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» Mais j'allais trouver dans cette abbaye d'autres adversaires. La turpitude de leur vie et l'impudente immoralité de leurs discours, ? que j'avais déjà reprises avec tant d'énergie, devaient m'exposer à de nouvelles persécutions : car je ne pouvais me taire devant des désordres qui augmentgient tou- jours. » Plus les censures d'Abélard étaient méritées, plus elles furent trouvées insupportables. « Peu de mois s'étaient écoulés, dit-il, lorsque lé hasard vint offrir aux moines une occasion de me perdre.
» Un jour que, dans une leçon publique, se présentait à
* Ex dlissa culpa.
? Vitæ turpida et impudens conversatio.
mes yeux un passage où Bède le vénérable, aans son exposi-
tion sur les Actes des Apôtres, soutient que Denis, dit l’Aréo-
payite, fut évêque de Corinthe et non d'Athènes, je me per-
mis de remarquer, en passant, ce témoignage comme une autorité. Les Bénédictins, qui trouvaient cette opinion fatale
à la dignité de leur abbaye, se récrièrent aussitôt, disant que
Bède était le plus menteur des écrivains, ! et qu'il fallait
plutôt croire Hilduin, abbé de Saint-Denis, qui avait long-
temps voyagé dans la Grèce pour assurer à son monastère et au patron de la France une gloire qu'il n’était pas en mon
pouvoir de ruiner. Je répondis que l'autorité de Bède, dont les écrits étaient vénérés dans l'Église latine, me semblait préférable à celle d'Hilduin. Et alors on se mit à vociférer que ma présence avait toujours infesté l’abbaye ; * que j'insultais à tout le royaume de France, * en lui enlevant l'honneur d'avoir pour patron l’Aréopagite; et mes frères coururent me dénoncer à notre abbé. Celui-ci se réjouit de trouver un prétexte à de nouvelles persécutions : car il me craignaïit d’autant plus que ses désordres l’emportaient en infamie sur ceux des moines soumis à son gouvernement.
» Sur-le-champ un chapitre fut convoqué : je m’y rendis avec tous mes frères, et l'abbé menaça de me traduire devant le roi, comme coupable du crime de lèse-majesté, afin qu'il vengeât l’injure faite par moi à la gloire de son règne et l’outrage qui ‘touchait à sa couronne. * »
Bayle fait ici une réflexion qu'il n’est pas inutile de rappeler : « L'abbé de Saint-Denis, dit-il, se voyait en main un D) prétexte de méler aux accusations de fausse doctrine les » accusations de crime d'État, chose que ces messieurs ne » manquent jamais de pratiquer pour satisfaire sûrement leur
* Dixerunt Bedam mendacissimum scriptorem.
* Quod semper monasterium illud nostrum infestaverim.
* Maxime toti regno.
“Ut de me vindictam PMEIS ES tanquam regni sui gloriam et coro nam oi auferente.
; ARÉLARD ET HÉLOISE. 35
» vengeance. » Et le célèbre critique ajoute en note : « C’est » un artifice dont on s’est servi tant de fois depuis Le les » Juifs l'employèrent contre Notre-Seigneur, qu'il est étran- » ge qu'on l'ose employer encore aujourd’hui. Ne devrait-on » pas craindre qu’une lJâcheté aussi usée de vieillesse que » celle-là ne fût incapable de séduire! Non, on ne le doit pas » craindre ; le monde est trop indisciplinable pour profiter » des maladies des siècles passés. Chaque siècle .se comporte » comme s’il était le premier venu ; et comme l'esprit de per- » sécution et de vengeance a tâché jusqu'à présent d’intéres- » ser les souverains dans ses querelles particulières, il tâchera » de les y mêler jusqu’à la fin du monde. »
Le crime d’Abélard était d’avoir avancé par hasard, dans une leçon et d'après le témoignage d’un pieux écrivain, que le patron de la France, premier évêque de Paris, pouvait ne pas être l’ancien membre de l’Aréopage, Denis, qui, converti par saint Paul, fut le premier évêque d'Athènes. Et quoique l'abbé Hilduin eût accrédité, dans le 1x° siècle, l'opinion que l'Aréopagile était venu siéger dans la capitale des Gaules, quoique les Bénédictins aient voulu défendre cette opinion dans les siècles suivans, on sait qu’elle est maintenant abandonnée, même dans les légendes, comme on peut le voir par le Bréviaire de Paris. Abélard avait donc connu, il y a huit cents ans, une vérité dont la manifestation pouvait passer, de son temps, pour un attentat à Ja majesté du trône, pour un crime de lèse-majesté ; une vérité qui est aujourd’hui dé- - montrée, et qu'il serait ridicule de combattre. Et c’est ainsi que la civilisation, à mesure qu’elle s’avance, dépouille les siècles de leurs erreurs.
a J'eus horreur, dit Abélard, de Ja méchanceté de mes frères. Îl me sembla que le monde était conjuré contre moi; et, cédant aux conseils de quelques disciples qui virent mes dangers et eurent pitié de ma misére, je me sauvai de l’abbaye furtivement pendant la nuit et je cherchai un asile en Champagne, sur les terres du comte Thibaut, qui connaissait mes infortnnes et détestait mes oppresseu'3. »
Cependant, pour assurer son repos, Abélard se vit obligé, comme le fut depuis Galilée, de rétracter la vérité. Il écrivit à l'abbé de Saint-Denis que le premier évêque de Paris avait été contemporain des apôtres, et que, sorti de l'Aréopage, il était parti d'Athènes pour venir baptiser les Gaulois. Voilà ce que peut la violence contre Ha vérité; mais la violence passe avec une époque, et la vérité reste avec le temps.
Abélard s'était retiré en Champagne, auprès de Trayes, et avait été reçu, avec un joyeux empressement, dans un monastère dont le prieur était son ancien ami.
. Quelque temps après, l’abbé de Saint-Denis, suivi de plusieurs moines de son conseil, vint visiter le comte de Champagne. Abélard et le prieur invitèrent ce prince à employer son intervention pour que l'abbé déliât le religieux fugitif de son obédience, et lui permît de vivre claustralement dans le monastère qu'il Jui plairait de choisir. Mais l'abbé et son conseil pensèrent que ce serait un grand déshonneur pour l'abbaye de Saint-Denis si Abélard, qui, après sa conversion, l'avait choisie pour asile, comme étant le monastère qu'il jugeait le plus célèbre, se retirait maintenant dans un autre qu'il semblerait préférer. L'intervention du comte ne servit donc qu’à rendre la situation d’Abélard plus fâcheuse. L'abbé. menaça de l’excommunier s’il ne se hâtait de regagner le cloître de Saint-Denis. Il défendit au prince, sous la même peine, de {e garder dans ses Etats; et il sembla n’avoir fait ce voyage que pour obtenir du comte de Champagne l'extradition du malheureux réfugié.
» Mais peu de jours après, dit Abélard, cet abbé (dont la vie était infâme, et qui se nommait Adam) mourut dans son obstination. Alors, accompagné de l'évêque de Meaux, j'allai trouver son successeur , et nous lui demandâmes la grâce qui m'avait cté refusée ; mais le nouvel abbé se montra peu disposé à l'accorder. Alors, mes amis et moi, nous nous adressàmes au roi en son conseil , et j'obtins enfin ce que je désirais.
Étienne de Garlande , maître d'hôtel du roi, et l’un de ses ministres, demanda familièrement à l'abbé de Saint-Denis pourquoi il voulait me retenir malgré moi, tandis que de Fopposition de mon genre de vie avec celle de ses moines, avec la sienne même, il ne pouvait résulter que beaucoup de scandale sans aucune utilité.
» Je savais qu'on regardait, dans le conseil du roi, les déess de l’abbaye de Saint-Denis comme rendant plus faciles la soumission des moines et les moyens d’en tirer de l’argent. C'est ce qui, dans mon opinion, devait aider au succès de ma demande, et je ne me trompai pas. Mais afin que Saint-Denis ne perdit pas la gloire ! de m'avoir possédé exclusivement, il fut décidé et convenu , en présence du roi et de ses ministres, que la permission de me choisir une solitude ne m'était accordée qu’à la condition de ne me soumettre à la règle d'aucun autre monastère.
» Je me retirai done près de Provins, dans un désert que j'avais déjà visité ; et là, sur un terrain dont la concession me fut faite par ses possesseurs, je construisis , avec le consentement de l’évêque, un oratoire fait de roseaux et dé chaume, que j'appelai l’'Oratoire de la Trinité. Je n'avais qu’un seul clerc avec moi, et je pouvais chanter avec le prophète : J'ai fui, je me suis éloigné, et j'ai habité dans la solitude.3 »
.Tels furent, dans cette cabane de chaume et de roseaux, bàtie sur les bords de l’Arduzon, à une lieue de Nogent-sur-Seine, les commencemens de la fameuse abbaye du Paraclet, vers l’an 1131.
Abélard avait alors un | peu plus de cinquante ans, et depuis qu’en se retirant du monde il avait voulu lui enlever Héloïse, c'est à dire depuis dix à douze ans, il n’a pas encore parlé d’elle, il ne l’a pas même nommée en poursuivant la confession de sa vie , il ne l’a pas vue une seule fois, il ne lui a écrit aucune
d Glariationem.
* Ecce elongavi fugiens , ct mansiin solitudine, (Ps. Liv.)
« Lorsque, poursuit-il, mes disciples connurent ma re- Lraite, on les vit de toutes parts accourir, quittant les villes et les châteaux pour se construire d’humbles cellules dans mon désert. On les vit abandonner des couches de duvet pour des lits de feuillages, les tables où ils étaient assis pour des tertres de gazon, et des mets délicats pour de grossiers herbages. C’est ainsi, comme le dit saint Jérôme, ! qu'on avait vu'les philosophes de l'antiquité fuir les cités, les jardins et les riches campagnes où le doux ombrage, le concert des oiseaux, la fraicheur des fontaines, le ruisseau murmurant ponvaient charmer l'œil et l'oreille, séduire les sens et amollir la vertu. C'est ainsi que les disciples de Pythagore, amans de la solitude, vivaient dans le désert. C’est ainsi que le riche Platon, quand il eut vu Diogène fouler d’un pied fangeux ses magnifiques tapis, transporta son école hors d'Athènes, dans l’Académie, qui alors était un lieu solitaire et même mal sain, ? afin que ses disciples, vainqueurs des passions , et oubliant les jouissances de la vie, ne connussent plus d'autre volupté que celle de ses leçons. C'est ainsi , dit encore , dans sa quatrième lettre à Rustique, le même Jérôme, c’est ainsi que les fils des prophètes vivant en solitaires dans des cabanes, sur les bords du Jourdain, se nourrissaient de farine d'orge # et de racines , loin du tumulte des villes et des passions humaines.
» Mes disciples, en construisant leurs petites cellules, * sur les bords de l’Arduzon, ressemblaient plutôt à des ermites qu'à des écoliers; mais plus leur nombre allait croissant , plus ieur vie était dure et sévère, et plus mes ennemis semblaient voir leur honte s'étendre avec ma gloire. Bientôt, selon l'expression de Quintilien, l'envie vint me trouver dans ma retraite, Ÿ « Que nous a servi de le persécuter ? disaient mes ad-
* Contra Jovinianum, lib. H,n * Pestilentem.
Polenta.
‘ Casulas.
* Latentem invenit invidia,
» versaires. Nous n'avons fait que rendre son nom plus écla- » tant. Ses disciples, renonçant à toutes les aisances de la vie » pour se rendre volontairement misérables, accourent en » foule et peuplent son désert ! et le voilà qui entraîne le p monde après lui ! 1» |
» Cependant c'était la pauvreté intolérable qui m'avait forcé de rouvrir mon école. Je ne pouvais me livrer aux rudes travaux de la terre ; j'aurais rougi de mendier mon pain : j'eus donc recours à l’art qui m'était connu, et la nécessité me fit substituer à l'œuvre des mains l'office de la langue. ? Mes disciples vaquaient à la culture des champs, à la construction des cellules ; et, pour qu'aucun soin domestique ne me détournât de l'étude, ils s'occupaient seuls de tout ce qui concernait - Ja nourriture et l'habillement.
» Bientôt les cellules devinrent insuffisantes pour les loger, et ils commencèrent à élever régulièrement, en pierre et en charpente, un grand monastère. Et comme, dans mes malheurs et dans mon désespoir, j'avais trouvé au milieu du désert cet asile et du repos, avec un peu d’allégeance à ma misère, je changeai le nom de Trinité que j'avais donné à mon oratoire en celui de Paraclet (mot qui signifie esprit consolateur ).
» Mes ennemis cherchèrent, jusque dans cette invocation, un prétexte à leurs calomnies : ils criaient, avec violence , qu'il n’était pas permis de dédier spécialement une église au Saint- Esprit, à l'exclusion de Dieu le père ; et que, suivant l'antique usage, les temples ne pouvaient être consacrés qu’à Jésus seul ou à la Trinité. Ils ne pouvaient appuyer leur calomnie que sur l'erreur, qui ne distingue point entrele Paraclet etl'Esprit du Paraclet, tandis que, d’après l'Évangile, le nom de Paraclet ou de soutien est donné à chaque personne de la Trinité. »
Ici Abélard se livre longuement à des distinctions théologiques avec la dialectique du temps et la subtilité de son école. U remarque, d’ailleurs, que le Saint-Esprit a, dans l'Église,
| « Kcce mundus totus post eum abiit.
# Pro labore manuum ad officium linguæ compulsus sum. des ni ÿ x. 4
la fête de son avénement (le jour de la Pentecôte), comme le Christ a celle de sa naissance (le jour de Noël). On peut remarquer aussi, comme une singularité, que Dieu le Père, de qui procèdent le Fils et le Saint-Esprit, n’a dans la chrétienté ni temples niautels qui lui soient exclusivement consacrés, tandisque le Christ, l'Esprit Saint et la Trinité ont des églises qui leur sont dédiées, et qu’il en est un si grand nombre sous l'invocation de la Vierge, des Apôtres et des Saints. Ajoutons que si partout on chante : Gloire au Père (Gloria Patri), cependant le clergé ne se découvre et les fidèles ne s’inclinent que lorsque le nom du Christ est as Il serait difficile de donner une explication satisfaisante de cette exclusion de Dieu le Père, non du culte des chrétiens, es de la vénération particulière qui lui est due. | Abélard poursuit ainsi sa confession :
« Tandis que je me cachais dans la solitude, la renommée faisait vpyager mon nom dans le monde, et toutes ses voix, semblables à l'écho de la fable, ‘ répétaient ce non en tous lieux. Mes anciens ennemis, vaincus et méprisés , me cherchèrent des adversaires plus : redoutables. Ils susci itèrent contre moi deux apôtres nouveaux, dont l’un se yantait d'avoir fait reyivre la règle des chanoines réguliers dont l’autre se glo-
rifiaif d'avoir réformé la vie monastique. »
Ces deux hommes étaient saint Norbert et saint Bernard.
« Îls m'attaquèrent si impudemment * dans leurs prédications, qu ‘ils réussirent enfin à me rendre méprisable qux yeux de certains éyéques et de plusieurs seigneurs. Ils répandirent tant de sinistres blâmes sur ma doctrine et sur ma vie, que mes principaux mis s'éloignèrent de moi, et que ceux qui me conservaient en£ors quelque chose de leur ancienne affection ne négligèrent rien pour la dissimuler, tant était puissante la crainte qu ‘inspirajent mes ennemis |! »
Et tant est ancien cet avilissement de certains hommes qui
‘Ovis, Métamorph., livre ns.
* Impudenter.
ABÉLARD ET HÉLOISE. p:)
renieraient tous leurs amis et Dieu lui-méme, si Dicu ct leurs amis tombaient dans la disgrâce du pouvoir.
« Frappé de cette foudre soudaine, stupéfait, je m'’attendais à être traîné dans les conciles comme hérétique, et s’il est permis de comparer la puce au lion, et l’éléphant à la fourmi ,? je me voyais poursuivi par mes ennemis avec la même fureur que les évêques ariens poursuivirent saint Athanase (en l’accusant au concile de Tyr de viol, de meurtre et de magie). Souvent, Dieu le sait, je tombai dans un désespoir si grand que, ne pouvant trouver la paix parmi les chrétiens, je méditai d’aller la chercher dans les contrées où l'Évangile n'avait pas encore été porté, et de vivre chrétiennement parmi les ennemis du Christ. Je me flattais de les trouver d'autant plus favorables que la réputation d'impiété, qui me poursuivait, écarterait leurs soupçons et les disposcrait à croire plus facilement que j'inclinais vers leur idolâtrie.
» Tandis que j'étais sans relâche afligé de ce trouble de mon esprit, l’abbaye de Saint-Gildas de Rhuys, ? dans le diocèse de Vannes, perdif son chef et je fus élu son successeur d’une voix unanime. Le comte de Bretagne donna son consentement et qbtint sans difficulté celui de l'abbé de Saint-Denis, qui n ’ayait pas cessé d’être mon supérieur. Ainsi, comme
Ut de pulice ad leonem, deformicà ad elephantem.
3? Saint-Gildas, promontoire sur la côte méridionale de la Bretagne, entre la Loire-Inférieure et la Vendée, sur une mer orageuse et fertile en naufrages. « Ici, dit Pitre Chevalier, une anse abritée du vent par un rempart de roche feuilletée, forme un étang solitaire et tranquille , à deux pas d’une mer en furie: là, des rochers à fleur d’eau semblent autant de phoques endormis près du rivage :.. plus loin, le sol présente une gueule béante au flot qui s'y précipite en grondant pour en ressortir aussitôt, rejeté à gros bouillons dans l’abime. Ailleurs s’échancrent des golfes inattendus, vastes morsures du vieil Océan dans ses jours de colère, » (Le feu de Saint-Gildas Simple Histoire.)
jadis chez les Romains, l'envie avait chassé saint Jérôme en Orient, l'envie, chez les Français, me chassait en Occident. J'avais voulu aller vivre parmi les infidèles, et je tombai chez des moines pires que les paiïens. ! Dieu m'est témoin que je n'aurais jamais accepté la crosse abbatiale de Saint-Gildas, s’il n'avait point fallu me soustraire à la rage et à l'oppression de mes ennemis.
» J’allais habiter un pays barbare dont la langue m'était inconnue. La vie des moines était affreuse et indomptable. * Les portes de l’abbaye n'étaient ornées que de pieds de biche, d'ours, de sanglier. Les moines n'avaient d'autre signal pour se réveiller que le bruit des cors et des chiens de meute aboyans. Les habitans étaient cruels et sans frein. Je ressemblais à celui qui, pour éviter le glaive, se jette dans un précipice, et qui, pour échapper un moment à la mort, court vers une autre mort. Je n'avais plus pour horizon que l'Océan : la terre ne présentait plus d'espace à ma fuite. Aussi répétais-je souvent, dans mes prières, ces paroles du Psalmiste : « Dans » les angoisses de mon cœur, j'ai crié vers toi des confins de » la terre. 5 »
» L'indiscipline des moines de Saint-Gildas n me tourmentait nuit et jour, et je crois que mainteñant les dangers auxquels furent exposés et mon corps et mon âme ne sont plus ignorés de personne. Je voyais bien que, si je voulais ramener ma congrégation à une vie régulière, ma mort était inévitable, * et que si je tolérais tant de dérèglemens, ma damnation n’était pas moins certaine.
. » Un seigneur puissant , tyran de cette contrée, avait profité de l'extrême licence des moines pour subjuguer l’abbaye. Ses vexations étaient nombreuses et accablantes : il levait des
Gentibus longe sæviores atque pejares.
* Turpis atque indomabilis illorum monachorum vita vmnibus {ere notissima.
* À finibus terre ad te clamavi, dum anxiaretur cor meum. (Ps. 60.)
S Me vivere non posse.
ABÉLARD ET HÉLOISE. a
tributs sur les moines comme s'ils avaient été des Juifs. Ces moines, n'ayant plus rien en communauté, me pressaient de les secourir dans leurs nécessités quotidiennes. Chacun d'eux employait ce qu'il avait d'argent, dans sa bourse particulière, à soutenir ses concubines, à nourrir ses fils, ses filles, { et tous se riaient de ce que je souflrais de n'en pouvoir faire autant. ? Ils volaient ; ® ils emportaient de l’abbaye tout ce qu’ils pouvaient, et semblaient vouloir me forcer ou à les laisser faire, ou à me retirer.
‘» Toute cette terre était barbare, sans mœurs, sans lois, et il nes’y trouvait aucun habitant dont je pusse invoquer l'appui. Au dehors de l’abbaye, j'étais, sans relâche, opprimé par le tyran et par ses satellites ; au dedans, les moines ne cessaient de me tendre des embüches, et je pouvais dire comme l’Apôtre : « Au dehors, les combats ; au dedans, les frayeurs. #5
» Je considérais avec douleur quelle inutile et misérable vie était la mienne ; combien je vivais sans fruit pour les autres et pour moi-même. Je me laissais aller au désespoir en me rappelant que ce que j'avais fui valait mieux que ce que j'avais cherché. Et, regardant presque comme nulles mes premières peines, je disais souvent avec de longs soupirs : « J'ai mérité » ce que je souffre, puisque j'ai pu quitter le Paraclet, c’est à » dire le consolateur, et que, dans mon désir d'échapper à des » menaces vaines peut-être, je me suis PRIE dans des pé- » rils certains. »
Cette description rappelle, en quelques uns de ses traits, cellé que fait Ovide, dans ses Tristes et dans ses Pontiques, du lieu de son exil chez les Tomitains, peuple féroce qui habitait, au nord, les confins de l’empire. De fréquentes citations du plus malheureux des poètes latins font connaître (et qui pourrait s'en étonner ?) qu'il avait été beaucoup lu par
‘Ut concubinas suas cum filiis et filiabus sustentarent. *Gaudebant me super hoc anxiart.
*Furabantur.
* Foris pugnæ, intus timores. (I. Corinth., 7.
Abélard. Mais s'il y à quelque ressemblance dans les infortunes de ces deux illustres écrivains, on peut en treuver une seconde miéux caraetérisée dans leur maïière de peindre ce qu'ils ont souffert. L'un et l’autre ont su allier beaucoup d’esprit au sentiment, Sins Ôter à ce dernier sa puissance; qui semblait devoir s’affaiblir dans la techerche et daïis l'affectation. Ovide et: Abélard sont trop indulgens à leur génie ; il5 aitient À épuiser, dans des tours successifs et divers; une même pensée ; et quoique, dans cette analyse de l'ouvrage le plüs impoïtänt d’Abélard, j'aié soûveñt supprimé te que le texte a dé redondant, j'äi cru devoir quelquefvis le conserver, fout qu'oti pût juger itiieux; dant le premiet attetr du Xtie siècle ; Sa manière de compose et d'écrire:
Et déjà l'on cothprendra facilement, après avoit vu tE que rapporte Abélard des désorütes du clergé, de l'ignorance hététique d’uti létat; deë passion peu charitables dé plusieurs évêqués et de deux saints, de la vië iñifâme des religietx dé Saint-Denis et de Saiñt-Gildas (tableau singulier et remärqudble dés mœurs dans lé xrte siècle), pourquoi les Bénédictifis ; si grands éditeuts; n’ont point cherché à publier les œuvres d’un écrivain qu'ils regardaient comme leur entierhi; pourquoi tout ce qu'ont écrit dé lui, jüsqu’ä nos jours ; d’autres moines et tous leë auteurs ecclésiastiques, est altéré, trütiqué, défiguré ; et l'on voit qüel intérêt noüveali jieut présentët Abélard peint par lui-même.
Après avoir dit que, depuis sa retraite du Paraclet, cet asile pieux pouvait à peine suflire, par sa pauvreté, aux besoins d'un seul homme, Abélard ajoute :
« Mais ce véritable Paraclet ne tarda pas à porter, au milieu de mes peines, une grande consolation. Il arriva que l'abbé de Saint-Denis (c'était alors le célèbre ministre Suger), faisant valoir quelque antique droit de son abbaye sur le monastère d'Argenteuil, où notre sœur en Jésus-Christ, plutôt
que notre épouse ; avait pris le voile, fit l’acquisition de ce monastère d'une manière du d'autre ,! et chassa violemment * toutes leë religieuses dotit notre compagne était prieure, et qui se dispersèrent Eh divers lieux.
» À cétté notivellé j'accourus du fofid de la Bretagne à j'invitai Héloïse et celles de ses compagnes qui voudraient la suivre à se retirer äü Paraclet. Jé leur fis doi dé té monastère et de toutes sés dépeddätices: L'évéque donnä $on consentement, et bichtôt lé ÿapë Innocëïñt IT confirma .cétte donation et y ajouta des priviléges. Lä tie de ces religieuses fut d’abord patvre Et difficile; mais däis üne année les biens du Mnbtidstêre réçureit plus d'accroisséitient qué. je h’eusse pu leut en pFoétret &i j'y ais resté ün siècle tdtit entiér. Dieu le sait, plus les femmes sôtit faibles, plus léüts besoins trohvent des cœurs Compatissans; et leur vertu n’est pas moins agréablé aux fiominies qu'elle ne l’est à Dieu. |
5 Or, otre sœur, qui l'emportait But toutes 8E8 Comp4ghes, ävait feçu du ciel le dori dé plaire Aux yeux dé tous. * Les évêques l'appelaient leur fille, les abbés leur £œtf, les läïques leur ièté. Tous admitaient ba piété, sa pruderité sagesse, Ba patience qu'ictompagriait tine doüteut incompärablé. Elle sé ihonttait tarement aux regards des homihes ; et plus ellé aiinaït à sé livrer, dans Sa cellule, 4 la prière Et à la méditation, plus au dehors on demandait sa présétice, plus on désirait de là voir ét de l'enténdte. »
Ce que va ajoüter Abélard ferä volr que sa vie fut trävérsée par toutes les infortunés. | | « Or, tous les voisins du Paräclet in'accusaiénit, àvec véhémence, de ne pas secoüflf la pauvreté du inonastèté, tommé je le pouvais et le devais, comme du molns fl n'était facile de le faire par mes prédications : je commençai donc à revenir plus souvent au Paraclet, afin de pourvoir, d’une manière ou
d’autre, à ses besoins. L
* Quocumque modo.
* Violenter.
* In oculis omnium.
» Mais bientôt on entendit murmurer l'envie; et les actes d'une charité sincère furent regardés impudemment ‘ comme d'anciens penchans d’une vie dépravée. On disait que j'étais venu tourmenté de désirs mal éteints; que je n'avais pu et que je ne pourrais jamais supporter l'absence de celle que j'avais aimée.
» Souvent alors je me rappelai ce que saint Jérôme, se plaignant de ses faux amis, écrivait à Asella : ? « On ne m ‘ob- » jecte que mon sexe. Mais cette objection n'aurait jamais été » faite si Jérôme ne füt parti pour Jérusalem avec sainte » Paule... Avant que je l'eusse connue, le bruit de mes étu- » des remplissait la ville de Rome; j'étais, au jugement de » tous, digne du souverain pontificat..….. Mais il faut que je » trouve le chemin du ciel par la bonne et par la mauvaise re- » nommée. ? »
» Je me sentais consolé € en réfléchissant que l’envie n'avait pas épargné ce grand homme, et je disais : « O si mes enne- » mis trouvaient encore en moi un semblable fondement à » . leurs calomnies, combien je serais opprimé de leurs détrac- » tions ! Et maintenant que le pouvoir d’être coupable m'a été » ravi par la miséricorde divine, * comment, la faculté du » crime ayant été Ôtée, le soupçon du crime peut-il rester » encore ? Quelle est done cette accusation si impudente et si » nouvelle?5p
» Ne sait-on pas que, dans l'Orient, la chasteté des femmes est confiée à la garde des eunuques? N'est-ce pas ce que l’Histoire Sainte raconte d’Esther et des autres femmes du roi Assuérus ? Ne lit-on pas, dans les Actes des Apôtres, que le puissant Eunuque “ de la reine Candace était son trésorier général, et que l’apôtre Philippe, conduit par un ange, le convertit et
* Impudentissimé.
? Lett. 90.
s Per bonam et malam He
® DivinA misericordiä.
* Quæ täm impudens hæc criminatio novissima ? * Potentem KEunuchum.
le baptisa ? Ces sortes d'hommes ont été élevés en crédit par des reines vertueuses, et admis d'autant plus familièrement à leurs entretiens que tout soupçon se trouvait naturellement écarté. Et ne lit-on pas dans l'Histoire Ecclésiastique ! que ce grand philosophe chrétien, Origène, voulant instruire les femmes dans la sainteté de sa doctrine, sans aucun danger pour sa vertu, se fit lui-même le traitement qui m'avait été infligé ? ? Cependant je pensais que la miséricorde divine me fût plus propice # qu’elle ne l'avait été à Origène : car Origène agit avec peu de discernement, et tomba dans un crime qui n'était pas léger , * tandis que je fus atteint par le crime d’un autre, et que, surpris dans un profond sommeil, la douleur fut subite, sans durée, ° et je sentis à peine la main qui me frappait. 6 » Mais combien je souffre plus aujourd'hui de mes calom-
niateurs que je ne souffris alors de mes assassins ! et combien ce que l’envie a retranché de ma renommée m'est un plus grand supplice que ce que j'avais senti des blessures du corps ! ? car il est dit, dans le vingt-deuxième proverbe de Salomon : « Une bonne renommée vaut mieux que de grandes » richesses. 8 » Et on lit, dans le cinquante-deuxième sermon de saint Augustin : « Que celui qui, se reposant sur sa con- » science, néglige sa réputation, est un homme cruel. * Nous » devons, dit-il avec l’apôtre, *° chercher à faire bien, non » seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes. » Et il ajoute : « La conscience et la réputation sont deux choses :
* Eusèse, liv. vL
? Sibi ipsi manus intulisse.
* Magis propitiam.
* Non modicum crimen.
* Pænà..... breviore ac subitd.
*Nihil pæœnè sentirem.
* In corporis diminutione.
* Melius est nomen bonum quäm divitiæ multæ.
* Crudelis est.
*° SAINT PAUL, Rom., 12.
46 ABÊLARD ET HÉLOISE.
» la conscience pour toi, la réputation pour ton prochain. 1 »
» Mais qu’aurait dit l'envie qui me poursuit, si elle avait vu lé Christ et les apôtres, et les prophètes et les saints Pères, quoique hommes complets, ? vivre, converser avec des femmes, et les associer à leur mission et à leurs travaux? Saint Augustin ne démontre-t-il pas, dans son livre, l'Ouvrage des Moines ; * que les femmes étaient les compagnes inséparables de Jésus ét des apôtres? « Les femmes, dit-il (chap. rv), alÿ laiënit vec eux et pourvoyaient à leur subsistance, afin h qu'ils ne manquassent point de la nourriture terrestre dont ÿ ils avaient besoin. On voit, dans l'Évangile de saint Luc, * » qüe Jésus-Christ allait évangélisant dans les villes et dans » les campagnes, suivi de douze disciples et de femmes pur- » gées de tout esprit immonde et de toute faiblesse humaine : 5 » c'étaient Marie-Madeléine, qui avait été délivrée de sept déÿ mons; ° Jeanne, femme de Chusa , intendant de la maison ÿ d'Hérode ; Suzanne et beaucoup d'autres ? qui les assis » taient dé leurs biens, »
Abélard cite ensuite le pape saint Léon, mort danse milieu du xre siècle (1054) ; qui, dans son Épitre contre Parménien, dit: « Nous professons pleinement $ qu'il n’est point permis à » l’évêque, au prêtre, au diacre, au sous-diacre de négliger sa p femme pour cause de religion, * et de lui refuser des alimens » et des habits: mais qu'il doit s'abstenir de vivre avec elle . » charnellement. »
Ainsi, d'après le pape saint Léon, les prêtres et les évêques pouvaient être encore mariés dans le xre siècle.
* Conscientia tibi, fama proximo.
? Corpore integros.
* De opere monachorum.
* Chap. vus, versets 2 et 3.
5 Curatæ à spiritibus immundis et infirmatibus.
‘ De qua septem dæmonia ecierant.
* Aliæ multæ.
*Omnino profitemur.
* Propriam uxorem causa religionis abjicere cura sua. *° Cum illé carnaliter jaceant.
Après avoir cité quelques autres passages de l'Évangile, Abélârd rapporte ce que dit saint Jérôme ! du moine Malchus, qui vivait avec si femme dans la même cellule. Mais cet anachorète était un vieillard * et sa femme une vieille. * « On les 5 eût pris, ajoute sainit Jérôme, poêr Zacharie et Élisabeth : » mais saint Jean n’était pas au milieu d'eux. »
« Les saints Pères, poursuit Abélard , n’ont-ils pas établi et dirigé des monastères de femmes ? » Il cite encore l'exemple des sept diacres itistitués par les apôtres, et à chacun desquels il était permis d’avoir une femme pour épouse. D’autres passages des Livres Saints lui servent à établir que les femmes sont trüp faibles pour pouvoit se passer de l'appui des hommes. Mäis il s'étonne que des abbesses et des abbés aient été soumis à la même règle, puisqu'il s'y trouve diverses fonctions hi he peuvent être remplies par les ünes vottirfié pat les autres. Il s'étonne surtout de voir, en certains lieux, par un renversement de l’ordre naturel, des abbesses domitier sur les pastetrs du peuple, qui pourraient être entrafriés att désotdre d’autatit plus facilement qu’ils sont placés datis leut dépendancé, et qu’elles peuvent rendre leur joug plus pesatit : car, comme le dit Juvénal, dans sa sixième satire : à Rieñ » n’est plus insupportable qu'uiie femme riche. »
Intolerabilius nihil est quäm fæmina dives.
Abélard fait ici allusion à l’ordre de Fontevrault, alors nouvellement fondé par le bienheureux Robert d'Arbrissel, et dont l’abbesse avait sous sa dépendance suprême, non seulement les chapelains, les directeurs, les confesseurs, mais aussi plusieurs monastères d'hommes, dontle gouvernement lui était dévolu, -
Nous voici arrivés au quinzième et dernier chapitre des Mé-
* Vita Malcht.
3 Seneæ.
» Anus.
motres d’Abélard. I] nous apprend que, malgré les calomnies répandues contre lui, il faisait de fréquens voyages au Paraclet, et qu'il venait s’y retirer, comme dans un port, pour se mettre à l'abri des tempêtes de Saint-Gildas.
« Toujours traversé paŸ Satan, je ne pouvais, dit-il, trouver ni où me reposer , ni même où vivre. J'étais errant et fugitif, comme Caïn maudit de Dieu. J'avais plus à souffrir de mes enfans (c’est ainsi qu’il appelle les moines brigands de son abbaye) que du tyran qui nous opprimait tous. Lorsque, reve-" nant du Paraclet, j'approchais de Saint-Gildas, j'avais tout à redouter de l'ennemi extérieur et de sa violence ; et, lorsque j'étais entré, d’autres ennemis plus terribles étaient en ma présence, etj'avais à soutenir incessamment leurs embüches et leurs machinations. : O combien de fois ils ont tenté de se défaire de moi par le poison ! ? C’est ainsi, comme le rapporte Grégoire-le-Grand ,ÿ que saint Benoît fut traité par ses compagnons : ce qui l’obligea de fuir pour sauver sa vie. Ce grand exemple -semblait m'instruire à l’imiter, afin de ne point paraître, dans ma témérité, tenter Dieu même, et me rendre, pour ainsi dire, en restant au milieu des dangers, complice de ma mort.
» Je devais veiller sans cesse à mes alimens, à ma boisson. Ils cherchèrent à m'empoisonner jusque sur l’autel, et le calice fut par eux rempli d'un affreux breuvage. *
» Un jour que le comte de Bretagne étant malade, je vins à Nantes le visiter, un frère du couvent, que j'avais amené, me servit quelques alimens ; et, comme je ne songeais pas encore à manger, un moine qui m'avait accompagné goûta de ces mets perfides et fut frappé de mort. Le frère servant. prit soudain la fuite, et l’atrocité des moines de Saint-Gildas fut publiquement manifestée. Ils avaient gagné ce misérable,
:# Machinamenta.
3? Veneno.
* Liv. xx, Dial., ch. 3.
“In ipso altaris sacrificio.… veneno immisse raliri,
pensant qu'éloigné de leur présence, je serais moins sur mes gardes.
» Je voulus enfin me soustraire à tant de dangers : je me retirai, avec quelques uns de mes frères, dans des cellules qui n'étaient pas assez distantes de l’abbaye. Les moines payèrent des voleurs pour m'attendre sur les routes et pour m'assassiner.
» Or, tandis que ma vie était travaillée de tant de périls, je fis une chute de cheval si violente que j'eus l'épine dorsale brisée, entre la tête et les épaules, et je souffris beaucoup plis de cette blessure que de celle qui a fait tant de bruit.
» Enfin je fus forcé de recourir à l’'excommunication contre la révolte indomptable des moines de Saint-Gildas. Je forçai ceux que je devais le plus redouter, de promettre publiquement et de jurer qu'ils sortiraient du monastère et qu'ils renonceraient à troubler ma vie. Mais ils violèrent avec impudence la foi qu’ils m'avaient donnée et leurs sermens publics. Le pape Innocent envoya un légat qui, en présence du comte de Bretagne et des évêques, fit prêter le même serment qu'ils - avaient violé, et d’autres encore. »
On voit quelle était la puissance des moines dans le xxr° siècle : il fallait, pour contenir un seul monastère, la présence d’un légat de Rome, d'un souverain et de plusieurs évêques ! « Les moines les plus mutins de Saint-Gildas furent chassés de l'abbaye, et je vins en reprendre le gouvernement ; mais je trouvai les moines qui étaient restés pires encore ! que ceux qui avaient été expulsés. Ce ne fut plus par le poison ,? ce fut par le glaive ? qu’ils attentèrent à mes jours. J’eus beaucoup de peine à me sauver, protégé par un seigneur du voisinage, qui vint me soustraire au fer levé des assassins et qui me conduisit dans son manoir. » L |
Ici finit, pour les faits biographiques, la relation d’Abélard : il l'écrivit dans son nouvel asile, lorsqu'il eut fui le poignard
“ Pejores.
* Non de veneno.
* De gladio.
510 ABÊLARD ET HÉLOISE.
des mines de Saint-Gildas. Mais 1] était loin d'ètte rassuré. Il parle avec terreur des dangers qu’il croit le menacer encore: Un asez &fand notnbré de citations de l'Éctitore ët des Pères sur le épreuves d8 l'adversité, sur la résignation du chrétien, süit terminées pat ces paroles dé l'Oraisoti Doiniticale t « Selerieut; que totre volonté soit fuite} 5 |
Cettë relation de ce qu'Abélard appelle ses cailämités ; ? fut adressée pat lui, EGrmié on l’a vtt, k dti aini qu’il fi noitime pas, mais qt'il appelle son frère bieti-aithé, dilectitsme fruter. Il paraît tue cet ami avait auési connti les grandes peines de la vlé, püisqu’Abélard cbtuitiènce et achève son fétié par cette mêtne téflexibti : & J'ai votilu que le tableau dé iriés in< 5 fürtuties Vous fit voir, 8 vous les Loinpärez aux VOtres, » qué les vôtres aünt nulles ti légères, * et tütis Engager à » les supporter ävék pltis de courage. 5 Céëi ést etiebté tie imitation d’Ovide. * Lorsq\'Hippolgte, résdtistité, fuit A la riymphe Égétie le récit que Racine a ttiis datis là bouche de Thétartètie, 11 Coiittleticé par dire : € Jetez It8 feitt süt mes » malheurs, les vôtres vous paräftront plis faciles à suppotter.b
Alierunique respice cusus , Mitids ista feres.
it.
Üfe copié de cette léttre, où plütôt dé cés Mémoires, tomba, coinine par hagaïrd, éntré lés imaïné d'Héloïse. Leur lec-
Elle écrivit à son ancien amant ; et cette lettre est la premiièré que le temps déstrüéteur ait conservée dans le nombre de celles qu'elle dut tracer avant cette époque, surtout pen-
* Calamitatum mearum.
. * Nullas aut modicas.
* Métamorpkh., \iv. xv.
ABÉLARD ET HÉLOIÏSE, h
dant son long séjour auprès de la sœur d'Abélard, Iütstji'elle était allée cacher sa grossesse et ses cotithes datis uñ villige obscur de l’ancienne Armorique.
Ainsi, fixôns d’abord; comme ui fait historiqué, qu'il ite reste aucune lettre d'Abélard, aucune lettre d'Héloise qui reinonte au temps de leurs amours, et qie telles qui ünt été conservées sont postérieures de douzé dù treize ané À leur cruelle séparation. Héloïse avait été onze ans religléuse du prieure du couvent d’Argetiteuil ! elle était, depitis deüx ou trois ans, abbesse du Paraclet, lorsqi'elle écrivit cettë lettre que Pope et Colardeau n'ont Hi traduité, ti toujours ittitée, mais où ils ont trouvé d’heuretises itispitationis. Ils ont voülu accommoder aux mœutfs du xvitie siëcle les passions, 16 seniti-mens et le langage qui, dans le kri°, avaiërit tnôins de délicatesse, rhais plus d'abandon, de force ét d'éniérgié:
La suscription de la lettre d'Héloîse est kitiguliète, la voici :
À s0n seigneur et à son père, sh sèrudnte el 94 Alle ; du femme et sa sœur: à Abélard Héloïse: ?
Cette suscription semblerait présénief l'idée d'un double inceste dans les mots femme, fille ei sœur, 81 ellë n’était cotiforme au style mystique et au spitittialisme de ce temps
Héloïse commence paï annoncer à so het époux * qu'elle a lu la relation de ses malheurs. 4 Je l'ai lue, dit-elle, avec d’autant plus d’ardeur * que celui qui Fa évrité et que j'embrasse * m'est plus cher, * et afin dé iié Gédoinmage?, bn quelque sorte, de lu réalité que j'ai perdue üë lui, * paf des paroles ? qui en sutit comme une cértalne litige. ‘ à
1 DomiR6 500, 1M6 PATRI; CONSUGI SU0, IMO FRATRI; ANCILLA SUA TMO FILIA ; IPSIUS UXOR, IMO SOROR; ÂBÆLARDO HELOISSA.
* Dilectissime. |
* Ardentius,. ”
* Amplector.
‘ Carius.
* Cujus rem perdidi.
1 Verbis,
* Tanqguam ejus quadam imagine recreor.
Héloïse rappelle les faits principaux de la relation « où presque tout, dit-elle, est plein de fiel et d'absynthe. ! Je ne crois pas, dit-elle, qu'aucun mortel puisse lire ou entendre sans verser des larmes cette déplorable histoire!
» Elle a renouvelé mes profondes douleurs ; elle les a augmentées par l’horrible tableau de vos dangers; ils sont tels que mes compagnes et moi sommes forcées de désespérer de votre vie. Chaque jour nos cœurs palpitent dans l'effroi des rumeurs sinistres du meurtre qui annonceront votre mort. Ah! nous vous conjurons, au nom du Seigneur, qui vous à cependant protégé, en quelque. sorte, dans le cours de vos ‘misères, de nousécrire souvent pour nous faire connaître que, dans cette horrible tempête de votre vie, vous n'avez pas fait naufrage ; et afin que du moins vous nous ayez pour associées à vos peines ou à votre joie, nous qui sommes seules restées fidèles à votre malheur. ? Celui qui souffre reçoit ordinairement, quand il est plaint, quelque consolation, et la peine qui se partage devient plus légère.
» Mais, s'il peut naître quelque calme dans la tempête qui vous agite, écrivez-moi encore plus souvent, car vos lettres m'apporteront plus de joie; et, sur quelque sujet que vous m'écriviez , je recevrai du moins cette consolation que vous vous souvenez toujours d'Héloïse. Sénèque fait voir combien sont douces les lettres d’un ami absent, quand il mande à fucile : « Je te remercie de ce que tu m'écris souvent, car tu » viens te montrer à moi de la seule manière qui te soit per- » mise. Je ne reçois jamais une de tes lettres TAARerNoS
» ne soyons ensemble. ? »
Cette pensée du philosophe latin est pleine de sentiment et
de grâce. :
s Feré omnia felle et absynthio plena.
3 Quæ tibi soli remansimus.
» Quod frequenter mihi scribis gratias ago, nam quo uno modo potes te mihiostendis. Numquam epistolam tuam accipio , quin protinus unà simus. ( Epist. 48.)
Héloïse ajoute :
« Si le portrait de celui qui nous est cher, en nous rappelant son image, trompe par un faux et vain soulagement les ennuis de l’absence, combien ont plus de puissance les lettres d’un ami éloigné, qui nous transmettent sa pensée et ses sentimens ! Je rends grâces à Dieu de ce que du moins aucun ennemi, aucun obstacle ne s'oppose à ce que tes lettres ne ‘viennent ainsi te rendre présent à Héloïse. Oh! je t'en conjure ,‘ écris, écris-lui souvent. Tu as voulu consoler un ami par le long récit de tes adversités, et quand tu songeais ainsi à soulager ses peines, combien tu ajoutais à ma désolation ! ? Tu cherchais à guérir les blessures de cet ami, et tu en faisais de nouvelles à mon cœur, et tu agrandissais celles qu'il avait déjà reçues ! Guéris, je t'en supplie, le mal que tu as fait, toi qui es si soigneux de la guérison des autres...
» Nous sommes ici plus que tes amies, nous méritons d'être appelées plutôt tes filles que tes compagnes , ou de recevoir un autre nom plus doux et plus saint .* Nous savons ce qui t'est dû par nous ; il n’est besoin ni de preuves ni de témoignages , et le fait seul parlerait, si nous pouvions garder le silence. Tu es, après Dieu, le seul fondateur du Paraclet. Tout ici est ta création: c'était un désert où se cachaient les bêtes féroces et les voleurs ; on n'y voyait aucune habitation ; et sur les antres mêmes, sur les repaires des loups et des brigands, tu as élevé les tabernacles du Seigneur et dédié un temple à l'Esprit-Saint. Ce n’est ni avec le trésor des rois, ni avec les dons des princes que tu as bâti : tout a été fait, et de plus grandes choses auraient pu être faites , par ta parole.
» Mais pense à ce que tu dois à ton Héloïse , 5 toi qui es si occupé de moines ingrats que tu appelles tes enfans ! Tu veux
* Obsecro.
* Desolationi.
Non tam amicas quam amicissimas.
® Dulcius et sanctius.
* Juæ.
instraire et réformer des hommes rebelles, et tu sèmes les perles de ton éloquence devant des pourceaux ! Quand tu fais tant pour ceux qui sont indociles , considère ce que devraient attendre de toi ceux qui sont obéissans. Quand tu te dévoues à tes ennemis , oublieras-tu ce que tu dois à tes filles ! et, sans parler ici des autres, songe, Abélard, combien tu t'es obligé : envers moi ! et paie avec plus de soin ! à ta propre femme ,? ce que tu dois à ses compagnes.
» Tu connais, dans l'excellence de ton savoir mieux que je ne le puis faire dans ma faiblesse ; combien d’excellens traités de doctrine les saints Pères ont composés pour les vierges ou les femmes consacrées au Seigneur; Tu sais par combien d'exhortations ils les ent fortifiées ; combien de eonsolations on les vit leur apporter ! et je reste toujours dans un long étonnement que tu aies oublié Héloïse, depuis que ; si jeune encore; elle renonça pour toi au monde ; que ni la erainte de Dieu ; ni ton amour, ni l'exemple des saints Pères ne t’aient porté à me soutenir daris mes perplexités ; ® dans la douleur où s’achevaierit tous mes jours; * sans que, ni présent par tes discours, ni absent; par tes lettres tu sois venu me
soutenir et me consoler !5 » | "Ainsi Héloïse nous apptend que ; après lui aveir fait prendre le voile dans le mondstère d'Argenteuil ; Abélard laissa passet ‘onze années sans Id voit et sans lui écrire; qu'il ne la revit qu'un moment lorsqü'il la fit entret au Paraclèt ; qu'enfitt elle n'avait encore reçu aucune lettre de lui quand élle lut; par hasard, üne copie de celle qu'il écrivit à un de sés arnis et qui contenait l'histoire de sx vie. Qui pourrait ; en partageant l'étonnement d'Hélbise, s’erpêcher d'y joindre un señtiment plus pénible ! |
« Et cependant, poursuit-elle, tu devais te sentir d'autant
* Devotius. °
* Unicæ tu.
* Fluctuantem.
* Diutino mærore confectam.
* Velsermone præsentem, vel epistola absentem consolari teñläveris.
ABÉLARD ET HÉLOISZ. 55
plus obligé envers moi, que j'étais plus étroitement unie à ta destinée par le sacrement du mariage ;! et tu étais d'autant plus coupable que toujours, et qui peut l'ignorer ? i toujours je t'ai aimé d’un amour sans mesure. ® Tous nos amis savent, cher Abélard , * ce que je perdis en te perdant ; par quel misérable destin la trahison dont tu fus victime, m'entraîna dans ta ruine ; et combien , dans ta funeste aventure, je sentis plus vivement ton malheur que le mien !°
» Mais plus est grande ma douleur, plus aussi est grand le besoin de consolation. Ce n’est pas de tout autre, c'est de toi-même, de toi seul que je peux la recevoir. Seul tu causes ma peine ; et seul tu vaux pour la consoler: car il n’est que toi qui aies le pouvoir de m'afiliger et de me réjouir ; il n'est que toi qui puisses charmer les ennuis de ma vie: Mais toi seul aussi tu es obligé envers moi: car, après avoir accompli ; autant qu’il était en ma puissance, tout ce que tu m'as ordonné, soumise toujours à ta volonté suprême, je n’hésiterais pas à me perdre si tu l’erdünnais encore, © Je dirai plus , 6 prodige ! mon amour est entré dans un tel état d’exaltation , que ce qui fut l'objet de tous ses désirs; il s'en priverait lui-même sans espoir de le retrouver jamais. ® »
Dans le texte ; les mots sont plus obscurs que le sens: je ne chercherai point à éclaireir le texte, Héloïse poursuit, sans sortir encore de son délire : « Tant ; lorsque tu l'as ordonné, j'ai changé soudain mes penchanis ,° afih de montrer que toi seul avais possédé mon egrps et men âme. 1 »
5 Nuptialis fæderé sacraïentl.
3 Ut omnibus patet.
3 Intmoderäté amore complesa si.
* Carissime. |
‘ Le texte est beaucoup plus expressif: Major sit dolor ex amissionis modo , quam ex damno,
° Pro Jussu tuo perdere. :
? nsaniam.
* Ut quod solum appelébat hoc ipéë sibt slñe spé recuhéFaltonts auferret.
* Habitum.
\ Tam corporis miei güam animi unicim posseséorem.
O que l'amour a sur les cœurs de puissance ! Mais roi dans la société, c’est un tyran dans la solitude. Et si, dans le monde, c'est un feu qui dévore, dans les cloîtres, c’est cent fois pis encore. Gresset l’a dit, Héloïse l’a prouvé.
«a Jamais, s'écrie-t-elle, Dieu le sait , jamais je n’ai cherché en toi que toi, toi seulement et non ta fortune. Je n’ai désiré ni mariage ni dot. Je n'ai cherché ni mes volontés ni mes voluptés ; je n'ai cherché que les tiennes. Tu ne l'ignores pas, tu l'as vu ; et si le nom d’épouse est plus saint et plus puissant, celui d’amante m'a toujours semblé plus doux, même (et ne t’en indigne pas) celui de concubine et de prostituée ; ?
car, en m'humiliant davantage, ta pre se conservait plus grande. |
» J'ai vu, dans le récit fait à ton ami, que tu ne dédaignais pas d'exposer les argumens par lesquels je cherchais à te détourner d'un hymen qui devait être si funeste ; mais tu as passé sous silence ce que je disais pour justifier la préférence que je donnais à l’amour sur le mariage, et à la liberté des amans sur la chaîne des époux.
» Je prends Dieu à témoin * que si Auguste, maître du . monde, m'eût offert, dans les honneurs de l’hyménée, ce monde à gouverner, il m'eût paru plus doux et plus honorable d'être appelée ton amante * que l’impératricé du monde ; 5 car on
n'est pas meilleur pour être riche et puissant. On tient la richesse et le pouvoir de la fortune , mais on n’excelle que par la vertu. Celle qui épouse plus volontiers un homme riche qu'un homme pauvre, désire dans son mari ses biens plutôt que lui-même. »
… Héloïse eontinue de développer son système, en citant Aspasie, Socrate et la femme de Xénophon.
« Quel roi, ou quel philosophe, ajoute-elle, pouvait égaler
* Sicut ipse nosti.
* Aut, si non indigneris, concubinæ , vel scorti,
* Deum testem invoco.
* Le mot latin est plus extraordinaire : Tua meretrix.
* Charius mihi et dignius videretur tua dici meretrix quam illius émperatrix.
ta renommée ? Quel pays, quelle cité, quel canton ne désirait pas, avec ardeur, ta-présence ? ! Qui, je le demande, lorsque tu paraissais en public, ne s’'empressait d’attacher sur toi ses regards et de te suivre dans ta marche, le cou tendu et l'œil fixé sur ta personne ? Quelle femme mariée, quelle vierge ne te désirait dans ton absence et ne s’enflammait quand tu étais présent ?? »
Héloïse jugeait sans doute de toutes les femmes par ellemême ; et, dans son exaltation sans mesure comme son amour, elle disait d’Abélard ce que les poètes de l'antiquité n'auraient osé dire même d’Apollon, c’est à dire du dieu des vers et du plus beau des immortels.
« Quelle reine , dit-elle encore dans son égarement , quelle femme puissante ‘ne portait envie à mon bonheur ?
» 11 y avait en toi, je l'avoue, deux talens qui pouvaient sur-le-champ séduire les femmes : l’art de ta parole et la grâce de ton chant. Tu as composé des vers qui, par la suavité du style et celle de ta voix, faisaient sortir incessamment ton nom de toutes les bouches, * en sorte que la douceur de tes chants charmait jusqu'aux hommes les plus illettrés. Ce sont surtout tes chansons qui faisaient soupirer pour toi toutes les
femmes, “et, comme tu chantais nos amours, mon nomse
répandit dans des régions éloignées, et la jalousie d’un grand nombre de femmes s’alluma contre moi. Et quelles qualités de l'esprit, quelles beautés du corps manquaient à ta jeunesse ! » ‘
Héloïse déplore ensuite tout ce qu’elle a perdu, et se plaint, après avoir été un objet d'envie, d’être devenue un objet de
* Viderenon æœstuabat.
3? Quævis conjugata, quæ virgo non <OnvRPIRERCE absentem , et non ardebat in præsentem!
+ Le texte est encore ici plus expressif: Gaudiis meis non invidebat, vel thalamis.
* Tuum in ore omnium nomen incessanter inébants
+ Maæimé in amorem tui fæminæ suspirabant.
58 ABÉLARD ET HÉLOISS.
pitié. Elle se plaint surtout d'avoir été qubliéc, et de l'être encore par Abélard.
= «Dis-moi du moins que tu ta portes bien $ éeris-moi ce mot seulement. ! Et si tu persistes dans ton silence, je dirai ce que je sens, ce que tout le monde soupçonne ; ? ja dirai que ce n'est point le cœur qui t'unissait à moi, mais que c’était une affection terrestre ;® que ce n'était pas l'amour, mais l'empire des sens; ? et que tes désirs éteints ont fait évanpuir tout le reste. Mais cette pensée est encore moins ]3 mienne que celle de tout le monde; et je youdrais qu'elle ne fût qu’à moi, et qu'il te fût possible, à toi qui m’es si cher | de m’apporter quelque excuse qui pôt alléger un pou ma douleur,
» Oh ! que je youdrais pouvoir eacher mon humiljation 5 en trouvant quelque moyen de te justifier |
» J'avais éru mériter beaueoup de foi par man sacrifice; car ge n'est pas lamous de Dieu, g*est ton nrdre, e’est ta yolonté qui m'a jetée, si jeune encore, % dans les riguenrs du cloître ; e’est toi que j'ai suivi, que même j'ai précédé dans Ja vie monastique t car g’est toi qui m'as reyètue da J'hahit religieux avant de le prendre toi-même.
» Bt, je l'avoue, j'ai beaucoup souffert, j'ai rougi de voir en toi cette défiance de mon amour; mais, Dieu le saif, si le bûcher t'attendait, et que tu m’ordennasses de t'y précéder au de t'y suivre, je n’hésiterais pas un moment :? car raon Âme n'est pas avec moi, mais avec toi ; et si elle n’est pas ayee toi, elle n'est nulle part !# Mais mon âme ne peut être séparée da toi ! fais seulement , je t’en eonjure , qu'elle soit hjen avec toi : elle y sera si tu me rends quelques douces paroles pour beau-
‘ Dic unum si vales.
: Quod sentio, quod omnes suspicantur.
Concupiscentia.
* Libidinis ardor.
* Vilitatem.
* Juvenculam.
* Minime non dubitarem,
* Nusquasn est,
coup d'amour. Ce que je demande est pau de chose, ct il t'est facile de l'aceorder. 1
»Oh ! situ étais moins confiant dans mon amour tu serais plus inquiet. ; mais je t'ai donné trop de sécurité, et tu m'as négligée ! et je suis abandonnée!
» Souvienstoi, je te prie, de tout ce que j'ai fait pour toi, et considère Combien tu m’es redevable ! Quand les voluptés de la terre nous unissaient, on pouvait être et l'on était incertain si j'étais soumise à l'amour ou entraînée par le désordre des sens. ? Et maintenant on voit combien sur mon cœur l'amour eut de puissance, et la fin fait connaître ce ‘que fut le commencement. J'ai tout sacrifié pour toi. Je ne me suis rien réservé, si ee n’est d'être à toi ® comme je le suis maintenant. Quelle serait donc ton iniquité , # si, lorsque je mérite plus, tu me donnais moins , et même rien du tout [5 Ah ! je t'n conjure par le Dieu auquel tu t'es donné ! # je te conjure d'apporter à mon amour quelque consolation par ta présence eu par tes lettres, afin que jé puisse, ainsi réjouie par toi, * vaquer avec plus de zèle au service divig. { ©» Jadis, quand tu recherchais les valuyptés tempnrelles, tu m'adressais de fréquentes lettres ; tu mettais dans toutes les bouches le nom d'Héloïse par le grand nombre de tes chansons. * Alors mon nom reteptissaif dans toutes Jes places publiques, dans toutes les maisons. 1 Serais-tu maintenant moins excité vers Dieu que tu ne l'étais alors vers le libertinage ! 1
* Parva bee videris, et fiki facillima.
* Vel libidine agerem.
* Sic tuam.
* Iniquitqs,
* Minus, img nikil,
Per ipsum cuite obfylisti, Deum.
* Sic recreata.
* Alacrior divino obsequio.
* Frequenti carmine tuam in ore omnium Héloissam ponebas, ” Me plateæ omnes , me domus singulæ resonabant. “# In libidinem, |
60 | ABÉLARD ET HÉIOISE.
Vois, je t'en conjure, quel est ton devoir !! vois ce que je demande, ? et je termine cette longue lettre par cette courte fin : » Adieu, mon unique! # » | \
J'ai traduit, en assez grande partie, cette épître d'Héloise, et j'ai souvent cité le texte, pañce qu’elle est, avec la relation d’Abélard, une des compositions littéraires les plus remarquables du x siècle ; car Abélard et Héloïse ne furent pas seulement célèbres par l'éclat et l’infortune de leurs amours: aucun de leurs contemporains ne les surpassa par le savoir, ne les égala dans l'art d'écrire; et c'est dans leurs ouvrages que cet art se retrouve enfin, après avoir été si long-temps perdu dans la nuit des siècles barbares.
On peut maintenant comparer la belle épttre de Pope, si heurcusement imitée par Colardeau, avec la véritable lettre d'Héloiïse. |
Cette amante infortunée est bien loin de se dire à elle-même :
Perfide! de quel nom veux-tu donc qu’on te nomme ? Toi , l’épouse d’un Dieu, tu brûles pour un homme!
Héloïse n’a point de remords ; elle n'a même pas de scrupule. Elle ne s’écrie point :
Dieu terrible, pardonne!
Elle ne dit point à ce Dieu terrible :
Au plus cher des époux tu lui défends d’écrire.
Elle veut, au contraire, qu’Abélard réponde souvent à ses lettres ; et même elle le conjure de lui écrire au nom de Dieu qu'elle ne croit pas sans doute ennemi de son amour. Elle ne songe point du tout à s'écrier : Se à
Eh bien! il faut t’armer de ta puissance entière ; I] ne faut plus créer... il faut plus en ce jour, li faut dans Héloïse anéantir l’amour,
! Quæ debes.
? Quæ postulo.
Vale unice.
Cet amour, elle veut toujours le conserver. Son âme n’est qu'avec Abélard et ne peut être qu'avec lui ; et si elle n’était pas avec lui, elle ne serait, dit-elle, nulle part. Héloïse désire que son âme reste toujours avec son amant : elle n'a pas un autre vœu à former.
Comment peut-on lui faire dire à Abélard :
Fuis ! cède à l’Eternel Héloïse mourante.
Fuis ! et mets entre nous l’immensité des mers!
quand toute la lettre d'Héloïse semble écrite pour dire : Ne fuis pas! viens ou écris : je t'en conjure par lout ce que tu me dois, et méme par le Dieu à qui tu l'es consacré. ! Combien donc Héloïse se montre éloignée de tenir à Abé-
lard ce langage :
Habitons les deux bouts de ce vaste univers.
Je crains de respirer l’air qu’Abélard respire.
Je crains de voir ses pas sur la poudre tracés,
Qui me rappelleraient des traits mal effacés.
Du crime au repeniir un long chemin nous mène :
Du repentir au crime un moment nous entraîne.
Ne viens point , cher amant! je ne vis plus pour toi;
Je te rends tes ser mens : ne pense plus à moi.
Mais c’est tout le contraire que dit sans cesse Héloïse ! Elle ne parle pas non plus de la vertu d’Abélard :
Aton cœur vertueux quand mon cœur fut lié.
Hélas ! notre union fut légitime et pure.
C’est encore tout le contraire que dit plusieurs fois la tendre abbesse du Paraclet. Dans son Génie du Christianisme, M. de Chateaubriand, qui est aussi poète, dit d’Héloise : « Précipitée du monde au désert, elle est entrée soudain et p avec tous ses feux dans les glaces monastiques : la reli- » gion et l'amourexercent à la fois leur empire sur son cœur : » c'est la nature rebelle saisie toute vivante par la grâce, et
t Per ipsum itaque , cui te obtulisti, Deum te obsecro, ut... {uam mihi præsentiam reddas. à
62 ABÉLARD ET HELUISE.
» qui se débat dans les embrassemens du ciel. ‘» En sc débattant, Héloïse s’oublie et s’égare. Les sentimens que lui ont prêtés Pope et Colardeau sont plus décens, peut-être plus poétiques; mais ils ne sant pas si naturels, et on ne peut y voir que d'élégans mensonges. La poésf n’a pas exagéré le brûlant désordre de la lettre d'Héloïse : elle l’a pompeusement affaibli, et n’a pu le reproduire avec son énergie et son égarement. Le dernier traducteur des lettres d'Héloïse et d'Abélard,
M. Oddoul , caractérise le style de l’abbesse du Paraclet, dans un style qui paraîtra lui-même trop désordonné : « Ah! que » notre colombe n’était guère faite pour les langueurs manasti- » ques dont parle Colardeau 1... » La sève de la jeunesse coule à pleins bords sur ces pages soupirantes ef indignées où le souvenir prodigue son miel et son amertume : sa pensée vibre de tous les tressaillemens de la chair ; sa parole a un sexe. Sous les doigts de la nonne le feu ruisselle. On peut compter encore les pulsations de sa veine sur le papier qu’elle a touché. Ah! Fulbert, qu’avez-vous fait ? Tels passages ne sont qu’une paraphrase de ce verset du cantique : « Que sa main gauche soit » sur ma tête, et que Sa droite m'emhrasse !.. » Si sa plume est sœur du pinceau de Rubens , on ne saurait non plus méconnaître sa parenté avec celui de Raphaël. Le style d’Héloïse a de belles démarches. Ses pensées, comme les déesses d'Homère et de Virgile, passent devant nos yeux avec leur regard fier et doux... g J'ai bien peur, soit dit en passant, d'avoir travesti toutes ces belles nymphes, etc. » Si étrangement figuré, ce style ne pourrait-il pas un peu justifier la peur de
M. Oddqul?
Abélard répondit à la Jettre si passionnée d'Héloïse, par un froid volume de sentences, tirées, au nombre de frente-huit,
des Livres Saints ; cette réponse est un sermon, tel qu’on cu faisait alors. Voici la suscription de cette réponse :
1 Part. 2, Liv. 3, ch. 5.
A Héloïse, sa très chère sœur dans le Christ ds d son frère dans le même Christ. 1
Le fondateur du Paraclet appelle Héloïse ma sœut chère autrefois dans le siècle, aujourd’hui très chèreen Jésus-Christ. « Ne m'accusez pas; dit-il, de négligence : je me suis reposé sur votre prudence, et je n’ai pas cru que vous eussiez besoin de mes conseils ni de mes exhortations pour condüite vos sœurs et pour vous diriger vous-même. »
C'est ainsi qu'Abélard prétend justifier une äbseñicE ét un silence d'environ quatorze ans ! Il recommande à sa Sœur en Jésus-Christ de faire de fréquentes oraisons. ? fi luicite divers passages sacrés, pour établir que les prières des femmes peuvent même ressusciter les morts. Il loue aussi la vertu de la continence : « Souvenez-vous donc, ajoute-t-il, datis vos prières, de celui qui vous touche spécialement ;# mais veillez avec soin à ce que vos prières puissent être favorablément écoutées par le Seigneur. » Il va même jusqu'à dire, en citant un passage de l'Exode, Dimilte me : ! af äissez-nol, b et il ajoute qu'elle doit cesser de le tourmenter.
Abélard veut qu'Iléloïse chante avec compühction lé Deus in adjutorium , et il lui envoie les formules qu'il a dressées de plusieurs versets, répons et oraisons. On ne pouvaitjetet plus de glace sur un brasier. :
Enfin Abélard ajoute : « J'ai un besoin d'autant plus grand de vos prières, que je me trouve exposé aux plus graves dangers. Si je tombe sous le fer de mes ennemis, ou si, par tout autre moyen, je sors de cette vie, faites chercher mon cadavre pour l’enterrer dans votre cimetière, et que nos filles et nos sœurs du Paraclet viennent souvent prier sur ma tombe. »
La position et les dangers d’Abélard peuvent peut-être
* HELOISSÆ DILECTISSIMÆ S0RORI SUÆ IN CHRISTO ÂBÆLARDUS FRATENR EJUS IN IP80.
* Frequers oratio.
* Qui specialiter est tuus.
* Chap. 32, ÿ 10.
‘Et ne obaistas mihi.
excuser la froideur de cette lettre : elle est terminée par ces deux vers latins, les seuls qu’on sache être certainement d'Abélard :
Vive, vale, vivantque tuæ , valeantque sorores : Vivite, sed Christo ; quæs0, mei memores.
« Vivez! portez-vous bien ! et que mes sœurs aussi vivent » et se portent bien! Vivez, mais dans le Christ ! et, je vous » en prie, Souvenez-vous de moi. »
Héloïse répondit à cette afiligeante lettre, et voici la suscription de cette réponse : À son unique après le Christ, son unique dans le Christ. Le style est encre bien tendre, mais il n'est plus enflammé ; ce n’est plus la passion qui dévore, mais la désolation d’une amante : «Vous avez ajouté, dit-elle, à mon désespoir; je vous conjurais de tarir la source de mes larmes, et vous n'avez fait que l’agrandir. » Elle se récrie sur ce qu’Abélard dit de sa fin violente et prochaine, sur ses obsèques et sur sa tombe désirée au Paraclet : « Tu veux que je prie sur ta tombe : eh! comment le pourrai-je lorsque ma raison sera égarée, mon désespoir sans repos, ma langue glacée! lorsque, dans mon délire, irritée contre Dieu même, je serai plus tentée de l’accuser que de l’invoquer, et qu'il me sera plus facile de te suivre dans la mort que de t'ensevelir!
-car je perdrai ma vie dans la tienne ; et puissé-je te précéder et non pas te suivre! Pardonne, ah! pardonne! mais tes paroles ont traversé mon âme comme le glaive du trépas. ? »
Le reste de la lettre offre un peu d'enflure dans une grande douleur. Héloïse a peine à se résigner; elle ne peut encore effacer le souvenir des jours rapides de son bonheur, et elle s'accuse d'avoir elle-même causé les infortunes d'Abélard.
. Elle saisit cette occasion d'exposer le mal que les femmes ont fait sur la terre : « ve perdit, dit-elle, le genre humain;
* Unico suo POST CHRISTUM, UNICA SUA IN CHRISTO.
? Cum mens insana in ipsum, ut ità dicam, deum magis irata quam pacata, non tam orationibus ipsum placabit quam querimoniis irritabit, :
Dalila perdit Samson ; la sagesse de David et celle de Salomon firent naufrage dans l'amour des femmes ; la compagne de Job l'excitait sans cesse à maudire le Seigneur. »
Héloïse cite l'Écriture, saint Grégoire-le-Grand, saint Ambroise et saint Jérôme, pour prouver que la vertu du repentir est plus difficile que celle de l'innocence, et qu'il est plus aisé de ne pas tomber dans le chemin de la vertu que de s’y relever. Elle dit que lorsqu'elle veut prier, l’image d’Abélard vient se placer sans cesse entre elle et son Dieu ; quele fantôme des voluptés apparaît et captive son âme au sein de la prière : « Lorsque je devrais gémir de mes anciennes joies, je gémis en songeant que je les ai perdues ! leur souvenir m® poursuit le jour, la nuit il occupe mes veilles et trouble mon sommeil. Ah! je crains bien moins d’offenser Dieu que mon amant, et je cherche plus à te plaire qu’à lui obéir. {
Héloïse parle encore long-temps de sa faiblesse, de sa résignation, qui n'est qu’apparente, qui a trompé le monde et Abélard lui-même, mais qui ne peut tromper le ciel. Elle demanile à son ami, plus qu’à son Dieu, de lui donner la force qui Jai manque, et termine sa longue lettre par ce passage de saint Jérôme : « J'avoue ma faiblesse : je ne veux point combattre avec l'espoir de vaincre, de peur perdre enfin la victoire. ? »
La réponse d'Abélard a pour suscription : À l'épouse du Christ, le serviteur du Christ. 3. |
C'est encore une espèce de sermon en quatre points, où l'on trouve quarante-huil passages de l'Écriture Sainte, avec deux vers de la Pharsale, et même avec ce vers des bucoliques de Virgile :
Et fugit ad salices , et se cupit ante videri.
« Te magis offerndere quam Deum vereor : tibi placere amplius quam ipsi appeto.
? Fateor imbecillitatem : nolo spe victoriæ pugnare , ne perdam aliquando vicloriam. ( Adversus Vigilantium. !
* SPONSÆ CHRISTI SERVUS FJUSDEM.
Ïl y a dans cette lettre des traits singuliers, et dont plusieurs ne peuvent être chastement traduits ; tel est celui où, paraphrasant ces paroles du livre des Cantiques : « Je suis noire, » mais je suis belle : c'est pourquoi le roi m'a aimée et m'a » fait entrer dans son lit. ! » Abélard explique pourquoi te roi pouvait plus aimer une femme noire qu'une blanche. ?
Je ne crois pas qu’on puisse trouver dans un commentateur, même dans la facétieuse version de Voltaire, une interprétation plus libre du texte de Salomon. Héloïse était brune. Elle avait écrit à Abélard qu’elle le désirait le jour , qu’elle l'appelait la nuit danea coùche solitaire. Mais, après sa première explication si extraordinaire des mots: Nigra sum, sed formosa, Abélard en donne une autre tout à fait mystique, qui change le roi en époux céleste, la femme noire en pécheresse convertie, le lit en oratoire, les joies de la nuit en prières, et les plaisirs de l'épouse en pénitence et en tribulations.
Abélard parle encore des dangers quile menacent. La fureur des moines de Saint-Gildas le fait chaque jour désespérer de sa vie : « Soyez bien convaincue, dit-il, que quiconque me donnera la mort me délivrera de bien grandes peines : j'ignore ce que sont celles qui m'attendent dans un autre monde ; mais je sais combien sont terribles celles dont je setai affranchi sur la
terre. Cessez, cessez vos plaintes contre moi, elles ajoutent à mes malheurs ; et si vous voulez les continuer encore, vous serez plutôt mon ennemie que mon amie. Vous cherchez, dites-vous, par-dessus tout, à m'être agréable : il n’en est qu’un moyen, ne me tourmentez plus de votre amour. # » ;
Et il l'exhorte à ne s'occuper, commelui, que de sa conversion et de son salut.
. Nigra sum, sed NT : idco dilexit me re, et introduit me. in cubiculum suum.
* Et frequenter accidit ut nigrarum caro nhiain ; quanto est i in aspectu deformior, tanto sit in tactu suavior : atque ided earum vouptas secretis gaudiis quam publicis gratior sit et convenientior, ct earum viril ut oblectentur magis cas in cubiculum introducunt, quam ad publicum educunt. |
* Me non crucies.
I rappelle cependant à Héloïse les anciens jours de leur ivresse et de leur amour, mais ce n’est pas pour se complaire dans ce souvenir ; c’est pour y trouver un grand sujét de repentir et de pénitence : « Souvenez-vous, dit-il, que nous vivions plongés dans les voluptés obcènes ; que, même dans les jours de la Passion du Seigneur , ma passion criminelle était sans frein, et que j'osais, combattant vos scrupules, vaincre vos refus par les châtimens. ! Souvenez-vous qu’un certain jour, dans le réfectoire même du monastère d'Argenteuil, notre intempérance souilla l'asile consacré à là Vierge, mère du . Sauveur. » Abélard dit ensuite qu'il a été bien justement puni.? li voit, dans le châtiment que lui fit infliger le chanoine Fulbert, un effet de la clémence et de la grâce divine : & C’est ainsi que Dieu roüs 4 péchés * dans les filets de sa miséricorde ,! lorsque nous faisions naufrage dans une mer pleine de gouffres et’d’écueils. J'ai plus gagné que je n'ai perdu par la privation de: ce qui fit les désordres dé ma vie. 5 » Et Abé-
“ Flagellis.
2 Justissimè et elementissimè parte illa corporis sum minutus, in qua libidinis regnum erat. |
L'ancien et fameux feuilletoniste du Journal des Débats, l’abbé Geoffroy, attaqua un jour de ses sarcasmes Abélard et Héloïse, Dussault, son collaborateur, repoussa, dans le même journal, l’opinion du critique , et il le fit avec décence et modération. Alors Geoffroy, qui travaillait aussi au Journal des Défenseurs de la Patrie, fit insérer dans cette feuille un long article, dans lequel, injuriant Dussault, le taxant de mauvaise foi, de défaut d'intelligence, et qualifiant son article de fatras, il l’accusa"d’avoir calomnié la verlu en préconisant le vice; et il alla jusqu’à dire qu’en exaltant si fort deux amans libertins, Dussault s'était rendu l’apologiste de la débauche, l’apôtre des mauvaises mœurs , et s’était ainsi associé à la lAcheté et à la bassesse d'Abélard. Telle était la justice de la critique, et telle son aménmité , dans le Journal des Débats, sous le consulat, et avant l’érection de l'empire.
* Nos Dominus piscaverit.
* Miscricordiæ suæ retibus.
* Membris his vilissimis quæ , pro summæ turpitudinis exercitio, pudenda vocantür.
lard cite encore l'exemple du grand philosophe des chrétiens, Origène, et de ceux qui l'imitèrent pour gagner le royaume des cieux. ! Il dit, en citant Isaïe, que Dieu préfère les eunuques à tous les autres mortels : « Je leur donnerai, dit-il, par » la bouche du prophète, un nom qui ne périra point. ? »
Toute cette lettre, où se trouvent encore des passages singuliers, est terminée par une prière à Dieu pour son salut et pour celui d'Héloise : « Fais, dit-il, qu'après avoir été séparés sur la terre nous soyons réunis dans le ciel. Adieu dans le Christ, épouse du Christ ! Porte-toi bien dans le cree et vis pour le Christ. Amen ! 8 »
La réponse d'Héloise * à cette lettre est loin de lui céder en longueur et en passages de l'Écriture et des Pères ; ils sont au nombre de quatre-vingt-dix-huit , et, parmi ces passages sacrés ou pieux, est une citation de quelques vers de l'Art d’Aimer. = = Toujours obéissante, toujours soumise à son époux, la ré-
signation d'Héloïse est entière : elle semble enfin avoir tout oublié, et ne plus écrire et ne plus vivre que comme Abélard l’a exigé.
Elle le prie de tracer, pour elle et pour ses compagnes du Paraclet, l’origine et l’histoire de la vie monastique ; et de rédiger, ce qui n'avait pas été fait encore, une règle, qui ne fût pas, comme celle de saint Benoît, commune aux religieux des deux sexes, mais qui fùt applicable aux femmes seulement.
Cette lettre est la dernière que nous ayons d'Héloïse à Abélard , mais c’est moins une épître qu’un traité de.la vie monas- Lique : et, en le lisant, on reconnaît, avec un étonnement où se mêlé l'admiration, que le xrr° siècle n’a eu aucun théolo-
* Se ipsos castraverunt propter regnum CϾlorum.
* Bunuchi, si custodierint sabbatha mea, et elegerint quæ volai, dabo eis in domo mea et in muris meis locum, et nomen melius à filiis ct filiabus. Nomen sempiternum dabo eis, quod non peribit., (Isaïe, 56.)
* Vale in Christo sponsa Christi, in Christo vale, et Christo vive. Amen.
* Elle a pour suscription : DOMINO SPECIALITER , SUA SINGULARITER.
ABÉLARD ET HÉLOISE. a9
bien plus profond, aucun écrivain plus érudit et plus éloquent qu'Héloïse.
Dix-huit ans s'étaient écoulés depuis qu'Abélard avait été condamné au concile de Soissons (1121). Dans cet intervalle il avait écrit, il avait enseigné ; et sa théologie, comme beaucoup d’autres, ne paraissait pas exempte d'erreurs.
Sa vie était devenue sans doute moins orageuse , et il n’avait plus à craindre le poison, le fer et les embûches des moines de Saint-Gildas. Mais un autre religieux plus terrible pour lui, le célèbre abbé de Clairvaux, emporté par un zèle ardent, qu’il : - serait pourtant téméraire de ne pas croire pur et désintéressé, traversa cruellement les dernières années d’Abélard, et lui fit expier, peut-être aussi regretter l'éclat de sa renommée.
Abélard était âgé de plus de soixante ans, lorsque Guillaume , abbé de Saint-Thierry, écrivit à saint Bernard : « Cet » homme recommence à enseigner des nouveautés. Ses livres » passent les mers et traversent les Alpes. On publie, on dé- » fend sa nouvelle doctrine ; elle a même, dit-on, des parti- » sans à Rome. Votre silence est dangereux pour vous et pour » l'Église. Je vous envoie la théologie d'Abélard : il vous craint, » etsi vous vous taisez, il ne craindra personne. »
L'abbé de Saint-Thierry cite et réfute, dans sa lettre, treize des hérésies qu’il a trouvées, dit-il, dans le volume d’Abélard. Voici les principales :
11 définit la foi, l'estimation des choses qu’ on ne voit pas.
Il dit qu'en Dieu, le Père, est la pleine puissance ; le Fils, une certaine puissance : et que le Saint-Esprit n’est aucune puissance , mais qu'il est l’âme du monde;
Que l'homme peut vouloir le bien, et le faire par le libre arbitre , sans le secours de la Grâce;
Que Jésus-Christ, en tant que Dieu et homme, n'est pas une des trois personnes de la Trinité ;
Qu'il ne s’est pas fait homme pour nous délivrer de }a puissance du démon ;
Que le démon ne tente l'homme que par des moyens physiques ;
Qu'il n'y a de péché que dans le consentement au péché;
Qu'on ne pèche point par la concupiscence , par la délectation ; par l'ignorance, attendu que ce sont des dispositions natütelles. On voit qu'il y a ici quelque affinité entre la doctrine théologique d'Abélard et la doctrine physiologique du docteur Gall. L'un ne voit point de péché dans ce qu'il appelle dispositions naturelles: l'autre n’aperçoit pas de crime dans ce qu’il appelle conformation des organes. Le crime n'est reconnu, par le docteur du xri° siècle, que dans le consente-. ment; et par le docteur du xrx°, que dans la volonté raisonnée d'agir criminellement. !
On lit, dans la vie de saint Bernard , qu'avant de s'engager dans une lutte avec le vainqueur de tant de rivaux, ille visita, et voulüt l’erigager à rétracter ses erreurs. Il alla voir aussi Héloïse , el ayant assisté à l'office divin, dans l'église du Paraclet , il fut étonné d'entendre qu’Abélard eût osé faire tin changemétit dans l'Oraison Dominicale, en substituant à ces mots ; hofre paiñ quotidien, ceux-ci, notre pain supersubstantiel. % Il écrivit à Abélard ; qui se justifia par l'autorité desaint Matthiei.
Mais après avoir, dit-on, promis de rétracter les erreurs de $ä théologie, fier de son habileté dans l’art de la disputé, Abélard alla troüver l'archevèque de Sens: il accusa Bernard de parler secrètement contre ses livres, et se déclara prêt à les défendre dans üt concile où son adversaire serait appelé pour disputer avec lui.
Le concile fut convoqué par aheéntss et saint Bernard, invité à s’y trouver, répondit que c'était le défi d’un hérétique däns la causé dé ja foi. L'éloquent abhé de Clairvaux adccusait Abélard de ruse et de fourberie ; 8 mais il n’était pas, ajoutait-
* A l’époque où j’esquissais ce parallèle à l’Athénée, le doëtett Gäil y faisait uni cours Sur son système.
* Panem nostrum supersubstantialrm.
In sua versutia et calliditate.
il, préparé à entrer en lice, et il s'en excusait en exhortant les cyêques à se réunir dans un même zèle : « Montrez-vous, mes » amis; je vous en prie, {et non seulement mes amis , mais » encore ceux de Jésus-Christ, dont l'épouse élève sa voix » plaintive vers vous dans cette forêt d’hérésies. % »
Pressé de nouveau d'accepter le défi, l'abbé de Clairvaux se rendit enfin , et il écrivit au pape Innocent II ? que le déplaisir de ce combat faisait couler ses larmes.
Le concile s'assembla le 11 janvier 4140. Mais on ne connaît ce qui s’y passa que par les lettres de saint Bernard, comme - On ne sait du concile de Soissons que ce qui en est rapporté par Abélard dans le récit qu'il à fait de sa vie. Si Abélard avait étendu jusqu'à cette époque l’histoire de ses calamités, nous auriens une version bien différente de celle que je vais donner par extrait, et qui, rédigée par son adversaire, fut envoyée au pape , comme lettre synodale des évêques du concile.
Le roi de France, Louis VIT, dit le Jeune, était présent, ainsi que Guillaume, comte de Nevers, et Thibaut, comte de Champagne ; saint Bernard produisit les propositions incriminées dans la théologie d'Abélard, et Abélard fut sommé de les dénier ; ou, s’il les avouait , de les prouver; ou, s’il ne pouvaitles prouver, de les corriger, comme étant absurdes ou plutôt absolument hérétiques.
Ici la lettre synodale laisserait croire qu'après avoir demandé lui-même le combat, Abélard n'aurait pas voulu l’accepter, et que ce champion redoutable à qui le concile de Soissons avait refusé la parole, comme à un homme qui ne pouvait être vaincu dans l’art de la dispute , aurait lui-même refusé de se faire entendre dans le concile de Sens, après l'avoir fait convoquer pour y être entendu. Le caractère connu d’Abélard rend cette assertion invraisemblable. Mais, d’un autre côté, comment croire qu'écrivant au chef de l'Église, au nom
Rogo.
*{n syloa hæresum, "BeRNARDI opera, epist. 189,
de tous les pères d’un concile, un saint ait voulu sciemment altérer la vérité! |
« Abélard , dit cette lettre synodale, paraissant se detier de » sa cause et user de fuites, ne voulut pas répondre; et quoi- » qu'on lui donnât audience en toute liberté, et qu’il fût en » lieu sûr et devant des juges équitables, il appela toutefois, » très Saint-Père, à votre tribunal, et se retira de l'assemblée » avec les siens. Pour nous, quoique cet appel ne nous parût » pas canonique, néanmoins, par déférence pour le Saint- » Siége, nous ne voulûmes prononcer ancun jugement contre » sa personne. Mais, ayant fait lire et relire plusieurs fois pu- ‘» bliquement les propositions de sa mauvaise doctrine, et » l'abbé de Clairvaux ayant prouvé évidemment, tant par de » solides raisons que par l’autorité de saint Augustin et des au- » tres Pères, qu’elles étaient non seulement fausses , mais hé- » rétiques, nous les condamnâmes la veille de l'appel porté » devant vous. ! »
En écrivant qu'ils ont condamné, la veille de l'appel, les évêques du concile veulent faire entendre au Pape qu'ils n’auraient eu garde d'ernpiéter sur son autorité suprême en prononçant dans une cause dont l'appel aurait déjà été interjeté devant lui. Mais, suivant cette même lettre , Abélard avait déclaré, immédiatement après la lecture des propositions atta- ‘quées , qu’il interjetait son appel à Rome; et, avant toute décision et pour arrêter toute décision , il s'était, en effet, retiré avec les siens. La condamnation des propositions déférées ne fut donc pas prononcée , elle ne put être prononcée la veille de l'appel, puisque l'appel vint, d’après les évêques eux-mémes, ?n lêmine litis. Faudrait-il entendre que cet appel ne fut formulé et libellé par Abélard qu'après sa sortie de l'assemblée ? Mais, dans ce cas, le concile avait déjà reçu la déclaration verbale et positive de l'appel. Le concile n'était pas un tribunal où la forme emporte le fond ; et il eût mieux témoigné sa déférence pour le Saint-Siége , ainsi qu'on parut assez
* FLeunY, Histoire ecclésiastique, liv. LxvuI, n. 62
long-temps le croire à Rome, en ne se pressant pas de prononcer lui-même après cette déclaration de l'appel ! Le concile pouvait au moins accorder vingt-quatre heures à la forme, et attendre au lendemain. |
Mais on n'ignorait pas, et je vais le prouver, qu'Abélard
avait à Rome beaucoup de partisans parmi les cardinaux ; que plusieurs de ces princes de l'Église avaient été ses disciples, “entre autres Gui de Castel, qui fut bientôt après intronisé sur la chaire pontificale. La condamnation d'Abélard par le Saint- Siége pouvait donc paraître difficile, incertaine; et il fallut beaucoup faire, comme on va le voir, pour obtenir que le pape Innocent II confirmät la sentence que le concile de Sen, s'était hâté de prononcer, non la veille de l'appel, mais immédiatement après la déclaration de l'appel.
Cet examen ne sera pas sans intérêt : il s'agit d’un grand procès sur la liberté de penser et d’éerire dans le xn° siècle ; il s'agit de deux personnages célèbres mis aux prises, de saint Bernard poursuivant Abélard, comme Bossuet poursuivit Fénélon, On pourra comparer les temps, les hommes et les moyens; On verra que les hommes ne changent point, parce que les passions sont toujours les mêmes ; que les temps semblent se rapprocher ; que les moyens ne varient que dans les formes. Ainsi, trop souvent le zèle a pris les couleurs du fanaz tisme , et la piété a fait entendre le langage de l’orgueil et de la haine : tant il y a d'égaremens même dans la vertu ! tant on voit d’abaissemens dans les gloires du monde! tant l'abus des
‘choses saintes est facile ! et tant on peut servir mal une religion qui, dans le véritable esprit de l'Évangile, est un lien de concorde et de paix, en en faisant un instrument de guerre, un glaive nu dans la société !
La lettre synodale des évêques du concile de Sens était terminée par une prière instante au Pape de condamner les erreurs d’Abélard, avec défense absolue d'enseigner et d'écrire.
Une autre lettre fut envoyée au souverain Pontfe par l'archevêque de Reims et par les évêques de Soissons, de Chàlons et d'Arras. Cetic lettre fut encore rédigée par saint Bernard
nie ÿ
elle est pleine de figures véhémentes et d'invectives contre le malheureux Abélard.
Voici la traduction fidèle, presque littérale, d'une troisième épitre, qui fut encore rédigée par saint Bernard, adressée à Innocent JT par les mêmes évêques, et dont le style pourra paraître aujourd’hui trop violent et trop figuré; mais il faut se rapporter au temps où le saint écrivait :
- À notre très Révérendissime Scigneur et très illustre Père INNOCENT, souverain Pontife, par la grâce de Dicu, SAMSON, archevéque de Reims; JOssELIN, évêque de Soissons; GEor- FROY, de Châlons; ALvise, d'Arras : volontaire hommage d'une soumission due,
« Nous faisons à vos oreilles, occupées de beaucoup d’affaires, le récit d'autant plus abrégé de celle qui nous a longtemps occupés nous-mêmes, que les détails en sont plus amplement contenus dans les dépêches de l'archevêque de, Sens.
» Pierre Abélard s'efforce de renverser le mérite de la foi chrétienne, et se vante de pouvoir comprendre, par la raison humaine, tout ce qui est en Dicu. Il monte jusqu’au ciel et descend dans les abîmes de la terre. Il n'est rien qu'il pense lui être caché dans les profondeurs de l'enfer et dans les hauteurs du firmament. C’est un homme grand devant ses yeux ,! disputant de la foi contre la foi; qui est ambulant dans les grandes choses * et dans les merveilles qui sont au dessus de lui : c'est un scrutateur de la Majesté divine , un fabricateur d'hérésies.3
p Il avait déjà composé un livre de sa Trinité : * mais, devant un légat de l'Église romaine , ce livre a été examiné par le feu ° (ce qui est le plus facile et le plus court des examens);
+ s Homo est magnus in oculis suis.
3 Ambulans in magnis.
* Scrutator Majestatis, hœresuüm fabricator.
SLibrum de sua Trinitate. Igne examinatus est.
ce livre a été examiné par le feu, parce qu'on y a reconnu l'iniquité. ? Maudit soit celui qui relèvera les ruines de Jéricho ! Ce livre est ressuscité des morts; ? avec lui se sont réveillées beaucoup d'hérésices qui s'étaient endormies, 8 et . grand nombre de fidèles ont chancelé en voyant leur nouvelle apparition. Déjà ce livre * étend ses rameaux © jusqu’à la mer, et ses racines 6 jusqu'à Rome. Ce personnage se glorifie, disant que son livre a, dans la Cour romaine, où reposer sa tête : Tet voilà ce qui augmente et fortifie sa fureur. 8 » Cest pourquoi, tandis que l'abbé de Clairvaux s'élevait contre lui, en présence des évêques, avec le zèle de la foi ct l'arme de la justice, il n’a ni confessé ni dénié ses erreurs. Mais, déclinant le lieu et le juge qu'il avait lui-même choisis ? il a fait appel au Siége Apostolique pour échapper au châtiment et prolonger son iniquité. 1°
» Or, les évêques qui s'étaient assemblés pour le juger, déférant au respect qu'ils vous doivent, se sont bornés à condamner les propositions de ses livres, déjà condamnées par les Saints Pères, afin d'arrêter, par un remède nécessaire, la propagation du mal. Et, parce que cet homme entraine la multitude après lui, et qu’il trouve le peuple docile à sa voix, la néecssité veut que vuus apportiez un prompt remède à cette contagion; car la médecine vient trop tard quand de longs retardemens ont rendu l'invasion du mal plus terrible :
Sero medicina paratur Cum mala per longas invaluere moras.
* Quia inventa est in co iniquitas
3 Surrexit à mortuis Liber ille,
* Dormicrant.
* Liber ille.
* Palmites suos.
* Propagines ejus.
* Ubi caput suum reclinet.
‘ Furor ejus.
* Que sibi ipse elegerat.
Ut suam prolongaret iniquitatem
76 ARÉLARD ET HÉLOISE.
» Nous sommes entrés dans cette affaire jusqu'où nous avons osé nous avancer; le reste vous regarde, très bienheureux Père. C'est à vous Ge veiller à ce que, sous votre pontificat, la détestable hérésie ne ternisse pas, de soufles impurs, la belle face de l'Église. C'est à vous qu'a été confiée, comme à l'ami de l'époux, l'épouse du Christ. C'est à vous qu'il appartient enfin de montrer sa vierge toujours pure aux regards de l'Homme- Dieu. »
Saint Bernard envoya aussi au Pape une relation écrite en sou propre nom.
« L'est nécessaire, disait-il, que les scandales viennent ! : mais si c'est nécessaire , ce n'est point agréable. ? »
Tel est le début de l'épitre : : |
« Les mauvais livres * sont partout lus et répandus: ils volent jusque dans les carrefours. * Les ténèbres viennent remplacer la lumière dans les villes et dans les châteaux. Ce n’est plus du miel, c’est du poison ; ou plutôt c'est du poison dans le miel qui est offert à tout le monde. On prêche un nouvel Évangile aux peuples; on propose aux nations uhe foi nouvelle. On dispute des vertus et des vices, non moralement ; des sacremens de l'Église, non fidèlement ; du mystère de la Sainte-Trinité, non simplement et avec réserve.® Tout est perverti.
» Goliath (c'est Abélard), fort de sa taille et de son armure, s'avance , précédé de son écuyer { c’est Arnaud de Bresce, son disciple, que saint Bernard avait déjà combattu ) ; ils joignent leurs armes et les croient impénétrables. La mouche ou l'abeille, qui était en France ? (c'est encore Abélard}, a
* Necesse est ut veniant scandala.
? MNecesse, non suave.
* Viralenta folia.
* Volant libri, utinam in triviis non legerentur, Vel potius in melle venenum.
* Sobrie.
* Apis quæ erat in Francia.
siffié ,‘ et la mouche ou l'abeille d'Italie ? (c’est encore Arnaud de Bresce) a répondu à ce sifflement. Elles sont venues ensemble contre le Seigneur et son Christ. 5 | Maintenant Abélard et son disciple cessent d’être des mouches et redeviennent des guerriers. | « Ils ont tendu leur arc et préparé les flèches de leurs carquois pour frapper, dans l'ombre, les cœurs droits. L'extérieur de la piété est dans leur nourriture et dans leurs vêtemens ; et, pour mieux tromper les hommes, ils se transfigurent en anges de lumière, tandis qu'ils sont des Satans.* Ainsi Goliath avec son écuyer, © debout entre les deux armées, crie contre les phalanges d'Israël , et avec une audace d'autant plus grande qu'il sent que David n'est point présent. Enfin , au mépris des docteurs de l’Église, il élève les philosophes par de grandes louanges , et préfère leurs inventions et ses propres nouveautés à la doctrine des Pères, à la foi de l’Église. » Et tandis que tous les docteurs fuient devant lui, il m'appelle, moi le dernier de tous ,? en combat singulier. f Enfin , à sa requête, l'archevêque de Sens m'a écrit qu’il convoquait un concile où mon adversaire viendrait soutenir contre moi, ses dogmes pervers. ? J'ai refusé, et parce que je suis un enfant, !° tandis que c'est un grand et terrible guerrier, et parce que je jugeais indigne de soumettre, au raisonnement de la dispute, la raison de la foi humaine. Jé disais qu'il suffisait des écrits de mon adversaire pour l’accuser, et qu'aux évêques seuls appartient le jugement des doctrines.
* Sibilavit.
3 Apis de Italia.
* Adversus Dominum et adversus Christum eius. * Transfigurant se in angelos lucis . cum sint Satautæ, * Ergo Golias cum armigero suo.
* Cumomnes fugiant à facic cjus.
? Omnium minimum...
* Ad singulare certamen.
* Prava dogmata.
‘° Quia puer sum.
# Vir bellator ab adolescentia.
» À peine mon refus a-t-il été connu qu’Abélard s’est mis à crier plus haut encore ; il a appelé la multitude et rassemblé ses complices.! Je ne m'occupe point de dire ici ce qu’il a écrit contre moi à ses disciples. Il a répandu partout qu'au jour fixé il me répondrait dans la ville de Sens. Ses menaces n'ont pu m'être cachées. J'ai dissimulé d’abord ,? et je me suis montré peu ému des publiques rumeurs. J'ai cédé enfin au conseil de mes amis, mais non sans regret et sans répandre des larmes. Mes amis craignaient que, lorsque tout le monde semblait attendre un grand spectacle ,* mon absence du concile ne fût un sujet de scandale pour le peuple, et ne rendit plus hautes, chez mon adversaire, les cornes de son orgueil.5 | .
»p Afin donc que l'erreur ne prit pas plus de force, si elle restait sans réponse et sans contradiction, je suis arrivé, su jour convenu , dans la ville de Sens. Outre les évêques et les abbés, on y voyait réunis un grand nombre de personnages pieux, de maîtres des écoles, de clercs lettrés, et le roi était présent.$ J'ai produit, devant mon adversaire ,? quelques propositions extraites de ses livres. Et, comme on commençait à les lire ,$ ne voulant point les entendre , il est sorti ,° en appelant des juges qu'il avait lui-même choisis. 1° »
Il résulte évidemment de cette relation de saint Bernard, envoyée par lui à Rome, que la sentence de condamnation ne put être rendue la veille de l'appel, comme le porte la lettre synodale des évêques , puisque l'appel précéda la fin de la
* Congregavit complices.
3? Dissimulavi primum. 2 * Licel vix, ita ut flerem.
+ Spectaculum. ” ® Cornua crescerent.
‘Et rex præsens erat, * Adversario stante, * Cum cæpissent legi.
Nolens audire , cxivit, ® Appellans ab electis judicibus.
ABÉLARD ET IHÉLOISE. 79
lecture des propositions condamnées : ce qui ajouterait à la preuve , s’il en était besoin encore.
«Or, les propositions ayant été examinées par le jugement de tous, ! furent trouvées contraires à la foi et à la vérité... Mais vous, successeur de Pierre, vous jugerez s’il doit trouver un refuge devant le siége de Pierre, celui qui combat la foi de Pierre. Vous, dis-je, ami de l'époux (le Christ), vous aurez à délivrer l'épouse (l'Église) de l'approche des lèvres de l’iniquité et de la langue du mensonge.
» Mais, afin que je vous parle plus librement ? avec mon Dieu, $ considérez, Ô mon Père bien aimé, * ce que vous devez à vous-même, et voyez la grâce qui est en vous. N'est-ce pas, lorsque vous étiez petit à vos yeux, 5 que le Seigneur vous a établi sur les nations et sur les royaumes ! 5 Et pourquoi le Scigneur vous a-t-il ainsi élevé, si ce n’est pour arracher et pour détruire, et pour édifier, et pour planter ?....7 Dieu a suscité dans votre temps la fureur des schismatiques, afin que, par votre puissance, les schismatiques fussent écrasés. 8 «J'ai vu l’impie élevé au dessus des cèdres du Liban : je suis passé, et déjà il n'était plus. ® » C’est dans le schisme que Dieu a voulu vous éprouver et vous connaître. Mais, afin que rien ne manque à la gloire de votre couronne, voilà les hérésies qui sont ressuscitées.….. Voyez, à mon Père bien aimé, voyez les renards ?° qui arrachent ‘! la vigne du Scigneur | Si vous les laissez croître et multiplier, ce que vous n'aurez
Judicio omnium examinata.
* Audacius.
* Cum Domino meo.
*Amantissime Pater.
® Cumesses parvulus in oculis tuis.
* Teconstituit super gentes el regna.
* Nisi ut evellas et destruas, et ædifices ct plantes.
* Contererentur. |
* Vidi impium superexaltatum, et elevatum sicut cedros Libani: et transivi, et ecce non erat. ( PSAL. XXXVII, À 35-36.)
+° Vulpes.
+ Demoliuntur.
point exterminé t fera le désespoir impuissant de vos succes-
seurs... Et ces renards ne sont ni petits, ni peu nombreux, ?
mais ils sont déjà grands, en force et en nombre, et ils ne
seront exterminés Ÿ que par une forte main, ou par nousmêmes. * » |
Ces derniers mots, ow par nous-mêmes, Snbient être pour le souverain pontife une leçon, et même une menace. La lecon véhémente est partout. On voit avec quelle liberté un moine, dans le xn° siècle, osait écrire au chef de l'Église. De nos jours, un tel langage paraîtrait peu mesuré et même séditieux dans un discours auresse au chef d'une nation par ses représentans. .
On peut maintenant comparer la manière de composer et d'écrire des trois auteurs les plus célèbres du xnr° sièle , saint Bernard, Abélard et Héloïse. Le style du saint est souvent figuré ; mais ce n’est pas toujours suivant les règles du goût. On ne comparerait peut-être pas aujourd’hui, dans une moitié de page, le même individu à Goliath, puis à une mouche, puis à Satan, puis à un renard.
Pour mieux assurer la condamnation d’Abélard, l'abbé de Clairvaux écrivit encore une fort longue lettre au pape Innocent II : c'est un traité de controverse, une réfutation véhémente des treize ou quatorze propositions si hâtivement condamnées dans le concile de Sens. On y trouve ce portrait d'Abélard :
« Nous avons en France un ancien maître, nouveau théologien , qui, dès son jeune âge , se joua ‘ dans l’art de la dialectique, et qui maintenant délire $ sur les saintes Écritures ; qui, tandis qu'il se vante de connaître tout ce qui est dans le ciel et au dessus, tout ce qui est sur la terre et au dessous, ne
* Quidquid per vos non fuerit exterminatum.
3 Non jam parvulæ, nec pauculæ.
*Extcrminabuntur.
* Vei a nobis.
5 Lusit.
*Insanit.
me semble que s’ ignorer lui-même. Il porte son front dans les astres ; il scrute les hautggrs de Dieu, et, redescendant jusqu'à nous, rapporté des paroles ineffables qu'il n’est pas permis à l'homme de faire entendre. Prêt à tout expliquer, il prétend rendre intelligible même ce qui est au dessus de la raison, contre la raison et contre la foi; car qu’y a-t-il de plus déraisonnable que de vouloir aller par la raison au-delà de la raison ? et qu'y a-t-il de plus contraire à la foi que de refuser de croire ce que la raison ne peut expliquer ? Ces paroles du livre de la Sagesse : « Celui qui est prompt à croire est léger » de cœur!» il les interprète ainsi : « Croire promptement, » c'est croire avant de raisonner. Que sert, dit-il, de parler » sur une science, si ce que nous voulons enseigner ne peut » être compris ! » Et il promet à ses disciples de leur donner l'intelligence des sublimes profondeurs des mystères sacrés. IL place des degrés dans la Trinité, des mesures dans la majesté divine, et des nombres dans l'éternité. »
Dans cette épître au pape Innocent, l’abbé de Clairvaux adresse souvent la parole à son adversaire : « Si tu dis cela, tu » es hérétique. ? » 11 appelle la théologie d’Abélard sa stultilogie.* II lui prodigue les épithètes suivantes : menteur , blas- ‘phémateur, calomniateur, païen, salanique , arien, pélagien, homme de perdition , homme boursoufflé et insensé, * etc.
Quelques traits encore suffiront pour faire connaître quelle était Paménité polémique des théologiens les plus célèbres, et même celle des saints dans le xrr° siècle.
« J'ai horreur de ce qu’il dit de la toute-puissance du Père, de la semi-puissance du Fils, de la non-puissance du Saint- Esprit ; et je pense que cette horreur suffit pour toute réfutation. Voyez, très Saint Père , quels degrés il établit, ou plutôt quels précipices il ouvre pour la ruine de l’Église !.
» Tu as dit que le Saint-Esprit n’a point de puissance en
Qui credit cito, levis est corde. \ Ecczes., 19.) ? Si hoc dicis, hærcticus es.
* Theologiæ, vel potius STULTILOGIÆ SUR.
“ Insuflans et subsanans.
82 ABÉLARD ET HÉTOISE.
Dieu ; mais c’est comme si tu disais qu'il n’y a point en Dieu de sagesse où d'intelligence ! et voilà comme le pied de ton orgueil trébuche en voulant ren @ser : l'ange du Seigneur est là ? pour te pourfendre en deux...
» Tandis-qu’il sue beaucoup * pour faire de Platon un chré-
tien, il prouve qu’il est lui-même un païen.….
» Je passe sous silence ses nombreuses folies ,$ et je viens à des choses plus graves. Il prétend que le démon n'a de pouvoir sur l'homme qu’autant que Dieu le permet quelquefois ;? et que le Christ ne s’est pas incarné pour délivrer l’homme de la puissance du démon. Je ne sais ce qu’il y a de plus intolérable dans ces paroles, du blasphème ou de l’arrogance, de la témérité ou de l’impiété. Je ne sais si la bouche d'où sortent de telles paroles ne serait pas plus justement écrasée par le bâton ,$ que réfutée par le raisonnement ! Celui dont Ja main s'élève contre tous, ne provoque-t-il pas la main de tous ?.….
» Tu nous bâtis un nouvel Évangile : mais l'Église ne reçoit point de nouveaux Évangélistes; et si un ange du ciel venait évangéliser ce que tu enseignes, je dirais : « qu’il soit anathème ! 195
Les formes de la scolastique ne sont point oubliées par le saint docteur : Tu dis... nous répondons. ! « Je te conduirai aux prophètes ; {? mais tu ne crois peut-être pas aux prophètes; viens avec moi devant les apôtres ! 13»
* Ita pes superbie ruit rum irruit,
? Manet,
? Qui te secet medium,
+ Aultum sudat.
$ $e probat ethnicum.
‘ Nenias ejus non paucas,
* Misi forte Deo permittents.
* Justius fustibus tunderetur.
Nonne omnium in se provocat manus?.
** Anathema sit!
Dicis.… respondemus.
*? Ad prophetas te ducam.
#5 Veni mecum ad Apostolos.
ABÉLARD ET HÉLOISE. x 83
On trouve dans cette même lettre au souverain pontife d'autres aménités de l’école et de la théologie de ce temps : tu me siffles ,‘ lu me gazouilles. ? Enfin l'abbé de Clairvaux termine sa réfutation par cet avertissement donné au Pape à qui elle est adressée comme une espèce de réquisitoire : « Je ne re- » gretterai point ma peine, et j'en aurai reçu le prix si j'ai fait » connaitre l'hérésie nouvelle à celui qui a reçu le pouvoir de » détruire les mauvaises doctrines, et de briser l'orgueil qui » s'élève contre la science de Dieu. »
Getice lettre est un véritable traité, divisé en neuf chapitres Le fond en est solide ; fa forme appartient à l'esprit et au maurvais goût du temps. Saint Bernard y joignit quatorze mauvais articles extraits des livres d'Abélard, et que don Mabillon a publiés en tête de la lettre qui fut apportée à Rome par Nicolas, moine de Clairvaux, et alors, ou depuis, secrétaire du saint abbé.
En même temps celui-ci, infatigable dans son zèle accusateur, écrivit aux principaux membres de la cour romaine. Une de ses lettres est adressée aux évêques et aux cardinaux en
général : « Lisez, s’il vous plaît, dit le saint docteur, la théologie de Pierre; lisez son livre qu’on appelle des Sentences et celui qui est intitulé: Connais-loi toi-méme,* et voyez quelle forêt de sacrilèges et d'erreurs ils contiennent ;° » et il les presse de condamner Abélard par le pouvoir qu’ils ont reçu de fermer la bouche de ceux dont les paroles sont des iniquités. $
Une autre lettre est adressée au chancelier Emery : l'abbé de Clairvaux lui mande qu’Abélard se glorifie d’avoir eu pour disciples les cardinaux et les clercs de la cour de Rome ; il dit que ses livres sont entreleurs mains, et qu'ils sauront défendre la doctrine de leur maître. |
Dansune autre lettre au cardinal Ives, qui avait été chanoine
# Tu mihi subsibilas.
3? Garris.
* Sententiarum. ;
s Nosce te ipsum. É
® Quanta silvescant sezete sucrilegiorum atque vrrorum * Obstruatur os loauenlium inique,
de Saint-Victor, à Paris, le saint abbé fait un portrait affreux d'Abélard : il l'appelle moine sans règle, étre ambigu ; Hérode au dedans, Jean uu dehors; fabricaleur de mensonges, hérétique ; etil termine par l'exhortation au prélat romain de se réunir à ses collègues pour délivrer l'Église de son ennemi.
Le cardinal Étienne, évêque de Palestine, le cardinal Gui de Pise , et deux autres qui ne sont pas nommés dans les œuvres de saint Bernard ,! reçurent aussi de l’abbé de Clairvaux des lettres écrites dans le même sens et dans le mêmestyle
Voici la traduction de celle qui fut remise au cardinal Gai de Castel, ancien disciple d'Abélard, et qui devint pape sous le nom de Célestin IL.
« Croire que vous pouvez aveir le même attachement pour les errcurs d'un homme que pour sa personne, ce serait vous faire injure ; car celui qui aime ainsi ne connaît pas encore comment il faut aimer. Un tel attachement est terrestre, animal , diabolique ; * un tel attachement est également nuisible à celui qui aime et à celui qui est aimé.® Que d’autres jugent leur prochain comime.bon leur semble, je ne puis croire de vous que ce qui est voisin de la raison, * que ce qui appartient à la ligne de l'équité. 5 Plusieurs commencent par juger avant d'examiner : moi je ne jugerai pas si une potion est douce ou amère avant de l'avoir goùtée.
» Maître Pierre a mis dans ses livres des nouveautés dangereuses. [] dispute de la foi contre la foi, et attaque Ia lai avec les paroles de la loi. T Il ne voit rien par image et par emblême ; # mais il regarde toutes choses face à face. ® Il marche
* Edit, de Mabillon, 1690; 2 v. in-f°.
? Talis dilectio terrena est, animalis, diabolica, Nocens æque diligentiatque dilecta.
* Vicinum rationi.
* Quod ad lineam pertinet æquitatts.
* Ante gustum non Judicabo.
* Verbis legis legem impugnat.
* Per speculum ct œnigmata.
* Fucie ad faciem omnia intuetur.
sur les hauteurs et dans les merveilles qui sont au dessus de lui. Il serait mieux pour cet homme qu'il se connût lui-même suivant le titre de son livre : Nosce te ipsum; qu'il ne passät pas sa mesure, et qu’il fût sage jusqu'à la sobriété. 1
« Je ne l'accuse point devant le pape. ? »
Cette déclaration peut paraître singulière ; mais ce n'est saus doute qu'une figure pour amener ce qui suit :
« C’est son livre, dans lequel il s’est complu, c'est son livre qui l’accuse. * » |
Mais qui accusait le livre? Et accuser le livre, n’était-ce pas accuser, dénoncer et poursuivre l’auteur?
« Lorsqu'il parle de la Trinité, il sent l’arien; lorsqu'il parle de la grâce, il sent le pélagien; et lorsqu'il parle de la personne du Christ, il sent le nestorien. *
» Ce serait douter de votre équité que de vous prier longtemps ° de nc préférer, dans la cause de Jésus-Christ, personne avant Jésus-Christ. Mais sachez bien qu'il est expédient ® pour vous, à qui le pouvoir a été donné par le Seigneur, qu'il est expédient pour l'Église du Christ, qu'il est expédient aussi pour cet homme,” dont la boucheest pleine de malédiction, de fiel et de mensonge, que le silence lui soit imposé.8 »
Dans toute cette correspondance, qui rappelle si bien ces paroles du roi psalmiste : « Le zèle de votre maison m'a dévoré,? » on remarque, à travers les précautions oratoires, le ton d'autorité qu'un moine osait prendre, et avec lequel il gourmandait les chefs de l'Église romaine.
En poursuivant, avec cette véhémence longue et soutenue,
‘ Saperet ad sobrietatem.
* Ego non eum accuso apud Patrem.
Est qui eum accuset liber suus.
* Sapit Arium , etc.
# Si diu vos rogavero.
* Expedit.
* Illi etiam homini.
* Ut ei silentium imponatur.
* Zelus domus tuæ comedit me. (PSAL. LxVIN.
86 ABÉLARD ET HÉLOISF.
le malheureux Abélard, Pabbé de Clairvaux n'oubliait pas Arnaud de Bresce, qu'il appelait l'écuyer de Picrre, et il écrivait ! à l'évêque de Constance, pour lui recommander de le faire enfermer : «Car c’est, disait-il, un homme qui ne mange nine boit, *ct qui, comme le démon, n'est affamé et altéré que du sang des âmes. * C’est un voleur de nuit, qui a fait irruption, non dans votre maison, mais dans celle du Seigneur qui pourtant est confie à votre garde. C’est un loup rapace, caché sous la peau d’un mouton. ll s’est attaché à Pierre Abélard, et défend toutes ses erreurs qui ont été condamnées par Msbse. Il dévore votre peuple comme du pain. * Ses picds sont rapides pour verser le sang. © Ses dents sont des flèches et sa lugue un glaive acéré. $ Il sera plus expédient de l'enchañner que de le chasser ; ? et si les Livres saints enseignent subidrement qu'il faut se saisir des renards qui détruisent la vue du Seigneur, à plus forte raison un grand loup féroce doit-il être lié, $ pour qu'il n'égorge pas les brebis du Scigneur. ? »
Mais il paraît que l'archevêque de Constance ne suivit qu’en partie le conseil de l'abbé de Clairvaux, et qu'il se contenta de chasser de son diocèse le disciple d'Abélard ; car la même année (1140) saïnt Bernard, apprenant qu'Arnaud de Bresce avait trouvé une retraite auprès de Gui, légatdu pape, écrivit à ce dernier avec un ton d'autorité péremptoire et remarquable:
« Arnaud de Bresce, dont la conversation est du miel ct la doctrine du poison, qui a la tête d’une colombe et la queuc d’un scorpion,'° que la Bresce a vomi, que Rome déteste, que
* Opera, epist. 195.
? Homo est ncque manducans, neque Lbibens,
? Solo cum diabolo esuriens et sitiens sanguincm animarum.
“ Devorat plebem vestram sicut escam panis.
* Feloces pedes ejus ad effundendum sanguinem.
* Cujus dentes arma et sagittæ, et lingua ejus gladins acutus. Ligarc potius quam fugare curabit.
* Multo magis lupus magnus et ferus religandus est.
* Ne Christi irrumpat ovilia, oves mactet et perdat.
*° Cui caput columbæ, cauda scorpionis.
la France a chassé, que la Germanie abhorre, annoncera et persuadera tout ce qu'il voudra s'il est le commensal d'un légat du siége apostolique et s'il habite sous le même toit; ce sera un nœud difficile à rompre. ‘ Qui osera s'opposer à votre collatéral? ? Protéger un tel homme, c’est être rebelle au Pape el aussi à Dieu méme » -
On voit que, dans ces âges éloignés, la tolérance était une vertu bien difficile, et qu’alors, dans les matières religieuses, comme de nos jours dans les opinions politiques, de simples nuances faisaient naître des accusations plus violentes €t des haines plus vigoureuses que les dissidences les plus tranchées. -
Enfin, le pape Innocent IT, si long-temps et si-vivement pressé par saint Bernard, condamna (1140) les erreurs d'Abélard dans une lettre adressée aux archevêques de Sens et de Reims, à leurs suffragans, et à son très cher fils dans le Christ, Bernard, abbé de Clairvaux. Le pontife, après avoir dit avec l'apôtre, qu'ainsi qu'il n’y a qu'un Dieu, il n'y a qu'une foi, et que dans cette foi l'Eglise est invariablement assise comme sur un fondement immobile qu'aucun homme ne peut changer ; après avoir rappelé que l’arianisme, le manichéisme et le nestoriahisme furent condamnés dans les conciles de Nicée, de Constantinople et d'Ephèse ; après avoir déploré les doctrines pernicieusces de Pierre Abélard et de ses disciples; après avoir remarqué, comme consolation à sa douleur, que Îa France avait produit, sous son pontificat, tant de pasteurs il lutres et vigilans, Innocent IT ajoute : « C’est pourquoi nous » qui sommes assis, quoique indigne, sur la chaire de saint » Pierre, ayant pris l’avis de nos frères les évêques et les car- » dinaux, nous avons, par l'autorité des saints canons, con- » damné les propositions que vous nous avez envoyées, et > nous condamnons tous les dogmes pervers de Pierre, ainsi
* Funiculus tripleæ qui difficile rumpilur.
2 Vestro collaterali.
® Favere huic, domino Papæ contradicere est eliam et Domino De,
» que leur auteur, et nous lui avons, comme à un hérétique, » imposé un silence perpétuel !; el nous pensons ? que tous » Jes sectateurs de son erreur * doivent être séquestrés de » l'assemblée des fidèles, et enchaînés * dans les liens de l'ex- » communication. Donné à Latran, ® le 17 des kalendes » d'août. » :
Telle fut la sentence du pape Innocent II. Mais comme elle ne remplissait pas assez bien le but des ennemis d'Abélard, le lendemain, et non le jour précédent, comme le dit l'abbé Fleury dans son Histoire ecclésiastique, le Pape aggrava la peine qu'il avait prononcée. L'erreur de l'historien est visible : car le Saint-Siége n'eût pu prononcer la veille, sommairement, la détention perpétuelle d'Abélard et d’Arnaud de Bresce, et le tendemain rendre une sentence régulière, motivée, avec beaucoup de considérans, et qui se serait bornée à condamner les erreurs d'Abélard et à lui impcser un silence perpétuel.
La seconde sentence du Pape est conçue dans les termes suivans : | | , «Par les présentes, nous mandons à votre fraternité 5 que » comme Pierre Abélard et Arnaud de Bresce sont les fabri- »-cateurs de dogmes pervers et les ennemis de la foi catholi- » que, vous les fassiez enfermer séparément ? dans les m )- » nastères que vous jugerez les plus convenables, et que vous » fassiez brûler les livres de leur erreur, # quelque part qu'ils » puissent se trouver.® Donné à Latran, le 148 des kalendes » d'août. »
* Eique, tanquam hæretico, perpetuum silentium imposuimus. ? Censemus.
» EBrroris sui
* Innodandos.
5 Datum Laterani.
‘ Fraternitati vestre.
? Includi separatim.
* Libros erroris eorum igne comburi, * Ubicumque reperti fuerint.
AGÉLARD ET HÉLOISE. 34)
Et par un post-scriplum, qui prouve que les copies des deux sentences furent ensemble envoyées par le Pape à saint Bernard, avant que les originaux fussent transmis aux deux archevêques de Sens et de Reints, à qui, comme on l'a vu, elles étaient adressées, il est dit: « Ne montrez ces copies à » personne, ! jusqu'à ce que les lettres elles-mêmes aient été » présentées aux archevêques dans leur prochaine assemblée » à Paris. »
Il suffit d’avoir lu l'histoire du Quiétisme, pour trouver une ressemblance frappante et singulière dans les moyens qui furent employés, auprès de la cour de Rome, par saint Bernard et par Bossuet, afin d'obtenir, l'un, la condamnation d’Abélard, l'autre, celle de Fénélon. Ce sont les mêmes démarches : l'abbé de Clairvaux envoie son secrétaire, l’évêque de Meaux envoie son neveu pour déterminer et hâter la chute des foudres de l'Eglise sur deux têtes célèbres. Ce sont les mêmes plaintes contre les nombreux partisans qu'avaient, dans la capitale du monde chrétien, le fondateur du Paraclet et l'archevêque de Cambrai; c’est la même activité dans la correspondance : tout se ressemble, tout, excepté le luxe et la violence des injures: mais ces injures tenaient au temps qui sépare les deux époques. Les deux condamnations furent moins obtenues qu'arrachées par des instances vives et persévérantes, où le zèle se montre si apparent, mais où la charité semble rester absente.
Il paraît que les lettres pontificales, dont une copie avait êté, en toute hâte, envoyée à saint Bernard, comme la bulle de condamnation de Fénélon parvint à Bossuet avant d'être transmise aux ministres de Louis XIV, tardèrent à être présentées aux archevèques à qui elles étaient adressées, et qu’Abélard ignora lui-même assez long-temps que Rome l'avait condamné.
Il s’était mis en route pour passer les monts et pour aller . suivre, devant le,Pape, l'appel interjeté par lui au concile ‘de
* Transcripta ista nolite osten dere cuiquam.
Sens. Il passait à Cluny, que gouvernait alors Pierre-le- Vénérable, et qui était en effet vénéré pour la réunion d’un vaste savoir à la vie Ïa plus sainte, et par une piété qui n'avait rien de fougueux, rien d' irritable, mais qui brillait d'un doux éclat, telle qu’on la vit depuis dans la relig#a de Las Casas dans Celle de Vincent de Paule, et de l’auteur des Karim des Saints.
« Où allez-vous? » dit l'abbé de Cluny au malheureux Abélard dont le cœur était oppressé, le regard plein de tristesse et le front soucieux. — Je suis, répond-il, persécuté par les hommes qui me traitent d' hérétique, et je vais à Rome pour inc justifier. — Allez, reprend l'abbé, le Pape vous rendra justice et vous absoudra, s’il en est besoin. »
Et il l'invita, il le pressa de se reposer dans son monastère ; car Abélard, dont la santé était altérée, voyageait à pied comme les apôtres, et alors il avait plus de soixante ans.
Tandis qu’il était encore à Cluny, l'abbé de Citeaux, nommé Raynard, vint et, se concertant avec Pierre-le-Vénérable, proposa de réconcilier Abélard avec l'abbé de Clairvaux. Abélard se laissa persuader. Sa fierté, qui résistait à la haine de ses ennemis, tomba devant la mansuétude d'un vieillard. Il avait résisté aux menaces, il céda aux prières. L'abbé de Citeaux le conduisit vers saint Bernard. Il apprit que Rome l'avait condamné, et alors il se désista de son appel : il se soumit comme Fénélon, et promit de se rétracter.
Les deux ennemis se réconcilièrent.
Abélard revint à Cluny. Là, touché des avis paternels de . Pierre-le-Vénérable, il résolut de quitter le tumulte des écoles, et d'achever en paix, dans ce monastère, une existence si pénible et si traversée. â
L'abbé de Cluny écrivit à Rome et obtint, sans difficulté, pour Abélard, la permission de passer, dans son monastère, le reste d'une vie que le bon abbé ne jugeait pas devoir être désormais d’une longue durée.
* Abélard vécut encore deux ans, édifiant tous ceux qui Île virent par son humilité et par sa pénitence.
C'est à Cluny qu'il écrivit son apologieetsa confession de foi.
Il y soutient que les articles de sa théologie, qui ont été condamnés par le concile de Sens et par le Saint-Siége, lui ont été imputés par une très grande ignorance ou par méchanceté. ? « On connaît, dit-il, ce proverbe : Il n’est rien de si sagement dit qui ne puisse étre mal interprété; et, comme le remarque saint Jérôme: Celui qui écrit beaucoup de livres est soumis à beaucoup de jugemens. ? J'ai enseigné publiquement dans un grand nombre d'écoles: j'ai voulu avoir plutôt des juges que des disciples. Fils de l'Eglise, je rejette tout ce que l'Eglise rejette, et j'admets tout ce qu'elle admet. Mais si j'avais raisonné sur Ja Trinité, comme on m'’accuse de l'avoir fait, je me confesserais non seulement hérétique, mais encore hérésiarque » (c'est à dire auteur ou chef d'une hérésie),
Il se justifie sur toutes les propositions qu’on lui a imputées, répète-t-il plusieurs fois, par malice ou par ignorance, 5 et qu’il nie absolument se trouver dans ses ouvrages. C’est ainsi qu'on à vu depuis les disciples de Jansénius soutenir qu’on chercherait en vain, dans le livre de cet évêque, les cinq fameuses propositions condamnées par la buile Unigenitus.
Le plus impartial des écrivains ecclésiastiques, l'abbé Fleury, convient lui-même que, si on trouve, dans les écrits d’Abélard , la plupart des erreurs qu’on lui reprochait, on y trouve aussi les propositions contraires ; car, ajoute-t-il, à n’est pas toujours d'accord avec lui-même. Mais c'était là ce qu'il eût fallu que reconnussent, en le poursuivant, ses accusateurs. Pourquoi ne citer d’un écrit que ce qui paraît blämable , en isolant le passage incriminé de ce qui le précède ou de ce qui le suit? Et quand l’antidote est à côté du poison, pourquoi n’extraire que le poison? Mais il paraît que cette méthode funeste a été trop suivie dans tous les temps.
* Malitiæ vel {gnorantiæ maximæ.
? Qui multos scribit libros , multos sumit judices. * Per malitiam vel ignorantiam.