignem accenderet, domum suam fumo implebat, non luce illustrabat,

Abélard accepta le défi; ses ennemis triomphaent d'avance . ils lui demandaient combien de jours, combien de semaines il prendrait pour se préparer : « Ce n’est pas, répondit-il, ma coutume de me faire attendre ; * donnez-moi le volume du prophète, et venez ici demain : ma glose sera prête. » Le lendemain , et les jours suivans, il glosa avec un tel succès que l'envie se trouva confondue. Le vieil Anselme ne pouvant vaincre par le raisonnement, eut recours au grand moyen de la faiblesse, la clôture. Abélard fut donc empêché de poursuivre; mais tous ses auditeurs s’élevèrent contre une tyrannie qui attestait l'impuissance , et le triomphe interrompu n'en parut que plus éclatant : car, ouvrir une discussion et se hâter de la fermer pour ne pas entendre, c’est se déclarer vaincu; c'est proclamer que la vérité qu’on craint est dans le silence qu'on impose. Ainsi, même au xur° siècle, la clôture ne prouvait rién. |

De retour à Paris, Abélard rouvrit son école, reprit et

acheva sur Ézéchiel les gloses qu'Anselme avait arrêtées à ” Laon : le succès fut prodigieux: « Vous ne pouvez ignorer. écrivait-il à son ami, combien alors le nombre toujours crois sant de mes élèves me rapporta d'argent et de gloire. » ?

a Mais la prospérité enfle les insensés; une tranquillité mondaine énerve la vigueur de l'esprit et porte facilement aux tentations de la chair. Tandis que je croyais être le seul philosophe supérieur dans le monde, et que je ne craignais plus les cris de l'envie, moi qui jusqu'alors avais vécu dans la continence , Ÿ je commençai à lâcher le frein aux voluptés; et, plus j'avais excellé dans la philosophie et dans la science des

* Indignatus respondi non esse meæ consuetudinis per usum proficere, sed per ingenium.

? Quanta mihi de pecunia lucra , quantam gloriam compararent, ex fama le quoque latere non potuit.

? Continentissime.

ABÉELARD ET HELOISE. ° 9

choses divines , plus je commençai à m’éloigner, par une vie déréglée, des choses divines et de la philosophie. »

Ici Abélard voulant excuser la conduite qu’il va tenir, dit : « Il est constant que les philosophes profanes et même divins se sont beaucoup écartés de la continence par leurs déréglemens... 1 Tandis que j'étais donc tout entier travaillé par l’orgueil qui était né de la science, et par h luxure, je fus guéri, contre mon gré , * de cette double maladie par la grâce divine ; et d’abord de la luxure par la privation de son organe ;° ensuite de l’orgueil qui était né de la science, suivant les paroles de l'Apôtre, scientia inflat, « la science enfle,» par l'humiliation que j'éprouvai lorsque je fus condamné (au concile de Soissons, 1121) à brûler le livre que je regardais comme le premier fondement de ma gloire. »

Abélard annonce ensuite qu'il va raconter à son ami ces aeux histoires lamentables. Mais il commence par lui rappeler que, jusqu'à ‘l'époque de ses liaisons avec Héloïse (il était alors âgé de trente-sept à trente-huit ans ), il avait eu horreur des vices du libertinage * et que de profondes études l'avaient tenu constamment éloigné du commerce des femmes, et même de la société des hommes. Enfin, après avoir encore remarqué - qu'il était tombé du faîte de son élévation, et que le plus superbe des mortels 5 en avait été rendu le plus misérable et le plus humilié, il poursuit en ces termes, car ici nous allons le laisser parler et faire lui-même sa confession :

« Il y avait à Paris, dans la Cité , une jeune fille * appelée Héloïse, nièce d’un chanoine nommé Fulbert, qui l’aimait beaucoup et l'avait fait instruire, autant qu'il le pouvait, dans les sciences et dans les lettres. Elle n'était pas au dernier rang

t Constat quippe philosophos, nedum divinos, continentiæ decore maximé polluisse,

? Licet nolenti.

* Luxuriæ quidem, his me privando quibus ie

4 Scortorum immunditiam semper abhorrebam.

* Superbissimum.

* Adolescentula.

par sa beaute, ! mais elle n'avait pas d'égale pour le savoir. ? Et, comme les femmes lettrées sont rares, la réputation d'Héloïise s'était répandue dans la France. Tout ce qui peut séduire les amans vint s'offrir à mon imagination. Héloïse devint l'objet de mon amour, et je crus qu'il me serait facile d'être | heureux ; * car j'étais alors si haut en renommée, et ma jeu- “| nesse et ma beauté brillaient de tant d'éclat, ° que je ne pouvais craindre d’être repoussé par aucune des femmes que j'aurais jugées dignes de mon choix ; $ et je pensai qu'il me serait d'autant plus facile de gagner le cœur d'Héloïse, que plus elle avançait dans les sciences, plus elle les aimait; que déjà un commerce de lettres existait entre nous, et que je lui écrivais avec plus de liberté que je n’eusse d’abord osé parler. Je me laissai tout entier enflammer. Je cherchai tous les moyens d'établir entre nous des relations et des entretiens de chaque jour, ce qui me fournirait l'occasion de l'entraîner plus facilement au but de mes désirs, » J'employai auprès de son oncle le ministère de quelques amis pour qu'il consentit à me recevoir dans sa maison, qui d'ailleurs était voisine de mon école. J'avais chargé ces amis complaisans d'exposer à Fulbert que mes études ne me permettant pas de soigner mes affaires domestiques, je Je laissais libre de fixer lui-même le prix de ma pension et de mon logement. Or Fulbert était avare, ” et il attachait une grande |

* Per faciem non infima. Ce qui semble indiquer qu'Héloïse avait

une beauté médiocre ; mais ce qui n'a pu autoriser Bayle à dé-

clarer qu’elle élait laide, puisqu’Abélard dit que par sa beauté

elle n’était pas au dernier rang, non infima, * Per abundantiam litterarum erat suprema. | * In toto regno nominatissimam.

* Abélard s’exprime plus énergiquement : commodiorem censui

in amorem mihi copulare, * Et juventutis et formæ gratia præeminebam. È ‘Ut quamcumque feminarum nostro dignarer amorce, nullam ve-

rerer repulsam. |

+ * Cupidus ille valdè..…. Ad pecuntam totus inhiaret.

ABÉEARD ET HÉLOISE. 41

importance à ce que sa nièce continuAt à faire des progrès dans les lettres : ces deux motifs lui firent donner à ma demande un facile consentement. J'obtins tout ce que je désirais du chanoiïne, entièrement préoccupé de l'amour de l'argent et de l'idée que sa nièce retircrait un grand profit de mon enseignement. Il me pressa donc instamment, et bien au-delà de mon espérance, de donner les leçons de mon art à Héloïse ; et, servant ainsi lui-même mon amour, il la livra toute entière ! à mon autorité magistrale. ? I] me conjura, lorsque je serais libre de mon école, de donner tous mes soins à sa nièce pendant le jour et même pendant la nuit; 8 et, si je la trouvais rebelle à mes leçons, de la eorriger de mes mains fortement. *

» Je ne pouvais assez admirer la simplicité de Fulbert, et je fus aussi stupéfait F que s’il avait livré une tendre brebis à un loup affamé; % car non seulement il me chargeait d’instruire sa nièce, mais il me donnait mis$ion de la châtier et de la chàtier fortement : et qu’était-ce autre chose qu’ouvrir à mes vœux toute leur carrière, que m'offrir lui-même le dernier moyen de vaincre, quand bien même je répugnerais à le saisir ; et, au cas où je ne pourrais toucher Héloïse par mes discours earessans, de la fléchir par les menaces et par los châtimens ?? Mais deux choses détournaient facilement Fulbert de tout soupçon et de la crainte’ d’aucun danger : la vertu de sa nièce et la réputation si bien établie de ma continence.

» Que dirai-je de plus ? Héloïse et moi nous fûmes unis d'abord par le même domicile, et ensuite par le même sentiment. Sous prétexte de l’étude, nous vaquions sans cesse à J'amour ; et la solitude que l'amour désire, l'étude nous la donnait. Les livres étaient ouverts devant nous, mais nous

Totam.

* Nostro magisterio.

* Tam in die quam in nocte.

Vehementer.

* Obstupui.

‘ Agnam teneram famelico lu po.

* Minis ct verberibus.

parlions plus d'amour que de philosophie , et les baisers étaient plus nombreux que les sentences. Ma main se portait plus souvent sur le sein que sur les livres ; ? et nos yeux étaient plus exercés par l'amour que par la lecture de l'Écriture-Sainte. Cependant, pour mieux écarter tout soupçon, des coups étaient souvent donnés, mais par l’amour et non par la colère. 5 » | |

Ici Abélard dit que ces châtimens surpassaicnt en suavité ce qu’il appelle tous les onguens ; * et l’on voit qu’écrivant dans uu cloître, plus de quinze ans après son malheur, il retrace des souvenirs d'amour qui lui plaisent encore.

Il poursuit en ces termes :

« Qu'arriva-t-il enfin? Nous nous livrâmes sans réserve à notre amour; nous trouvâmes toutes ses joies : l'imagination vint en ajouter de nouvelles et écarter la satiété. *

» Mais plus l'amour m’occupait, moins je pouvais vaquer à la philosophie : j'éprouvais le dégoût le plus pénible quand il fallait me rendre à mon école. Après avoir donné à la volupté mes veilles et mes jours, mon esprit ne trouvait plus rien :

‘ Plura erant oscula quam sententiæ.

? Sæœpiüs ad sinus quam ad libros. « Au moment où écrivait Abé lard, dit madame Guizot, sa passion, qui fut sincère et violente, avait perdu son empire, l’amour n’animait plus pour lui ces tableaux que seul il peut rendre touchans. La crudité est dans ses expressions, autorisées ou nécessitées par l’usage du latin, rendues familières par l’habitude des dissertations théologiques , et naturelles à cette situation d’àme où le remords s’unit aux regrets. » Cette explication est-elle tout à fait satisfaisante ? Héloïse écrivait aussi en latin , elle dissertait aussi théologiquement, et cependant, comme le remarque madame Guizot, elle est plus chaste dans l’expression : «elle rappelle, mais ne détaille point. »

* Verbera quandoque dabat amor, non furor; gratia, non ira.

* Omnium unguentorum suavitatem.

* Le texte est beaucoup plus libre et plus expressif : Nullus a cupidis intermissus est gradus amoris, et si quid insolitum amor exco= gitare potuit, est additum : et quo minus ista fueramus experti gaudia, ardentius illis insistebamus, et minus in fastidium vertebantur.

j'étais réduit à répéter mes anciennes leçons; et si je pouvais encore composer des vers, ils étaient consacrés à l’amour, non aux secrets de la philosophie. Et, vous le savez, la plupart de mes chansons étaient répandues dans les provinces et chantées par ceux dont la vie ressemblait à la mienne. ‘ |

» Îlest difficile d'imaginer quelle fut la tristesse, quels furent les pleurs et les gémissemens de mes élèves quand ils connurent cette grande préoccupation et ce trouble de mon esprit. Le bruit de mes amours était partout répandu, et je crois qu’elles n'étaient ignorées que de celui-là seul qui avait le plus d'intérêt à en être instruit. Plusieurs fois Fulbert fut averti, et toujours il refusa de croire, tant était grande sa confiance dans la vertu d’Héloïse et dans l’austérité de mes mœurs. ? » |

Et à ce sujet Abélard cite un passage de saint Jérôme, * portant que, tandis que nous connaissons les désordres qui sont dans les maisons de nos voisins, nous ignorons souvent ce qui se passe dans la nôtre. Cette confiance si étrange du chanoine Fulbert a fait croire à quelques écrivains que le titre d’oncle cachait la qualité de père ; que dans un oncle la tendresse eût été plus inquiète, plus jalouse, et que dans un père seul elle avait pu avoir un si long et si profond aveuglement. |

Plusicurs mois s’écoulèrent encore ; les chansons d’Abélard retentissaient dans toutes les rues, dans tous les carrefours de Paris, et enfin l'oncle ou le père d'Héloïse eut les yeux ouverts : « Oh! quelle fut sa fureur! quelle fut la douleur des

* J’examinerai plus tard dans quelle langue étaient écrites ces chansons d’Abélard, dont aucune n’est venue jusqu’à nous, ct qui furent composées dans les premières années du xmr° siècle. Héloïse dit qu’elle leur dut de voir son nom chanté dans toute la France.

? Continentiæ me fama præterita.

* Solemus mala domus nostræ scire novissimi , ac liberorum ac conjugum vitia vicinis canentibus ignorare. Sed quod novissime scitur, utique scirl quandoque contingit , et quod omnes deprehendunt , non est facile unum latere. (Epist, 48.)

amans dans leur séparation cruelle ! De quelle confusion je mc. vis couvert ! et quel désespoir la pudeur m'obligea de comprimer ! Màis plus le ressentiment de Fulbert nous éloignait, plus l'amour nous unissait encore : sa flamme s'augmentait de l’aliment. qui lui était ravi. ! Les obstacles ne servirent qu'à nous rendre plus entreprenans. Les voiles de la pudeur, déjà rendus Si faibles, devinrent plus légers, ? et enfin nous fùmes découverts dans le même état où la fable rapporte que Mars fut surpris avee Vénus. 5

» Bientôt après, Héloïse connut qu'elle serait mère : elle m'écrivit en m ‘exprimant toute sa joie, *eten m LS à délibérer sur ce que je devais faire.

» Or, une certaine nuit que Fulhert était TT de sa maison, je:vins, j'enlevai furtivement Héloïse, et, sans délai, je la fis passer © dans ma patrie. Elle habita le bourg du Palais, et resta près de ma sœur jusqu'à ce qu'elle fût accouchée d’un enfant mâle qu’elle nomma Astrolabe. ©

» Le départ d'Héleise avait jeté Fulbert dans une fureur qui tenait de la démence ; et ce qui rendait son état plus terrible, c'est que le besoin dé cacher les motifs de sa rage en comprimait la dévorante activité. Il ignorait ce qu'il pourrait oser contre moi et quels piéges il pourrait me tendre, Il craignait, en se vengeant par le meurtre, ou par tout autre moyeñ qui me laisserait une vie misérable, ? que sa nièce, qu'il chérissait

e' Separatio autem hœe corporum, magxima erat copulat io animorum et negata sui copia amplius amorem accendebat,

* Tantoque verecandiæ minor extiterat passio, quando: convenientior videbatur actio.

* Actum itaque In nobis est quod in Marte et Venæe deprehensis poetica narrat fabula.

* Cum summd exultatlone.

‘ Transmisi.

‘Ou Astralabe (Astre brillant). Héloïse ini donne ce dernier nom. La Biographie universelle Œt qu'il ne vécut pas, C’est une erreur : on voit, par les lettres d’Héloïse , qu’il survécut À son père; mais fi ne justifia pas le nom qui lui fut donné.

? Seu in aliquo corpus meum debititarct.

toujours, n’eût à souffrir dans ma famille les représailles de 1a vengeance. Îl ne lui était pas d’ailleurs facile de me surprendre : mes précautions étaient prises, et il ne m'aurait pas trouvé sans défense. Enfin j’eus compassion de son trouble et de sa perplexité ; et, m'accusant moi-même du mal qu'avait fait l'amour comme d’une trahison que j'aurais commise, j'allai, dans l'attitude d'un suppliant, trouver Fulbert et me soumettre à la satisfaction qu'il voudrait exiger. J'offris d'épouser Héloïse, pourvu que cet hymen restât secret, afin que ma réputation n’en reçût aucune atteinte. { Fulbert donna son consentement, et je reçus le baiser de paix de celui qui voulait, par cette feinte démonstration, me perdre plus aisément. ?

» Je me rendis aussitôt en Bretagne pour aller chercher mon amante, la ramener à Paris et en faire ma femme. Mais Héloïse ne négligea rien pour me détourner de ce dessein : elle alléguait et les dangers que je courais et le soin de ma renommée; elle affirmait par serment ® que son oncle ne laisserait désarmer sa vengeance par aucune satisfaction; qu'il chercherait d'abord à ruiner ma gloire, sachant bien quelle lumière cet hymen enlèverait au monde, et combien de Jarmes aurait à répandre la philosophie. * »

On voit quelle haute opinion Abélard avait de son mérite, combien grande était sa renommée, et quel rare devoüment portait Héloïse à immoler son honneur et tout l'avenir de sa vie à la gloire de son amant! Abélard croyait céder beaucoup en consentant à un hymen secret. Héloïse, en repoussant l’hymen, se sacrifiait toute entière dans un dévoûment sublime. Abélard rapporte, en longs détails, les argumens sur lesquels Héloïse fondait sa résistance. Elle citait l'apôtre saint Paul et Cicéron, saint Jérôme et Sénèque, saint Augustin et Pytha-

+: Dummodo id secretum fieret , ne famæ detrimentum incurrerem.

? Qu me facilius proderet.

* Jurabat. À s Quanta damna ecclesiæ, quantæ philosophorum lacrimæ hoc matri-

monium essent seculuræ.

gore, comme les autorités qui devaient detourner son amant du mariage , en sa double qualité de’ clerc et de philosophe.

« Si, disait-elle, les philosophes païens vécurent dans le célibat quoiqu'ils ne fussent engagés dans aucune profession religieuse, que dois-tu faire, toi qui es clerc et chanoïne ?! dois-tu préférer aux choses divines les voluptés de la terre? Que si la prérogative cléricale te touche peu, défends au moins la dignité philosophique! et si tu méprises la crainte de Dieu, qu’au moins l'amour de la pudeur tempère ton impudence ! ? Souviens-toi que Socrate prit une femme, et que Ja philosophie en reçut une tache si grande, que l'exemple de Socrate a rendu les autres philosophes plus prudens. C’est ce que n’a pas négligé de remarquer saint Jérôme : ? « Un jour, » dit-il, que Socrate soutenait avec patience, depuis long- » temps, les injures dont l'accablait Xantippe placée à un » étage supérieur, il se sentit tout à coup inondé d'une eau » qui n'était pas pure ; * et le philosophe se contenta de ré- » pondre, en baissant la tête : Je savais qu'après le ton- » nerre viendrait la pluie. »

« Héloïse ajoutait enfin combien il était dangereux pour moi de la ramener à Paris, et combien il lui serait plus cher, et à moi plus convenable, qu'elle fût mon amante et non mon épouse : © « Que l'amour seul me conserve à toi, et qu'aucun » lien nuptial ne vienne nous unir. Le bonheur de nous voir, » pendant notre séparation, sera d'autant plus grand qu'il de- » viendra plus rare. © » C'est en ces termes et par d'autres semblables discours qu'elle cherchait à me persuader ; .et voyant qu'elle ne pouvait triompher de ma résistance ( que

* Quid te clericum atque canonicum facere oppertet?

* Impudentiam.

* Contre Jovinien.

* Aqua profusus immunda.

# Quam sibi charius existeret, mihique honestius, nmicam diei quam uxorem.

* Gratiora gaudia quanto rariora.

DS

ee memes ES

par parenthèse Abélard appelle sa folie) ,* Héloïse soupira profondément, et, fondant en larmes, elle termina tout ce qu'elle venait de dire pour me convaincre par ces paroles remarquables : « Crains que, dans la perte de deux...…, il ne » succède une douleur non moins grande que ne le fut l'a- » mour. ? » Et dans ces paroles, ajoute Abélard, l’esprit de prophétie n'a pas été absent, comme l’a depuis reconnu l'univers. ? »

Ce fut au milieu de ce combat de l'amour et du devoir, combat dans lequel Abélard ne se laissa pas vaincre alors en générosité, qu'Héloïse devint mère. Abélard confia l'enfant à sa sœur et ramena secrètement à Paris son amante. Peu de jours s'étaient écoulés lorsque, après avoir passé dans une église, avec quelques témoins, la nuit en prières (c’est ce qu'on appelait alors les vigiles des noces), «nous reçûmes au point du jour , dit Abélard , la bénédiction nuptiale, en présence de l'oncle d'Héloïse et de quelques uns de mes amis et des siens. Ensuite nous nous retirâmes.sans bruit, chacun de notre côté.

» Dès lors nous ne nous montrâmes plus, Héloïse et moi, que rarement ensemble, et notre hymen secret était soigneusement dissimulé par nous. Mais Fulbert et ses domestiques, empressés d'apporter quelques consolations au déplaisir de

leur maître (déplaisir qu’Abélard appelle l'ignominie de Ful- bert), * commencèrent à divulguer le mariage et à violer la

* Meam stultitiam.

* In perditione duorum... minor non succedat dolor quam præcessit amor.

* Nec in hoc prophetiæ defuit spiritus, sicut universus agnovil mundus. Le dernier argument d’Héloïse et la réflexion d’Abélard sembleraient annoncer ou que Fulbert, dans sa fureur, avait déjà fait connaître à sa nièce le genre de vengeance qu’il méditait, ou plutôt que ce châtiment n’était pas sans exemple dans le xrr° siècle, puisqu’Abélard nous apprend que ses assassins furent jugéset con damnés à subir la loi du talion.

* Ignominiæ su.

promesse que l'oncle et ses gens avaient faite de le tenir caché. Cependant Héloïse protestait et allait même jusqu'à jurer! qu'elle n'était pas ma femme; que le fait était faux; ? et l'oncle, furieux de ses dénégations, l'accablait d'injures et d'outrages.

» Dès que j'en fus informé, je fis passer Héloïse dans le couvent d'Argenteuil, où elle avait été élevée. Je vulus qu'elle prit les vêtemens religieux, mais non encore Je voile, -et moi-même je la reyétis de la robe du Seigneur. 5 »

Ici la conduite d’Abélard peut ne pas paraître sans reproche, [ n'aimait pas Héloïse comme Héloïse l'aimait. Héloïsé ne tenait qu’à ce qui intéressait la gloire d'Abélard; elle sacrifiait tout à son amant, tout, sa liberté et sa vie, son enfant ct même sa réputation. Mais Abélard devait-il accepter tant de sacrifices! devait-il vouloir conserver à ce prix son honneur comme philosophe, et le crédit de son école comme professeur ? [1 cédait à des considérations qui lui étaient personnelles, et Héloïse ne considérait rien pour elle-même. Peut-être aussi Abélard la fit-il aller, dans son dévoñment, plus loin qu'elle ne J'avait d'abord jugé nétessaire ; çar il ne dit pas que son amante, que sa femme eût demandé à être enfermée dans un cloître et à renoncer au monde; ç Ja l'envoyai, ditil, à Argenteuil, * et je la couvris moi-même des vêtemens religieux, ef his eam indui,

Abélard reprend son récit en ces termes :

« À cette nouvelle, l'oncle et ses parens et ses amis pensèrent que j'avais trompé Héloïse; que j'avais voulu facilement me débarrasser d'elle en la vouant au culte des autels. Leur indignation s’alluma, ils jurèrent de se venger; ct, une

Jurare.

* Falsissimum.

* Vestes quoque ei religionis.. eæcepto velo aptari feei, ot his om indui, -

* Transmisi eam ad abbatiam quandam sanctimonalium prope Parisiis, quæ Argenteolum appellatur.

nuit, tandis qu'un sommeil profond s'était emparé de mes sens, ils corrompirent avec de l'or l'homme qui me servait; des émissaires furent introduits dans mon appartement et nvinfligèrent l'infâme et cruelle punition qui a rempli le monde d’un long étonnement,

- (Les coupables prirent soudain la fuite : deux furent arrêtés et subirent la loi du talion; on leur creva aussi les yeux.* - Le troisième coupable était ae domestique qui fut conduit à Ja

trahison par la cupidité. »

Abélard ne dit point si ce traître fut découvert. Il paraît qua le chanoine, qui devait craindre ses révélations, réussit à le soustraire à la vengeance des lois. Les biographes rapportent que l'oncle d'Héloïse s'était introduit avec quatre qu cinq complices dans la chambre d'Abélard, et que cet oncle barbare, qui eût aussi mérité Ja peine du talion, fut décrété, dépouillé de ses bénéfices et banni. Mais ces détails, trop importans paur être oubliés, manquent dans le récit d'Abélard, et il est permis de les croire supposés. Remarquons aussi que la vengeance de Fulbert n’est révaltante qu@par son atrocité;' car d’ailleurs il ne poursuivait point dans Abélard le simple séducteur de sa nièce ou de sa fille, comme l'ont dit plusieurs biographes, mais l'homme qui, ayant volontairement épausé Héloïse, l’avait précipitée dans nn cloître, l'avait enlevée à sa famille et au monde dans la seul intérêt de sa vanité de philosophe et de professeur.

« Le lendemain matin, poursuit Abélard, mon aventure fut répandue dans toute la cité. Les habitans, plongés dans la stupeur d’un tel événement, accoururent en foule pour me voir. Il me serait difficile et même impossible d'exprimer la véhémence de leurs Jamentations, les clameurs dont ils me tourmentèrent, et le trouble que m'apportaient les cris de leur douleur. Mais surtout les clercs, et-principalement mes éco-

4 Abélard ajoute ces mots que nous ne traduisans point : Cornoris mel partibus amputatis quibus ad quod plangebant, commiseram. * Oculis et genitalibus privati sunt.

liers, me faisaient un mal horrible ? par leurs plaintes intoléra bles, par leurs sanglots et leurs gémissemens. Je souffrais beaucoup plus de leur compassion que de ma blessure, et beaucoup plus de ma honte que de mes douleurs physiques. Je me rappelais de combien de gloire je brillais encore la veille, et par quel rapide revers cette gloire se trouvait affaiblie, et même presque éteinte. Je voyais par quel juste jugement de Dieu . j'étais puni par où j'avais péché ; * par quelles justes représailles l'homme que j'avais trahi venait de me trahir à son tour. ? Il me semblait entendre les éloges que mes adversaires donneraient à cette justice distributive. Je pensais à ce qu'allait être l’afliction de mes parens, celle de mes amis, et au bruit dont mon infâme aventure devait remplir le monde. * Je connus que si désormais j'osais paraître en public je serais montré du doigt et partout regardé comme un spectacle monstrueux.° J'étais encore confondu par la pensée que, suivant le Deutéronome, ‘ l'abomination des eunuques est si grande devant Dieu, qu'ils étaient réputés ed et que les temples se fermaient devant eux ; que, selon Je Lévitique, ? il était défendu d'offrir au Seigneur aucun animal mutilé.

» Enfin le sentiment de mon état vint me couvrir de tant de confusion que, je l'avoue, ce fut plutôt la honte qu'un désir de conversion qui me précipita dans les solitudes du cloître. # Je voulus cependant, avant de me ravir au monde, lui enlever Hé-

‘ Cruciabant.

* In illacorporis mel portione plecterer in qua deliqueram.

* Quam justa proditione is quem antea prodideram vicem mihi retulisset.

* Mundum esset occupatura.

* Monstruosum spectaculum.

* Non intrabit eunuchus, attritis vel amputatis tes..……, et abscisso veretro, Ecclesiam Domini. ( Deuteron., ch. xxx, 1. )

* Omne animal , quod vel contritis, vel tusis, vel sectis ablatisque tes... est, non offeretis Domino. ( Levit., ch. xxrr, 14.)

* Ness. cOnfusio , fateor, pudoris potiusquam devotio conversionis

S ad monastichorum latibula claustrorum compulit: ;

loise ; et, déférant volontiers à mon ordre, ! elle prit le voile et prononça les vœux éternels. Ainsi, tous les deux, nous embrassâmes en même temps la vie monastique : elle dans l'abbaye d'Argenteuil et moi dans celle de Sxint-Denis.

» Touchées de sa jeunesse, les compagnes d’Héloïse voulurent en vain la détourner du sacrifice qu'elle allait consommer; elle répondit en pleurant par ces vers que Lucain met dans la bouche de Cornélie :

« : . + .. O maxime conjuæ!

» O chalamis indigne meis ! hoc juris habebat » Intantum fortuna eaput ! cur impia nupsi, » Si miserum factura fui ! Nunc accipe pænas, » Sed quas sponté luam. » | | ° (PHARSAL., liv. VIII. )

« O mon illustre époux ! toi dont je n'étais pas digne de par- » tager la couche ! le sort qui me poursuit a donc eu le droit » de t’opprimer toi-même ! pourquoi formai-je les nœuds im- » pies qui devaient te rendre. misérable ! maintenant reçois » ma mort que je t'offre volontairement en expiation de mon » crime. »

» Elle dit, et soudain se précipite vers l'autel, y saisit le voile que l’évêque a béni, et se consacre à toujours, devant le peuple, à Dieu qui reçoit ses sermens. »

Ni.

Abélard raconte que, lorsqu'il fut convalescent, les moines de Saint-Denis le firent presser par leur abbé, et le sollicitèrent vivement eux-mêmes, de reprendre l'enseignement, et de faire pour l’amour de Dieu ce qu'il avait fait jusqu'alors pour l'amour de la gloire et de l'argent. Il remarque lui-même qu'a-

* Ad imperium nostrum , sponte velata ct monasterium ingressa.

L + à ABÉLARD ET HÉLOÏSE.

près sa funeste aventure les passions tumultueuses des sens ne pouvaient plus le détourner de l'étude des lettres. !

Mais il lui arriva, lorsqu'il ne put plus étre un sujet de scandale dans le monde, de vouloir bannir le scandale de son couvent. C’est ainsi qu'on vit depuis Charles-Quint, ne pouvant plus, après sôn abdication, troubler le répos de laterre, s'occuper de traverser le repos des moines de Saint-Just,

Abélard nous apprend que tous les vices avaient pénétré dans l'abbaye de Saint-Denis, que l’abbé lui-même menait une vie désordonnée , et que l’infamie de ses mœurs était publique. ? On vit alors un spectacle singulier, le séducteur d'Héloïse préchant la morale la plus austère, et reprenant souvent sur leurs dépravations % les moines en particulier et même publiquement, avec tant d’insistance et d'énergie, qu’il leur devint bientôt à tous importun, à charge et odieux. * Les moines et l'abbé se soulevèrent contre lui, et il se retira dans un autre monastère dépendant de l’abbaye (à Deuil),

{1 y ouvrit une écoleet vit accourir une si grande multitude de disciples que les bâtimens ne pouvaient les recevoir, ni la terre suflire pour les nourrir. Il enseignait à la fois la philosophie et la théologie, c'est à dire les sciences humaines et les sciences divines. La réputation des autres écoles ne tarda pas à s'évanouir, et des haines nouvelles contre Abélard s'engendrèrent dans ses nouveaux succès ; les autres professeurs qu’humiliait sa gloire, criaient sans cesse qu'il était contraire à la règle monastique qu’un moine professât les lettres humaines, et qu’il fallait, pour l’enseignement des lettres divines, que tout nouveau maître eût été l'élève d’un autre maître. Les ennemis d’Abélard , qui s'était fait bénédictin et qui n’avait suivi que l’école de Champeaux pour la dialectique , pressaient donc

* Liberius, à carnalibus tllecebris, et tumaltuosa vita secull ae stractus , studio litterarum vacarem

? Infamia notior erat.

* Intolerabiles spurcitias.

* Sapra modirm operosum atque odiosum.

ies évêques et les abbés de fermer la double chaire de Deuil, qui {aisait tomber toutes les autres ; ét, comme on l’a vu souvent, l'envie prenait les dehors trompeurs de la religion et du devoir: car les tartufes sont anciens dans le monde, et leur masque. quoique souvent arraché, ne semble tomber d'un visage que pour se collér sur un autre, tant il paraît commode et facile de couvrir d’un voile sacré les passions humaines, et de placer les crimes de la terre dans l'intérêt du ciel.

Abélard raconte qu'il avait composé un Traité de l'Unité et de la Trinité » ! « J'avais voulu, dit-il, porter, dans une matière si difficile, 16 raisonnement humain et philosophique. Mes disciples, méprisant les paroles que l'intelligence ne pouvait suivre, ne voulaient croire que ce qu'ils avaient d’abotd compris; ils trouvaient ridicule qu'un maître enseignât ce que ses élèves ni lui-même fie pouvaient entendre , ? et ils comparâieht ce maître aux aveugles qui, suivant l'Écriture, veulent conduire d'autres aveugles. ® » Ainsi les élèves d'Abélard commehçaient, dès le xtr° siècle, à ressembler un peu aux élètes du xix°. L'on aperçoit ici. un rayon de lumière dans les ténèbres, et un effort sensible dans le long travail de la civilisation.

Le Trailé de la Trinîté obtint d'abord beaucoup de succés : « Il paraissait, dit son auteur, résoudre les questions les plus difficiles ; et, plus la matière était grave, plus dans les solutions se montrait grande la subtilité. »

lei s’obseurcit le rayon lumineux que nous venons d'apercevoir. C n'était pas la subtilité qu'il fallait dans cette haute matières et le maître aurait dû lui-même abaisser devant la foi une raison impüissante, et rénoncer À des argumens dont le plus subtil ne pouvait rien démontrer.

La

* De Unitate et Trinitate divina.

* Dicentes quidem verborum superfluam esse prolationem, quam intelligentia non sequeretur, nec credi posse aliquid nisi primitas intellectum, et ridiculosum esse aliquem aliis predicare quod nec ipse nec illi quos doceret intellectu capere possent,

®Cœci duces cœcorum.

Cependant les envieux de la gloire d'Abélard sc soulevèrent; ses premiers ennemis, Guillaume de Champeaux et Anselme, étaient morts. ! Mais Albéric et Lotulfe, qui s'étaient portés héritiers de leurs écoles et qui gouvernaient celles dé Reims, circonvinrent l’archevêque de cette ville, Raoul-le- Verd; et ce prélat, s'étant concerté avec le légat du pape (Gonan, évêque de Préneste), convoqua, sous le nom de concile, à Soissons, ce qu'Abélard appelle un conventicule. Abélard fut mandé avec injonction d'apporter son livre de la Trinité. « On avait déjà pris soin, dit-il, de diffamer avec tant de malveillance l’auteur et son ouvrage, que le premier jour de mon arrivée le peuple voulut me lapider, comme ayant préché trois dieux. ? J'allai d’abord trouver le légat ; je lui remis mon Traité pour l'examiner, offrant de me rétracter si j'avais écrit quelque chose contre la foi catholique. Mais le légat m'ordonna de porter mon livre à l'archevêque de Reims, et de le déférer à mes adversaires, afin que s'accomplît contre moi ce passage de l'Écriture : Et nos ennemis sont nos juges. ®

» Le livre fut compulsé, feuilleté, et l'envie n’y trouvait rien à condamner. Pendant cet examen, je dissertais publiquement sur ma doctrine; le peuple et le clergé applaudis- - saient, disant : « Le voilà qui parle devant tout le monde et » personne ne vient le contredire; est-ce donc lui ou plutôt » ne sont-Ce pas ses juges qui se trompent ? * » Mes ennemis reconnaissant enfin qu’ils ne pouvaient plus se taire sans se couvrir de confusion et sans préparer eux-mêmes mon triomphe, le chef des écoles de Reims, Albéric, parut, le livre de la Trinité à la main, et soutint qu’on y trouvait bien que Dieu avait engendré Dieu, mais que néanmoins l'auteur niait que

Champeaux, l’an 1119 ; Anselme, l’an 1116.

* Dicentes metres deos prædicare et scripsisse. + Et inimici nostri sunt judices. (Deuteron., c. xxXxII, #. 31.) * Bcce nunc palam loquitur, et nemo in eum aliquid dicit..… Numquid Judices cognoverunt, quia ipsi potius quam ille, errant.

ABËLARD ET HÉLOISE. 25

Dieu se fût engendré lui-même. ! — Tournez le feuillet, lui dis-je ; vous verrez que j'ai pour moi l'autorité de saint Augus- . tin, et que je cite ce qu’il dit dans son premier chapitre sur la Trinité : « Quiconque croit qu’il est de la puissance de Dieu » de s'être engendré lui-même erre d'autant plus, que non » seulement il n'en est pas ainsi de Dieu, mais même d'aucune » créature spirituelle ou corporelle ; car ce n’est, absolument » aucune chose qu’une chose qui s’engendre elle-même? » Albéric resta confondu et ses disciples rougissaient. Alors j'offris de prouver sur-le-champ que mon accusateur était tombé dans cette hérésie qui fait que le Père est le Fils de luimême. % Mais soudain, emporté par la fureur, Albéric cria que mes argumens et mes autorités n'étaient d'aucune valeur dans cette affaire, et il se retira en me prodiguant la menace et l’injure.

» Le concile qui avait été convoqué pour me condamner allait terminer sa session sans avoir rien stafué; le dernier juur de sa durée était arrivé. Avant d'entrer en séance, le légat , l'archevêque et mes ennemis se réunirent et commencèrent enfin à délibérer sur ce qu'il falläit résoudre, relativement à mon livre et à ma personne. On ne savait que reprendre dans ma doctrine, et le silence régnait lorsque Geoffroy, évêque de Chartres, personnage savant et pieux, prit la parole en ces termes : « Seigneurs, * vous tous qui êtes ici pré- » sens, vous Connaissez le savoir de cet homme, son génie et » les nombreux partisans de ce qu’il enseigne; vous savez » qu'il a facilement détruit la gloire de nos maïtres et des » siens, et que sa renommée s’est étendue des mers de l’Occi- » dent aux mers de l'Orient.

» Si, contre mon opinion, vous condamnez son à livre, dans » lequel je ne trouve rien de repréhensible, craignez que,

* Deumse ipsum genuisse.

* Nulla enim omnino res est, quæ se ipsam gignat. * Is qui pater est sui ipsius fllius sit.

* Domini.

26 ABÊLARD ET HÉÊLOISE.

» par cetté violence, vous n’exaltiez encoré son nom, et qu'on » ne nous accuse d'avoir donné pour base à notre sentence, » non la justice, mais l'envie et là haine. Si vous voulez agir » selon les canons de l'Église, consentez à l'entendre; qu’il » vienne lui-même devant le concile éxposer sa doctrine et » répondre librement à vos accusations. S'il est convaincu » d'erreur, qu’il la confesse, et qu'il se taise après dans sa » confusion. »

L'évêque de Chartres avait cité, à l'appui de son opinion, l'Évangile et les Pères: mais les ennemis d'Abélard s’écrièrent : « O le sage conseil! vous voulez que nous disputions » avec un homme qui, par-ses argumens et par Ses sophis- » mes, he pourrait être vaincu quand le monde entier se lè- » verait contre lui! ? »

« Le vertueux prélat, ne pouvant faire adopter lé moyen qu’il venait de proposer, ouvrit alors un autre avis pour réfrénét l'envie : ? « Nous sommes trop peu nombreux, dit-il, pour » juger cette grande cause ; elle a besoin d'un plus mür exa- » men. » Il démanda donc qu’Abélard fût reconduit par son abbé , qui était présent , au monastère de Saint-Denis, et que là les évêques et les plus savans docteurs étant convoqués en concile, il fût par eux statué ce qu'il serait convenable dé faire. Le légat et l'assemblée se rangèrent à cet avis. — On allait célébrer la messe; j'avais été mandé, poursuit Abélard, pour être averti de la résolution qui venait d’être prise. Mais lorsque mes ennemis sentirent que j'allais leur échapper si j'étais jugé ailleurs que sur le théâtre de leur influence, ils firent entendre À l'archevêque de Reims combien il serait ignominieux pour lui que cette cause fût enlevée à son ressort, et combien il serait dangereux de ne pas LE cetté oteasion de me perdre.

» Sur-le-champ l'archevêque alla trouver le légat, , et le légat, par sa pusillanime faiblesse, se vit réduit à consentir,

Universus obsistere mundus non posset.

* Invidiam refrenare,

malgré lui, que, sans aucun examen préalable, mon livre fût condamné; que je vinsse, de ma main, le brûler en plein concile, et que je fusse condamné moi-même à une réclusion perpétuelle dans un autre monastère que le mien ; «Il suffit, » disaient mes ennemis, pour proscrire le livre et son auteur, » que cet auteur ait eu la présomption de le lire dans.ses éco- » les et de le donner à transcrire à plusieurs de ses disciples, » sans en avoir reçu le pouvoir ni du pontife romain ni de » l'Église. » Et ils ajoutaient que mon châtiment était devenu nécessaire pour effrayer quiconque serait tenté de m'imiter.

> Or, comme le légat était un homme simple et illettré, il trouvait tout cela concluant, et il se laissait mener par l’archevêque, comme l'archevêque a laissait entrainer par mes ennemis. . ;

» L’évêque da Chartres s'empressa de venir me faire connaître ces machinations ; ? il m’exhorta à montrer une résignation égale à Ja violence qui se manifestait contre moi ; « Ne » doutez pas, me disait-il, que tant de haine ne tourne non » moins à votre avantage qu'à la confusion de vos ennemis. » Que l'idée de votre réclusion dans un monastère n'apporte » aucun trouble à vas esprits; le légat, qui agit avec con- » trainte, n'aura pas plutôt quitté ‘cette ville qu'il vous ren- » dra Ja liberté, » Et c'est ainsi que, pleurant avec moi, le bon évêque cherchait à soutenir mon courage et à me consoler. | | |

» Je fus soudain appelé : j'entrai dana le coneile, et, sans discussion ni examén, on me força ge jeter moi-même mon livre de la Trinité dans les flammes; tandis qu’il s’y consumait, au milieu du silence général, un de mes ennemis se mit à murmurer ces mots : « J'ai vu dans ce livre l’âssertion impie » que Dieu le père est seul tout-puissant. »

» Et aussitôt le légat, trop ignorant, s’éerie : « On ne pour- » rait croire, même d’un enfant, qu’il errât à ce point, puis-

* Hæcmachinamenta.

» que la foi générale tient et confesse qu'il y a trois Tout- » Puissans. ! » |

— & Oui, dit soudain ironiquement le maître des écoles, » Terricus, car on lit dans le Symbole d’Athanase : Et cepen- » dant il n’y a point trois Tout-Puissans, mais un seul Tou- » Puissant; ET TAMEN NON TRES OMNIPOTENTES, SED UNUS » OMNIPOTENS. »

» Et tandis que Terricus était sévèrement réprimandé par son évêque, comme coupable d’irrévérence envers la majesté du légat, il reprit, avec une courageuse énergie, et comme se rappelant ces paroles de Daniel: « Ainsi, trop insensés en- » fans d'Israël, vous n'avez point jugé; el, sans connaître la » vérilé, vous avez condamné une fille d'Israël (Suzanne ). » Revenez, s'écria-t-il, sur votre sentence. ? Et voyez quel » juge vous avez établi pour défendre la foi et corriger l'er- » reur ; c'est celui qui, lorsqu'il devait juger , s'est condamné » par sa propre bouche. ? Délivrez donc aujourd'hui celui qui » est évidemment innocent , * comme jadis Suzanne fut déli- » vrée par Daniel de ses perfides accusateurs. »

» Alors l’archevêque de Reims se leva et donna cette inter- prétation adroite aux paroles hérétiques du légat : «Il est bien » vrai que Dieu le père est Tout-Puissant , que le Fils est Tout- » Puissant, que le Saint-Esprit est Tout-Puissant ; et celui qui » soutient le contraire erre manifestement et ne doit point être » écouté. Et maintenant, si vous le jugez convenable, il sera » bon que le frère (Abélard) expose sa foi devant nous, afin » qu'il soit approuvé où improuvé, ou corrigé s’il le faut. »

» Et comme je me levais pour exposer ma doctrine, mes ennemis crièrent: « Il suffit qu’il récite le Symbole d’Athanase : » nous n'avons pas besoin ici d’autres discours. » Or c'est ce

* Tres omnipotentes esse. |

? Sicfatui, filii Israel , non judicantes neque quod&verum est cognoscentes, condemnastis filiam Israel. Revertemini ad judicium. (Dan. cap. xx, vers. A8-A0.) |

* Qui cum judicare deberet , ore se proprio condemnawit.

*Innocentem patenter.

que tout enfant eût pu faire comme moi ; et on me présenta à lire le Symbole, comme s’il ne devait pas être dans ma mémoire. Je le lus au milieu de mes soupirs, de mes sanglots, de mes larmes ; ! et aussitôt je fus livré, comme coupable ct convaincu , à l'abbé de Saint-Médard, qui était présent , et entraîné pour être enfermé dans son monastère comme dans une prison. ? |

» Et sur-le-champ le concile se sépara. »

Abélard avait alors quarante-deux ans.

Les historiens sont loin de rapporter ce qui se passa au concile de Soissons comme le raconte Abélard. L'abbé Fleury , qui a pourtant écrit vingt-neuf volumes in-4° sur les quinze premiers siècles de l'Église, ne donne que fort peu de détails, et s'excuse en disant qu'Abélard témoigne trop de passion pour étre cru entièrement. Saint Bernard se contente d'écrire sommairement au cardinal Ives : «Il a été condamné à Soissons avec son livre, » devant le légat de l'Église romaine. * » Ce laconisme du plus terrible ennemi d'Abélard ne doit-il pas être regardé comme là condamnation du concile qui le condamna? Cette réserve du saint le plus fougueusement éloquent de notre légende est très remarquable. Le silence est ici un témoignage : ce silence fut commandé sans doute par le blâme général qui atteignit le concile. Le motif qu'allègue l'historien Fleury , pour se dispenser de donner des détails qui, d’ailleurs, manquent dans ks œuvres de saint Bernard ainsi que dans les volumineuses collections des conciles, et qui se œouvent seulement dans les écrits d'Abélard , ne paraît ni suffisant ni plausible. On a déjà vu, et l’on verra encore qu’Abélard n’a rien voulu cacher de ses fautes et des égaremens de $a vie; qu'il s’en accuse avec une énergie qui ne pouvait être exempte de franchise; et il est permis de croire que, dans ce qu'il a dit de ses ennemis,

* Inter suspiria, singultus et lacrymas.

* Tanquam ad carcerem..

* Damnatus est Suessione cum opere suo, coram legato Romanæ Etc

clesie.

comme dans ce qu'il a écrit de lui-même, il n’a point cherché à blesser la vérité. |

Ainsi, assez généralement, on ignore encore comment Ahélard s’est peint tout entier lui-même, grâcé aux opinions ennemies des Bénédictins, et grâce aux réticences des autres écrivains écclésiastiques.

Bayle lui-même, qui a pu connaître les sources, ne donne, dans sa longue biographie d’Abélard, aucuns détails sur les singuliers événemens du concile de Soissens, détails qu'il était si bien dans l’esprit de ce philosophe hardi de faire cennaître. Et cependant Bayle remarque les omissions et même les erreurs qui se trouvent dans l’abrégé de la vie d’Abélard, que Pasquier à inséré dans ses Recherches de la France, et il relève plusieurs de ces erreurs : car tel a été le destin de l’homme le plus remarquable du xrr° siècle, qu’on n’a encore sur lui, du moins dans notre langue , que des notions incomplètes, que des histoires partiales , avec beaucoup de réticences ; ou des abrégés insuffisans, quand .ils ne sont pas infidèles ; ou des vies romanesques, dont le style ne vaut souvent pas mieux que le fonds. L'article d'Abélard est fautif dans Moréri, et Bayle y remarque dix grossières erreurs. Ce même article n'est pas plus satisfaisant dans tous les dictionnaires historiques, et, même dans la Biographie untverselle , il laisse beaucoup à désirer.

Je reprends le récit que fait Abélard de ses calamités :

« L'abbé et les moines de Saint-Médard, se persuadant que j'étais confiné pour toujours au milieu d’eux, montrèrent une grande joie, et cherchèrent avec beaucoup de soin, mais en vain , à m'offrir des consolations. Dieu de justice ! oh ! de quel fiel mon âme était alors remplie ! avec quelle amertume , infâme et furieux que j'étais, je t'accusais toi-même , répétant souvent cette plainte que saint Jérome met dans la bouche du solitaire Antoine : « Dieu bon, où étais-tu ? » J'esu bone, ubi eras ? De quelle douleur j'étais enflammé ! de quelle honte je

Je ne pourrais exprimer aujourd'hui ce qu’alors je sentais. Je

comparais, avec ce que souffrait mon âme, ce que mon corps avait souffert, et je me regardais, parmi les hommes, comme étant de tous le plus misérable. La trahison de Fulbert me paraissait plus tolérable que ma nouvelle injure , et la plaie faite à ma renommée me touchait plus que celle dont m'afiligea la vengeance du chanoine... car du moins j'avais mérité par quelque faute ! mon premier châtiment. Mais c'était par une droite intention , par un sincère attachement à la foi chrétienne que j'avais écrit mon livre: et une si sante violence était cependant exercée contre moi! |

» Or il arriva, quand la renommée eut semé le bruit de ce qui s'était passé à Soissons, qu’un blâme général atteignit Lous ceux qui avaient agi avec si peu de circonspection et tant de cruauté. Alors les membres du concile, n'osant défendre leur sentence, cherchèrent à en rejeter la faute les uns sur les autres. Mes ennemis mêmes se mirent à nier qu'ils eussent pris part à ma condamnation, etlelégat romain détesta hautement la haîne de ceux dont j'étais la victime. Peu de jours furent accordés par lui au ressentiment de mes ennemis, et, dans son repentir, il me retira de Saint-Médard pour me renvoyer À Saint-Denis.

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