‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 24 sur 64 · LETTRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LETTRE HUITIEME

ABÉLARD A HÉLOISE

SOMMAIRE

Héloïse avait prié Abélard de l'éclairer sur deux points : il a répondu au premier dans la lettre précédente; il va entamer le second. L'objet de la seconde demande d'Héloïse était une règle pour les religieuses du Paraclet : il trace cette règle dans cette lettre, ou plutôt dans ce livre, où les citations des saints Pères forment comme un bouquet de fleurs. Il appelle ce traité tripartit, parce qu'il y traite des trois vertus principales des moines : la continence, la pauvreté volontaire et le silence. Il met à la tête de la congrégation sept sœurs officières chargées de veiller aux choses qui regardent les âmes et à celles qui concernent les besoins temporels ou corporels. Il permet aux religieuses l'usage de la viande trois fois par semaine, et l'usage modéré du vin. Il règle avec une sage précision tous les détails de la vie monastique.

Déjà j'ai satisfait, dans la mesure de mes forces, à la première de vos demandes ; il me reste à m'occuper de la seconde, avec la grâce de Dieu, pour répondre à vos désirs et à ceux de vos filles spirituelles.

Je dois, selon l'ordre de vos vœux, vous tracer et vous envoyer un plan de vie qui soit comme la régle de votre profession. Vous pensez que des instructions écrites vous seront un meilleur guide que la coutume. Pour moi, voici ce que je me propose de faire. Je prendrai comme bases, d'une part, les meilleures coutumes, d'autre part, les instructions des saintes Écritures , et j'en ferai un corps de doctrine. Vous étes le temple spirituel du Seigneur, j'ai à le décorer ; je le revétirai, pour ainsi dire, de peintures de choix; de plusieurs œuvres imparfaites, je chercherai à composer une œuvre qui réalise la perfection. Je m'efforcerai de faire, pour un temple spirituel, ce que le peintre Zeuxis a fait pour un temple de pierre. Les habitants de Crotone l'avaient appelé, rapporte Cicéron dans sa Rhetorique, pour orner des plus belles peintures un temple qu'ils avaient en grande vénéralion. Afin de mieux remplir cette tâche, Zeuxis choisit les cinq plus nobles vierges de la ville, pour les faires poser devant lui et pour travailler à reproduire leur beauté avec són pinceau. Deux raisons vraisemblablement le firent agir

tur. Quod duabus de causis factum esse credibile est : tum videlicet quia, ut predictus meminit doctor, maximam peritiam in depingendis mulieribus pictor ille adeptus fuerat, tum etiam quia naturaliter. puellaris forma elegantior et delicatior virili compositione cernetur. Plures autem virgines ab eo eligi supra memoralus philosophus, ail, quia nequaquam credidit in una se reperire posse puella membra omnia equaliter formosa, nullique unquam a natura tantam pulchritudinis gratiam esse collatam, ut æqualem in omnibus membris pulchritudinem haberet, ut nihil ex omni parte perfectum in compositione corporum ipsa expoliret, tanquam uui sic omnia commoda conferret, ut non habere quod cæteris largiretur.

Sic et nos ad depingendam anime pulchritudinem, et sponsæ Christi describendam perfectionem, in qua vos tanquam speculo quodam unius spiritalis virginis semper prz: oculis habite decorem vestrum vel turpitudinem deprehendatis, proposuimus ex multis sanctorum l'atrum documentis vel consuetudinibus monasteriorum optunis vestram instruere conversationem, singula quæque prout memoriæ occurrerint delibando, et quasi in unum fasciculum congregando, quz vestri propositi sanctitati congruere videbo ; nec solum quæ de monachabus, verumetiam qux» de monachis. instituta sunt : quippe sicut nomine et continentiæ professione nobis estis conjunctæ, ita et fere omnia nostra vobis competunt instituta. Ex his ergo', ut diximus, plurima quasi quosdam flores decerpendo, quibus vestre lilia castitatis adoremus, multo majore studio describere debemus virginem Christi, quam predictus Zeuxis depingere simulacrum idoli. Et ille quidem quinque virgines, quarum speciem imitarctur, sufficere credidit. Nos vero pluribus Patrum documentis exuberantem copiam habentes, auxilio freti divino, perfectius vobis opusculum relinquere non desperamus , quo ad sortem vel descriptionem illarum quinque prudentium virginum pertingere valeatis, quas in depingenda vir : gine Christi Dominus nobis in. Evangelio proponit. Quod ut possimus sicut volumus, vestris orationibus impetremus. Valete in Christo, sponsæ Christi.

Tripartitum instructionis vestrae tractatum fieri decrevimus, in describenda atque munienda religione vestra, et divini obsequii celebratione disponenda, in quibus religionis monastieæ summam arbitror consistere : ut videlicet continenter et sine proprietate vivatur, ac silentio maxime studeatur. Quod quidem, juxta dominicam Evangelicæ regule disciplinam, lumbos præcingere, omnibus renuntiare, otiosum verbum cavere.

I. Continentia vero castitatis illa est, quam suadens Apostolus ait! : « Quæ innupta est et virgo, cogitat quæ Domini sunt, ut sit sancta corpore et spiritu. » Corpore, inquit, toto, non uno membro, ut ad nullam scilicet lasci-

4 Luc, xii, 36; xiv, 33; Matth., xu, 56.

ainsi : la première, c'est que ce grand artiste, ainsi que le rappelle le même maître, avait une habileté merveilleuse à peindre les femmes ; la seconde, c'est que les formes de la jeune fille sont naturellement plus élégantes et plus fines que celles de l'homme. S'il choisit plusieurs vierges, dit le philosophe cité, c'est qu'il ne crut point qu'une seule püt lui offrir l'ensemble de toutes les perfections : 1| savait qu'aucune femme n'est assez favorisée de la nature pour posséder une égale beauté dans toutes les parties de son corps, la nature ne voulant elle-méme produire rien d'absolument parfait en ce genre, comme si, en épuisant tous les dons sur un seul sujet, elle craignait de n'avoir plus rien à donner aux autres.

Ainsi, pour peindre la beauté de l'âme et tracer de la perfection de l'épouse du Christ une image qui soit comme un miroir que vous ayez sans cesse devant les yeux et oit vous puissiez juger de votre beauté ou de votre laideur, je tirerai la règle que vous me demandez des divers enseignements . des saints Pères et des meilleures coutumes des monastères ; je prendrai la fleur de chaque chose au fur et à mesure qu'elle s'offrira à ma mémoire, et Je réunirai comme en un faisceau tout ce qui me paraitra le mieux convenir à la sainteté de votre ordre. Et ce n'est pas seulement aux usages des religieuses, c'est aussi à ceux des religieux que j'emprunterai mes règles ; car, ayant et méme nom et mêmes vœux de continence, la plupart de nos pratiques vous conviennent comme à nous. Ainsi que Je l'ai dit, ce seront comme autant de fleurs que j'assortirai aux lis de votre chasteté. Zombien, en effet, ne devons-nous pas mettre plus de zéle à peindre la vierge du Christ, que n'en mit Zeuxis à peindre le portrait d'une idole ! H a pensé, lui, que cinq vierges lui suffiraient comme modèles: pour nous, grâce à la mine si riche d'enseignements que nous offrent les écrits des saints Pères, grâce à l'appui de la grâce divine, nous ne désespérons pas de laisser une œuvre plus parfaite, et qui nous permette d'égaler l'excellence des cinq vierges sages que le Seigneur, dans son Évangile, nous propose comme l'idéal de la sainteté virginale. Fassent vos priéres que l'effet répondeà mon désir ! Salut en Jésus- Christ, épouses du Christ.

J'ai résolu de diviser en trois parties la régle de votre ordre, pour arriver, d'une part, à éclairer et à fortifier votre zèle, d'autre part, à établir l'ordre de la célébration du service divin. La vie monastique, dans son ensemble, comprend, si je ne me trompe, trois points : la chasteté, la pauvreté, le silence; c'est-à-dire qu'elle consiste, suivant la règle évangélique, à ceindre ses reins, à renoncer à tout, à éviter les paroles inutiles.

l. La continence est la pratique de la chasteté, telle que l'Apótre la prescrit, lorsqu'il dit : « Une vierge. qui n'est pas mariée ne pense qu'aux choses de lieu, afin d’être sainte et de corps et d'esprit. » 1l dit de tout le corps et non d'une seule partie, de peur que quelque autre ne tombe dans l'impureté, soit par action, soit par paroles. D'autre part, elle est sainte

viam in factis vel in dictis ejus aliquod membrum declinet. Spiritu vero tunc sancta est, quando ejus meutem nec consensus inquinat, nec superbia inflat : sicut illarum quinque fatuarum virginum, quz dum ad vendentes oleum recurrerent, extra januam remanserunt. Quibus jam clausa janua frustra pulsantibus et clamantibus : « Domine, Domine, aperi nobis, » terribiliter sponsus ipse respondet ! : « amen dico vobis, nescio vos. »

II. Tunc autem relictis omnibus nudum Christum nudi sequimur, sicut sancti fecerunt. Apostoli, quum, propter eum, non solum terrenas possessiones aut carnalis propinquitatis affectiones, verumetiam proprias postponimus voluntates : ut non nostro vivamus arbitrio, sed prælati nostri regamur imperio, el ei qui nobis loco Christi praesidet lanquam Christo penitus pro Christo subjiciamur. Talibus enim ipsemet dicit? : « qui vos audit, me audit ; et qui vos spernit, ipse me spernit. » Qui si etiam, quod absit, - male vivat, quum bene præcipiat ; non est tamen ex vitio hominis sententia contemnenda Dei. De quolibet ipsemet precipit dicens * : « qua: dixerint vobis servate, et facite; secundum vero opera corum nolite facere. » Hanc autem ad Deum spiritalem a seculo conversionem ipsemet diligenter describit, dicens *: « nisi quis renuntiaverit omnibus quæ possidet, non potest meus esse discipulus. » Et iterum 5: « si quis venit ad me, et non odit patrem suum, aut matrem, et uxorem, et filios, et fratres, et sorores, adhuc autem et animam guam, non potest meus esse discipulus. » Hoc autem est odire patrem vel matrem affectiones carnalium propinquitatum nolle sequi ; sicut et odire ahimam suam est voluntatem propriam sequi nolle. Quod alibi quoque przcipit, dicens *: « si quis vult post me venire, abneget semetipsum, et tollat crucem suam, et sequatur me. » Sic enim propinquantes post eum venimus, hoc est eum maxime imitando sequimur, qui ait" : « non veni facere voluntatem meam, sed ejus qui misit me. » Ac si diceret : cuncta per obedientiam agere.

Quid est enim, « abnegare semetipsum, » nisi carnales affectiones propriamque voluntatem postponere, et, alieno, non suo regendum arbitrio se committere? Et sic profecto crucem suam uon ab alio suscipit, sed ipsemet tollit ; per quam scilicet ei mundus crucifixus sit, et ipse mundo : quum spontaneo propri professionis voto mundana sibi et terrena desideria interdicit, quod est voluntatem propriam non sequi. Quid enim carnales aliud appetunt, nisi implere quod volunt? Et qu: est terrena delectatio, nis; propriz voluntatis impletio, etiam quando id quod volumus labore maximo sive periculo agimus ? Aut. quid est aliud crucem ferre, id est cruciatum

4 Matth., xxv, 11 et 49. — * Luc, x, 46. «— * Matth., xxin, 3, — * Luc, xiv, 35. — 5 Luc., ibid., 26. — 9 Luc., ix, 95. — 7 Joan,, vi, 38.

d'esprit, quand aucune faiblesse volontaire ne souille sa pensée, quand l'orgueil ne l'enfle pas, ainsi que ces cinq vierges folles qui, étant allées chercher de l'huile, trouvérent à leur retour les portes fermées. La porte une fois fermée, en vain elles frappèrent et crièrent : « Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous » ; leur époux lui-même leur répondit ces terribles paroles : « en vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas. »

IE, En second lieu, nous nous dépouillons de tout, à l'exemple des Apôtres, pour suivre nus Jésus-Christ, qui est nu lui-méme, quand nous renoncons pour lui non-seulement à tous les biens du monde, à toutes les affections de la chair, mais À toute pensée personnelle, en sorte que nous ne vivions plus à notre guise, mais suivant la direction souveraine de notre chef et de celui qui est notre chef au nom du Christ, comme nous nous soumettrions au Christ lui-même. Car il l'a dit : « celui qui vous écoute m'écoute; celui qui vous méprise me méprise. » Et quand méme, ce dont Dieu le préserve, il se conduirait mal, si ses ordres sout bons, il ne faut pas que les défauts d'un homme fassent rejeter la voix de Dieu ; il nous en avertit en ces termes : « observez et faites ce qu'ils vous diront, et ne vous réglez pas sur ce qu'ils feront. » Ailleurs encore il nous peint avec précision les sentiments qui doivent nous diriger en passant du monde à Dieu, quand il dit : « celui qui n'aura pas renoncé à tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple; » et encore : « celui qui vient à moi et qui ne hait point son pére, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et méme sa propre vie, ne peut étre mon disciple. » Or, hair son pére et sa mére, c'est renoncer à toutes les affections de la chair; de méme que hair sa propre vie, c'est renoucer à toute pensée propre. C'est ce qu'il recommande encore, quand il dit : « que celui qui veut venir aprés moi renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et me suive! » Voilà comment nous approchons de lui, comment nous venons aprés lui, c'est-à-dire comment nous le suivons, en l'imitant autant qu'il est en nous. Lorsqu'il dit : « je suis venu pour faire non ma volonté, mais celle de mon Pére qui m'a envoyé, » c'est comme s'il nous disait de faire tout par obéissance.

Eu effet, « renoncer à soi-méme », est-ce autre chose que de sacrifier les affections de la chair et sa volouté propre pour se soumettre entiérement à la direction d'autrui? C'est ainsi qu'on ne reçoit pas sa croix de Ja main d'un autre, mais qu'on la prend soi-même : je veux dire la croix par laquelle ce monde a été crucifié pour nous et nous pour le monde, ct dont le sens est que, par les vœux d'un engagement volontaire, on s'interdit les pensées du monde et de la terre, ou, en d'autres termes, la direction de sa volonté. En elfet, que désirent les gens attachés à la chair, sinon accomplir tout ce qu'ils veulent ? Et en quoi consistent les plaisirs de la terre, si ce n'est dans l'accomplissement de ce que l'on veut, alors méme que ce que l'on veut ne saurait étre acheté qu'au prix des plus grandes peines ou des plus grands dangers ? En d'autres termes, qu'est-ce que porter sa croix, c'est-à-dire souf-

aliquem sustinere, nisi contra voluntatem nostram aliquid fieri, quantumcunque illud videatur facile nobis esse vel utile? Ilinc alius Jesus longe inferior iu. Ecelesiastico admonet, dicens! : « post concupiscentias tuas non eas, el a voluntate tua avertere. St præstes anima tuæ concupiscentias ejus, faciet te in gaudium inimicis tuis. »

Quum vero ita tam rebus nostris quam nobis ipsis penitus renuntiamus, lunc vere omni proprietate abjecta vitam illam apostolicam inimus, quz oinnia in commune reducit, sicut scriptum est? : « multitudinis credentium erat cor urium et anima una. Nec quisquam eorum, quz possidebat, aliquid suum esse dicebat, sed erant illis omnia communia ; dividebatur autem singulis prout cuique opus erat. » Non enim «qualiter omnes egebant; et ideo non æqualiter omnibus. distribuebatur, sed singulis pront opus erat. Cor unum fide, quia corde creditur ; anima una, quia eadem ex claritate voluntas adinvicem, quum hoc unusquisque alii quod sibi vellet, nec sua magis quam aliorum commoda quæreret, vel ad communem utilitatem ab omnibus omuia referrentur : nemine qui sua sunt, sed quæ Jesu Christi, quærente seu affectante. Alioquin nequaquam sine proprietate viveretur, qua inagis in ambitione quam in possessione consistit.

III. Otiosum verbum seu superfluum idem est quod multiloquium. Unde Augustinus Retractationum lib. I : « absit, inquit, ut multiloquium deputem, quando necessaria dicuntur, quantalibet sermonum multitudine ac prolixitate dicantur. » llinc autem per Salomonem dicitur? : « in multiloquio non deerit peccatum. Qui autem moderatur labia sua prudentissimus est. » Multum ergo cavendum est in quo peccatum non deest, et tanto studiosius huic morbo providendum est, quanto periculosius est et difficilius evitatur. Quod beatus providens Benedictus : « omni tempore, inquit, silentio debent studere monachi. » Plus quippe esse constat silentio studere quam silentium habere. Est enim studium vehemens applicatio animi ad aliquid gerendum. Multa vero negligenter agimus vel inviti, sed nulla studiose nisi volentes vel intenti.

Quantum vero difficile sit vel utile linguam refrenare , apostolus Jacobus diligenter attendens ait * : « in multis enim offendimus omnes. Si quis in verbo non offendit, hie perfectus est vir. » Idem ita : « omnis natura bestiarum , et volucrum , et serpentium , et ceterorum, domantur, et domita sunt a natura humana. » Qui simul considerans quanta sit in lingua malorum materia, et omnium bonorum consumptio, supra sic

1 Ecclesiast., xviii, 30, 51. — * Act. Apost., 1v, 32. — 5 Prov., x, 19. — * Jacob, ui, 9; i, 20.

frir quelque tourment, si ce n'est agir contre sa volonté, quoique ce que l'on veuille paraisse ou facile ou utile? C'est pourquoi un autre Jésus, bien inférieur au véritable, dit dans l'Ecclésiaste : « ne suivez pas vos désirs, détournez-vous de votre volonté ; si vous cédez aux désirs de votre esprit, il deviendra un sujet de joie pour vos ennemis. »

Mais lorsque nous renonçons absolument et à tout ce qui nous appartient et à nous-mêmes, c'est alors vraiment qu'ayant dépouillé toute propriété, nous entrons daus cette vie apostolique qui réduit tout en commun, ainsi qu'il est écrit : « la multitude des fidèles ne faisait qu'un cœur et qu'une àme; personne n'appelait sien ce qu'il avait; tout était commun entre eux: le partage élait fait suivant les besoins de chacun. » Et tous n'ayant pas également les mémes besoins, le partage n'était pas égal : chacun recevait suivant qu'il lui était nécessaire. Ils n'avaient qu'un cœur par la foi, parce que c'est par le cœur qu'on croit ; une àme, parce que, par la charité, leur volonté était réciproque, chacun d'eux désirant pour les autres ce qu'il désirait pour lui-méme, et ne cherchant pas plus son bien que celui d'autrui, parce que tout était rapporté par tous au salut commun, personne ne cherchant, ne poursuivant quoi que ce soit qui füt à lui, mais ce qui était à Jésus-Christ : condition hors de laquelle il n'est pas possible de vivre sans propriété, car la propriété consiste plus encore dans le désir que dans la possession.

lll. Toute parole oiseuse ou superflue est comme un long discours. Samt Augustin dit, dans son troisième livre des Retractations : « loin de moi de regarder comme un discours inutile ce qu'il est. nécessaire de dire, quelle que soit la longueur et l'étendue du discours. » Mais Salomon dit de son cóté : « le péché ne manquera pas dans les longs discours, et celui qui saura régler sa langue sera très-sage. » Il faut done se tenir en garde contre une chose où le péché ne manque pas, et veiller à cette maladie avec d'autant plus de zèle qu'elle est plus dangereuse et plus difficile à éviler. C'est à quoi saint Benoit pourvovait, quand il disait : « en tout temps, les moines doivent s'étudier au silence. » S'étudier au silence est hien plus que garder le silence. L'étude est une énergique application de l'esprit à faire quelque chose. Il est bien des choses que nous faisons avec négligence ou malgré nous ; nous ne faisons rien en nous étudiant à le faire. que par un acte de volonté et d'attention.

Combien il est difficile et utile de mettre un frein à sa langue, l'Apôtre saint Jacques le fait heureusement observer, quand il dit : « nous péchons tous en maintes choses; celui qui ne péche pas en paroles est un homme parfait. » Et encore : « il n'est pas d'espèce de bétes, d'oiseaux, de serpeuts, d'animaux enfin que l'homme ne dompte ou n'ait domptée. » Et considérant en méme temps combieu sont nombreux les maux auxquels préte la langue et tous les biens qu'elle corroinpt, il dit plus haut et plus bas : « la langue, cette petite partie de notre corps, est un feu capable d'embra-

et infra loquitur : « Lingua quidem modicum membrum, quantus ignis, quam magnam silvam incendit ! universitas iniquitatis, inquietum malum, plenum veneno mortfero. » Quid autem veneno periculosius vel cavendum amplius? Sicut ergo venenum vitam extinguit, sic loquacitas religionem penitus evertit. Unde idem superius! : « Si quis putat se, inquit, religiosum esse, non refrenans linguam suam, sed seducens corsuum, hujus vana est religio. » Hinc et in Proverbiis scriptum est : « sicut urbs patens, et absque murorum ambitu : ita vir qui non potest in loquendo cohibere spiritum suum. » Hoc ille senex diligenter considerabat, qui de loquacibus fratribus ei in via sociatis Antonio dicente : « bonos fratres invenisti tecum, abba ; » respondit : « boni sunt siquidem, sed habitatio eorum non habet januam. Quicunque vult intrat in stabulum et solvit asinum. »

Quasi enim ad præsepe Domini anima nostra ligatur, sacr: se meditationis in eo quadam ruminatione reficiens, a quo quidem præsepi solvitur, atque huc et illuc toto mundo per cogitationes discurrit, nisi eam clausura taciturnitatis retineat. Verba quippe intellectum. anim: immittunt, ut ei quod intelligit intendat, et per cogitationem hæreat. Cogilatione vero Deo loquimur, sicut verbis hominibus. Dumque huc verbis hominum intendimus, necesse est ut inde ducamur ; nec Deo simul et hominibus intendere valemus.

Nec solum otiosa, verum etiam quse utilitatis aliquid habere videntur vitanda sunt verba, eo quod facile a necessariis ad otiosa, ab otiosis ad noxia veniatur. « Lingua » quippe, ut Jacobus ait *, » inquietum malum, » quo cæteris minor est aut subtilior membris, tanto mobilior et cxteris motu lacessentibus, ipsa quum non movetur fatigatur, et quies ipsa ei fit onerosa. Que quanto in nobis subtilior, et ex mollitie corporis nostri flexibilior, tanto mobilior et in verba pronior existit, et omnis malitie. seminarium patet. Quod in vobis precipue vitium Apostolus notans, omuino feminis in ecclesia loqui interdicit, nec de iis etiam quæ ad Deum pertinent, nisi domi viros interrogare permittit, et in iis etiam discendis, vel quibuscunque faciendis, silentio eas precipue subjicit, Timotheo super his ita scribens? : « Mulier in silentio discat cum omni subjectionc. Docere autem mulieri non permitto, neque dominari in virum, sed esse in silentio. » Quod si laicis et conjugatis feminis ita de silentio providerit, quid vobis est faciendum? Qui rursus eidem cur hoc præceperit innuens, verbosas eas et loquentes quum non oportet, arguit. I[Iuic igitur tantæ pesti remedium aliquod providentes, his saltem penitus locis vel temporibus linguam continua tacitumitate domenus : in oratione scilicet, in claustro, dormitorio, refec-

1! Prov., xxv, 28. — 2 Jacob, nt, 8. — 3 Timoth., I, 11, 11 ct 19.

ser une grande forêt; c'est Ja source de toutes les iniquités, un mal inquiet, un poison mortel. » Or quelle chose plus dangereuse et qu'il faille éviter davantage que le poison? De méme que le poison tue le corps, ainsi le bavardage ruine à fond l'àme de la piété. Aussi l'Apótre dit-il plus baut : « si quelqu'un croit qu'il a l'esprit de piété et qu'il ne mette pas un frein à sa langue, il trompe son cœur ; sa piété est vaine. » De là ce qui est écrit dans les Proverbes : « tout homme qui ne peut réprimer son esprit, lorsqu'il parle, est semblable à une ville ouverte et qui n'a point de murailles. » C'était bien là le sentiment de ce vieillard qui, lorsque saint Antoine lui disait, au sujet des fréres grands parleurs qui s'étaient associés à lui : « vous avez trouvé de bons fréres, mon pére? » répondit : « Bons, oui ; mais leur demeure n'a point de porte : entre qui veut dans l'étable pour détacher l'àne. »

Notre àme, effectivement, est attachée, pour ainsi dire, dans l'étable du Seigneur oü elle se nourrit des méditations sacrées qu'elle recueille; mais, si la barrière du silence ne la retient pas, elle rompt ses liens et elle erre çà et là dans le monde par ses pensées. Les paroles, en effet, lancent l'esprit au dehors : il se tend vers ce qu'il conçoit, il s'y attache par la pensée. Or, c'est par la pensée que nous parlons à Dieu, comme nous parlons aux hommes par les paroles. Et en portant notre attention sur les paroles que nous tenons aux hommes, naturellement nous sommes entrainés loin de Dieu. On ne peut, à la fois, prêter attention aux hommes et à Dieu.

Ce ne sont point seulement les paroles oiseuses qu'il faut éviter, ce sont celles méme qui paraissent avoir quelque utilité; car 1l n'y a qu'un pas du nécessaire à l'inutile, et de l'inutile au nuisible. « La langue, comme dit saint Jacques, est un mal inquiet. » Plus petite et plus déliée que tous les autres membres, et par là méme plus mobile, elle est le seul membre que le mouvement ne fatigue pas; bien plus, le repos lui est à charge. Et par là méme qu'elle est plus déliée et plus souple que toutes les autres articulations du corps, plus mobile et plus prompte à la parole, elle est le principe de toute méchanceté. Aussi l'Apótre, reconnaissant que c'est particulièrement votre faiblesse, interdit-il absolument aux femmes de parler dans l'église, méme sur des choses qui touchent au service de Dieu; il ne leur permet d'interroger que leurs maris et chez elles. Pour apprendre à faire quoi que ce soit, il les soumet à la loi du silence, ainsi qu'il l'écrit à Timothée : « Que la femme apprenne en silence, avec pleine et entière soumission ; je ne veux point qu'elle enseigne, ni qu'elle domine son mari, je veux qu'elle vive en silence. » S'il a ainsi déterminé les régles du silence chez les femmes laïques et mariées, que devez-vous faire, vous? ll avait fait, disait-il, pareille défense, parce que les femmes sont bavardes et parlent quand il ne le faut pas. C'est pour apporter quelque remède à un si grand mal que nous les contraignons à un silence perpétuel dans l'église, dans le cloître, au dortoir, au réfectoire, dans tous les endroits où l'on

torio, et in omni comestione et coquina; et post completorium deinceps hoc maxime ab omuibus observetur. Signis vero his locis vel temporibus, si necessarium est, pro verbis utamur. De quibus etiam signis docendis seu addiscendis diligens habeatur cura, per quz etiam si verbis quoque opus est, ad colloquium invitetur loco congruo, et ad hoc instituto. Et expletis breviter verbis illis necessariis, redeatur ad priora, vel quod opportunum est fiat.

Nec tepide corrigatur verborum aut signorum excessus, sed verborum precipue, in quibus majus imminet. periculum. Cui. profecto multo magnoque periculo et beatus Gregorius succurrere vehementer cupiens, VIII Moralium lib. sic nos instruit. « Dum otiosa, inquit, verba cavere. negligimus, ad noxia pervenimus. Hinc seminantur stimuli, oriuntur. rixze, acceduntur faces odiorum, pax tota extinguitur cordium. » Unde bene per Salomonem dicitur! : « Qui dimitlit aquam, caput est jurgiorum. » Aquam quippe dimittere, est linguam in fluxum eloquii relaxare. Quo contra et in bonam partem asserit dicens? : « Aqua profunda ex ore viri. » Qui ergo dimittit aquam, caput est jurgiorum : quia qui linguam non refrenat concordiam dissipat. Unde scriptum est : « Qui imponit stulto silentium iras mitigat. »

Ex quo nos manifeste admonet, in hoc precipue vitio corrigendo districtissimam adhibere censuram : ne ejus vindicta. ullateuus differatur, et per hoc maxime religio periclitetur. Hiuc quippe detractiones, lites, convitia, et nonnunquam conspirationes et conjurationes gerininantes, totum religionis ædificium non tam labefactant quam evertunt. Quod quidem vitium quum amputatum fuerit, non omnino fortasse prava cogitationes extinguuntur; sed ab alienis cessabunt corruptelis. Hoc unum vitium fugere, quasi religioni sufficere arbitraretur, abbas Macarius admonebat, sicut scriptum est his verbis : « Abbas Macarius, major in Scyti, dicebat fratribus : « Post missas, ecclesias fugite, fratres. » Et dixit ei unus fratrum : « Pater, ubi habemus fugere amplius a solitudine ista? » Et ponebat digitum suum in ore suo, dicens : « Istud est quod fugiendum dico. » Et sic intrabat in cellam suam, et claudens ostium, sedebat solus. » Hæc vero silentii virtus, quie, ut ait Jacobus, perfectum hominum reddit, ct de qua Isaias predixit* : « Cultus justitiz. silentium, » tanto a sanctis Patribus fervore est arrepta, quod, sicut scriptum est, abbas Agatho per triennium 1apidem in ore suo mittebat, donec taciturnitatem disceret.

Quamvis locus non salvet, multas tamen præbet opportunitates ad religionem facilius. observandam, et tutius muniendam; et multa religionis

! Prov., xvii, 14, — ?* Prov., xvin, 4. — 5 Prov., xxvi, 10. — * Isai, xvii, 22.

mange, à la cuisine, et surtout à partir des complies : on peut seulement communiquer par signes, dans ces lieux et pendant ce temps, s'il est nécessaire. — Et l'on doit prendre le plus grand soin à enseiguer et à apprendre ces signes, destinés à inviter ceux à qui il est indispensable de parler à passer dans un endroit convenable et disposé pour l'entretien. Après avoir brièvement usé du langage nécessaire, on doit revenir soit à l'occupation qu'on a quittée, soit à celle du moment.

On doit punir scvérement l'excès dans les paroles ou dans les signes, mais surtout dans les paroles, dont le danger est le plus grand. C'est contre ce péril si grand et si manifeste que saint Grégoire, désirant nous venir en aide, dit dans son huitième livre des Morales : « Tandis que nous négligeons de nous tenir eu garde contre les paroles inutiles, nous arrivous à celles qui sont nuisibles : de là naissent les divisions, de là sortent les querelles; ainsi s'enflamment les brandons des liaines, ainsi périt la paix du cœur. » Aussi Salomon disait-il sagement : « Celui qui fait aller l'eau est la source des querelles. » Faire aller l'eau, c'est abandonner sa langue à un flux de paroles. Au contraire, il dit en bonne part : « L'eau profonde vient de la bouche de l'homme. » Celui-là donc qui fait aller l'eau est la source des querelles, parce que celui qui ne met pas un frein à sa langue détruit la bonne harmonie. D'où il est écrit : « Celui qui impose silence à un insensé arrête la colère. »

C'est nous avertir clairement d'employer la censure la plus rigoureuse pour corriger ce défaut, et de ne jamais différer la répression d'un mal qui, plus que tout autre, met la religion en péril. Eu effet, 11 est l'origine des médisances, des querelles, des injures, souvent mème des complots qui n'ébranlent pas seulement, — ce n'est pas assez dire, — qui renversent l'édifice entier de la religion. Retranchez-le, toutes les mauvaises pensées, sans doute, ne seront pas détruites; mais la gangrène ne passera plus, du moins, des uns aux autres.

Comme s'il eût pensé qu'il suflisait à la piété de fuir ce vice, l'abbé Macaire donnait aux moines de son monastère de Seyti ce conseil : « Mes frères, évitez-vous les uns les autres après l'office divin. » Et uu religieux lui avant dit un jour : « Où voulez-vous, mon père, que nous puissions trouver une plus grande solitude? » il posa son doigt sur ses lèvres et dit : « C'est là ce que je vous dis d'éviter. » Puis il rentra dans sa cellule et s'v enferma seul. — Cette vertu du silence qui, selon saint Jacques, rend l'homme parfait, et dont [saie a dit : « La pratique de la justice est le silence, » a été appliquée par les Pères avec tant de zèle, que l'abbé Agathon, ainsi qu'il est écrit, mit pendant trois ans une pierre dans sa bouche, jusqu'à ce qu'il eùt pris l'habitude de se taire.

Bien que ce ne soit pas le lieu qui sauve, il est des lieux cependant qui offrent plus d'avantages pour observer aisément et garder fidèlement la piété; des lieux où l'on trouve tous les secours et point d'obstacles. C'est

250 ABJEEARDI ET HELOISSÆ EPISTOLEÆ.

auxilia vel impedimenta ex eo consistunt. Unde et filii prophetarum, quos, ut ait Hieronymus, monachos legimus in Veteri Testamento, ad solitudinis secretum se transtulerunt, przter fluenta Jordanis casulas suas constituentes. Joannes quoque et discipuli ejus, quos etiam propositi nostri principes habemus, et deinceps Paulus, Antonius, Macarius, et qui precipue in nostro floruerunt proposito, tumultum seculi et plenum tentationibus mundum fugientes, ad quietem solitudinis lectulum suæ contemplationis contulerunt; ut videlicet Deo possint sincerius vacare. Ipse quoque Dominus, ad quem nullus tentationis motus accessum habebat, suo nos erudiens exemplo, quum aliqua vellet agere przcipue secreta petebat, et populares declinabat tumultus. Hinc ipse Dominus nobis quadraginta dierum abstinentia heremum consecravit, turbas in heremo refecit, et ad orationis puritatem non solum a turbis, verum etiam ab Apostolis secedebat. Ipsos quoque Apostolos et in monte seorsum instruxit atque constituit, et transfigurationis sux gloria solitudinem insignivit, et exhibitione resurrectionis suæ discipulos communiter in monte lætificavit, et de monte in cælum ascendit, et cætera quaecumque magnalia in solitudinibus vel secretis operatus est locis. Qui etiam Moysi vel antiquis Patribus in solitudinibus apparens, et per solitudinem ad terram promissionis populum transducens, ibique populo diu detento legem tradens, manna pluens, aquam de petra educens, crebris apparitionibus ipsum consolans, et mirabilia operans, patenter docuit quantam ejus singularitas solitudinem pro nobis amet, cui purius in ea vacare possumus. |

Qui etiam libertatem mystice onagri solitudinem amantis diligenter describens, et vehementer approbans, ad beatum Job loquitur, dicens! : « Quis dimisit onagrum liberum, et vincula ejus quis solvit? Quis dedit in solitudine domum, et tabernacula ejus in terra salsuginis? Contemnis multitudinem civitatis, clamorem exactoris non audit, circumspicit montes pascuæ suæ, et virentia quæque perquirit. » Ac si aperte dicat : quis hoc fecit nisi ego? Onager quippe, quem silvestrem asinum vocamus, monachus est, qui secularium rerum vinculis absolutus ad tranquillam vitæ solitariæ libertatem se contulit, et seculum fugiens in seculo non remansit. Hinc in terra salsuginis habitat, quum membra ejus per abstinentiam sicca sunt et arida. Clamorem exactoris non audit, sed vocem, quia ventri non superflua, sed necessaria impendit. Quis enim tam importunus exactor, et quotidianus exactor quam venter? Hic clamorem, id est immoderatam postulationem habet in superfluis et delicatis cibis, in quo minime est audiendus. Montes

1 Job, xxxix, 5.

LETTRES D'ABÉLARD ET D'HÉLOISE. 9h

pour cela que les enfants des prophètes, qui sont, comme dit saint Jérôme, appelés moines dans l'Ancien Testament, se retirérent dans la solitude des déserts et se bátirent des cellules par delà les bords du Jourdain. Saint Jean aussi et ses disciples, que nous regardons comme les chefs de notre ordre, et dans la suite, saint Paul, saint Antoine, saint Macaire, qui ont particulièrement illustré notre ordre, fuyant le tumulte du siècle et les tentations dont le monde est rempli, se transportérent dans la solitude pour y chercher le repos de la contemplation et converser plus librement avec Dieu. Le Seigneur lui-même, auprès de qui la tentation ne pouvait avoir d'accès, voulant nous instruire par son exemple, cherchait les lieux retirés el fuyait les bruits de la foule, toutes les fois qu'il avait quelque grand acte à faire. C'est ainsi qu'il a consacré pour nous le désert par un jeûne de quarante jours; c'est dans le désert qu'il a nourri des milliers d'hommes, se séparant, pour assurer la pureté de sa prière, non-seulement de la foule, mais de ses apôtres eux-mêmes. C'est sur une montagne écartée qu'il instruisit ses Apôtres et les consacra; c'est le désert qu'il fit resplendir des gloires de sa transfiguration; c'est sur une montagne qu'il réjouit ses disciples réunis par le spectacle de sa résurrection; c'est d'une montagne qu'il s'est élevé dans le ciel; en un mot, c'est dans le désert ou sur des lieux écartés qu'il a accompli tout ce qu'il y a de grand dans sa vie. Par ses apparitions dans le désert à Moise et aux anciens Péres; par le désert qu'il fit traverser à son peuple pour le mener à la terre de promission et oà il le retint si longtemps, — lui dictant sa loi, le nourrissant de sa manne, faisant jaillir l'eau du rocher, le soutenant par ses nombreuses apparitions et par ses miracles, — il nous montre clairement combien il aime pour nous la solitude, qui nous permet de vaquer plus purement à la prière.

C'est encore l'amour de la solitude qu'il dépeint et qu'il recommande sous la figure mystique de l'âne sauvage, quand, parlant au saint homme Job, i| dit : « Qui a renvoyé en liberté l'âne sauvage? qui a délié ses liens? qui lui a donné une retraite dans le désert, une tente dans une terre propre à le nourrir? Il méprise la foule des villes, 1l n'entend pas les cris du créancier, il ne voit que les montagnes de ses pâturages, il ne parcourt que des plaines verdoyantes. » Ce qui veut dire : qui a fait cela, si ce n'est moi? L'àne sauvage, en effet, que nous appelons àne des bois, c'est le moine qui, affranchi des liens du siècle, s'est transporté dans le calme et la liberté de la vie solitaire, fuyant le monde et n'y voulant pas rester. Il habite une terre de páturages, parce que l'abstinence a niaigri et desséché ses membres. ll n'entend pas les cris du ciéancier, mais seulement sa voix, parce qu'il n'aecorde à son ventre rien de superflu et se règle strictement sur le nécessaire. Est-il, en effet, un créancier aussi importun, un créancier qui se présente tous les jours aussi régulièrement que le ventre? Et i| ne crie jamais, c'est-à-dire il ne fait jamais de demaudes immodérées que pour une nourriture superflue ou délicate, — demandes auxquelles il ne faut

pascuæ sunt illi vitæ vel doctrine sublimum Patrum, quas legendo et meditando reficimur. Viregtia queque dicit. universa vitæ ccelestis et immarcessibilis scripta.

Ad quod nos præcipue beatus Hieronymus exhortans, sic Heliodero scribit monacho! : « Interpretare vocabulum monachi, hoc est nomen tuum. Quid facis in turba, qui solus es? » Llem et nostram a clericorum vita distinguens, ad Paulum presbyterum scribit his verbis? : « Si officium vis exercere presbyteri, si episcopatus te vel opus vel onus forte delectat, vive in urbibus et castellis, et aliorum salutem fac lucrum animæ tuæ. Si cupis esse quod diceris, monachus, id est solus, quid facis in urbibus, quæ utique non sunt solorum habitacula, sed multorum ? Habet unumquodque propositum principes suos... Et ut ad nostra veniamus, episcopi et presbyteri habeant ad exemplum Apostolos, et Apostolicos viros, quorum honorem possidentes, habere nitantur et meritum. Nos autem habeamus propositi nostri principes Paulos, Ántonios, Hilariones, Macarios. Et ut ad Scripturarum materiam redeam, noster princeps Elias, noster Elisæus, nostri duces et filii prophetarum, qui habitabant in agris et solitudine, et faciebant. sibi tabernacula preter fluenta Jordanis, De iis sunt et illi filii Rechab qui vinum et siceram non bibebant, qui morabantur in tentoriis, qui Dei voce per Jeremiam laudantur, quod non deficiat de stirpe eorum vir stans coram Domino. » -

Et nos ergo, ut coram Domino stare, et ejus obsequio parati magis valeamus assistere, tabernacula nobis erigamus m solitudine, ne lectulum nostre quietis frequentia hominum concutiat, quietem turbet, ingerat tentationes, mentem a sancto evellat proposito. Ad quam quidem liberam vitz tranquillitatem beatum. Arsenium Domino dirigente omuibus in uno manifestum datum est exemplum. Unde et scripftum est: « Abbas Arsenius quum adhuc esset in palatio, oravit ad Dominum, dicens : « Domine, dirige me ad salutem. » Et venit ei vox dicens : « Arseni, fuge homines, et sanaberis. » ldem ipse discedens ad monachalem vitam rursum oravit eumdem sermonem, dicens : « Domine, dirige me ad salutem. » Audivitque vocem. dicentem sibi: « Árseni, fuge, tace, ‘quiesce. lec. enun sunt radices non peccandi. » llle igitur hac una divini præcepti regula instructus, non solum homines fugit, sed eos etiam a se fugavit. Ad quem archiepiscopo suo cum quodam judice quadam die venientibus, et ædificationis sermonem ab eo requirentibus, ait : « Et si dixero vobis, custodietis? » Illi autem promiserunt se cus-

! Epist., 5. — ? Epist., 49.

point entendre. Les montagnes couvertes de pâturages sont les vies ou les doctrides des saints Pères dont la lecture et la méditation réparent nos forces; les prairies sont les écrits qui conduisent à la vie céleste, et dont la fraicheur ne saurait se flétrir.

. C'est vers la solitude aussi que saint Jéróme nous pousse, quand il écrit au moine Héliodore : « Cherchez le sens du nom de moine, c'est-à-dire de votre nom. Que faites-vous dans la foule, vous qui êtes solitaire? » Le même Père, faisant la distinction de notre état et de celui des clercs, écrit en ces terines au prêtre Paul : « Si vous voulez exercer les fonctions de prétre, si le ministére ou plutót le fardeau de l'épiscopat a pour vous des charmes, vivez dans les villes et dans les châteaux, et faites votre salut en tàchant de sauver les autres. Si, ainsi que vous le dites, vous désir.z être moine, c'est-à-dire solitaire, que faites-vous dans les villes, qui ne sont pas la demeure des solitaires, mais celle de la foule ?... Chaque établissement a ses chefs. Pour en veuir au nótre, il faut que les évéques et les prétres prennent pour exemple les Apôtres et les hommes apostoliques, et qu'ayant leur rang, ils s'efforcent d'avoir aussi leur vertu. Quant à nous, prenons comme modeles les Paul, les Antoine, les Hilarion, les Macaire, et, pour en revenir au texte de l'Écriture, que nos chefs soient Élie, Élisée, les enfants des prophètes, lesquels demeuraient dans les champs et dans la solitude, et s'élevaient des demeures au delà des rives du Jourdain : parmi eux sont les enfants de Rechab, qui ue buvaient ni vin, ni cidre, qui demeuraient sons des tentes, et dont Dieu lui-méme fait l'éloge par la bouche de Jérémie, en leur promettant qu'il y aura quelqu'un de leur lignée dans le ministére du Seigneur. »

Donc nous aussi, si nous voulons demeurer dans le ministère du Seigneur et être toujours préts à le servir, dressons-nous des tentes dans la solitude. Que la foule n'ébranle pas le lit de notre repos ; qu'elle ne porte pas dans notre tranquillité le trouble, qu'elle ne nous induise pas en tentation, qu'elle n'arrache pas notre esprit à notre profession sainte. Inspiré par le Seigneur, saint Arsène a donné, pour tous, un exemple frappant et propre à inviter à cette tranquillité de la vie libre et solitaire. En effet, il est écrit: « L'abbé Arsène étant encore dans le palais, adressa à Dieu cette prière : Seigneur, conduisez-moi dans le chemin du salut ; et une voix se fit entendre, qui lui dit : Arsène, fuis les hommes et tu seras sauvé. » Et plus loin: « Arsène, fuyant le siècle, embrassa la vie monastique, et adressa à Dieu la méme prière : Seigneur, conduisez-moi dans Ja voie du salut. Et il eutendit une voix qui lui dit : Arsène, fuis, tais-toi et livre-toi au repos de la contemplation : c'est le moyen de commencer à ne plus pécher. » Pourvu de celte seule règle par le précepte du Seigneur, Arsène se tnt loin des hommes; bien plus, il les tint loin de ]ui. Un jour que son archevêque était venu pour le voir avec un magistrat, et qu'ils le priaient. l'un et l'autre de les édifier par quelques discours, i| leur répondit : « Et si je vous dis

254 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLE.

todire. Et dixit cis : « Ubicumque audieritis Arsenium, approximare nolite. » Alia iterum vice archiepiscopus eum visitans, misit primo videre si aperiret. Et mandavit ei, dicens : « Si venis, aperio tibi, sed si tibi ape- « ruero, omuibus aperio, et tunc jam ultra hic non sedeo. » Hæc audiens archiepiscopus dixit : « Si eum persecuturus vado, nunquam vadam ad « hominem sanctum. » Cujus etiam sanctitatem cuidam romane matronæ visitanti, dixit : « Quomodo præsumpsisti tantam navigationem assumere? « Nescis quia mulier es, et non debes exire quoquam? Aut ut vadas Romam, « et dicas aliis mulieribus : quia vidi Ársenium ; et faciant mare viam mu- « lierum . venientium ad me? « Illa autem dixit : « Si voluerit me Domi- « nus reverti Romam, non permitto aliquem veuire liuc. Sed ora pro me, « et memor esto mei semper. » llle autem respondens dixit ci : « Oro Deum « ut deleat memoriam tui de corde meo. » Quæ audiens hac, egressa est « turbata. » Hic quoque, sicut scriptum est, a Marco abbate requisitus cur fugeret homines, respondit : « Scit Deus quia diligo homines, sed cum Deo « pariter et hominibus esse non possum. »

In tantum vero sancti Patres conversationem hominum atque notitiam abhorrebant, ut nonnulli eorum, ut illos a se penitus removerent, insanos se fingerent, ét, quod dictu mirabile est, hærcticos etiam se profiterentur. Quod si quis voluent, legat in Vitis Patrum de abbate Simone, qualiter se praeparavit judici provinci: ad se venienti : qui se videlicet sacco cooperiens, et tollens in manu sua panem et caseum, sedit in ingressu celle suæ, et cepit manducare. Legat et de illo anachoreta, qui quum quosdam sensisset obviam sibi cum lampadibus occurrere, « exspolians se vestimenta sua, misit in flumen ; et stans nudus cœpit ea lavare. Ille autem qui ministrabat ei hzc videns erubuit, et rogavit homines, dicens : « Revertimini, quia senex noster sensum perdidit. » Et veniens ad eum dixit ei : « Quid hic fecisti, abba? Omnes enim qui te viderunt dixerunt quia dæmomum habet senex. » Ille autem respondit : « Et ego hoc volebam audire. »

Legat insuper et de abbate Moyse, qui, ut a se penitus judicem provincie removeret, surrexit ut fugeret in paludem. Et occurrit ei ille judex cum suis, et interrogavit eum, dicens : « Dic nobis, senex, ubi est cella abbatis Moysis? » Et dixit eis : « Quid vultis eum inquirere? Homo fatuus est et hæreticus. » Quid etiam de abbate Pastore, qui nec se a judice provincie videri permisit, ut sororis su: supplicantis filium de carcere liberaret? Ecce potentes seculi cum magna veneratione et devotione sanctorum praesentiam postulant, et illi etiam cum summo sui dedecore eos penitus a se repellere student.

quelque chose, l'observerez-vous? » Ils lui promirent qu'ils l'observeraient fidèlement. Et il leur dit: « Partout où vous entendrez dire que se trouve Arsène, n'approchez pas. » L'archevéque, dans une autre visite qu'il lui fit, envoya d'abord savoir s'il lui ouvrirait, et i] lui fit cette réponse : « Si vous venez, je vous ouvrirai ; mais si je vous ouvre, il faudra que j'ouvre à tout le monde, et dés lors je ne pourrai plus rester ici. » L'archevéque, à cette réponse, dit : « Si je fais un pas de plus et que j'aille le trouver, je ne pourrai plus revenir voir ce saint homme. » Arsène dit aussi à une dame romaine attirée par sa sainteté: « Comment avez-vous osé risquer un si grand voyage? Ignorez-vous que vous étes femme et que vous ne devez pas sortir? Vous avez voulu pouvoir dire aux autres femmes, de retour à Rome, que vous avez vu Árséne, et la mer sera couverte de femmes qui viendront le voir. » Celle-ci repartit : « si le Seigneur veut que je retourne à Rome, je ne laisserai venir qui que ce soit; ce que je vous demande, c'est de prier pour moi et de vous souvenir toujours de moi. » Alors il lui dit : « je prie le Seigneur qu'il efface votre souvenir de mon cœur. » À ces mots, elle sortit toute troublée. L'abbé Marc lui ayant demandé pourquoi 1l fuyait les hommes : « le Seigneur sait, dit-il, que je les aime ; mais je ne saurais être à la fois avec Dieu et avec les hommes. »'

Les saints Péres avaient, pour le commerce et la fréquentation des hommes, une telle horreur, que quelques-uns d'entre eux, afin de pouvoir les tenir complétement à l'écart, feignaient la folie, et, chose inouie, affichaient l'hérésie. Il n'y a qu'à lire, parmi les vies des Pères, celle de l'abbé Simon; on verra comment il se prépara à la visite des magistrats de sa province; il se couvrit d'un sac, et, prenant dans sa main du pain et du fromage, il s'assit à l'entrée de sa cellule et se mit à manger. On peut lire aussi le trait de cet anachoréte qui, ayant appris qu'un certain nombre de personnes vcnaient vers lui avec des lampes, « se dépouilla de tous ses vétements, les jeta dans le fleuve, ct debout, tout nu, se mit à les laver. » Celui qui le servait, honteux à cette vue, dit aux visiteurs : « Allez-vous-en ; notre vicillard a perdu le sens. » Et revenant à lui, il lui dit : « Pourquoi avez-vous agi ainsi, mon père? Tous ceux qui vous ont vu ont dit : il est possédé du démon. » — « C'est précisément ce que je désirais leur entendre dire, » répondit-il.

On pourra lire encore que l'abbé Moïse, pour éviter la visite du magistrat de sa province, se leva et s'enfuit dans un marais, et que ce magistrat, accompagné de son escorte, l'avant un jour rencontré et lui disant : « Vieillard, où est la cellule de l'abbé Moïse, » il lui répondit : « Pourquoi vouloir le chercher? c'est un fou et un hérétique. » Que dire de l'abbé Pasteur, qui ne se laissa pas voir par le juge de sa province, pour délivrer de prison le fils de sa sœur qui l'en suppliait? Ainsi, tandis que les puissants du siècle cherchent avec un pieux respect à voir les saints, les saints s'étudient, sans respect, à les écarter loin d'eux.

Ut autem sexus etiam vestri. in hac re virtutem cognoscatis, quis digne praedicare sufficiat virginem illam, quz beatissimi quoque Martini visitationeni respuit, ut vacaret contemplationi? Unde ad Oceanum monachum Ilieronymus scribens : « În beati, » inquit, « Martini Vita legimus commemorasse Sulpitium, quod transiens sanctus Martinus virginem. quamdam moribus et eastitate præcelsam cupiens. salutare, illa. noluit, sed exenium misit, et per fenestram respiciens, ait sancto viro : « lbi, pater, ora, quia nunquam a viro sum visitata. » Quo audito, gratias egit Deo sanctus Martinus, quod talibus imbuta moribus castam custodierit voluntatem. Benedixit eam et abiit letitia. plenus. » Hæc revera de contemplationis sus lectulo surgere dedignata vel verita, pulsanti ad ostium amico parata erat dicere : « Lavi pedes neos, quomodo inquinabo illos! ? »

O quantæ sibi imputarent injuriæ episcopi vel prælati hujus temporis, si lane ab Arsenio vel ab hac. virgine. repulsam. pertulissent ! Erubescant ad ista, si qui nunc in solitudine morantur monachi, quum episcoporum frequentia gaudent, quum eis proprias, iu quibus suscipiantur, fabricant domos : quum seculi potentes, quos turba comitatur, vel ad quos confluit, nou solum non fugiunt, sed adsciscunt, et occasione hospitum. domos multiplicantes, quam quæsicrunt solitudinem, redigunt in civitatem.

llac profecto antiqui et callidi tentatoris machinatione omnia. fere hujus temporis monasteria, quum prius in solitudine. constituta fuissent, ut homines fugerentur, postea fervore religionis refrigescente, homines adsciverunt, et servos atque ancillas congregautes, villas maximas in locis monasticis conslruxerunt; et sic ad seculum redierunt, imo ad se traxerunt seculum. Qui se miseriis maximis. implicantes, et maximæ servituti. tam ecclesiasticarum quam terrenarum potestatum alligantes, dum otiose appeterent vivere, et de alieno victitare labore, ipsum quoque monachi, lioc est solitarii nomen pariter amiserunt et vitam. Qui ctiam siepe tantis urgentur incommodis, ut dum suos et res eorum tutari laborant, proprias amittant, et frequenti incendio vicinarum domorum ipsa quoque monasteria cremantur. Nec sic tamen ambitio refrenatur.

li quoque districtionem monasterii. qualemcumque non ferentes, ac per villas, castella, civitates sese dispergentes, bnique vel terni, aut etiam singuli sine aliqua observatione regula victitantes, tanto secularibus dete-

1 Cant., v, 3. -

Mais, pour vous faire connaitre la verlu de votre sexe sur ce point, qui pourrait suffire à louer, comme elle le mérile, cette vierge qui se refusa à la visite de saint Martin lui-méme, pour ne pas interrompre sa contemplation ? Saint Jérôme dit, à ce sujet, dans sa lettre au moine Oceanus : « Dans la vie de saint Martin, écrite par Sulpice, nous lisons que ce saint désirant saluer au passage une vierge renonimée pour sa conduite et sa chasteté, elle ne le voulut pas ; mais qu'elle se borna à lui envoyer un petit présent, et que, regardant par la fenètre, elle dit au saint homme : mon père, priez là où vous êtes, je n'ai jamais recu la visite d'aucun homme. À ces mots, saint Martin rendit grâces au ciel de ce que, gràce à de telles mœurs, elle avait conservé sa chasteté. Puis i| la bénit et se retira plein de joie. » Cette femme, qui dédaignait ou qui craignait de quitter le lit de sa contemplation, était vraiment préte à répondre à un ami frappant à sa porte : « J'ai lavé ines pieds, puis-je les salir ? »

Si les évéques ou les prélats de notre siècle eussent subi de la part d'Arsene ou de cette vierge un tel refus, de quelle injure ne se seraient-ils pas crus atteints? Qu'ils rougissent de tels exemples les moines, s'il s'en trouve encore dansle dés:rt, qui se réjouissent de la visite des évêques, qui bâtissent des maisons pour les y recevoir, qui non seulement ne fuient pas la visite des puissants du siécle que suit la foule, ou autour desquels la foule afflue, mais qui les appellent ; qui, sous prétexte des devoirs de l'hospitalité, multiplient autour d'eux les demeures, et, dans la solitude qu'ils ont cherchée, créent une cilé.

C'est assurément par une machination du rusé tentateur, notre premier ennemi, que presque tous les anciens monastéres, qui avaient d'abord été bâtis dans la solitude pour éviter le commerce des hommes, ont plus tard, par suite du refroidissement du zéle religieux, recu des hommes, recueilli des troupeaux de serviteurs et de servantes, vu s'élever de grandes villes sur des emplacements choisis pour la retraite, et sont revenus au siècle, ou, pour mieux dire, ont attiré le siécle à eux. En se Jetant dans les embarras de mille miséres, cu se liant servilement à la domination des puissauces spirituelles et temporelles, les moines, dans leur désir de mener une vie oisive et de vivre du produit du travail d'autrui, les moines, c'est-à-dire les solitaires, ont perdu à la fois leur nom et leur caractére. Et tels sont souvent les ennuis qui les assiégent, que, tandis qu'ils cherchent à défendre les biens de ceux qui relèvent d'eux, ils perdent leurs propres biens. Plus d'une fois méme leurs monastères ont péri dans le feu de l'incendie qui dévorait les maisons voisines , sans que ce châtiment du ciel ait méme nus un fiein à leur ambition.

Ceux qui, ne pouvant supporter à aucun degré l'assujettissement de la vie monastique, se répandent par groupes de deux ou de trois, ou seuls, dans les villages, les bourgs, les villes, pour vivre sans étre souinis à aucune régle, sont inférieurs aux séculiers, par cela seul qu'ils sont infidéles à leur institut.

riores sunt hominibus, quanto a professione sua amplius apostatantur. Qui habitationum quoque suarum sicut et sua abutentes, Obedientias loca sua nominant, ubi nulla regula tenetur, ubi nulli rei nisi ventri et carni obeditur, ubi cum propinquis vel familiaribus suis manentes, tanto liberius agunt quod volunt, quanto minus a conscientiis suis verentur. ln quibus profecto impudentissimis apostatis excessus illos criminales esse dubium non est, qui in cæteris veniales sunt hominibus. Qualium omnino vitam non solum attingere, sed nec audire sustineatis.

Vestre vero infirmitati tanto magis est solitudo necessaria, quanto carnalium tentationum bellis minus hic infestamur et minus ad corporalia per sensus evagamur. Unde et beatus Antonius : « Qui sedet, inquit !, in solitudine, et quiescit, a tribus bellis eripitur, id est auditus, locutionis, et visus, et contra unum tantummodo habebit pugnam, id est cordis. » Has quidem vel ceteras heremi commoditates insignis Ecclesie. doctor Hieronymus diligenter attendens, et ad eas Heliodorum monachum vehementer adhortans, exclamat dicens : « O heremus familiari Deo gaudens ! Quid agis, frater, in seculo, qui major es mundo? »

V. Nunc vero quia ubi construi. monasteria convenit disseruimus, qualis et ipsa loci positio esse debeat ostendamus. Ipsi autem monasterii loco constituendo, sicut quoque beatus consuluit Benedictus, ita si fieri potest providendum est, ut intra monasterii septa contineantur illa maxime que monasteriüs sunt necessaria, id est hortus, aqua, molendinum, pistriuum

cum furno, et loca quibus quotidiana sorores exerceant opera, ne foras vagandi detur occasio.

VI. Sicut in castris seculi, ita et in castris Domini, id est congregationibus monasticis constituendi sunt, qui præsint cæteris. lbi quippe imperator unus, ad cujus nutum omnia gerantur, præest omnibus. Qui etiam, pro multitudine exercitus vel diversitate officiorum, sua nonnullis impertiens onera, quosdam sub se adhibet magistratus, qui diversis hominum catervis aut officiis provideant. Sic et in monasteriis fieri necesse est, ut ibi una otn» nibus præsit matrona, ad cujus considerationem atque arbitrium omnes relique omnia operentur, nec ulla ei in aliquo presumat obsistere, ve] eliam ad aliquod ejus prieceptum murmurare. Nulla quippe hominum congregatio vel quantulacunque domus unius familia consistere potest incolumis, nisi unitas in éa conservetur : ut videlicet totum ejus regnum in unius personæ magisterio consistat. Unde et arca, typum Ecclesi; gerens, quum multos tam in longo quam in lato cubitos haberet, in uno consummata cst. Et in Proverbiis scriptum est * : « propler peccata terre multi principes

! De Via Patrum, lib. V. — * Prov., xxvii, 9.

Par un abus des mots et des choses, ils appellent obédiences les maisons qu'ils habitent et où l'on n'est astreint à aucune règle, où l'on n'obéit qu'aux appétits de la chair, où, demeurant avec ses proches et ses amis, on fait ce que l'on veut d'autant plus librement qu'on a moins à craindre de sa conscience. Et, certes, 1l n'est pas douteux que ce qui, chez les autres, serait faute vénielle, devient chez ces apostats éliontés un excés crimi-

nel. Évitez, je ne dis pas seulement de suivre de tels modéles, mais méme de les connaitre.

La solitude est d'autant plus utile à la faiblesse de votre sexe, qu'on y est moins exposé aux assauts des tentations de Ja chair, et que les sens y ont moins de chances de s'égarer vers les choses de la matiére. « Celui qui vit dans le repos et la solitude, dit saint. Antoine, est soustrait à trois sortes de combats : celui de l'ouie, celui de la parole et celui de la vue; il n'en a plus qu'un à soutenir, celui du cœur. » Le grand docteur de l'Église, saint Jéróme, considérant ces avantages et tous ceux qu'offre encore le désert, exhortait vivement le moine Iléliodore à se les assurer. « O solitude qui jouis du commerce de Dieu, disait-il ! Que faites-vous dans le monde, mon frére, vous qui étes au-dessus du monde? »

V. Maintenant que nous avons traité des lieux oü doivent étre construits les monastères, montrons quelle doit être leur position. En bâtissant un monastère, il faut, comme saint Denoit l'a prévu, que dans l'intérieur se trouve, autant qu'il est possible, tout ce qui est nécessaire à la vie des monastères, c'est-à-dire un jardin, de l'eau, un moulin, une bluterie et un four, et des endroits où les sœurs puissent accomplir leur ménage quotidien afin d'éviter toute occasion de sortie.

VÍ. Ainsi que dans les camps des armées du siècle, dans les camps des armées du Seigneur, c'est-à-dire dans les communautés monastiques, il faut qu'il y ait des chefs qui commandent aux autres. Dans les armées du siècle, un seul général commande à tous ; tout se fait sur un signe de sa volonté. 1l distribue à chacun sa tâche, en raison de la quantité des troupes et de la diversité des services ; il en prépose quelques-uns à des commandements soumis à sa souveraineté, avec charge de diriger les différents corps etde surveiller les services. ll faut qu'il en soit demémedans]es monastères ; c'est-àdire qu'une seule supérieure ait l'autorité supréme ; que toutes les autres fassent tout par sentiment d'obéissanceet sur un ordre de sa volonté ; quenulle ne se melteen téte de lui résister en quoi que ce soit, ni méme de murmurer contre ses commandements ; car il n'est pas de communauté humaine, pas de famille, si peu nombreuse qu'elle soit, qui puisse se soutenir et durer, si l'unité n'y règne, si la direction suprème ne repose entre les mains d'un seul. Aussi l'Arche, qui représente la figure de l'Église, finissait-elle par une largeur d'une seule coudée, bien qu'elle en eût plusieurs tant en long qu'en large. Et il est écrit dans les Proverbes : « les princes se sont multipliés à

\ ejus. » Unde etiam Alexandro mortuo, multiplicatis regibus mala quoque multiplicata sunt, et Roma pluribus communicata rectoribus concordiam tenere non potuit. Unde Lucanus in primo sic memunit ! :

005. . Tu causa malorum Facla tribus dominis communis Roma, nec unquam In turbam missi feralia federa regni.

Et post pauca :

Dum terra fretum, terramque levabit M Aer, et longi volvent Titana labores, Noxque diem calo totidem per signa sequetur ;

Nulla fides regni socis, omnisque | potestas Impatiens consortis erit. .

Tales profecto et illi erant discipuli sancti Frontonii abbatis, quos ipse iu civitate, in qua natus est, quuin. usque ad septuaginta congregasset, et miagnam ibidem gratiam tam apud Deum quam apud homines adeptus esset, relicto monasterio civitatis cum mobilibus rebus nudos secum ad heremum traxit. Qui postmodum, inore Israelitici populi adversus Moysem conquerentis, quod eos etiam de /Egypto, reliclis ollis carnium et abundantia terre, in solitudinem eduxisset, murmurautes incassum dicebant : « Nunquid sola in heremo castitas, que in urbibus non est? Cur itaque non in civitatem revertimur, de qua ad tempus exivimus? An in heremum solum Deus exaudiet orantes? Quis cibo Angelorum vivat? Quem pecorum et ferarum delectat fieri socium? Quanta nos habet necessitas hic morari? Cur itaque non regressi in locum, in quo nati sumus, benedicimus Dominum? »

Hinc et Jacobus admonet apostolus. « Nolite, inquit *, plures magistri fieri, es mei, scientes quoniam majus judicium sumitis. » Hinc quoque Hieronymus ad Rusticum monachum de institutione vitæ scribens : « nulla, inquit, ars absque magistro discitur. Etiam mula animalia et ferarum greges ductores sequuntur suos. In apibus unam præcedentem reliquæ subsequuntur. Grues unum sequuntur ordine litterato. Imperator unus, judex unus provincie. Roma ut condita est, duos fratres simul habere reges non potuit, et parricidio dedicatur. In Rebeccæ utero, Esau et Jacob bella gesserunt. Singuli ecclesiarum episcopi, singuli archipresbyteri, singuli archidiaconi, et omnis ordo ecclesiasticus suis rectoribus nititur. In nave unus gubernator, in domo unus dominus. In quamvis grandi exercitu unius signum spectatur Per hzc omnia ad illud tendit oratio, ut doceam te non tuo arbitrio dimittendum, sed vivere debere in monasterio sub unius disciplina patris consortioque multorum. »

! Pharsal., 84 et sqq. — * Jacob., iii, 1.

cause des péchés de la terre. » C'est ainsi qu'après la mort d'Alexandre, les rois se multiplièrent avec les vices ; ainsi encore que Rome, livrée à plusieurs maitres, ne put conserver la concorde; ce qui a fait dire au poéte Lucain, dans son premier livre : « c'est toi, Rome, qui as été cause de tes maux, en te donnant à trois maitres : toujours les pacles de la puissance partagée ont eu une issue funeste ; » et quelques vers plus bas : « tant que la terre soutiendra les mers et l'air la terre, que les soleils éternels accompliront leurs révolutions, que la nuit succédera au jour dans le ciel en traversant les mémes constellations, jamais la bonne foi n'existera entre ceux qui se sont partagé l'empire, et tout pouvoir sera jaloux de son rival. »

Tels étaient, assurément, ces disciples que le saint abbé Fronton était parvenu à réunir jusqu'au nombre de sóixante-dix dans la ville oà il était né, non sans s'acquérir pour lui-même de grandes grâces tant aux yeux de ieu qu'aux yeux des hommes, et qui, ayant abandonné le monastère de la ville ainsi que tout ce qu'il possédait dans la ville, les entraîna dépouillés de tout dans le désert. Bientôt, de méme que jadis le peuple d'Israël se plaignait que Moise les eüt tirés d'Égypte et leur eüt fait laisser toutes les ressources qu'ils trouvaient dans l'abondance des animaux et dans la richesse de la terre, pour les emmener dans le désert, ceux-ci disaient, en murmurant : « la chasteté ne régne-t-elle que dans les déserts, et ne saurait-elle exister dans les villes ? Pourquoi ne pas revenir dans la ville dont nous ne sommes sortis que pour un temps ? Dieu n'exaucera-t-il nos prières que dans le désert ? Qui pourrait vivre de la nourriture des anges? Qui pourrait se féliciter d'avoir pour société les animaux sauvages et les bétes féroces? Y a-t-il rien qui nous enchaine ici de force? Pourquoi ne pas retourner bénir le Seigneur dans le lieu oà nous sommes nés? »

C'est pour cette raison que l'Apótre Jacques nous donne ce conseil : « mes fréres, gardez-vous de vous donner plusieurs maitres ; sachez que c'est vous exposer à trop de juges. » C'est ce qui fait dire aussi à saint Jérôme, dans l'instruction qu'il adresse au moine Rusticus sur la conduite de la vie: « aucun art ne s'apprend sans maitre; les animaux mémes et les bétes féroces suivent le chef du troupeau ; chez les abeilles, il en est une qui marche devant, et toutes les autres suivent ; les grues volent en bon ordre, suivant l'une d'elles qui les conduit. I] n'y a qu'un seul empereur, un seul magistrat pour chaque province. Rome, au moment méme de sa fondation, ne put avoir pour rois les deux frères. à la fois, et elle fut consacrée par un parricide. Ésaü et Jacob se firent la guerre dans le sein de Rébecca. Chaque évéque, chaque archiprètre, chaque archidiacre, tous les ordres ecclésiastiques ont leur supérieur. Dans un navire, il n'y a qu'un pilote; dans une maison, qu'un maitre. Une armée, quelque nombreuse qu'elle soit, se régle sur les ordres d'un seul. Tous ces exemples démontrent qu'il ne faut pas vous conduire d'aprés votre volonté, mais que vous devez, d'accord avec un certain nombre de fréres, vivre dans un couvent sous la direction d'un seul pére. »

Ut igitur in omnibus concordia servari possit, unam omnibus præesse convenit, cui per omnia omnes obediant. Sub hac eliam quasi magistratus quosdam nonnullas alias personas, prout ipsa decreverit, constitui oportet. Quæ quibus officiis ipsa præceperit, et, quantum voluerit, præsint, ut sint videlicet ist: quasi duces vel consules in exercitu Dominico : reliqua autem omnes tanquam milites vel pedites, istarum cura eis prævidente, adversus malignum ejusque satellites libere pugnent.

Septem vero personas ex vobis ad omnem monasterii administrationem necessarias esse credimus atque sufficere: portariam scilicet, cellerariam, vestiariam, infirmariam, cantricem, sacristam, et ad extremum diaconissam, quam nunc abbatissam nominant. [n his itaque castris, et divina quadam militia, sicut scriptum est : « militia est vita hominis super terram, » et alibi : « terribilis ut castrorum acies ordinata, » vicem imperatoris, cui per omnia obeditur ab omnibus, obtinet diaconissa. Sex vero aliæ sub ea, quas dicimus officiales, ducum sive cousulum loca possident. Omnes vero reliquæ moniales, quas vocamus claustrales, militum more, divinum peragunt expedire servitium. Converse autem, quæ etiam seculo renuntiantes, obsequio monialium se dicarunt, habitu quodam religioso, non tamen monastico, quasi pedites, inferiorem obtinent gradum.

VII. Nunc vero superest, Domino inspirante, hujus militie gradus singulos ordinare, ut adversus impugnationcs dæmonum vere sit quod dicitur « castrorum acies ordinata. » Ab ipso, inquam, ut dictum est, capite, quod diaconissam dicimus, hujus institutionis ducentes exordium, de ipsa primitus disponamus, per quam sunt omnia disponenda. IIujus vero sanctitatem, sicut in precedenti meminimus epistola, beatus Paulus apostolus, Timotheo scribens, quam eminentem et probatam oporteat esse diligenter describit, dicens : « vidua eligatur non minus sexaginta annorum, que fuerit unius viri uxor, in operibus bonis testimonium habens, si filios educavit, si hospitio recepit, si sanctorum pedes lavit, si tribulationem patientibus subministravit, si omne opus bonum subsecuta est. Adolescentes autem viduas devita. » Idem supra de diaconissis, quum etiam diaconorum institueret vitam : « mulieres, inquit, similiter pudicas, non detrahentes, sobrias, fideles in omnibus. » Quæ quidem omnia quid intelligentie vel rationis habeant, quantum æstimamus, epistola precedente nostra satis disseruimus, maxime cur eam Apostolus unius viri et provectæ velit esse setatis.

Unde non mediocriter miramur quomodo perniciosa hec in Ecclesia consuetudo inolevit, ut qua virgines sunt, potius quam quæ viros cognoverunt ad hoc eligantur, et frequenter juniores senioribus preficiantur ; quum tamen

LETTRES D'ADÉLARD ET D'HÉLOISE. 2e

Àfin donc de pouvoir conserver la concorde en toutes choses, il convient qu'il y ait une seule supérieure, à qui toutes les autres obéissent en tout, Au-dessous d'elle, et selon qu'elle l'aura elle-méme décidé, quelques autres seront établies pour remplir certaines fonctions; clles dirigeront les ministères dont elle les chargera, dans la mesure qu'elle déterminera ; ce seront comme autant de chefs et de conseils dans l'armée du Seigneur; les autres formeront le corps de l'armée, les soldats qui, s'en remettant à leurs chefs de la direction, combattront librement contre le démon et ses satellites,

Or, pour toute l'administration du monastère nous croyons qu'il faux sept maîtresses, autant et pas plus : la portière, la cellériére, la robière, l'infirmiére, une chantre, une sacristine, enfin une diaconesse, qu'on nomme aujourd'hui abbesse. Dans ce camp donc, qui renferme, pour ainsi parler, une milice divine, ainsi qu'il est dit : « la vie de l'homme sur terre est une vie de combat ; » et ailleurs : « elle est terrible comme une armée rangée en bataille, » — la diaconesse tient la place du général en chef à laquelle tout le monde obéit en tout. Les six autres sœurs appelées officières, qui commandent sous elle, ont rang de chefs ou de consuls. Toutes les autres religieuses, que nous appelerons cloitriéres, sont les soldats qui accomplissent le service divin. Quant aux sœurs converses qui, en renonçant an monde, ont fait vœu d'obéissance aux religieuses, semblables aux hommes de pied, elles tiennent, sous un habit de religion qui n'est pas l'habit monastique, le rang inférieur.

VII. ll me reste maintenant, Dieu aidant, à déterminer le caractère de chacun des grades de cette milice, afin qu'elle soit véritablement une arméc rangée en bataille. Commençant, comme on dit, par la tête, qui est la diaconesse, examinons d'abord ce que doit étre celle par qui tout doit étre réglé. L'Apótre saint Paul, dans la lettre à Timothée que nous avons précédemment citée, indique expressément combien sa sainteté doit être supérieure et éprouvée, quand il dit : « qu'on choisisse une veuve qui ne compte pas moins de soixante ans, qui n'ait eu qu'un mari, dont on puisse rendre le témoignage qu'elle a fait de bonnes œuvres, élevé des enfants, donné l'hospitalité, lavé les pieds des saints, assisté les malheureux, accompli toute espèce de bien ; quant aux jeunes veuves, il faut les éviter. » Et plus haut, en réglant la vie des diacres, il avait dit, au sujet des diaconesses : « que les femmes soient également chastes, point médisantes, sobres , fidèles en toutes choses. » Quelle est la raison, quel est le motif de toutes ces exigences? Nous l'avons, je pense, suffisamment démontré dans notre lettre précédente; nous avons surtout assez expliqué pourquoi l'Apótre veut qu'elles n'aient eu qu'un seul mari et qu'elles soient d'un âge avancé.

Aussi ne sommes-nous pas peu surpris que l'Église ait laissé s'invétérer la dangereuse coutume de choisir des filles plutót que des veuves, si bien que ce sont les jeunes qui commandent aux vieilles. Et cependant

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Modis itaqye omnibus providendum est ut in electione vel consecratione diaconis: consilium. praecedat Apostoli, ut videlicet talis eligatur, quie ewleris vita et doctrina praeesse debeat, et late quoque morum matunitatei polliceatur, et quis obediendo meruerit imperare, et operando magis quam audiendo regulam didicerit, et firmius noverit. Quæ si litterata non fuerit, sciat e non ad. philosophicas scholas, vel disputationes dialecticas, gd ad doctrinam vitin et operum. exhibinonem accommodari. Sicut de Domino weriplum est : « Qui eapit facere et docere, » prius videlicet facere, postanodum docere; Quia melior atque perfectior est doctrina operis quam serons, facti quam verbi, Quod diligenter attendamus, ut scriptum est : dixit alhas lpitius : « Hle est vere sapiens, qui facto suo alios docet, non qui verhis, » Neo parum consolationis et confidentiæ super hoc affert.

Ateudatur et illa. quoque beati Antonii ratio, qua verbosos confutavit philusophlios, ejus. videlicet. tanquam idiotæ et illitterati hominis magisterium ieridentes ; « Et respondete, inquit, mihi quid prius est sensus, an lit- (eee? Et quid eujus exordium est? sensus ex litteris, an littere oriuntur ex vetitu * Die axseieutibus quia seusus esset auctor atque inventor littera- (un, ait: « lpitur cui sensus. incolumis est, hic litteras non requirit. »

U Keebestest , v, (0, mn * Jub, xit, (9. — 9 Proverb , avt, M. — 9 Eeclesiast., xxv. 6. 7. CE IR NS

l'Ecclésiaste dit : « malheur à toi, terre dont le roi est un enfant; » et nous sommes tous du sentiment du saint homme Job : « dans les anciens est la sagesse, la prudence est le fruit du temps. » D'où il est écrit dans les Proverbes : « la vieillesse est une couronne d'honneur qui se trouve dans les voies de la justice; » et dans l'Ecclésiaste : « que la justice est belle, entre les mains de la vieillesse! qu'il est beau pour la jeunesse de prendre conseil des vieillards ! que la sagesse sied bien aux personnes avancées en àge ; l'intelligence et le conseil, à celles qui sont élevées en gloire! Une grande expérience est la couronne des vieillards, et leur gloire, c'est la crainte de Dieu. » Et encore : « parlez, vous qui êtes plus âgé ; quant à vous, jeune homme, c'est votre róle, méme dans votre propre cause, de ne vous décider à parler que lorsqu'il y a nécessité de le faire. Vous interroge-t-on deux fois? que votre réponse soit brève ; paraissez ignorant en beaucoup de choses; écoutez en silence et instruisez-vous. Au milieu des grands, n'ayez point de présomption, et là oit sont des vieillards, ne parlez pas beaucoup. » . De là vient que les prétres qui, dans l'Église commandent au peuple, sont appelés vieillards, afin que leur nom méme indique ce qu'ils doivent étre. Et ceux qui ont écrit les Vies des Saints appelaient vieillards ceux que nous appelons aujourd'hui abbés. »

V faut donc, dans l'élection et la consécration d'une diaconesse, prendre toutes ses mesures pour suivre le conseil de l'Apótre, et la choisir dans des conditions telles, que, par sa vie et ses lumières, elle puisse commander aux autres; que son âge garantisse la maturité de ses mœurs; qu'elle se soit rendue, par son obéissance, digne de commander; qu'elle ait. appris la regle par la pratique plutôt que dans les livres, et qu'elle la connaisse à fond. Si elle n'est pas lettrée, qu'elle sache bien qu'elle n'a point à présider des discussions philosophiques et des entretiens dialectiques, mais qu'elle doit simplement se conformer à la pratique de la régle et donner l'exemple des œuvres, ainsi qu'il est écrit au sujet du Seigneur, « qui commença à faire ct à enseigner ; » à faire d'abord, et ensuite à enseigner, parce que la science de l'œuvre est meilleure ct plus parfaite que celle du discours, celle des faits meilleure que celle des paroles. C'est un point qu'il faut bien observer; l'abbé lpitius le recommande. « Le vrai sage, dit-il, est celui qui enseigue par ses actes, non par ses paroles. » Et sur ce point, il donne force et confiance.

Remarquons aussi le raisonnement par lequel saint Augustin confondit les philosophes qui se riaient, sans doute, des lecons d'un ignorant et d'un homme illettré. « Répondez-moi, leur. disait-il : lequel vaut le mieux, du bon sens ou de l'instruction? Est-ce le bon sens qui procède de l'instruction, ou. l'instruction qui procède du bon sens? Et ceux-ci reconnaissant que le bon seus est le père et le eréateur de l'instruction : « celui dont le sens est sain, dit-il, n'a donc pas besoin de chercher l'instruction. » Écoutons encore l'Apótre, et que ses paroles nous fortifient dans le Seigneur :

Audiat quoque illud Apostoli et confortetur in Domino : « Nonne stultam fecit Deus sapientiam hujus mundi? » Et iterum : « Quæ stulta sunt mundi elegit Deus ut confundat sapientes, et infirma elegit Deus ut confundat fortia, ct ignobilia mundi et contemptibilia elegit Deus, ut ea quæ non sunt tanquam ea qua sunt destruat, ut non glorietur omuis caro in conspectu ejus. » Non enim, sicut ipse postmodum dicit, in sermone est regnum Dei, sed in virtute.

Quod si de aliquibus melius cognoscendis ad Scripturam revertendum esse censuerit, a litteratis hoc requirere et addicere non erubescat, nec in his litterarum documenta contemnat ; sed devote et diligenter suscipiat, quum ipse quoque Apostolorum princeps coapostoli sui Pauli publicam correctionem diligenter exceperit. Ut enim beatus quoque meminit Benedictus, sepe minori revelat Dominus quod melius est.

Ut autem amplius Dominicam sequamur providentiam quam Apostolus quoque supra memoravit, nunquam de nobilibus aut potentibus seculi, nisi maxima incumbente necessitate, et certissima ratione fiat hzc electio. Tales namque de genere suo facile confidentes, aut gloriantes, aut presumptuosæ, aut superbæ fiunt; et tunc, maxime quando indigenz sunt, earum prælatio perniciosa fit monasterio. Verendum quippe est ne vicinia suorum eam præsumptiorem reddat, et frequentia ipsorum gravet aut inquietet monasterium, atque ipsa per suos religionis perferat detrimentum, aut aliis ve-niat in contemptum, juxta illud Veritatis : « Non est propheta sine honore, nisi in patria sua. »

Quod beatus quoque providens Hieronymus, ad lleliodorum scribens, quum pleraque annumerasset quæ monachis officiunt in sua morantibus patria : « Ex liac, inquit , supputatione illa summa nascitur, monachum jn patria sua perfectum esse non posse. Perfectum esse autem nolle delinquere est. » Quantum vero est animarum damnum, si minor in religione fuerit quae. religionis proeest magisterio? Singulis quippe subjectis singulas virtute. exhibere sufficit. In hac autem omnium exempla debent eminere virtutum, ut omnia quæ aliis præceperit propriis præveniat exemplis; ne ipsa quæ præcipit moribus oppuguet, et quod verbis ædificat factis ipsa destruat, et de ore suo verbum correctionis auferatur; quum ipsa in aliis erubescat corrigere quæ constat eam committere.

Quod quidem Psalmista ne ei eveniat Dominum precatur, dicens?*: « Et ne auferas de ore meo veritatem usquequaque. » Attendebat quippe illam gravissimam Domini increpationem, de qua et ipse alibi meminit dicens: « Pecca-

! Corinth., I, 1, 20, 94, 28 et sqq. — * Psalm., cxvim, 2. — 5 Pealm., cxix, 16 et 17.

« Dieu n'a-t-1l pas rendu insensée la sagesse du monde? » et ailleurs : « Dieu a choisi ce qu'il y avait de moins sage dans le monde pour confondre les sages; Dieu a choisi les faibles pour confondre les forts; Dieu a choisi les vils et les méprisables, pour que ce qui n'est rien ruine tout ce qui se croit quelque chose, en sorte qu'aucun homme ne puisse se glorifier devant lui. » En effet, le royaume de Dieu n'est pas, ainsi qu'il le dit ensuite, dans les paroles, mais dans la vertu.

Que si, pour s'éclairer davantage sur certains points, la diaconesse croit devoir recourir à l'Écriture, qu'elle ne rougisse pas de s'adresser aux gens instruits et de s'instruire; que, loin de dédaigner les leçons de la science, elle les regoive, au contraire, avec un pieux empressement. Le prince des Apôtres lui-même ne recut-il pas avec humilité la réprimande publique de saint Paul, apótre comme lui? Ainsi que l'a remarqué saint Benoit, souvent c'est au plus jeune que le Seigneur révèle ce qui vaut le mieux. )

Mais pour mieux entrer dans les vues du Seigneur, telles que l'Apótre les a exposées plus haut, que ce ne soit jamais qu'à la derniére extrémité et par des raisons pressantes que l'on fasse choix des femmes de haute naissance ou de grande fortune. Confiantes dans leurs titres, elles sont d'ordinaire glorieuses, présomptueuses, superbes. C'est surtout lorsqu'elles sont pauvres, que leur autorité est funeste au monastère. Alors, en effet, il faut craindre que le voisinage de leur famille ne les rende plus présomptueuses ; qu'il ne devienne par les visites une charge ou une importunité pour le couvent; qu'il ne fasse porter atteinte aux règles de l'institut et n'exposo la communauté au mépris des autres communautés, suivant le proverbe : « Tout prophète est honoré, si ce n'est dans son pays. »

Saint Jéróme avait bien prévu ces inconvénients, quand, dans sa lettre à Héliodore, après avoir énuméré tout ce qui nuit aux hommes qui restent dans leur pays, il ajoute : « De ce calcul il résulte donc qu'un moine ne saurait étre parfait dans son pays; or, c'est uu péché que de ne vouloir pas être parfait. » Quel scandale, que celle qui préside aux devoirs de la religion soit la plus tiède à les remplir? A celles qui sont en sous-ordre, il suffit de faire preuve des vertus de leur état : une supérieure doit étre un exemplaire éminent de toutes les vertus. Hl faut qu'elle enseigne par son exemple tout ce qu'elle recommande par ses paroles, de peur que ses discours ne soient en contradiction avec sa conduite; qu'elle veille à ne point détruire par ses actions l'édifice bàti par ses paroles, et à ne pas se retirer des lèvres, pour ainsi dire, le droit de réprimander; car, comment ne pas rougir de reprendie en autrui ce qu'elle aurait fait elle-méme?

C'est dans la crainte d'une telle inconséquence, que le Psalmiste adressait au Seigneur cette priére « N'ótez jamais, en quoi que ce soit, la vérité de ma bouche. » Il ne connaissait pas de punition plus grave de la part du Seigneur, ainsi qu'il le rapporte lui-même ailleurs. « Le Seigneur dit au

268 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLEÆ.

tori autem dixit Deus : « Quare tu enarras justitias meas, et assumis testa- « mentum meum per os tuum? Tu vero odisti disciplinam, et projecisti ser- « mones meos retro. » Quod studiose præcavens Apostolus : « Castigo, inquit ', corpus meum, et in servitutem redigo, ne forte, quum aliis predicaverim, ipse reprobus elficiar. » Cujus quippe vita despicitur, restat ut et prædicatio vel doctrina contemnatur. £t quum curare quis altum debeat, si in eadem laboraverit infirmitate, recte ipsi ab ægroto improperatur? : « Medice, cura te ipsum. »

Attendat sollicite quisquis Ecclesie preesse videtur, quantam ruinam casus ejus præbeat, quum ipse ad præcipitium secum pariter subjectos trahat. « Qui solverit, inquit Veritas*, unum de mandatis istis minimis, et docuerit sic homines, minimus vocabitur in reguo celorum. » Solvit quippe mandatum qui contra agendo infringit ipsum, et exemplo suo corrumpens alios, in cathedra pestilentiz doctor residet. Quod. si quislibet hoc agens minimus habendus est in regno cœlorum, quanti habendus est pessimus prelatus a cujus negligentia non su: tantum, sed omnium subjectarum animarum sanguinem Dominus requirit? Unde bene Sapientia talibus comminatur : « Data est a Domino potestas vobis, et virtus ab Altissimo, qui interrogabit opera vestra, et cogitatioues scrutabitur; quoniam, quum esselis ministri regni illius, non recte judiscastis, neque custodistis legem justitiæ. Horrende etiam cito apparebit vobis, quoniam judicium durissimum in his qui pr:esunt fiet. Exiguo enim couceditur misericordia; potentes autem potenter tormenta patientur, et fortioribus fortior instat cruciatio. »

Sufficit quippe unicuique subjectarum animarum a proprio sibi providere delicto. Prælatis autem et in peccatis alienis mors imminet. Quum enim augentur dona, rationes etiam crescunt donorum ; et qui plus committitur, plus ab eo exigitur. Cui quidem periculo tanto maxime providere in Proverbiis admonemur, quum dicitur * : « Fili, si spoponderis pro amico tuo, defixisti apud extraneum manum tuam. ]llaqueatus es verbis oris tui, et captus propriis sermonibus. Fac ergo quod dico, fili mi, et temetipsum libera, quia incidisti in manum proximi tui. Discurre, festina, suscita animum tuum : ne dederis somnum oculis tuis, nec dormitent palpebræ tuæ. » Tunc enim pro amico sponsionem facimus, quum aliquem charitas nostra in nostrae congregalionis conversationem suscipit. Cui nostre providenlize curam promittimus, sicut et ille nobis obedientiam suam. Et sic quoque manum nostram apud eum defigimus, quum sollicitudinem nostre opera-

! Corinth., I, ix, 27. — ?* Luc, iv, 23. — * Matth,, v, 10, — * Sapient, vi, 4.

.pécheur : pourquoi racontes-tu ma justice? pourquoi t'arroges-tu le droit de publier mon alliance, toi qui hais ma discipline et qui as rejeté mes paroles loin de toi? » L'Apótre, craignant d'encourir le méme reproche, disait : « Je châtie mon corps et je le réduis en servitude, de peur d'être réprouvé moi-méme, aprés avoir réprouvé les autres. » En effet, quand on méprise la conduite de quelqu'un, on en vient vite à mépriser ses préceptes et ses leçons; et si l'on est atteint soi-même du mal que l'on doit guérir, le malade ne manque pas de vous dire : « Médecin, guéris-toi toi-méme. »

Que celui-là donc qui doit commander dans l'Église songe à la ruine que cause sa chute, puisque du méme coup il précipite dans l'abime tous ceux qui se trouvent au-dessous de lui. « Celui, dit la Vérité, qui violera le moindre de mes commandements, et qui apprendra aux autres à le faire, sera appelé le dernier dans le royaume des cieux. » Or, on viole les commandements de Dieu, quand on agit contre ses préceptes, et quand, corrompant les autres par son exemple, on devient dans la chaire un, maitre de pestilence. Si donc celui qui se conduit de la sorte doit être relégué au dernier rang dans le royaume des cieux, quel sera le rang du supérieur à la négligence duquel le Seigneur demandera compte ron-seulemeut de son àme, mais de toutes celles qu'il avait à diriger? C'est à ce sujet que la Sagesse fait ces judicieuses remarques : « Le pouvoir vous a été donné par Dieu, la verfu par le Trés-Haut, qui interrogera vos œuvres et sondera vos cœurs, parce qu'étant les ministres de son royaume, vous avez ina] jugé et sans observer les lois de la justice. Il apparaîtra méme soudain devant vous dans sa rigueur, son jugement étant trés-sévére à l'égard de ceux qui sont les chefs. C'est au petit seul qu'est accordée sa miséricorde : aux grands sont réservés de grands supplices; les forts sout menacés des peines les plus fortes. »

À chacun il suffit de veiller aux péchés de son àme; le supérieur encourt la mort pour le péché d'autrui. Les dettes augmentent en raison des dons, el plus on a recu, plus on nous demande. Les proverbes nous avertissent de nous tenir eu garde contre ce grave péril, dans ce passage : « Mon fils, si vous avez répondu pour votre aimi, vous avez engagé votre main à un étranger; vous vous éles mis, par vos propres paroles, dans le filet, vous vous étes enchainé par vos propres discours. Faites donc ce que je vous dis, mon fils, et délivrez-vous vous-méme, parce que vous étes tombé dans les maius de votre prochain. Courez de tous côtés, hâtez-vous et réveillez-vous; ne permettez pas à vos yeux de dormir ni à vos paupières de reposer. » Or nous nous rendons caution pour un ami, lorsque notre charité reçoit quelqu'un dans une communauté. Nous lui promettons vigilance, comme il nous promet obéissance ; nous lui engazeons notre main, lorsque uous nous portons forts de consacrer notre sollicitude et nos soins à son salut; et par là, nous tombons alors dans ses mains, en ce sens que, si nous ne nous te-

riores sunt hominibus, quanto a professione sua amplius apostatantur. Qui habitationuin quoque suarum sicut et sua abutentes, Obedientias loca sua nominant, ubi nulla regula tenetur, ubi nulli rei nisi ventri et carni obeditur, ubi cum propinquis vel familiaribus suis manentes, tanto liberius agunt quod volunt, quanto minus a conscientiis suis verentur. In quibus profecto impudentissimis apostatis excessus illos criminales esse dubium non est, qui in cæteris veniales sunt hominibus. Qualium omnino vitam non solum attingere, sed nec audire sustineatis.

Vestre vero infirmitati tanto magis est solitudo necessaria, quanto carnalium tentationum bellis minus hic infestamur et minus ad corporalia per sensus evagamur. Unde et beatus Antonius : « Qui sedet, inquit !, in solitudine, et quiescit, a tribus bellis eripitur, id est auditus, locutionis, et visus, et contra unum tantummodo habebit pugnam, id est cordis. » as quidem vel cæteras heremi commoditates insignis Ecclesi: doctor llieronymus diligenter attendens, et ad eas Ileliodorum monachum vehementer adhortans, exclamat dicens : « O heremus familiari Deo gaudens ! Quid agis, frater, in seculo, qui major es mundo? »

V. Nunc vero quia ubi construi monasteria convenit disseruimus, qualis et ipsa loci positio esse debeat ostendamus. Ipsi autem monasterii loco constituendo, sicut quoque beatus consuluit Benedictus, ita si fieri potest providendum est, ut intra monasterii septa contineantur illa maxime quie monasteriis sunt necessaria, id est hortus, aqua, molendinum, pistrinum

, cum furno, et loca quibus quotidiana sorores exerceant opera, ne foras vagandi detur occasio. |

VI. Sicut in castris seculi, ita et in castris Domini, id est congregationibus monasticis constitnendi sunt, qui præsint cæleris. lbi quippe imperator unus, ad cujus nutum omnia gerantur, præest omnibus. Qui etiam, pro multitudine exercitus vel diversitate officiorum, sua nonnullis impertiens onera, quosdam sub se adhibet magistratus, qui diversis hominum catervis aut officiis provideant. Sic et in monasteriis fieri necesse est, ut ibi una om: nibus præsit matrona, ad cujus considerationem atque arbitrium omnes relique omnia operentur, nec ulla ei in aliquo presumat obsistere, vel eliam ad aliquod ejus prieceeptum murmurare. Nulla quippe liominum congregatio vel quantulacunque domus unius familia consistere potest incolumis, nisi unitas in éa conservetur : ut videlicet totum ejus regnum in unius persona magisterio consistat. Unde et arca, typum Ecclesiæ gerens, quum inultos tam in longo quam in lato cubitos haberet, in uno consummata est. Et in Proverbiis scriptum est * : « propler peccata terre multi principes

1 De Vita Patrum, lib. V. — * Prov., xxvii, 2.

Par un abus des mots et des choses, ils appellent obédiences les maisons qu'ils habitent et où l'on n'est astreint à aucune règle, où l'on n'obéit qu'aux appétits de Ia chair, où, demeurant avec ses proches et ses amis, on fait ce que l'on veut d'autant plus librement qu'on a moins à craindre de sa conscience. Et, certes, il n'est pas douteux que ce qui, chez les autres, serait faute vénielle, devient chez ces apostats éhontés un excés crimi-

nel. Évitez, je ne dis pas seulement de suivre de tels modéles, mais méme de les connaitre.

La solitude est d'autant plus utileà la faiblesse de votre sexe, qu'on y est moins exposé aux assauts des tentations de la chair, et que les sens y ont moins de chances de s'égarer vers les choses de la matière. « Celui qui vit dans le repos et la solitude, dit saint Antoine, est soustrait à trois sortes de combats : celui de l'ouie, celui de la parole et celui de la vue; il n'en a plus qu'un à soutenir, celui du cœur. » Le grand docteur de l'Église, saint Jéróme, considérant ces avantages et tous ceux qu'offre encore le désert, exhortait vivement le moine lléliodore à se les assurer. « O solitude qui jouis du commerce de Dieu, disait-il ! Que faites-vous dans le monde, mon frère, vous qui êtes au-dessus du monde? »

V. Maintenant que nous avons traité des lieux oü doivent étre construits les monastères, montrons quelle doit être leur position. En bâtissant un monastère, i! faut, comme saint Benoit l'a prévu, que dans l'intérieur se trouve, autant qu'il est possible, tout ce qui est nécessaire à la vie des monastères, c'est-à-dire un jardin, de l'eau, un moulin, une bluterie et un

four, et des endroits où les sœurs puissent accomplir leur ménage quotidien afin d'éviter toute occasion de sortie.

VI. Ainsi que dans les camps des armées du siècle, dans les camps des armées du Seigneur, c'est-à-dire dans les communautés monastiques, il faut qu'il v ait des chefs qui commandent aux autres. Dans les armées du siécle, un seul général commande à tous ; tout se fait sur un signe de sa volonté. 1l distribue à chacun sa tâche, en raison de la quantité des troupes et de Ia diversité des services ; il eu prépose quelques-uns à des commandements soumis à sa souveraineté, avec charge de diriger les différents corps etde surveillerles services. ll faut qu'il en soit de mémedans les monastères ; c'est-àdirequ'une seule supérieure ait l'autorité supréme ; que toutes les autres fassenttout par sentiment d'obéissancect sur un ordre de sa volonté ; quenulle ne se metleen tête de lui résister en quoi que ce soit, ni méme de murmurer contre ses commandements; car il n'est pas de communauté humaine, pas de famille, si peu nombreuse qu'elle soit, qui puisse se soutenir et durer, si l'unité n'y règne, si la direction supréme ne repose entre les mains d'un seul. Aussi l'Arche, qui représente la figure de l'Église, finissait-elle par une largeur d'une seule coudée, bien qu'elle en eût plusieurs tant en long qu'en large. Et il est écrit daus les Proverbes : « les princes se sont multipliés à

ejus. » Unde etiam Alexandro mortuo, multiplicatis regibus mala quoque multiplicata sunt, et Roma pluribus communicata rectoribus concordiam tenere non potuit. Unde Lucanus in primo sic memiuit! :

. Tu causa malorum Facta tribus dominis communis Roma, nec unquam In turbam missi feralia fuedera regni.

Et post pauca :

e Dum terra fretum, terramque levabit . Aer, et longi volvent Titana labores, Noxque diem calo totidem per signa sequetur ;

Nulla fides regni sociis, omnisque potestas Impatiens consortis erit.

Tales profecto et illi erant discipuli sancti Frontonii abbatis, quos ipse iu civitate, in qua natus est, quum usque ad septuaginta congregasset, et magnam ibidem gratiam tam apud Deum quam apud homines adeptus esset, relicto monasterio civitatis cum mobilibus rebus nudos secum ad heremum traxit. Qui postmodum, more [sraelitici populi adversus Moysem conquerentis, quod eos etiam de Egypto, relictis ollis carnium et abundantia terræ, in solitudinem eduxisset, murmurautes incassum dicebant : « Nunquid sola in heremo castitas, que in urbibus non est? Cur itaque non in civitatem revertimur, de qua ad tempus exivimus ? An in heremum solum Deus exaudiet orantes? Quis cibo Angelorum vivat? Quem pecorum et ferarum delectat fieri socium? Quanta nos habet necessitas hic morari? Cur itaque non regressi in locum, in quo nati sumus, benedicimus Dominum? »

Hinc et Jacobus admonet apostolus. « Nolite, inquit *, plures magistri fieri, es niei, scientes quoniam majus judicium sumitis. » Hinc quoque Hieronymus ad Rusticum monachum de institutione vite scribeus : « nulla, inquit, ars absque magistro discitur. Etiam muta animalia et ferarum greges ductores sequuntur suos. In apibus unam præcedentem relique subsequuntur. Grues unum sequuntur ordine litterato. Imperator unus, judex unus provinciz. Roma ut condita est, duos fratres simul habere reges non potuit, et parricidio dedicatur. In Rebeccæ utero, Esau et Jacob bella gesserunt. Singuli ecclesiarum episcopi, singuli archipresbyter, singuli archidiaconi, et omnis ordo ecclesiasticus suis rectoribus nititur. [n nave unus gubernator, in domo unus dominus. In quamvis grandi exercitu unius signum spectatur Per hiec omnia ad illud tendit oratio, ut doceam te non tuo arbitrio dimittendum, sed vivere debere in monasterio sub unius disciplina patris consortioque multorum. »

! Pharsal., 8& et sqq. — * Jacob., ui, 1.

cause des péchés de la terre. » C'est ainsi qu'aprés la mort d'Alexandre, Ies rois se multipliérent avec les vices ; ainsi encore que Rome, livrée à plusieurs maitres, ne put conserver la concorde; ce qui a fait dire au poéte Lucain, dans son premier livre : « c'est toi, Rome, qui as été cause de tes maux, en te donnant à trois maîtres : toujours les pactes de la puissance partagée ont eu une issue funeste ; » et quelques vers plus bas : « tant que la terre soutiendra les mers et l'air la terre, que les soleils éternels accompliront leurs révolutions, que la nuit succédera au jour dans le ciel en traversant les mémes constellations, jamais la bonne foi n'existera entre ceux qui se sont partagé l'empire, et tout pouvoir sera jaloux de son rival. »

Tels étaient, assurément, ces disciples que le saint abbé Fronton était parvenu à réunir jusqu'au nombre de sóixante-dix dans la ville oà il était né, non sans s'acquérir pour lui-méme de grandes gráces tant aux yeux de ieu qu'aux yeux des hommes, et qui, ayant abandonné le monastère de la ville ainsi que tout ce qu'il possédait dans la ville, les entraîna dépouillés de tout dans le désert. Bientôt, de méme que jadis le peuple d'Israël se plaignait que Moïse les eût tirés d'Égypte et leur eût fait laisser toutes les ressources qu'ils trouvaient dans l'abondance des animaux et dans la richesse de la terre, pour les emmener dans le désert, ceux-ci disaient, en murmurant : « la chasteté ne règne-t-elle que dans les déserts, et ne saurait-elle exister dans les villes ? Pourquoi ne pas revenir dans la ville dont nous ne sommes sortis que pour un temps ? Dieu n'exaucera-t-il nos prières que dans le désert? Qui pourrait vivre de la nourriture des anges? Qui pourrait se féliciter d'avoir pour société les animaux sauvages et les bêtes féroces? Y a-t-il rien qui nous enchaîne ici de force? Pourquoi ne pas retourner bénir le Seigneur dans le lieu où nous sommes nés? »

C'est pour cette raison que l'Apótre Jacques nous donne ce conseil : « mes fréres, gardez-vous de vous donner plusieurs maitres ; sachez que c'est vous exposer à trop de juges. » C'est cequi fait dire aussi à saint Jéróme, dans l'instruction qu'il adresse au moine Rusticus sur la conduite de la vie: « aucun art ne s'apprend sans maître ; les animaux mêmes et les bêtes féroces suivent le chef du troupeau ; chez les abeilles, il en est une qui marche devant, et toutes les autres suivent ; les grues volent en bon ordre, suivant l'une d'elles qui les conduit. ll n'y a qu'un seul empereur, un seul magistrat pour chaque province. Rome, au moment méme de sa fondation, ne put avoir pour rois les deux frères. à la fois, et elle fut consacrée par un parricide. Ésaü et Jacob se firent la guerre dans le sein de Rébecca. Chaque évéque, chaque archiprétre, chaque archidiacre, tous les ordres ecclésiastiques ont leur supérieur. Dans un navire, il n'y a qu'un pilote; dans une maison, qu'un maitre. Une armée, quelque nombreuse qu'elle soit, se régle sur les ordres d'un seul. Tous ces exemples démontrent qu'il ne faut pas vous conduire d'aprés votre volonté, mais que vous devez, d'accord avec un certain nombre de fréres, vivre dans un couvent sous la direction d'un seul père. »

Ut igitur in omnibus concordia servari possit, unam omnibus preesse convenit, eui per omnia omnes obediant. Sub hac eliam quasi magistratus quosdam nonnullas alias personas, prout ipsa decreverit, constitui oportet. Quz quibus officiis ipsa præceperit, et, quantum voluerit, presint, ut sint videlicet istæ quasi duces vel consules in exercitu Dominico : relique autem omnes tanquam milites vel pedites, istarum cura eis prævidente, adversus malignum ejusque satellites libere pugnent.

Septem vero personas ex vobis ad omnem monasterii administrationem necessarias esse credimus atque sufficere: portariam scilicet, cellerariam, vestiariam, infirmariam, cantricem, sacristam, et ad extremum diaconissam, quam nunc abbatissam nominant. In his itaque castris, et divina quadam militia, sicut scriptum est : « militia est vita hominis super terram, » et alibi : « terribilis ut castrorum acies ordinata, » vicem imperatoris, cui per omnia obeditur ab omnibus, obtinet diaconissa. Sex vero alis sub ca, quas dicimus officiales, ducum sive consulum loca possident. Omnes vero relique moniales, quas vocamus claustrales, militum more, divinum peragunt expedire servitium. Converse autem, quæ etiam seculo renuntiantes, obsequio monialium se dicarunt, habitu quodam religioso, non tamen monastico, quasi pedites, inferiorem obtinent gradum.

VII. Nunc vero superest, Domino inspirante, hujus militi: gradus singulos ordinare, ut adversus impugnationes dæmonum vere sit quod dicitur « castrorum acies ordinata. » Ab ipso, inquam, ut dictum est, capite, quod diaconissam dicimus, hujus institutionis ducentes exordium, de ipsa primitus disponamus, per quam sunt omnia disponenda. Hujus vero sanctitatem, sicut in precedenti meminimus epistola, beatus Paulus apostolus, Timotheo scribens, quam eminentem et probatam oporteat esse diligenter describit, dicens : « vidua eligatur non minus sexaginta annorum, quz fuerit unius viri uxor, in operibus bonis testimonium habens, si filios educavit, si hospitio recepit, si sanctorum pedes lavit, si tribulationem patientibus subministravit, si omne opus bonum subsecuta est. Adolescentes autem viduas devita. » Idem supra de diaconissis, quum etiam diaconorum institueret vitam : « mulieres, inquit, similiter pudicas, non detrahentes, sobrias, fideles in omnibus. » Quz quidem omnia quid intelligentie vel rationis habeant, quantum æstimamus, epistola precedente nostra satis disseruimus, maxime cur eam Apostolus unius viri et provectæ velit esse setatis.

Unde non mediocriter miramur quomodo perniciosa hec in Ecclesia consuetudo inolevit, ut que virgines sunt, potius quam qua viros cognoverunt ad hoc eligantur, et frequenter juniores senioribus præficiantur; quum tamen

Afin donc de pouvoir conserver la concorde en toutes choses, il convient qu'il y ait une seule supérieure, à qui toutes les autres obéissent en tout. Au-dessous d'elle, et selon qu'elle l'aura elle-méme décidé, quelques autres seront établies pour remplir certaines fonctions; elles dirigeront les ministères dont elle les chargera, dans la mesure qu'elle déterminera ; ce seront comme autant de chefs et de conseils dans l'armée du Seigneur; les autres formeront le corps de l'armée, les soldats qui, s'en remettant à leurs chefs de la direction, combattront librement contre le démon et ses satellites.

Or, pour toute l'administration du monastére nous croyons qu'il faux sept maîtresses, autant et pas plus : la portière, la cellériére, la robière, l'infirmière, une chantre, une sacristine, enfin une diaconesse, qu'on nomme aujourd'hui abbesse. Dans ce camp donc, qui renferme, pour ainsi parler, une milice divine, ainsi qu'il est dit : « la vie de l'homme sur terre est une vie de combat ; » et ailleurs : « elle est terrible comme une armée rangée en bataille, » — 1a diaconesse tient la place du général en chef à laquelle tout le monde obéit en tout. Les six autres sœurs appelées officières, qui commandent sous elle, ont rang de chefs ou de consuls. Toutes les autres religieuses, que nous appelerons cloitriéres, sont les soldats qui accomplissent le service divin. Quant aux sœurs converses qui, en renonçant an monde, ont fait vœu d'obéissance aux religieuses, semblables aux hommes de pied, elles tiennent, sous un habit de religion qui n'est pas l'habit monastique, le rang inférieur.

VII. ll me reste maintenant, Dieu aidant, à déterminer le caractère de chacun des grades de cette milice, afin qu'elle soit véritablement une armée rangée en bataille. Commengant, comme on dit, par la téte, qui est la diaconesse, examinons d'abord ce que doit être celle par qui tout doit être réglé. L'Apótre saint Paul, dans la lettre à Timothée que nous avons précédemment citée, indique expressément combien sa saiutetó doit ótre supérieure et éprouvée, quand il dit : « qu'on choisisse une veuve qui necompto pas moins de soixante ans, qui n'ait eu qu'un mari, dont on puisse rendre le témoignage qu'elle a fait de bonnes œuvres, élevé des enfants, donné l'hospitalité, lavé les pieds des saints, assisté les malheureux, accompli toute espèce de bien ; quant aux jeunes veuves, il faut les éviter. » Et plus haut, en réglant la vie des diacres, il avait dit, au sujet des diaconesses : « que les femmes soient également chastes, point médisantes, sobres , fidèles en toutes choses. » Quelle est la raison, quel est le motif de toutes ces exigences ? Nous l'avons, je pense, suffisamment démontré dans notre lettre précédente; nous avons surtout assez expliqué pourquoi l'Apótre veut qu'elles n'aient eu qu'un seul mari et qu'elles soient d'un âge avancé.

Aussi ne sommes-nous pas peu surpris que l'Église ait laissé s'invétérer la dangereuse coutume de choisir des filles plutót que des veuves, si bien que ce sont les jeunes qui commandent aux vieilles. Et cependant

204 ABJELARDI ET HELOISSÆ EPISTOLÆ.

Ecclesiastes dicat!: « vætibi, terra, cujus rex puer est. » Et quum illud beati Job omnes pariter approbemus? : « in antiquis est sapientia, et in multo tempore prudentia. » Hinc et in Proverbiis scriptum est ® : « corona dignitatis senectus, quæ in viis justiti:e reperietur. » Et in Ecelesiastico*: « quam speciosum canitiei judicium, et a presbyteris cognoscere consilium ! Quam speciosa veterani sapientia, et gloriosus intellectus, et consilium, corona senum! Multa peritia et gloria illorum timor Dei. » Item : « loquere, major natu, decet enim te... Adolescens, loquere in tua causa, vix quum necesse fuerit. Si bis interrogatus fueris, habeat caput responsum tuum. In multis esto quasi inscius, et audi tacens simul et quærens, et loqui in medio magnatorum non præsumas, et ubi sunt senes non multum loquaris. » Unde et presbyteri qui in ecclesia populo præsunt seniores interpretantur, ut ipso quoque nomine quales esse debeant doceatur. Et qui sanctorum Vitas scripserunt, quos nuuc abbates dicimus, senes appellabant.

Modis itague omnibus providendum est ut in electione vel cousecratione diaconissæ consilium præcedat Apostoli, ut videlicet talis eligatur, qute cæteris vita ct doctrina praeesse debeat, et ætate quoque morum maturitatem polliceatur, et quæ obediendo meruerit imperare, et operando magis quam audiendo regulam didicerit, et firmius noverit. Quæ si litterata non fuerit, sciat se non ad philosophicas scholas; vel disputationes dialecticas, sed ad doctrinam vitæ et operum exlubitionem accommodari. Sicut de Domino scriplum est5 : « Qui ecpit facere et docere, » prius videlicet facere, postmodum docere. Quia melior atque perfectior est doctrina operis quam sermonis, facti quam verbi, Quod diligenter attendamus, ut scriptum est : dixit abbas Ipitius : « Ille est vere sapiens, qui facto suo alios docet, non qui verbis. » Nec parum consolationis et confidentiæ super hoc affert.

Atteudatur et illa quoque beati Antonii ratio, qua verbosos coufutavit philosophos, ejus videlicet tanquam idiotæ et illitterati hominis magisterium irridentes : « Et respondete, inquit, mihi quid prius est sensus, an littere? Et quid cujus exordium est? sensus ex litteris, an litteræ oriuntur ex sensu? « ]llis assereutibus quia sensus esset auctor atque inventor litterarum, ait : « [gitur cui sensus incolumis est, hic litteras non requirit. »

1 Ecclesiast., x, 16. — ? Job, xit, 12. — 5 Proverb., xvi, 31. — * Ecclesiast., xxv. 6, 7, 8. — 5 Act. Apost., I, 1.

l'Ecclésiaste dit : « malheur à toi, terre dont le roi est un enfant; » et nous sommes tous du sentiment du saint homme Job : « dans les anciens est la sagesse, la prudence est le fruit du temps. » D'où il est écrit dans les Proverbes : « la vieillesse est une couronne d'honneur qui se trouve dans les voies de la justice; » et dans l'Ecclésiaste : « que la justice est belle, entre les mains de la vieillesse! qu'il est beau pour la jeunesse de prendre conseil des vicillards ! que la sagesse sied bien aux personnes avancées en âge ; l'intelligence et le conseil, à celles qui sont élevées en gloire! Une grande expérience est la couronne des vieillards, et leur gloire, c'est la crainte de Dieu. » Et encore : « parlez, vous qui êtes plus àgé ; quant à vous, jeune homme, c'est votre rôle, méme dans votre propre cause, de ne vous décider à parler que lorsqu'il y a nécessité de le faire. Vous interroge-t-on deux fois? que votre réponse soit brève ; paraissez ignorant eu beaucoup de choses; écoutez en silence et instruisez-vous. Au milieu des grands, n'ayez point de présomption, et là où sont des vieillards, ne parlez pas beaucoup. » . De là vient que les prétres qui, dans l'Église commandent au peuple, sont appelés vieillards, afin que leur nom 1néme indique ce qu'ils doivent être. Et ceux qui ont écrit les Vies des Saints appelaient vieillards ceux que nous appelons aujourd'hui abbés. »

1 faut donc, dans l'élection et la consécration d'une diaconesse, prendre toutes ses mesures pour suivre lo conseil de l'Apótre, et la choisir dans des conditions telles, que, par sa vie et ses lumières, elle puisse commander aux autres; que son âge garantisse la maturité de ses mœurs; qu'elle se soit rendue, par sou obéissance, digne de commander; qu'elle ait appris la règle par la pratique plutôt que dans les livres, et qu'elle la connaisse à fond. Si elle n'est pas lettrée, qu'elle sache bien qu'elle n'a point à présider des discussions philosophiques et des entretiens dialectiques, mais qu'elle doit simplement se conformer à la pratique de la règle et donner l'exemple des œuvres, ainsi qu'il est écrit au sujet du Seigneur, « qui commença à faire et à enseigner ; » à faire d'abord, et ensuite à enseigner, parce que la science de l’œuvre est meilleure et plus parfaite que celle du discours, celle des faits meilleure que celle des paroles. C'est un point qu'il faut bien observer ; l'abbé Ipitius le recommande. « Le vrai sage, dit-il, est celui qui enseigne par ses actes, non par ses paroles. » Et sur ce point, il donne force et confiance.

Remarquons aussi le raisonnement par lequel saint Augusti confondit les philosophes qui se riaient, sans doute, des leçons d'un ignorant et d'un homme illettré. « Répondez-moi, leur disait-il : lequel vaut le mieux, du bon sens ou de l'instruction? Est-ce le bon seus qui procède de l'instruclion, ou l'instruction qui procède du bon sens? Et ceux-ci reconnaissant que le hon seus est le père ct le créateur de l'instruction : « celui dont le sens est sain, dit-il, n'a donc pas besoin de chercher l'instruction. » Écoutons encore l'Apótre, et que ses paroles nous fortifient dans le Seigneur :

Audiat quoque illud Apostoli et confortetur in Domino : « Nonne stultam fecit Deus sapientiam hujus mundi? » Et iterum : « Quæ stulta sunt mundi elegit Deus ut confundat sapientes, et infirma elegit Deus ut confundat fortia, et ignobilia muudi et contemptibilia elegit. Deus, ut ea quæ non sunt tanquam ea qu: sunt destruat, ut non glorietur omuis caro in conspectu ejus. » Non enim, sicut ipse postmodum dicit, in sermone est regnum Dei, sed in virtute.

Quod si de aliquibus melius cognoscendis ad Scripturam revertendum esse censuerit, a litteratis hoc requirere et addicere non erubescat, nec in his litterarum documenta contemnat; sed devote et diligenter suscipiat, quum ipse quoque Apostolorum princeps coapostoli sui Pauli publicam correctionem diligenter exceperit. Ut enim beatus quoque meminit Benedictus, sæpe minori revelat Dominus quod melius est.

Ut autem amplius Dominicam sequamur providentiam quam Apostolus quoque supra memoravit, nunquam de nobilibus aut potentibus seculi, nisi maxima incumbente necessitate, et certissima ratione fiat hzec electio. Tales namque de genere suo facile confidentes, aut gloriantes, aut presumptuos, aut superbe fiunt; et tunc, maxime quando indigenz sunt, earum prælatio perniciosa fit monasterio. Verendum quippe est ne vicinia suorum eam presumptiorem reddat, et frequentia ipsorum gravet aut inquietet monasterium, atque ipsa per suos religionis perferat detrimentum, aut aliis ve-niat in contemptum, juxta illud Veritatis : « Non est propheta sine honore, nisi in patria sua. »

Quod beatus quoque providens Hieronymus, ad lleliodorum scribens, . quum pleraque annumerasset qui monachis officiunt in sua morantibus patria : « Ex hac, inquit, supputatione illa summa nascitur, monachum jn patria sua perfectum esse non posse. Perfectum esse autem nolle delinquere est. » Quantum vero est animarum damnum, si minor in religione fuerit que religionis præest magisterio? Singulis quippe subjectis singulas virtute. exhibere sufficit. In hac autem omnium exempla debent eminere virtutum, ut omnia quie aliis præceperit propriis præveniat exemplis; ne ipsa quæ præcipit moribus oppugnet, et quod verbis ædificat factis ipsa destruat, et de ore suo verbum correctionis auferatur; quum ipsa in aliis crubescat corrigere qua constat eam committere.

Quod quidem Psalmista ne ei eveniat Dominum precatur, dicens?*: « Et ne auferas de ore meo veritatem usquequaque. » Attendebat quippeillam gravissimam Domini increpationem, de qua et ipse alibi meminit dicens® : « Pecca-

! Corinth., I, 1, 20, 24, 28 et tqq. — * Psalm., exvii, 2. — 5 Psalm., cxix, 16 et 17.

« Dieu n'a-t-il pas rendu insensée la sagesse du monde? » et ailleurs : « Dieu a choisi ce qu'il y avait de moins sage dans le monde pour confondre les sages; Dieu a choisi les faibles pour confondre les forts; Dieu a choisi les vils et les méprisables, pour que ce qui n'est rien ruine tout ce qui se croit quelque chose, en sorte qu'aucun homme ne puisse se glorifier devant lui. » En effet, le royaume de Dieu n'est pas, ainsi qu'il le dit ensuite, dans les paroles, mais dans la vertu.

Que si, pour s'éclairer davantage sur certains points, la diaconesse croit devoir recourir à l'Écriture, qu'elle ne rougisse pas de s'adresser aux gens instruits et de s'instruire ; que, loin de dédaigner les leçons de la science, elle les reçoive, au contraire, avec un pieux empressement. Le prince des Apôtres lui-même ne recut-il pas avec humilité la réprimande publique de saint Paul, apótre comme lui? Aiusi que l'a remarqué saint Benoit, souvent c'est au plus jeune que le Seigneur révéle ce qui vaut le mieux. |

Mais pour mieux entrer dans les vues du Seigneur, telles que l'Apótre les a exposées plus haut, que ce ne soit jamais qu'à la derniére extrémité ot par des raisons pressantes que l'on fasse choix des femmes de haute naissance ou de grande fortune. Confiantes dans leurs titres, elles sont d'ordinaire glorieuses, présomptueuses, superbes. C'est surtout lorsqu'elles sont pauvres, que leur autorité est funeste au monastére. Alors, en effet, il faut craindre que le voisinage de leur famille ne les rende plus présomptueuses ; qu'il ne devienne par les visites une charge ou une importunité pour lo couvent; qu'il ne fasse porter alteinte aux règles de l'institut ct n'exposo la communauté au mépris des autres communautés, suivant le proverbe : « Tout prophète est honoré, si ce n'est dans son pays. »

Saiut Jéróme avait bien prévu ces inconvénients, quand, dans sa lettre à Héliodore, aprés avoir énuméré tout ce qui nuit aux hommes qui restent dans leur pays, il ajoute : « De ce calcul il résulte donc qu'un moine ne saurait étre parfait dans son pays; or, c'est un péché que de ne vouloir pas être parfait. » Quel scandale, que celle qui préside aux devoirs de la religion soit la plus tiéde à les remplir? À celles qui sont en sous-ordre, il suffit de faire preuve des vertus de leur état : une supérieure doit étre un exemplaire éminent de toutes les vertus. ll faut qu'elle enseigne par son exemple tout ce qu'elle recommande par ses paroles, de peur que ses discours ne soient en contradiction avec sa conduite; qu'elle veille à ne point détruire par ses actions l'édifice bàti par ses paroles, et à ne pas se retirer des lèvres, pour ainsi dire, le droit de réprimander; car, comment ne pas rougir de reprendie en autrui ce qu'elle aurait fait elle-méme?

C'est dans la crainte d'une telle inconséquence, que le Psalmiste adressait au Seigneur cette priére « N'ótez jamais, en quoi que ce soit, la vérité de ma bouche. » ll ne connaissait pas de punition plus grave de la part du Seigueur, ainsi qu'il le rapporte lui-méme ailleurs. « Le Seigneur dit au

tori autem dixit Deus : « Quare tu enarras justitias meas, et assumis testa- « mentum meum per os tuum? Tu vero odisti disciplinam, et projecisti ser- « mones meos retro. » Quod studiose præcavens Apostolus : « Castigo, inquit, corpus meum, et in servitutem redigo, ne forte, quum aliis prædicaverim, ipse reprobus efficiar. » Cujus quippe vita despicitur, restat ut et prædicatio vel doctrina contemnatur. £t quum curare quis alium debeat, si in eadem laboraverit infirmitate, recte ipsi ab ægrolo improperatur? : « Medice, cura te ipsum. »

Attendat sollicite quisquis Ecclesie preesse videtur, quantam ruinam casus ejus præbeat, quum ipse ad præcipitium secum pariter subjectos trahat. « Qui solverit, inquit Veritas5, unum de mandatis istis minimis, et docuerit sic homines, minimus vocabitur in regno celorum. » Solvit quippe mandatum qui contra agendo infringit ipsum, et exemplo suo corrumpens alios, in cathedra pestilentiæ doctor residet. Quod si quislibet hoc agens minimus habendus est in regno celorum, quanti habendus est pessimus prelatus a cujus negligentia non su: tantum, sed omnium subjectarum animarum sanguinem Dominus requirit? Unde bene Sapientia talibus comminatur : « Data est a Domino potestas vobis, et virtus ab Altissimo, qui interrogabit opera vestra, et cogitationes scrutabitur; quoniam, quum essetis ministri regni illius, non recte judiseastis, neque custodistis legem justitiæ. Horrende etiam cito apparebit vobis, quoniam judicium durissimum in his qui pr:esunt fiet. Exiguo enim conceditur misericordia; potentes autem potenter tormenta patientur, et fortioribus fortior instat cruciatio. »

Sufficit quippe unicuique subjectarum animarum a proprio sibi providere delicto. Prælatis autem et in peccatis alienis mors imminet. Quum enim augentur dona, rationes etiam crescunt donorum ; et qui plus committitur, plus ab eo exigitur. Cui quidem periculo tanto maxime providere in Proverbiis admonemur, quum dicitur * : « Fili, si spoponderis pro amico tuo, defixisti apud extraneum manum tuam. lllaqueatus es verbis oris tui, et captus propriis sermonibus. Fac ergo quod dico, fili mi, et temetipsum libera, quia incidisti in manum proximi tui. Discurre, festina, suscita animum tuum : ne dederis somnum oculis tuis, nec dormitent palpebræ tuse. » Tunc enim pro amico sponsionem facimus, quum aliquem charitas nostra in nostre congregationis conversationem suscipit. Cui nostre providentiæ curam promittimus, sicut et ille nobis obedientiam suam. Et sic quoque manum nostram apud eum defigimus, quum sollicitudinem nostre opera-

! Corinth., 1, 1x, 27. — * Luc, iv, 23. — 3 Matth., v, 10. — * Sapient., vi, 4.

.pécheur : pourquoi racontes-tu ma justice? pourquoi t'arroges-tu le droit de publier mon alliance, toi qui hais ma discipline et qui as rejeté mes paroles loin de toi? » L'Apótre, craignant d'encourir le méme reproche, disait : € Je chàtie mon corps et je le réduis en servitude, de peur d'être réprouvé moi-méme, aprés avoir réprouvé les autres. » En effet, quand on méprise la conduite de quelqu'un, on en vient vite à mépriser ses préceptes et ses leçons; et si l'on est atteint soi-méme du mal que l'on doit guérir, le malade ne manque pas de vous dire : « Médecin, guéris-toi toi-méme. »

Que celui-là donc qui doit commander dans l'Église songe à la ruine que cause sa chute, puisque du méme coup il précipite dans l'abime tous ceux qui se trouvent au-dessous de lui. « Celui, dit la Vérité, qui violera le moindre de mes commandements, et qui apprendra aux autres à le faire, sera appelé le dernier dans le royaume des cieux. » Or, on viole les commandements de Dieu, quand on agit contre ses préceptes, et quand, corrompant les autres par son exemple, on devient dans la chaire un, maitre de pestilence. Si donc celui qui se conduit de la sorte doit étre relégué au dernier rang dans le royaume des cieux, quel sera le rang du supérieur à la négligence duquel le Seigneur demandera compte ron-seulement de son àme, mais de toutes cclles qu'il avait à diriger? C'est à ce sujet que la Sagesse fait ces judicieuses remarques : « Le pouvoir vous a été donné par Dieu, la vertu par le Très-Haut, qui interrogera vos œuvres et sondera vos cœurs, parce qu'étant les ministres de son royaume, vous avez mal jugé et sans observer les lois de la justice. Il apparaitra méme soudain devant vous dans sa rigueur, son jugement étant très-sévère à l'égard de ceux qui sont les chefs. C'est au petit seul qu'est accordée sa miséricorde : aux grands sont réservés de grands supplices; les forts sont menacés des peines les plus fortes. »

À chacun il suffit de veiller aux péchés de son àme; le supérieur encourt Ja mort pour le péché d'autrui. Les dettes augmentent en raison des dons, et plus on a recu, plus on nous demande. Les proverbes nous avertissent de nous tenir en garde contre ce grave péril, dans ce passage : « Mon fils, si vous avez répondu pour votre ami, vous avez engagé votre main à un étranger; vous vous éles mis, par vos propres paroles, dans le filet, vous vous étes enchainé par vos propres discours. Faites donc ce que je vous dis, mon fils, et délivrez-vous vous-méme, parce que vous étes tombé dans les mains de votre prochain. Courez de tous côtés, hâtez-vous et réveillez-vous; ne permettez pas à vos veux de dormir ni à vos paupières de reposer. » Or nous nous rendons caution pour un ami, lorsque notre charité reçoit quelqu'un dans une communauté. Nous lui promettons vigilance, comme il nous promet obéissance; nous lui engazeons notre main, lorsque uous nous portons forts de consacrer notre sollicitude et nos soins à son salut; et par là, nous tombons alors dans ses mains, en ce sens que, si nous ne nous te-

270 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLE.

tionis erga eum spondendo constituimus. Tum et in manum ejus incidimus, quia nisi nobis ab ipso providerimus, ipsum animæ nostræ interfectorem seutiemus. Contra quod periculum adhibetur consilium, quum subditur! : « Discurre, festina, » etc. Nunc igitur huc, nunc illuc deambulans, more providi et impigri ducis, castra sua sollicite gerat, vel scrutetur, ne per alicujus negligentiam ei, qui tanquam leo circuit querens quem devoret, aditus pateat. Omnia mala domus suæ prior agnoscat, ut ab ipsa prius possint corrigi quam a cæteris agnosci, et in exemplum trahi. Caveat illud , quod stultis vel negligentibus beatus improperat llieronymus : « Solemus mala domus nostrae scire novissimi, ac liberarum ac conjugum vitia vicinis canentibus ignorare. » Attendat quz sic præsidet, quia tam corporum quani animarum custodiam suscepit.

De custodia vero corporum admonetur, quum dicitur in Ecclesiastico? : « Filio tibi sunt, serva corpus illarum, et non ostendas faciem tuam hilarem ad illas. » Et iterum : « Filia patris abscondita est, vigilia et sollicitudo ejus aufert somnum, ne quando polluatur. » Polluimus vero corpora nostra non solum fornicando, sed quodlibet indecens in ipsis operando tam lingua, quiam alio membro, seu quolibet membro sensibus corporis ad vanitatem aliquam abutendo, sicut scriptum est * : « Mors intrat per fenestras nostras » hoc est peccatum ad animam per quinque sensuum instrumenta. Quæ vero mors gravior, aut custodia periculosior, quam animarum? c Nolite, inquit Veritas*, timere eos qui occidunt corpus, anima vero non habent quid faciant. » Si quis hoc audit consilium, quis non magis mortem corporis quam anim: timet? Quis non magis gladium quam mendacium cavet? Et tamen scriptum est5 : « Os quod mentitur occidit animam. »

Quid tam facile interfici quam anima potest ? Quæ sagitta citius fabricari quam peccatum valet? Quis sibi a cogitatione saltem providere potesl ? Quis propriis peccatis providere sufficit, nedum abkenis ? Quis carnalis pastor spiritales oves.a lupis spiritalibus, invisibiles ab invisibilibus custodire sufficiat ? Quis raptorem non timeat, qui infestare non cessat, quem nullo possumus excludere vallo, nullo interficere vel l&dere gladio? Quem incessanter insidiantem et maxime religiosos perséquentem, juxta illud Habacuc? : « eseze illius electze, » Petrus apostolus cavendum adhortatur, dicens : « adversarius vester diabolus, tanquam leo rügiens, circuit querens quem devorel. » Cujus quanta sit presumptio in devoratione nostra, ipse Dominus beato Job dicit * : « Absorbebit fluvium, et non mirabitur, et babet fiduciam

{Prov., vi, 4. — * Ecclesiast., vit, 264 1x, 91; — 5 Jerem.; 1x, 21. — * Matth., x, 28. — 5 Sapient., 1, 11. — 9 Habat., 1, 10. — ? Petr., v, 8: — * Job, xt, 18,

nons en garde contre lui, il deviendra le meurtrier de notre âme. C'est contre ce danger qu'est donné le conseil exprimé dans cette conclusion : « Courez de tous côtés, hátez-vous... » Il faut donc, à l'exemple d'un général prévoyaut et infatigable, nous porter sans cesse çà et là, faire la ronde autour du camp, avoir l'œil partout, de peur que, par quelque négligence, l'accés du camp ue soit ouvert à celui qui, semblable au lion, róde tout autour, cherchant qui il dévorera. Il faut qu'une prieure connaisso avant tout le monde les maux de sa maison, afin d'y porter remède avant que les autres en soient instruits et que les exemples les entrainent. Qu'elle prenne garde d'encourir le reproche que saint Jérôme fait aux imprévoyants et aux paresseux : « D'ordinaire nous sommes toujours instruits les derniers de ce qui se passe de mal dans notre maison, et nous ignorons les défauts de nos femmes et de nos enfants, quand déjà les autres les chantent. » Qu'une supérieure ait donc toujours l'œil sur sa communauté; qu'elle sache qu'elle a sous sa garde et des corps et des âmes.

La garde des corps lui est recommandée par ces paroles de l'Ecclésia ste : « Vous avez des filles, conservez leur corps, et ne leur montrez pas un visage trop gai; » et ailleurs : « La fille du père est cachée; sa vigilance et sa tendresse lui ôtent le sommeil, car il craint que sa fille ne soit souillée. » En effet, nous souillons nos corps, non-seulement par le commerce de la chair, mais par tout ce que nous commeltons de contraire à la décence, tant par la langue que par tout autre parlie dont nous abusons pour quelque satisfaction. de vanité, ainsi qu'il est écrit : « La mort entre par nos fenétres, » c'est-à-dire le péché trouve accés dans notre àme par les cinq sens. Et est-il une mort plus terrible, est-il une garde plus dangereuse que celle des àmes? « Ne craiguez pas, dit la Vérité, ceux qui tuent le corps et qui n'ont aucun pouvoir sur l'àme. » D'après ce conseil, qui ne craindra la mort du corps plus que celle de l'âme? Qui ne se gardera du glaive plus que du mensonge? Et cependant, il est écrit : « La bouche qui ment tue l'âme. »

En effet, quoi de plus facile à faire périr que l'àme? Quelle fléche peut étre fabriquée aussi vite que le péché ? Qui est seulement capable de se garantir de sa pensée? E-t-il quelqu'un qui soit de force à prévenir ses propres péchés, bien loin de prévenir ceux d'autrui ? Quel pasteur temporel pourrait garder contre des loups spirituels des brebis spirituelles, un troupeau invisible contre un ennemi invisible? Peut-on ne pas craindre un ravisseur qui ne cesse de róder, qu'aucun retranchement ne saurait. éloigner, aucune épée tuer ni méme atteindre, qui est toujours là tendant ses piéges, et qui s'attache surtout à persécuter les religieux, suivant la parole d'Habacuc : « ses viandes sont choisies? » Aussi l'apôtre saint Pierre nous exhorte-t-il à nous hieu défendre. « Votre ennemi, dit-il, c'est le démon qui, comme uu lion rugissant, róde cherchant celui qu'il dévorera. » Quelle ferme espérance il a de nous dévorer, le Seigneur lui-méme l'a appris au saint homme Job. « Il engloutira un fleuve, dit-il, et il n'en

quod influat Jordanis in os ejus. » Quid enim aggredi non presumat, qui ipsun quoque Dominum aggressus est tentare? Qui de paradiso statim primos parentes captivavit, et de apostolico coetu ipsum etiam, quem Dominus elegerat, apostolum rapuit? Quis ab eo locus tutus? Qua claustra illi non sunt pervia ? Quis ab ejus insidiis providere, quis ejus fortitudini valet resistere ? Ipse est qui uno impulsu concutiens quatuor angulos domus sancli viri Job, filias innocentes oppressit ct extinxit. Quid sexus infirmior adversus ipsum poterit? Cui seductio ejus tantum timenda est, quantum femine? Hanc quippe ipse primum seduxit, ct per ipsam virum ejus pariter, et totam posteritatem captivavit. Cupiditas majoris boni possessione minoris mulierem privavit. Hac quoque aite nunc facile mulierem. seducet, quum praeesse magis quam prodesse cupierit, rerum ambitione vel honoris ad hoc impulsa. Quod autem horum præcesserit sequentia probabunt. Si vero delicatius vixerit prælata quam subjecta, vel si supra necessitatem aliquid sibi peculiare vindicaverit, non dubium est hoc eam concupisse. Si pretiosiora postmodum quam antea quæsierit ornamenta, profecto vana. tumet. gloria. Qualis prius extiterit postmodum apparebit. Quod prius exlubebat, utrum virtus fuerit an simulatio, indicabit. prælatio.

Trahatur ad prælationem magis quam veniat, dicente Domino : « omnes quotquot veniunt fures suut et latrones. » — « Venerunt, inquit Hieronymus, non qui missi sunt. » Sumatur potius ad honorem quam sibi sumat honorem. « Nemo enim, inquit Apostolus, sibi sumit honorem, sed qui vocatur a Deo tanquam Aaron. » Vocata lugeat tanquam ad mortem deducta, repulsa gaudeat tanquam a morte liberata.

Erubescimus ad verba quæ dicimus ceteris meliores ; quum autem in electione nostra rebus ipsi hoc exhibetur, impudenter sine pudore sumus. Quis enim nesciat meliores cxteris præferendos ? Unde libro Moralium XXIV : « non debet autem liominum ducatum suscipere, qui nescit homines bene admonendo increpare. Qui ad hoc eligitur ut aliorum culpas corrigat, quod resecari debuit ipse committat. »

In qua tamen electione si forte hanc impudentiam aliquando levi verborum repulsa, tamen per aures oblatam recusamus dignitatem, hanc profecto in nos accusationem proferimus, quo justiores et digniores videamur. 0

! Joan., x, 8.

sera pas étonné ; il a la contiance que le Jourdain passerait par sa bouche. » Et que ne se ferait-il pas fort d'attaquer, celui qui a osé attaquer le Seigneur lui-méme ? qui, dés le Paradis, a réduit en esclavage nos premiers pères, et qui a enlevé à la compagnie des apótres celui-là méme que le Seigneur avait choisi? Quel lieu serait assez sûr contre lui, quelles barrières ne franchirait-il pas? Est-il quelqu'un qui puisse se garder de ses embüches, résister à ses assauts? C'est lui qui, ébranlant d'un seul coup les quatre coins de la maison, a écrasé et anéanti sous ses ruines les fils et les filles du saint homme. Que pourra contre lui le sexe faible? Et cependant qui doit plus que les femmes craindre ses séduclions? Car c'est la femme qu'il a séduite la premiére ; c'est par elle qu'il a. séduit l'homme et réduit en esclavage toute leur postérité! Le désir d'un plus grand bien a privé la femme d'un plus petit qu'elle possédait. C'est par cette méme ruse qu'aujourd'hui encore il séduira une femme, cn lui faisant désirer de commander plutôt que d'obéir, et en lui suggéraut des vues d'ambition ou de gloire. Mais les effets des sentiments en mettent les causes dans leur jour. Si une supérieure vit plus délicatement qu'une religieuse, ou si elle se permet quelque chose de plus que le nécessaire, il n'est pas douteux que c'est par concupiscence qu'elle s'est laissée choisir. Si elle recherche des ornements d'un plus grand prix que ceux qu'elle avait auparavant, c'est qu'elle a le cœur gonflé d'orgueil. Ce qu'elle était au fond du cœur, les faits le feront éclater. Sa diguité nouvelle révélera si les sentiments qu'elle étalait étaient feinte ou vertu.

Il faut qu'on soit obligé de la pousser à la prélature plutôt qu'elle n'y vienne, suivant la parole du Seigneur : « Tous ceux qui viennent sont autant de voleurs et de larrons. » — « Ils sont venus, » dit à son tour saint Jérôme, «. parce qu'ils ne sont pas envoyés. » Mieux vaut que la dignité vienne au-devaut de vous que d'aller au-devant de la dignité. « En effet, dit l'Apótre, personne ne doit s'attribuer la dignité suprème, il n’y a que celui qui est appelé par Dieu, comme Aaron. » Que celle qui est élue gémisse, comme si elle était conduite à la mort ; que celle qui est repoussée se réjouisse, comme si elle était délivrée de la mort. |

Nous rougissous lorsqu'on nous dit que nous valons mieux que les autres Mais quand, comme lorsqu'il s'agit. d’un choix, les paroles se changent en faits, nous sommes impudeminent sans pudeur : car qui ne sait que ce sont les meilleurs auxquels il faut accorder la préférence? Aussi saint Grégoire dit-il au XX1V*. livre de ses Morales : « Il ne faut se charger de la conduite des hommes que lorsqu'on connaît l'art. de les diriger par de sages avis : il ne convient done pas que celui qui est choisi pour reprendre les autres cominette les mêmes fautes qu'eux. »

Toutefois, si, par une feinte modestie, opposant du bout des lèvres au choix qu'on fait de nous un refus en paroles, nous acceptons en réalité la dignité qui nous est offerte, nous ne faisons que soulever contre nous l'accusation que cette modestie n'a d'autre but que de paraitre plus vertueux et

quot in electione sua flere vidimus corpore et ridere corde! Accusare se tanquam indignos, et per hoc gratiam sibi et favorem humanum magis venari! attendentes quod. scriptum est? : « Justus priur accusator est sui. ». Quos postea quum accusari contingeret, et se eis occasio cedendi offerret, importunissime et impudentissime suam sibi prælationem defendere nituntur, quam se iuvitos suscepisse fictis lacrymis et veris accusationibus sui monstraverant. Quot in ecclesiis vidimus canonicos episcopis suis reluctantes, quum ab eis ad sacros ordines cogerentur, et se indignos tantis ministeriis profitentes, nec omnino velle acquiescere ; quos quum forte clerus ad episcopatum postmodum eligeret, nullam aut levem perpessus est repulsam! Et qui heri, sicut. aiebant, animæ suæ periculum vitautes, diaconatum refugiebant, jam quasi una nocte justificati, de altiore gradu præcipitium non verentur. De qualibus quidem im ipsis scriptum est Proverbiis ! : « Homo stultus plaudet manibus, quum spoponderit pro amico. » Tunc enim miser gaudet unde potius ei lugendum esset, quum ad regimen aliorum veniens cura subjectorum propria professione ligatur, a quibus magis amari quam

timeri debet.

Cui profecto pestilentiæ quantum possumus providentes omnino interdicimus, ne delicatius sut mollius vivat praelata quam subjecta : ne privatos habeat secessus ad comedemdum vel dormienduni, sed cum sibi commisso grege cuncta peragat, et tanto eis amplius provideat, quanto eis amplius praesens assistet. Scimus quidem beatum Benedictum de peregrinis et hospitibus maxime sollicitum, mensam abbatis eum illis seorsum constituisse. Quod licet tunc pie sit constitutum, postea tamen utilissima monasteriorum dispensatione ita est immutatum, ut abbas a conventu non recedat, et fidelem dispensatorem peregrinis provideat. Facilis quippe est inter epulas lapsus, et tunc discipline magis est invigilandum. Multi etiam, occasione hospitum, sibi magis quam liospitibus propitii sunt, et hinc maxima suspicione læduntur absentes et murmurant. Et tanto prelati minor est auctori tas, quanto ejus vita suis est magis incognita. Tunc quoque tolerabilior omnibus qualibet habetur imopia, quum ab omnibus aue participatur, maxime vero a. prielatis. Sicut in Catone. quoque didicimus. Hic quippe, ut scriptum est?, populo secum sitiente, oblatum sibi aquæ paululum respuit et efludit, suffecitque omnibus.

Quum igitur prelatis maxime sobrietas sit necessaria, tanto eis parcius

«est vivendum, quanto per eos cæleris est providendum. Qui etiam ne domum Dei, hoc est prelationem, sibi concessam in superbiam convertant, et

! Prov., xvii, 18. —? Lucau., Pharsal., ix, 498 ct sviv

plus dignes. Combien en ai-je vu, le jour de leur élection, verser des larmes, qui au fond du cœur étaient ravis? Ils s'accusaient d'indignité : c'était une manière de capter la faveur et le crédit des hommes ; ils connaissaient ce qui est écrit : « Le juste est le premier accusateur de lui-méme ; » et, plus tard, quand accusés, l'occasion se présentait de se démettre, ils défen* daent avec acharnement ct sans vergogne cette prélature qu'ils n'avaient acceplée que malgré eux, de fausses larmes dans ies yeux, et eu se chargeant d'accusations qui n'étaient que trop fondées. Combien avons-nous vu de chanoines dans l'Église résister à leurs évéques, qui les pressaient d'accepler les ordres sacrés, proclamer qu'ils n'étaient point dignes d'un tel ministére et qu'ils ne pouvaient absolument se rendre! Élevés ensuite, bien que simples c'ercs, à l'épiscopat, ils n'opposaient point de résistance ou à peine. La veille, ils refusaient le diaconat pour sauver leur âme, disaientils, et devenus justes en une nuit, ils ne craignaient plus le lendemain les abimes d'un grade supérieur ! C'est de ces hommes qu'il est écrit dans les Proverbes : « L'homme insensé battra des mains, lorsqu'il aura répondu pour son ami. » Car ce malheureux rit alors de ce qui devrait le faire pleurer, puisque, se chargeant de la direction d'autrui, il se trouve obligé, par son engagement, à veiller sur ses inférieurs, dont il doit se faire aimer plutót que craindre.

Pour écarter, autant qu'il est eu nous, un tel fléau, nous interdisons absolumeut à la diaconesse de vivre plus délicatement, plus mollement qu'aucune religieuse. Elle n'aura point d'appartements particuliers pour manger ou pour dormir ; elle fera tout en commun avec le troupeau qui lui est conlié ; elle connaîtra d'autant. mieux ses besoins qu'elle ne cessera jamais d'y veiller. Nous savons bien que saint Benoit, dans un sentiment de charité pour les pelerins et les hôtes, avait établi une table séparée pour eux et l'abbé. Mais cette mesure, fort respectable en elle-même, a été modifiée dans la suite par un règlement très-utile. Pour que l'abbé ne sorte pas du couvent, c'est un économe fidèle qui a été chargé de pourvoir aux besoins des pèlerins. Eu effet, c'est surtout à table que là faute est facile, et qu'il faut veiller à l'observation de la règle. Certains abbés diocésains, sous prétexte de bien traiter leurs hôtes, ne songent qu'à se bien traiter eux-mêmes. De là les soupçons qu'excite leur abseuce et les murmures qu'elle soulève. Plus la vie d'un prélat est secrète, moins il a d'autorité. Et puis toute privation est supportable quand on voit tout le monde Ia partager, et surtout les supérieurs. Caton lui-méme nous l'enseigne : comme lui, l'armée soulfrait de la soif ; on lui offrit un peu d'eau, il la refusa, la versa à terre. et tout le monde fut satisfait.

Puis donc que la sobriété est particulièrement nécessaire aux supérieurs, ils doivent vivre avec d'autant. plus de simplicité que leur exemple sert de règle aux autres. Pour ne point tirer vanité du don que Dieu leur a fait, c'est-à-dire de la prélature qui leur à été confiée, et ne s'en point faire un

maxime subjectis per hoc insultent , audiant. quod scriptum est! : « Noli esse sicut leo in domo tua, evertens domesticos tuos, et opprimens subjectos tibi. Odibilis coran Deo et hominibus est superbia. Sedes ducum superborum destruxit Dominus, et sedere fecit mites. pro eis. Rectorem te posuerunt, noli extolli. Esto in illis quasi unus ex ipsis. » Et Apostolus Timotheum erga subjectos instruens : « Seniorem, iuquit?, ne increpaveris, sed obsecra ut patrem, juniores ut fratres, auus ut matres, juvenculas ut sorores. »

« Non vos me, inquit Dominus 5, elegistis, sed ego elegi vos. » Universi alii prelati a subjectis eliguntur, et ab eis creantur et constituuntur ; quia non ad dominium, sed ad ministerium assumuntur. llic autem solus vere est Dominus, et subjectos sibi ab serviendum | habet. eligere. Nec tamen se dominum, sed ministrum exhibuit, et suos jam ad dignitatis arcem aspirantes proprio coufutat exemplo, dicens* : « leges gentium. dominantur eorum, et qui potestatem habent super eos benefici vocantur. Vos autem non sic. » Reges igilur gentium imitatur. quisquis in subjecüs dominium appetit magis quam minislerium, el timeri magis quam amari satagit, et de prælationis suz magisterio intumescens, amat primos recubitus in cenis, et primas cathedras in svnagogis, et salutationes in foro, et vocari ab hominibus Rabbi. Cujus quidem vocationis honorem, ut nec nominibus gloriemur, et in omnibus humilitati provideatur : « Vos autem, inquit Dominus”, nolite vocari Rabbi, et patrem nolite vocare. super terram. » Et postremo universam prohibens gloriationem : « Qui se, inquit, exaltaverit, hunilia-

bitur. »

Providendum quoque est, ne per absentiam pastorum grex periclitetur, et ne prelatis extravagantibus intus disciplhina torpeat. Statuimus itaque, ut diaconissa magis spiritalibus. quam. corporalibus intendens, nulla exteriore cura monasterium deserat, sed circa subjectas tauto sit magis sollicita, quanto magis assidua ; et tanto sit hominibus quoque. praesentia ejus venerabilior, quanto rarior, sicut seriptum est? : « Advocatus a potentiore discede. Ex hoc enim inagis te advocabit. » Si qua vero legatione monasterium egeat, monachi vel eorum eonversi. ea fungantur. Semper enin viros mulierum necessitudinibus oportet providere. Et quo earum major religio, amplius vacant Deo, et majori virorum egent patrocinio. Unde et matris Domini curam agere Joseph ab angelo adinonetur, quam tamen cognoscere non per-

! Eccles., iv, 35, — 2Timoth., I, v, 1. — 5 Joan., xv, 16. — * Matth., xx, 25. — 5 Matth., xxxi, 8. — 9 Matth., v, 12. — 7 Eccles., xiii, 12.

moyen* d'insulter leurs inférieurs, qu'ils écoutent ce qui est écrit : « Ne soyez pas comme un lion dans votre maison, brusquant tous les serviteurs, écrasant ceux qui vous sont soumis : car l'orgueil est ézalement haïssalile à Dieu et aux hommes. Le Seigneur renversa les siéges des superbes, et mit à leur place les doux de cœur ; ils vous ont établi leur chef ; ne vous enorgucillissez point ; soyez parmi eux comme l'un d'eux. » Qu'ils écoutent l'apótre Timothée traçant la conduite à tenir vis-à-vis des inférieurs : « Ne maltraitez pas le vieillard, mais priez-le comme votre pére; traitez les jeunes gens en frères, les femmes âgées en mères, les plus jeunes en sœurs. »

« Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, dit le Seigneur , c'est moi qui vous ai choisi. » Tous les autres prélats sont élus par les inférieurs ; ce sont eux qui les nomment et qui les établissent, parc: qu'ils ne sont pas élevés au rang de maîtres, mais de ministres. Dieu est le seul Seigneur véritable ; seul il a le don de se choisir des serviteurs parmi ceux qui lui sont soumis. Cependant il s'est montré plus ministre que maître ; il a confondu par son exemple ses disciples qui déjà aspiraient à l'honneur du premier rang. « Les rois des peuples sont leurs maitres, dit-il, ct ceux qui ont le pouvoir sur eux sont appelés bienfaisants ; mais i1 n’en est pas ainsi de vous. » C'est donc imiter les rois de Ja terre que de prétendre à être maîtres plutôt que ministres ; de vouloir se faire craindre plutôt qu'aimer, et, tout enorgueillis de l'autorité de la prélature, de rechercher la première place à table, le premier rang dans la synagogue, les saluts de la foule sur la place publique, d'aimer à s'entendre appeler Rabbi. Pour nous empêcher de nous glorifier de ces hommages et de ces titres, pour nous inviter à rester en toute chose fidèle à l'humilité, voici ce que nous dit le Seigneur : « Ne vous laissez pas appeler Rabbi, ne vous laissez pas appeler père sur terre. » Enfin pour nous détouruer de toute peusce d'orgucil, 1l ajoste : « Celui qui s'élévera sera abaissé. »

lH faut aussi prendre ses mesures pour que l'absence du pasteur ne compromette pas le troupeau, et que l'observation de la régle n'en soit pas suspendue. Nous ordonnons donc que la dia: onesse, plus occupée du soin des âmes que de celui des corps, ne sorte jamais du monastère pour vaquer aux affaires du dehors. Elle veillera d'autant mieux aux besoins des religieuses qu'elle vivra plus assidüment au milieu. d'elles, et elle sera d'autant plus respectée des hommes qu'elle se montrera à eux plus rarement, ainsi qu'il est écrit : « Éloignez-vous d'un puissant qui vous appelle ; il vous appellera d'autant plus. » Ni les besoins du monastère exigent quelque mission, les moines on les frères convers en seront chargés, C'est aux hommes de pourvoir aux nécessités des femmes. Plus la piété des femmes est grande, plus elles sont occupées de Dieu, plus elles ont besoin de recourir à l'assistance des hommes. C'est ainsi que l'ange avertit Josephi de prendre soin de la mère du Seigneur, qu'il ne lui fut pas cependant donné de counoitrc. Le

218 ABÆLARNI ET HELOISSÆ EPISTOL £.

mittitur. Et ipse Dominus moriens quasi alterum filium matri suz providit, qui ejus temporalem ageret cnram. Apostoli quoque quantam devotis curam mmpenderent feminis dubium non est, ut jam satis alibi memiuimus ; quarui etiam obsequiis diaconos septem instituerunt. Quam quidem nos auctoritateur sequentes, ipsa eliam rei necessitate hoc exigente, decrevimus, monachos et eorum conversos, more apostolorum et diaconorum, in iis quae ad exteriorem perlineut curam, monasterns feminarum providere, quibus maxime propter missas necessarii sunt monachi, propter opera vero conversi.

Oportet itaque, sicut Mexandriz, sub Marco evangelista, legimus esse factum in ipso Ecclesie nascentis exordio, ut monasteriis feminarum monasteria non desint. virorum, et per ejusdem religionis viros omnia extrinsecus feminis admiuistrentur. Et tunc. profecto. monasteria feminarum firinius propositi sui religionem observare credimus, si spiritalium virorum providentia gubernentur, et idem tam ovium quam arietum pastor constituatur; ut qui videlicet viris ipse quoque præsit feminis, et semper, juxta apostolicam. institutionem : € Caput mulieris sit vir, sicut. viri Christus, et Christi Deus. » Unde ct monasterium beatæ Scholasticæ in possessione fratrum monasterii. situm fratris quoque. providentia. regebatur, et crebra ipsius vel fratrum visitatione instruebatur et cousolabatur.

De cujus quoque regimiuis providentia beati Basilii regula quodam loco nos iustruens, ia continet : € [nterrogatio : si oportet eum qui przest extra eam quie. sororibus præest loqui. aliquid. quod ad ædificationem perneat virginibus? — Responsio : et quomodo servabitur. illud. preceptum Apostoli dicentis : « Omnia vestra honeste et secundum ordinem fiant. » Item sequenti capitulo : « Interrogatio : si convenit eum qui præest cum ea qui sororibus priest. frequenter loqui, et maxime si aliqui de fratribus per lioc eduntur? — Responsio : Apostolo dicente : « Ut quid enim libertas judicatur ab aliena conscientia? » Bonum est imitari eum dicentem : « Quia uon sum visus potestate mea uti , ne offendiculum aliquod ponerem Evangelio Christi. » Et quantum fieri potest , et rarius videndæ sunt, et brevius est sermocinatio finienda. »

llinc et illud est [lispalensis concilii : « Consensu communi decrevimus, ut monasteria virginum in provincia. Detica monachorum ministratione ac presidio gubernentur. Tune enim salubria Christo dicatis virginibus providemus, quaudo eis spiritales eligimus. patres, quorum non solum gubernaculis tueri, sed etiam doctrinis ædificari possint : hac tamen circa monachos cautela servata, ut remo'i ab earum peculiaritate, nec usque ad vestibulum habeant accedendi permissum familiare; et neque abbatem vel eum qui præ-

Seigueur lui-même, en mourant, assure, pour ainsi dire, à sa mère un autre fils, chargé de pourvoir à ses besoins temporels. Quel soin les apôtres aussi ont pris des saintes femmes, on le sait et nous l'avons dit ailleurs : c'est pour elles qu'ils ont institué sept diacres. Suivant ces autorités, et conformément d'ailleurs aux exigences de la nécessité, nous ordonnous que, à l'exemple des diacres, les moines et les fréres convers rendent aux monastéres des femmes tous les services qui touchent à l'extérieur ; les moines étant particuliérement employés pour le service de l'autel, les convers pour les œuvres manuelles. .

Il faut donc, ainsi que nous lisons que cela avait lieu à Alexandrie sous la direction de l'évangéliste saint Marc, au temps de la primitive Église, il faut qu'il y ait des monastères de femmes et d'hommes vivant sous la même régle, et que les hommes rendent aux femmes de leur communion les services extérieurs. Alors assurément les femmes observeront bien plus fidélement leur règle, si des religieux pourvoient à leurs besoins, si le méme pasteur conduit les béliers et les brebis, en sorte que le chef des hommes soit aussi le chef des femmes, suivant l'institution apostolique : « Que le chef de Ja femme soit l'homme, comme Jésus-Christ est le chef de l'homme, ct Dieu de Jésus-Christ. » C'est ainsi que le monastére de sainte Scholastique, situé auprès de celui de son frère, était soumis à sa direction et à celle de ses religieux, qui, dans leurs fréquentes visites, appor!aient des Inmières et des consolations.

Saint Basile nous parle aussi, dans un endroit de sa Règle, de la sagesse de ce gouvernement. « Demande : faut-il que celui qui dirige le couvent des fréres ait, indépendamment de celle qui dirige les soeurs, des entretiens d'édification avec les vierges? — Réponse : oui, à condition qu'on observera ce précepte de l'Apótre : « Que tout se fasse avec ordre ct saintement, » Et dans le chapitre suivant : « Demande : convient-il que celui qui dirige le couvent des frères s’entretienne fréquemment avec celle qui dirige les sœurs, quand certains frères en sont scandalisés ? — Réponse : l'Apótre dit qu'il ne convient pas aux autres de juger ce qui est libre. 1l est bon cependaut d'imiter l'Apótre dans sa conduite : « Je ne me suis pas servi de mon pouvoir, dit-il, de peur de porter la moindre atteinte à l'Évangile du Christ. » Autant que faire se peut, il faut donc voir rarement les sœurs, et les entreteuir brièvement. »

Le concile de Séville tient le méme langage. « D'un commun accord, ditil, nous avons décidé que les monastères de femmes de la Bétique seront placés sous l'administration et le gouvernement des moines. C'est. rendre service aux vierges consaerées à Jésus-Christ que de leur choisir des pères spirituels, qui non-seulement tiennent le gouvernail de leurs affaires, mais dont les lumiéres puissent les édifier. Toutefois les précautions suivantes sont recommandées aux moines. Tenus loin de toute relation privée avec les religieuses, ils n'auront pas la liberté d'approcher méme jusqu'au vestibule ;

280 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLE.

ficitur, extra eam. quæ przeest, loqui virginibus Christi aliquid, quod ad institutionem morum pertinet, licebit. Nec cum sola quæ præest frequenter "euni colloqui oportet, sed sub testinonio duarum aut trium sororum, ita ut rara sit accessio, brevis loeutio. Absit. enim ut ne monachos, quod etiam dictu nefas est, Cliristi virginibus familiares esse. velimus, sed Juxta quod jussa regularia vel canonum. admonent, longe diseretos atque sejunctos. Eorum tantum gubernaculis easdem deputamus, constituentes ut unus monachorum probatissimus eligatur, cujus curæ sit prædia carum rusticana vcl urbana intendere, fabricas struere, vel si quid aliud, ad necessitatem monasterii providere, ut Christi famulæ pro animæ suæ tantum utilitate sollicite, solis divinis cultibus vivant, operibus suis inserviant. Sane is qui ab abbate suo proponitur, judicio sui episcopi. comprobetur. Vestes autem illie iisdem. cænobiis faciant, a quibus tuitionem expectant, ab iisdem denuo, ut prædictum est, laborum fructus, et procurationis suffragium recepturæ. »

Hanc nos itaque. providentiam. sequentes, monasteria feminarum monasteris virorum ita semper esse subjecta volumus, ut sororum curam fratres agant, et unus utrisque. tanquam. pater præsideal, ad cujus. providentiam utraque spectent monasteria, et utrorumque in Domino quasi unum sit ovile et unus pastor. Quæ quidem spiritalis fraternitatis societas tanto gratior tam Deo quam hominibus fuerit, quanto ipsa perfeetior omni sexui ad conversion. venienti sufficere. possit ; ut videlicet monachi. viros, moniales feminas suscipiant, et omnt animæ de salute sua cogitanti possit ipsa consulere ; et quicunque eum vel matre, aut sorore, vel filia, seu aliqua, eujus curam gerit, converti voluerit, plenum ibi solatium reperire possit ; et tanto majoris charitatis affectui sibi: utraque monasteria sint. connexa, et pro se invicem sollicita, quanto quce ibi sunt. personz propinquitate aliqua vel affinitate amplius sunt conjuncta.

Præpositum autem monachorum, quem. abbatem. nominant, sic etiam monialibus praeesse. voluinus ; ut eas, quæ Domini sponsæ sunt, cujus. ipse servus est, proprias recoguoscat dominas, nec eis præesse, sed prodesse gaudeat. Et sit tanquam dispeusator im dno regia, qui non imperio dominam premit, sed. providentiam erga eam. gerit ; ut ei de necessariis statim obediat, et in noxiis eam non audiat, et sie exterius cuneta ministret, ut thalami secreta nunquam nisi jussus introeat. Ad hunc igitur modam servum Christi sponsis Cliristi providere volumus, et earum pro Christo fideliter curam gerere, et de omnibus quie oportet eum diaconissa tractare, nec ea inconsulta, quidquam de ancillis Christi, vel de iis quæ ad eas pertinent eum statuere, nec ipsum cuiquam earum nisi per eam quidquam præcipere, vel loqui præ-

leur abbé ou celui qui le suppléera ne sera pas libre de parler aux vierges du Seigneur en l'absence de leur supérieure ; il ne s'eutretiendra jamais seul à scule avec celle-ci, mais toujours en présence de deux ou trois sœurs : visite rare, discours bref. A Dieu ne plaise, en effet, que nous tolérions la moindre familiarité entre les moines et les vierges! Conformément aux rites de la Règle et des Canons, nous les séparons d'elles, nous les tenons à l'écart, et nous ne leur déléguons que les soins de l'administration; nous voulons seulement qu'un moine éprouvé soit chargé de gérer leurs biens de la ville ou des champs, surveille les constructions et pourvoie à tous les autres besoins du monastére, cn sorte que les servantes du Christ, n'ayant à songer qu'au salut de leur àme, appartiennent tout entières au culte divin, et se consacrent exclusivement à leurs œuvres. — Il importe que le moine qui sera proposé par son abbé ait l'approbation de son évêque. En retour, les religieuses feront les habits des moines dont elles attendent protection, et à qui elles devront, comme je l'ai dit, les fruits de leurs travaux en méme temps qu'une utile assistance. »

Suivant donc cette sage disposition, nous voulons que les monastéres de femmes soient toujours soumis à des monastéres d'hommes, en sorte que Jes frères prennent soin des Sœurs, qu'un seul abbé préside, comme un père, aux besoins des deux établissements, et qu'il n'y ait, dans le Seigneur, , qu'une seule bergerie et un seul pasteur. Cette fraternité spirituelle sera d'autant plus agréable à Dieu et aux hommes qu'elle pourra, parfaite en ellemème, offrir un asile aux conversions des deux sexes, c'est-à-dire que les religieux recevront les homme:, les religieuses les femmes, et que la communauté pourvoira ainsi au sort de toute âme songeant à son salut. Quiconque voudra sc convertir avec sa mère, sa.soeur, sa fille ou quelque autre dont elle a le besoin, trouvera là pleine consolation ; car les deux monastéres seront unis entre eux par une charité d'autant plus grande, ct d'autant plus disposés à s'assister l'un l'autre, que les personnes qui les composeront auront déjà entre elles des liens de parenté.

Mais si nous voulons que le supérieur des moines qu'on nomme abbé ait le gouvernement des religieuses, c'est en telle sorle qu'il reconnaisse pour ses supérieures les épouses de Jésus-Christ dont il est le serviteur, et qu'il mette sa joie nou à leur commander, mais à les servir. Il doit ètre ce qu'est dans une maison royale l'intendont, qui ne fait pas seutir son pouvoir à sa maitresse, et ne se pique que de jouer à son égard le rôle de providence. 1l doit lui obéir sans tarder dans les choses justes; n'enteridre pas ce qu'elle demande de nuisible; régler les affaires du dehors, et ne pénétrer, que si on l'v invite, dans celles du gynécée. C'est de cetle façon que nous voulons que le serviteur du Christ veille aux besoins des épouses du Christ : qu'il s'acquitte fidèlement du soin qu'il en doit prendre, traite de chaque chose avec la diaconesse, ne décide rien au sujet des servantes du Christ et de tout ce qui les concerne qu'après avoir pris son avis ; ne leur transmette *es ins-

252 4B.ELARDI ET HELUDS E. EPISTHE

$umnete. Quoties sero cum diacontssa v-€.verit, ne. tardet venire, et que ipea «i c msuluent de its, quibus ipra vel ei subject opus habent. non moretur. exequi quantum valet. Vocatus ;utem a diaconissa nunquam nisi in mamfe«to. et sub testimonio. proLa'arum. fpersonarum ei loquatur. nec ei proximus adjunzatur. nes prolixo sermoue eam d-tineat.

Omnia vero qux ad victum aut vestitum pertinent, et si quæ etiam. pecuniz: fuerint, apud ancillas Christi conzrezabuntur vel reservabuntur, et inde fratribus neccssaria tradentur de ns quz sororibus supereruat. Umnia iraque fratres exteriora procursbunt. et sorores ea tantum quæ intus a mulieribus agi convenit, componendo seilicet vestes etiam fratrum, vel abluendo, pauem eliam conliciendo, et ad coquendum tradenda. et coctum suscipiendo. Ad ipsas ctiam cura lactis, ct eorum quæ inde fiunt, pertinebit, et gallinarum vel anserum nutritura, et quecunque convenientius mulieres agere quam viri possuut.

[pse vero prepositus quando constitutus fuerit. in presenta episcopi et sororum jurabit, quod eis fidelis in Domino dispensator erit, et earum corpora a canali contagio sollicite observabit. [n quo si forte, quod absit, episcopus eun negligentem deprehenderit, statim eum tauquam perjurit reum deponat. Ouines quoque fratres in professionibus suis hoc se sororibus sacramento astringent, quod nullatenus eas gravari conséntient, et earum carnali muuditiæ pro posse suo providebunt. Nullus igitur viroruin, nisi licentia praepositi, ad sorores accessum | habebit, nec aliquid eis missum, nisi à praeposito transmissum, suscipietur. Nulla unquam. sororum. septa monásterii egredietur, sed omnia exterius, sicut dictum est, fratres procurabunt, el in fortibus fortes sudabunt operibus. Nullus unquam fratrum septa hzec ingredietur, nisi obtenta præpositi et diaconissæ licentia, quum aliqua hoc necessaria vel honesta exegerit causa. Si quis forte contra hoc presumpserit, absque dilatione de monasterio projiciatur.

Ne tamen viri fortiores feminis in aliquo eas gravare presumant, statuimus eos quoque nihil præsunere contra voluntatem. diaconissæ, sed omnia ipsos etiam ad nutum ejus peragere, et omnes pariter tam viros quam feminas ei professionem facere, et obedientiam promittere : ut tanto pax firmior habeatur, et melius servetur. concordia , quauto fortioribus mimus | licebit ; et tanto minus fortes debilibus obedire graventur, quanto earum violentiam minus vereantur, et quanto amplius hic huniüliaverit se apud Deum, amplius exaltari certum sit.

Hæc in pruscnti de diaconissa dicta sufficiant. Nunc ad officiales stylum inclinemus.

tructions que par son intermédi ire, ne se risque jamais à leur parler. Toutes les fois que la diaconesse le mande, qu'il ne se fasse pas attendre, qu'il ne tarde pas à exécuter, autant que faire se peut, ce qu'elle lui aura demandé pour elle ou pour ses relizieuses. Lorsqu'il sera appelé, qu'il ne parle jamais à la diaconesse qu'en publi:, et en présence de personnes éprouvées ; qu'il ne s'approche pas trop d'elle, et qu'il ne la retienne pas trop longtemps.

Tout ce qui concerne le costume, la nourriture, l'argent méme, s'il y en a, sera réuni et conservé chez les religieuses : elles pourvoiront, de leur superflu, au nécessaire des frères. Les frères s'occuperont donc de tous les soins extérieurs, et les sœurs de tout ce qu'il convient à des femmes de faire à l'intérieur, c'est-à-dire de coudre les habits des frères, de les laver, de pétrir le pain, de le mettre au four et de l'en tirer cuit; elles auront le soin du laitige et de tout ce qui en dépend ; elles donneront à manger aux poules et aux oies ; elles feront enfin tout ce que des femmes peuvent faire mieux que des hommes.

Le supérieur, dés qu'il aura été établi, jurera, en présence de l'évéque et des sœurs, de leur être uir fidèle économe en Jésus-Christ, et de veiller rigoureusement à ce que leur chasteté ne reçoive aucune atteinte. Si par hasand, ce dont Dieu le préserve, l'évèque le trouve en défaut sur quelque point, il le déposera aussitôt comme parjure. Tous les frères, en faisant leurs vœux, prèleront aussi serment aux sœurs; ils jureront de ne le: laisser souffrir en rien, et de veiller également, daus la mesure de leur pouvoir, à leur pureté charnelle. Aucun moine n'aura. donc accès auprès des sœurs sans la permission du supérieur, et ne recevra que de là maim. du supérieur ce qui lui sera adressé par elles. Aucune sœur ne franchira l'enceinte du monastère ; tous les soins extérieurs, ainsi que nous l'avons dit, regarderont les frères : aux forts de s'occuper des travaux qui demandent de Ja force. D'un autre côté, aucun frère n'entrera dans l'enceinte du couvent des femmes, si ce n'est avec la permission du supérieur et de là diaconesse, el pour un motif de nécessité ou de bienséance. Celui qui enfreindra cet ordre sera aussitôt expulsé. | .

De peur cependant que les hommes n'abusent de leur force pour opprimer les femmes, nous voulons qu'ils n'entreprennent rien contre la volonté de la diaconesse, et ne fassent rien qu'avec son consentement, Hommes et femmes, tous jureront obéissance à la diaconvsse, en sorte que Ia paix soit d'autant plis solide et la concorde d'autant plus ferme, que les plus forts auront inoins de pouvoir, et que les faibles, moins sênés par l'obéis-ance, auront moins à craindre Ja violence : il est certain que plus on s’humilie devaut Dieu, plus on s'élève,

En voilà assez pour le moment sur les diaconesses; venons maintenant aux oflicières.

VIII. La sacristine, qui, en méme temps, sera trésoriére, aura soin de l'église ; elle aura la garde des clefs et de tous les objets du culte , elle recevra les offrandes, elle pourvoira aux ornements, sc chargera de les faire réparer et d'en fournir de nouveaux. Ce sera à elle encore de préparer les hosties, les vases sacrés, les livres et la décoration de l'autel, Ies reliques, l'encens, le luminaire, l'horloge, les cloches.

Ce sont les vierges, s'il est possible, qui feront les hosties, nettoieront le froment qui sert à les faire, et laveront les pales de l'autel. Quant aux reliques et aux pales des religieux, ni la sacristine, ni aucune religieuse n'aura le droit d'y toucher, à moins qu'on ne leur donne les pales à laver; on appellera et on attendra pour cela les moines ou leurs convers, et, s'il le faut, on en subordonnera pour cela à la sacristine quelques-uns qui soient dignes de les toucher : ils les prendront et les replaceront dans les armoires qu'elle aura ouvertes. 1] convient que celle qui a ainsi la garde du sanctuuire se distingue gar sa chasteté; qu'elle soit, autant que possible, vierge de corps et d'àme, d'une abstineuce et d'une continence éprouvées. Il est absolument indispensable qu'elle connaisse le comput de la lune, afin de parer l'église suivant l'ordre des temps.

La chantre aura la direction du chœur et veillera à la disposition des divins offices ; elle apprendra aux autres à chanter, à lire, à écrire et à. dicter la musique. Elle aura aussi la garde de la bibliothèque, donnera et reprendra les livres, prendra soin des copies et des enluminures. Elle réglera la tenue du chœur, assignera les places, désignera celles qui devront lire ou chanter, et dressera la liste des semainières qui sera lue tous les samedis au chapitre. En vue de ces divers services, 1l. convient donc qu'elle soit instruite ct qu'elle connaisse particulièrement la musique. Sous les ordres de la diaconesse, elle tiendra la main à l'observation de la règle, et, en cas d'empéchement, c'est elle qui la remplacera dans ses fonctions.

L'iufirmiére aura le soin des malades ct veillera aux tentations de leur àme, comme aux besoins de leur corps. Ce que leur état de santé exigera, aliments, bains ou toute autre chose, elle le leur donnera. On connait le proverbe : « Ce n'est pas pour les malades que la lot a été faite. » On ne leur refusera donc jamais de la viande, si ce n'est les vendredis, les veilles des grandes fêtes, les Quatre-Temps et le Caréme ; car 1l. faut d'autant plus les préserver du péché qu'elles doivent davantage songer à leur salut. C'est alors surtout qu'il faut s'étudier à garder le silence, où l'excès n'est jamais un défaut, et se livrer à la prière, ainsi qu'il est éerit : « Mon fils, nc vous abandonnez pas vous-même dans la maladie, mais priez le Seigneur, et il aura soin de vous. Détournez-vous du péché, élevez vos mains vers lui, et

purifiez votre cœur de toute iniquité. » Il faut aussi que l'infirmière fasse une garde vigilante auprès des malades, qu'elle soit toujours prête à venir à leur aide, en cas de besoin; il faut que la maison soit fournie de tout ce qui est nécessaire. Elle doit s'approvisionner de médicaments, suivant les ressources de l'endroit : ce qu'elle fera d'autant mieux qu'elle connaitra la médecine. À elle encore appartiendra de veiller à tout ce qui touche aux pertes périodiques des sœurs. 11 faut qu'elle sache saigner, pour que cette opération ne nécessite l'accés d'aucun homme auprès des religieuses. L'infirmiére réglera encore les heures des offices et la communion pour les malades, afin qu'elles n'en soient pas privées; le dimauche, au moins, elles doivent communier, aprés préparation par la confession et la contrition dans la mesure du possible. Au sujet de l'extréme-onction, on veillera avec soin à l'observation du précepte de l'apótre saint Jacques. Pour administrer ce sacrement à une malade désespérée, on introduira dans le monastère les deux plus vieux prétres d'entre les moines'et le diacre ; ils apporteront avec eux les saintes huiles et feront la cérémonie de l'onction, toute la communauté y prenant part, mais séparés de la chambre de la malade par une cloison. On fera de méme toutes les fois qu'il sera nécessaire pour la communion. Il faut donc que l'infirmerie soit disposée pour l'administration des sacrements, de telle sorte que les moines puissent entrer et sortir, sans voir la communauté ni en être vus.

Chaque jour, une fois au moins, la diaconesse, accompagnée de la cellénére, visitera les malades, comine elle ferait le Christ, afin de s'éclairer sur leurs besoins temporels ou spirituels et d'y pourvoir. Ainsi mériteront-elles d'entendre ces paroles du Seigneur : « J'étais malade et vous m'avez visité. » Que si une malade approche de sa fin et tombe dans les angoisses de l'agonie, aussitôt une de celles qui la veillent, parcourant le couvent avec la crécelle et la faisant tourner, annoncera la fin de la sœur ; alors la communauté entiére, quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit, se réunira auprès de la mourante, à moins que la célébration des offices ne l'eu empéche. Dans ce cas, comme le service de Dieu doit passer avant tout, il suffira. que Ja diaconesse , accompagnée de quelques sœurs qu'elle choisira, fasse diligence ; la communauté viendra ensuite. Celles qui auront été aiusi réuutes à l'appel de la crécelle, réciteront les litanies, parcourant la liste entière des saints et des saintes ; puis les psaumes et les prières des morts. Combien sont bonnes ces visites aux malades ou aux morts, l'Ecclésiaste le fait remarquer avec soin : « Mieux vaut aller, dit-il, dans une maison où l'on pleure que dans une maison où règne Ja joie d'un festin; dans la première, on apprend quelle est la fin de tous les hommes, et vivant, on pense à ce que l'on doit ètre un jour ; » et encore : « Le cœur du sage se plait là où est la tristesse. » Dès que la malade a expiré, son corps doit être lavé par les sœurs; on lui mettra une robe grossière, mais une chemise propre, ct des sandales; puis on la placera sur un brancard, la téte couverte de son voile. ll faut que ses

ligentur, nec ulterius moveantur. Ipsum corpus a sororibus in ecclesiam delatum monachi quum oportuerit sepulturæ tradant, et sorores interim in oratorio psalmodiæ vel orationibus intente vacabunt. Diaconissæ vero sepultura id tantum prie ceteris habeat honoris, ut cilicio solo totum ejus corpus involvatur, et in eo quasi in sacco tota consuatur.

Vestiaria lotum quod ad curam indumentorum spectat providebit, tam in calciamentis scilicet quam in cæteris omnibus. {psa touderi oves faciet, coria calciamentorum suscipiet. Linunr seu lanam excolet et colliget, et totanr curam telarum habebit. Filum et acum et forfices omnibus nnnistrabit. Totam dormitorti curam habebit, et stratis omnibus providebit. De mantilibus quoque mensarum el manutergiis et universis pannis curam aget, incidendis, suendis, abluendis. Ad hanc maxime illud pertinet! : « Quæsivit lanam et linum, et operata est consilio manuum suarum. Manum suam misit ad colum, et digiti sui apprehenderunt fusum. Non timebit domui suæ a frigoribus nivis. Omnes enini domestici ejus vestiti: duplicibus, et ridebit in die novissimo. Consideravit seniitas domus sue, ct panem otiosa. non comedit. Surrexerunt filii ejus et bealissimam prædicaverunt eam. » Hzc suorum operum habebit instrumenta, et providebit de suis operibus, quæ quibus debeat injungere sororibus. Ipsa euim novitiarum curam aget, donec in congregationem suscipiantur.

Celleraria curam. habebit de iis. ommibus quæ pertinent ad victum, de cellario, refectorio, coquina, molendino, pistrimo cum furno, de hortis eliam. et viridariis, et agrorum tota cultura : de apibus quoque, armentis et pecoribus cunctis, seu avibus necessariis. Ab. ipsa requiretur quidquid de cibis necessarium. erit. llanc maxime non esse avaram convenit, sed promptam et voluntariam ad omnia necessaria. tribuenda. « Hilarem emm datorem diligit Deus. » Quam omnino prohibemus, ne de administrationis sud dispensatione sibi magis quam aliis sit propitia, nee privata sibit paret fercula, nec sibi reservet quie aliis. defraudet. « Optinus, inquit. Tlicronymus?, est dispensator, qui sibi mhil reservat. x Judas suæ dispensationis abutens officio, quum loculos haberet, de cœtu perit. Apostolico. Ananias quoque el Saphira uxor ejus retmendo sententiam mortis exceperunt.

Ad portariam, sive. ostiariam, quod. idem est, pertinet. de suscipiendis hospitibus, vel quibuslibet advenientibus, et de iis nuntiandis vel adducendis ubi oporteat, et de eura hospitalitatis. Hanc ætate et mente discretam esse convenit, ut scial accipere responsum et reddere, et qui vel qualiter suscipiendi sint, an non siut, dijudicare. Ex qua maxime tanquam ex vesti-

Prov., xxxvi, 13, 19. - * Epist., xxxiv.

vétements soient solidement cousus ou attachés au corps, de maniére qu'ils n'éprouvent aucun dérangement. Le corps apporté dans l'église, les moines, lorsqu'il en sera temps , l'enterreront, et cependant les sceurs ne cesseront de psalmodier dans l'église ou de prier dans leurs cellules. Le seul honneur de plus accordé à la diaconesse, c'est que son corps doit étre enveloppé dans un cilice, où elle sera cousue tout entière comine dans un sac.

La robiére aura le soin de tout ce qui concerne l'habillement, tant pour les chanoines que pour le reste. Elle fera tondre les brebis, et recevra le cuir; elle recueillera et gardera le lin et la laine; elle prendra soin de la fabrication des toiles; elle distribuera le fil, les aiguilles, les ciseaux ; elle aura la surveillance du dortoir et. des lits; elle sera chargée de diriger la taille, la couture, le lavage des nappes de table, des serviettes et de tout le linge du monastère. C'est surtout à elle que s'applique ce passage : « Elle a recueilli le lin et la laine, et les a travaillés de ses mains. Sa main a pris la quenouille, et ses doigts ont fait tourner le fuseau. Elle ne craindra pas le froid ou la neige pour sa maison, car tous ses serviteurs ont double vétement ; et, le jour de sa mort, elle sourira, car elle a toujours gardé le seuil de sa maison, et elle n'a pas mangé son pain dans l'oisiveté. Ses enfants se sont levés et ont annoucé qu'elle était bien heureuse. » Elle aura tous les instruments nécessaires à son emploi. Elle réglera la tàche de chacune dez sœurs. C'est elle qui prendra soin des novices, jusqu'à ce qu'elles soient admises dans la communauté.

La cellérière aura la charge de tout ce qui concerne la nourriture : cellier, réfectoire, cuisine, moulin, boulangerie, four, jardins, vergers et champs, ruches, troupeaux, animaux de toute sorte et oiseaux. C'est sur elle que l'on comptera pour tout ce qui touche à l'alimentation. Elle ne doit pas se montrer avare, mais toujours préte et empressée à donner ce qui est nécessaire. Dieu, est-il dit, aime celui qui donne gaiement. Défense lui est faite de souger à elle-méme plus qu'aux autres dans les soins de sa charge, de se préparer des mets particuliers, de se réserver des douceurs. « Le meilleur économe, dit saint Jérôme, est celui qui ne se réserve rien. » Judas, ayant abusé de sa charge pour se faire un pécule, fut exclu du sénacle des Apôtres. Ananias aussi et Saphire, sa femme, ayant retenu ce qui ne leur appartenait pas, furent condamnés à mort.

Quant à la portière ou à l'ostiaire, ce qui est la méme chose, à elle appartient le soin de recevoir les étrangers ct tous ceux qui se présentent, de les annoncer, de les mener où il faut, et de pourvoir à tous les besoins de l'hospitalité. 1l. convient qu'elle soit d'un âge et d'un esprit sûrs, qu'elle sache donner et recevoir une réponse, et distinguer ceux qu'il faut de ceux

u'il ne faut pas recevoir. Placée à l'entrée du monastère comme dans le vestibule du Seigneur, c'est elle qui donnera la première impression : il est 4 19

290 ABJELARDI ET HELOISSJE EPISTOLE.

bulo Domini religionem monasterii. decorari oportet, quum ab ipsa ejus notitia. incipiat. Sit igitur blanda verbis, mitis alloquio, ut in his quoque quos excluserit, convenienti reddita. ratione. charitatem studeat. ædificare. lline enim seriptum est! : « responsio mollis frangit iram, sermo durus suscitat furorem. » Et alibi : « Verbum dulce multiplicat amicos, et mitigat inimicos. » Ipsa quoque sæpius pauperes videns, meliusque cognoscens, si qua eis de cibis aut vestiments distribuenda sunt, distribuet : tam ipsa vero quam cxterz officiales, si suffragio vel solatio aliquarum egerint, dentur eis a diaconissa vicarie. Quas præcipue de conversis assumi convenit, ne aliqua unquam monialium divinis desit officiis, sive capitulo vel refectorio.

Domunculam juxta portam habeat, in qua ipsa vel ejus vicaria. praesto sit semper advenientibus, ubi etiam otiosw non maneant, et tanto amplius silentio studeant, quanto earum loquacitas his quoque qui extra sunt facilius potest innotescere. Ipsius profecto est non solum homines, quos oportet, arcere; verumetiam rumores penitus excludere, ne ad conventum temere deferantur, et ab ipsa est exigendum quidquid in. hoc quoque fuerit excessum. Si quid vero audierit quod scitu opus sit, ad diaconissam secreto referet, ut ipsa super hoc, si placet, deliberet. Mox autem ut ad portam pulsatum vel inclamatum fuerit, quie præsto est querat a supervenientibus qui siut, aut quid velint, portamque, si oportuerit, statim aperiat, ut advenientes suscipiat. Solas quippe feminas intus hospitari licebit. Viri autem ad monachos dirigentur. Nullus itaque aliqua de causa intus admittetur, nisi consulta prius. et jubente diaconissa. Feminis autem statim patebit introitus. Susceplas vero feminas, seu viros quacunque occasioue introeuntes portaria in cellula sua pausare faciet, donec a diaconissa vel sororibus, si necessarium est vel opportunum, eis occurratur. Pauperibus vero quæ ablutione pedum indigent, hane quoque hospitalitatis gratiam ipsa diaconissa seu sorores diligenter exhibeant. Nam et Apostolus ex hoc præcipue humanitatis obsequio dictus est diaconus. Sicut in Vitis quoque Patrum quidam ipsorum meniinil, dicens : « Propter te homo salvator faclus diaconus, præcingens se linteo, lavit pedes discipulorum, præcipiens eis fratrum pedes lavare. » Ilinc Apostolus de diaconissa meminit dicens : « Si hospitio recepit, si sanctorum pedes lavit. » Et ipse Dominus : « Ilospes, inquit, eram, et collegistis me. » Officiales omnes pricler cantricem de his instituantur, quz litteris non intendunt, ut si ad hoc tales reperiri possint idonez, litteris vacare liberius queant,

IX. Oratori ornamenta necessaria sint, non superflua; munda magis

1 Prov., xv, 4. — ? Matth., xxv, 55.

donc bon qu'elle fasse honneur à la tenue de la maison, qu'elle ait la parole douce, l'abord agréable, afin que ceux méme qu'elle éconduira soient édifiés dans leur charité par la justesse des raisons qu'elle leur donnera. Car il est écrit : « Une réponse douce brise la colère, et une parole dure fait monter la fureur ; * et ailleurs : « Une parole douce multiplie les amis et apaise les ennemis. » Voyant plus souvent les pauvres et les connaissant mieux, c'est elle qui leur distribuera les aliments et les vêtements qu'on voudra leur donner. Dans le cas où clle aurait besoin, elle ou les autres officiéres, d'assistance et de soulagement , la diaconesse leur donnera des suppléantes qu'elle choisira particulièrement parmi les sœurs converses, pour qu'aucune sœur ne manque au service divin, au chapitre ou au réfectoire. La portière aura un petit logement auprès de la porte, afin qu'elle ou sa suppléante soit toujours préte à répondre aux arrivants. Elles n'y devront pas rester oisives, et elles s'attacheront d'autant plus à observer le silence, que leur bavardage pourrait plus facilement arriver aux oreilles des personnes du dehors. À la portière incombe le soin, non-seulement d'écarter les hommes, mais de fermer la porte aux bruits qui pourraient pénétrer dans le couvent : elle sera responsable de tous les abus de cette sorte. Si elle entend quelque chose qui mérite d'étre su, elle ira en faire part secrétement à la diaconesse, qui prendra telles mesures qu'elle jugera opportunes. Dès qu'on a frappé ou appelé à la porte, elle doit se présenter, demander aux survenants ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent, ct leur ouvrir aussitôt, s'il y a lieu, pour les recevoir. Les femmes seules pourront ètre reçues dans l'intérieur du couvent; les hommes seront dirigés chez les moines. Pour quelque motif que ce soit, aucun ne sera admis dans le couvent que sur l'avis et par l'ordre de la. diaconesse. Quant aux femmes, elles auront immédiatement porte ouverte. Les femmes accueillies, les hommes entrés pour uu motif quelconque, la portière les fera demeurer dans sa cellule jusqu'à ce que la diaconesse ou les sœurs, s'il y a nécessité on convenance, viennent les recevoir. Si ce sont des pauvres à qui il. faille laver les pieds, la diaconesse elle-même et les sœurs s'acquitteront avec empressement de ce devoir d'hospitalité. C'est en se livrant à cet humble service d'humanité que l'Apôtre a mérité le nom de Diacre, amsi qu'il est dit dans la. Vie des saints l'ères : « L'Homme-Dicu s'est fait diacre pour vous : il s'est ceint d'un linge pour laver les pieds de ses disciples, et il leur à fait laver les pieds de leurs frères. » C'est ce qui a fait dire à l'Apótre en parlant de la diaconesse : « ... si elle a donné l'hospitalité, si elle a lavé les pieds des pauvres... » Et le Seigneur lui-même : « J'étais étranger et vous m'avez reçu. » Toutes les officières devront être instruites de ces devoirs qui n'ont pas de rapport avec les lettres, excepté la chantre, et celles, s'il s'en trouve, qui se livrent à l'étude des lettres, et qui n'en doivent pas etre distraites. IX. Que les ornements de l'église soient suffisants ; qu'ils n'aient rieu de superflu ; qu'ils soient propres plutôt que précieux. Point. de matière d'or

bulo Domini religionem monasterii decorari oportet, quum ab ipsa ejus notitia incipiat. Sit igitur blanda verbis, mitis alloquio, ut in his quoque quos excluserit, convenienti reddita ratione charitatem studeat ædificare. Ilinc enim seriplum est! : « responsio mollis frangit iram, sermo durus suscitat furorem. » Et alibi : « Verbum dulce multiplicat amicos, et mitigat inimicos. » Ipsa quoque ssepius pauperes videns, meliusque cognoscens, si qua eis de cibis aut vestimentis distribuenda sunt, distribuet : tam ipsa vero quam cæteræ officiales, si suffragio vel solatio aliquarum egerint, dentur eis à diaconissa vicarie. Quas praecipue de conversis assumi convenit, ne aliqua unquam monialium divinis desit ofliciis, sive capitulo vel refectorio.

Domunculam juxta portam habeat, in qua ipsa vel ejus vicaria præsto sit semper advenientibus, ubi etiam otiose non maneant , et tanto amplius silentio studeant, quanto earum loquacitas his quoque qui extra sunt facilius potest innotescere. Ipsius profecto est non solum homines, quos oportet, arcere; verumetiam rumores penitus excludere, ne ad conventum temere deferantur, et ab ipsa est exigendum quidquid in. hoc quoque fuerit excessum. Si quid vero audierit quod scitu opus sit, ad diaconissam secreto referet, ut ipsa super hoc, si placet, deliberet. Mox autem ut ad portam pulsatum vel inclamatum fuerit, quæ presto est querat a supervenientibus qui sint, aut quid velint, portamque, si oportuerit, statim aperiat, ut advenientes suscipiat. Solas quippe feminas intus hospitari licebit. Viri autem ad monachos dirigentur. Nullus itaque aliqua de causa intus admittetur, nisi consulla prius et jubente diacouissa. Feminis autem statim patebit introitus. Susceptas vero feminas, seu viros quacunque occasione 1n= troeuntes portaria in cellula sua pausare faciet, donec a diaconissa vel sororibus, si necessarium est vel opportunum, eis occurratur. Pauperibus vero qua ablutioue pedum indigent, hanc quoque hospitalitatis gratiam ipsa diaconissa seu sorores diligenter exhibeant. Nam et Apostolus ex hoc præcipue humanitatis obsequio dictus est diaconus. Sicut in Vitis quoque Patrum quidam ipsorum meminit, dicens : « Propter te homo salvator factus diaconus, præcingens se liuteo, lavit pedes discipulorum, præcipiens eis fratrum pedes lavare. » Ilinc Apostolus de diaconissa meminit dicens : « Si hospitio recepit, si sanctorum pedes lavit. » Et ipse Dominus : « Hospes, inquit, eram, et collegistis me. » Officiales omnes præter cantricem de his instituantur, qua litteris non intendunt, ut si ad hoc tales reperiri possint idones, litteris vacare liberius queant,

IX. Oratorii ornamenta necessaria sint, non superflua; munda magis

1 Prov., xv, 1. — ? Matth., xxv, 55.

donc bon qu'elle fasse honneur à la tenue de Ia maison, qu'elle ait la parole douce, l'abord agréable, afin que ceux méme qu'elle éconduira soient édifiés dans leur charité par la justesse des raisons qu'elle leur donnera. Car il est écrit : « Une réponse douce brise la colère, et une parole dure fait monter la fureur ; » et ailleurs : « Une parole douce multiplie les amis et apaise les ennemis. » Voyant plus souvent les pauvres et les connaissant mieux, c'est elle qui leur distribuera les aliments et les vétements qu'ou voudra leur donner. Dans le cas où elle aurait besoin, elle où les autres officières, d'assistance et de soulagement , la diaconesse leur donnera des suppléantes qu'elle choisira particulièrement parmi les sœurs converses, pour qu'aucune sœur ne manque au service divin, au chapitre ou au réfectoire. La portiére aura un petit logement auprés de la porte, afin qu'elle ou sa suppléante soit toujours préte à répondre aux arrivants. Elles n'y devront pas rester oisives, et elles s'attacheront d'autant plus à observer le silence, que leur bavardage pourrait plus facilement arriver aux oreilles des personnes du dehors. A la portière incombe le soin, non-seulement d'écarter les hommes, mais de fermer la porte aux bruits qui pourraient pénétrer dans le couvent : elle sera responsable de tous les abus de cette sorte. Si elle entend quelque chose qui mérite d'être su, elle ira en faire part secrètement à la diaconesse, qui prendra telles mesures qu'elle jugera opportunes. Dès qu'on a frappé ou appelé à la porte, elle doit se présenter, demander aux survenants ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent, et leur ouvrir aussitôt, s'il v a lieu, pour les recevoir. Les femmes seules pourront être reçues dans l'intérieur du couvent; les hommes seront dirigés chez les inoines. Pour quelque motif que ce soit, aucun ne sera admis dans le couvent que sur l'avis et par l'ordre de la. diaconesse. Quant aux femmes, elles auront immédiatement porte ouverte. Les fenines. accueillies, les homines entrés pour un motif quelconque, la portière les fera demeurer dans sa cellule jusqu'à ce que la diaconesse ou. les sœurs, s'il v a nécessité ou. convenance, viennent les recevoir. Si ce sont des pauvres à qui 1} faille laver les pieds, la diaconesse elle-même et Les sœurs s'acquitteront avec empressement de ce devoir d'hospitalité, C'est en se livrant à cet humble service d'humanité que l'Apótre a mérité le nom de Diacre, ainsi qu'il est dit daus Ja. Vie des saints Pères : « L'Homme-Dieu s'est fait diacre pour vous : il s'est cent d'un liuge pour laver les pieds de ses disciples, et il leur à fait laver les pieds de leurs frères. » C'est ce qui a fait dire à l'Apótre en parlant de la diaconesse : « ... si elle a donné l'hospitalité, si elle a lave les pieds des pauvres... » Et le Seigneur. lui-même : « J'étais étranger et. vous m'avez recu. » Toutes les officiéres devront être instruites de ces devoirs qui n'ont pas de rapport avec les lettres, excepté Ja chantre, et celles, s'il s'en trouve, qui se livrent à l'étude des lettres, et qui n'en doivent pas être distraites. IX. Que les ornements de l'église soient suffisants ; qu'ils n'aient rien de superflu ; qu'ils soient propres plutôt que précieux. Point de matière d'or

quam pretiosa. Nihil igitur in eo de auro vel de argento compositum sit præter unum calicem argenteum, vel plures etiam, si necesse sit. Nulla de serico sint ornamenta, præter stolas aut phanones. Nulla in eo sint imaginum sculptilia. Crux ibi lignea tantum erigatur ad altare, in qua si forte 1maginem Salvatoris placeat depingi, non est prohibendum. Nullas vero alias imagines altaria cognoscant. Campanis duabus monasterium sit contentum. Vas aqua benedictæ ad introitum oratorii extra collocetur, ut ea sanctificentur mane ingressuræ, vel post completorium egressæ.

X. Nulla monialium horis desint canonicis ; sed statim ut pulsatum fuerit signum, omnibus aliis postpositis ad divinum properetur officium, modesto tamen incessu. Introeuntes autem secreto oratorium, dicant quæ poterunt : « Introibo in domuim tuam, adorabo ad templum sanctum tuum, etc. » Nullus in choro liber teneatur, nisi officio præsenti necessarius. Psalmi aperte et distincle ad intelligendum dicantur, et tam moderata sit psalmodia vel cantus, ut qux: vocem habent infirmam sustinere valeant. Nihil in ecclesia legatur aut cantetur, nisi de authentica sumptum scriptura, maxime autem de Novo vel Veteri Testamento, qua utraque sic per lectiones distribuantur, ut ex integro per annum in ecclesia legantur. Expositiones vero ipsorum vel sermones doctorum, seu quelibet scripture aliquid ædificationis habentes ad mensam vel in capitulo recitantur : et ubicumque opus sit omnium lectio concedatur.

Nulla autem legere vel cantare præsumat, nisi quod prius præviderit. Si qua forte de iis aliquid in oratorio vitiose protulerit, ibidem supplicando coram omnibus satisfaciat, secreto dicens : « Ignosce, Domine, ctiam hac vice negligentiæ mea. »

Media autem noete, secundum institutionem propheticam, ad vigilias nocturnas surgendum est, propter quod adeo tempestive cubandum est, ut has vigilias ferre natura valeat infirma, et omnia. quie ad diem pertinent cum luce fieri possint, sicut et beatus Benedictus instituit. Post vigilias autem ad dormitorium redeatur, antequam hora matutinarum laudum pulsetur. Et si quid noctis adhuc superest, infirmæ somnus non negetur nature. Maxime namque somnus lassatam recreat naturam, et patientem operis reddit, et sobriain conservat, et alacrem. Si quæ tamen Psalterii vel aliquarum lectionum meditatione indigent, ut beatus quoque meminit Benedictus, vacare ita debent, ut quiescentes non inquietent. Ideo namque meditationi hoc loco potius quam lectioni dixit, ne lectio aliquorum quietem impediret aliorum. Qui etiam quum ait, « a fratribus qui indigent, » profecto nec ad hanc meditationem compulit. Nonnunquam tamen si doetrina etiam cantus opus est, de hoc similiter providendum est iis quibus necesse est.

ou d'argent, sinon nn calice ou plusieurs, s'il le faut. Point d'autres ornements en soie que les étoles et les manipules. Point d'images taillées : une croix de bois sur l'autel; une peinture de l'image du Sauveur n'est pas interdite, mais les autels ne doivent avoir aucune autre image. Deux cloches suffisent au monastère. Un vase d'eau bénite sera placé à l'entrée de l'église, au dehors, afin qu'avant d'entrer le matin, ou au moment de sortir, à coruplies, les religieuses puissent se sanctifier.

X. Nulle ne peut s'absenter aux heures canoniales; au premier signal, toutes doivent tout quitter pour se rendre à l'office avec empressement, d'un pas modeste toutefois. En entrant dans l'église , que celles qui le pourront, disent : « Introibo in domum tuam, adorabo ad templum sanctum tuum... » On n'aura point d'autres livres au chœur que celui qui sera utile pour l'office du moment. Les psaumes seront récités à haute ct intelligible voix, et la psalmodie ou le chant mis sur un ton qui permette aux voix les plus faibles de suivre. Il ne sera rien lu ni chanté dans l'église, qui ne soit tiré des écrits canoniques, du Nouveau ou de l'Ancien Testament, et on aura soin de distribuer des lectures de facou que les Écritures soient lues en entier à l'Église dans le cours de l'année. Les sermons ou les exhortations des Péres de l'Église, tous les textes propres à l'édification seront lus particulièrement au réfectoire ou au chapitre ; mais on en permettra la lecture partout oü besoin sera.

Aucune religieuse ne se hasardera à lire ou à chanter, sans s'y être préparée. Si par hasard, malgré cette. précaution, elle laissait échapper quelque faute de prononciation à l'Église, elle s'en excusera aussitôt devant toutes ses sœurs en répélaut elle-même au fond de son cœur : « Seigneur, pardonnez encore cette fois à ma négligence. »

Au milieu de la nuit, on se lévera pour chanter les vigiles suivant l'instruction du prophète, et, à cet effet, on se couchera de bonne heure, afin que les santés délicates puissent supporter cet exercice. D'ailleurs, tout ce qui appartient aux devoirs du jour doit finir avec le soleil, selon la règle de saint Benoit. Après matines, on entrera au dortoir pour n'en sortir qu'à laudes. Tout le reste de la nuit sera accordé aux exigences de la nature : le sommeil rafraichit le corps, le rend propre au travail, le conserve sain et dispos. Celles qui ont besoin de méditer sur quelque psaume on sur quelques lectures, suivant la règle de siint Benoit, doivent le faire, sans troubler le sommeil des autres. Voilà pourquoi saint. Benoit dit médiation ct non lecture, de peur que la lecture n'empéche les autres de dormir. Au reste, il n'oblige personne à cet exercice, puisqu'il dit : « Aux frères qui en ont besoin. » Si l'on a besoin. d'appreudre à chanter, on devra s'imposer la méme règle.

294 ABELARIN ET HELANSE EPETOLE.

Hora sero matutira. de statim illnerscente, perazatur, et exorto lucifero, «i provideri potest. ipta polir. Qua comrketa resertatur ad dormitorium. url ai 2125 faect, qua tunc br-s2 est tempus nocturnum, et longum miatetinum, aliqpiantul'im ant: primam dormire. non probibemus, donec sonitu facts ewitentur. De qua etiam. quiete. post. matutinales videlicet laudes beatu-. Grzzorius i1 Dialogorum cayitulo, quum de venerabili viro Libertino loqueretur, merninit, dicens : « Die vero altera erat pro utilitate rh onasteri causa consututa. Expletis igitur hymnis matutüinalibus, Libertinus ad Jectum abbatis venit, orationem. sibi. humiliter petiit. » Heec igitur quies matutinalis a Pascha usque ad æquinoctium autumnale, ex quo incipit diem excedere, non denegetur.

Egresse autem. de dormitorio abluant, et acceptis libris in claustro sedeant. legentes vel cantantes, donec. prima pulsetur. Post primam vero, in capitulum eatur, et omnibus ibi. residentibus lectio Martyrologii legatur, luna ante. pronuntiata. Ubi postmodum vel aliquo sermonis ædificio fiat, vel aliquid de regula legatur et exponatur. Deinde si quz corrigenda sunt, vel disponenda, prosequi oportet.

Sciendum vero est, nec monasterium nec domum aliquam inordinatam dici debere, si qua ibi inordinate fiant, sed si quum facta fuerunt, non sollicite corrigantur. Quis enim locus a peccato penitus expers? Quod diligenter beatus attendens. Augustinus, quum clerum suum instrueret, in quodam loco meminit, dieens : « Quantum libet enim vigilet disciplina domus mem; homo sum, et inter homines vivo. Nec mihi arrogare audeo ut domus mea melior sit quam arca Noe, ubi tamen inter octo homines unus inventus est reprobus; aut melior sit quam domus Abrahæ, ubi dictum est : « Ejice aucillam et filium ejus; » aut melior quam domus Isaac : « Jacob dilexi, Esau odio habui; » aut melior quam domus Jacob, ubi lectum patris filius incestavit ; aut. inelior quam domus David, cujus filius unus cum sorore concubuit, alter contra patris tam sanctam mansuetudinem rebellavit ; aut melior quam cohabitatio apostoli Pauli, qui si inter bonos habitaret non diceret : « Foris pugnæ, intus timores ; » nec loqueretur : Nemo est homo qui germane de vohis sollicitus sit : omnes qux sua sunt. quærunt ; » aut melior quan cohabitatio ipsius Christi, in qua undecim boni perfidum et furem Judam toleraverunt : aut melior postremo quam ealum, unde angeli ceciderunt. » Qui etiam, nos ad disciplinam monasteri. plurimum exhortans, annexuit dicens : « Fateor coram Deo, ex quo Deo servire cepi, quomodo diflicile sum expertus meliores quam qui in monasteriis profecerunt, ita non sum expertus pejores quam qui in monasteriis ceciderunt. » Ita ut

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Les matines se chanteront à la pointe du jour, et on les sonnera, s'il est possible, dès le crépuscule. Cet office fini, on retournera au dortoir. En été, les nuits étant courtes et les matinées longues, nous n'interdisons pas de dormir jusqu'à l'heure de primes, pourvu qu'au premier coup de cloche on soit debout. Saint Grégoire fait mention de ce repos aprés matines dans son chapitre des Dialogues, lorsqu'il dit, en parlant du vénérable abbé Libertinus : « On devait, ce jour-là, prendre une mesure importante pour le monastère : aprés matines, Libertinus vint au lit de l'abbé pour lui demander humblement sa bénédiction. » I] n'est donc pas interdit de reposer aprés matines, depuis la Pàque jusqu'à l'équinoxe d'automne, époque à partir de laquelle les jours diminuent.

Au sortir du dortoir, on se lavera les mains, on prendra les livres, et on restera dans le cloitre à lire ou à chanter jusqu'au coup de primes. À l'issue de primes, on se rendra au chapitre, et là, toutes les sœurs étant réunies, on lira le martyrologe aprés avoir indiqué le jour de la lune; ensuite i] sera fait quelque entretien édifiant ou quelque lecture commentée de la règle; enfin ce sera le moment de pourvoir aux réformes ou aux dispositions nouvelles, s'il y a lieu.

On doit comprendre qu'un monastére, pas plus qu'une autre maison, ne passe pour mal ordonné, parce qu'il s'v produit quelque désordre, mais parce que, le désordre produit, i1 n'y est pas diligemment porté remède. Quel est, en effet, le lieu où le péché n'ait sa place? Saint Augustin était bien convaincu de cette vérité, quand dans un certain passage de son instruction à son clergé, il disait : « Quelque vigilante que soit la régle de ma maison, je suis homme, et je vis parmi les hommes, et je ne me flatte pas que ma maison vaille mieux que l'arche de Noé, où cependant sur huit hommes il y eut un réprouvé ; mieux que la. maison d'Abraham, à qui il a été dit : a Chassez votre servante; » mieux que celle d'Isaac, où Dieu a. dit : « J'ai aimé Jacob et hai Esaü ; » mieux que celle de Jacob, où le fils a souillé le lit de son père ; mieux que celle de David, dont un fils a couché avec sa sœur, tandis que l'autre s'est révolté contre son père ; mieux que la compagnie de saint Paul, qui n'aurait pas dit, s'il n'eût habité que parmi des justes : « Au dehors les combats, au dedans les alarmes; » et encore : « I n'y a personne qui s'occupe cordialement de vous, chacun ne cherche que son bien ; » mieux que la compagnie de Jésus lui-même, auquel onze justes ont fait supporter la perfidie et les larcins de son douzième disciple, de Judas ; mieux enfin que le ciel dont les anges ont été précipités. » Le méme Père qui nous encourage à suivre la régle du monastère ajoute : « J'avoue devant Dieu que, du jour où je me suis consacré à son service, je n'ai pas trouvé de meilleurs chrétiens que ceux qui vivent daus les monastères, conformément à leurs veux ; mais je n'en ai pas non. plus connu de pires que ceux qui ont failli dans les monastères. » En sorte que, si je ne me trompe, c'est de là qu'il

996 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLE.

hinc, arbitror, in Apocalypsi scriptum : « Justus justior fiat, et sordidus sordescat adhuc. »

Tanta igitur correctionis districtio sit, ut quæcunque in altera viderit quod corrigendum sit, et celaverit, graviori subjaczat disciplinæ, quam illia quz hoc commisit. Nulla igitur vel suum vel alterius delictum accusare differat. Quæcunque vero se accusans alias prævenerit, sicut scriptum est ! : « Justus prior est accusator sui, » mitiorem meretur disciplinam, si ejus cessaverit negligentia. Nulla vero aliam excusare præsumat, nisi forte diaconissa ab aliis ignotam rei. veritatem interroget. Nulla unquam aliam cædere pro quacunque culpa præsumat, nisi cui injunctum fuerit a diaconissa. Scriptum est autem de disciplina correctionis ? : « Disciplinam Domini, fili mi, ne abjicias. Ne deficias quum ab eo corriperis. Quem enim diligit Dominus corripit, et quasi pater in filio complacet sibi. » [tem : « Qui parcit virge, odit filium : qui autem diligit illum, instanter erudit. Pestilente flagellato sultus sapientiorerit. Mulctato pestilente sapientior erit. parvulus. Flagellum equo, et chamus asino, et virga dorso imprudentium. Qui corripit hominem postea inveniet apud eum, magis quam ille qui per linguæ blandimenta decipit. Omnis autem disciplina in præsenti quid videtur non esse gaudii, sed ino:rgris. Postea autem fructum pacatissimum exercitatus per eam reddet justitia. Confusio patris est in. filio indisciplinato, filia autem fatua in deininoratione erit. Qui diligit filium, assiduat illi flagella, ut lætetur in novissimo. Qui docet filium, laudabitur in illo, et in medio domesticorum in illo gloriatur. Equus indomitus evadet durus, et filius remissus evadet præceps. Lacta filium tuum, et paventem te faciet. Lude cum co, et contristabit te. »

In discussione vero consilii, cuilibet suam proferre sententiam licebit, sed quidquid omuibus. videatur, diaconissæ decretum. immobile teneatur, in cujus arbitrio cuncta consistunt ; etiam si, quod absit, ipsa fallatur, et quod deterius est ipsa constituat. Unde et illud est beati Augustini libro Confessionum : « Multum peccat qui inobediens est suis prelatis in aliquo, si vel meliora eligat quam ea qua sibi jubentur. » Multo quippe melius est nobis bene facere, quam bonum facere. Nec tam quod fiat, quam quod quo modo vel animo fiat, pensandum est. Dene vero fit quidquid per obedientiam fit, eliam si quod fit bonum esse minime videatur. Per omnia itaque prelatis est obediendum, quantacunque siut damna rerum, si nullum appa-

1 Prov., ri, 11 ct 42. — % Prov., xiu, 24; xix, 25; xxi, 140; xxvi, 25; xxvin, 25; Hebr., xu, 11; Eccles., xxu, 5; xxx, 1 et 2; 8et 9.

est écrit dans l'Apocalypse : « Le juste devient plus juste, et celui qui s'est souillé s'enfonce davantage dans la souillure. »

]l faut donc que la règle de la correction soit tendue de telle sorte, que si quelque religieuse a reconnu la faute d'une autre et l'a dissimulée, elle soit punie plus rigoureusement que la coupable. Nulle ne doit différer d'accuser son péché ou le péché d'autrui. Celle qui préviendra l'accusation des autres en s'accusant elle-méme, ainsi qu'il est écrit : « Le juste est le premier à s'accuser, » encourra une peine plus douce, pourvu qu'elle ne retombe pas dans la méme faute. Nulle ne doit prendre sur soi d'en excuser une autre, à moins que la diaconesse ne lui demande de lui faire. connaitre une chose que les autres ne sauraient pas. Nulle ne doit s'arroger le droit de faire la leçon aux autres, si ce n'est de la part de la diaconesse, car il est écrit, au sujet du réglement de la correction : « Mon fils, ne rejetez point la correction du Seigneur, et ne vous abattez point lorsqu'il vous châtiera. Dieu chátie celui qu'il aime, et il se complait en celui qu'il châtie comme un père en son fils. » Et encore : « Celui qui ménage la verge hait son fils; celui qui l'aime, le corrige sans cesse. » En voyant le corrompu clâtié, l'insensé deviendra plus sage. Le fouet est fait pour le cheval, la corde pour l'âne, et la verge pour les hommes qui se conduisent mal. Celui qui en châtie un autre trouvera dans la suite auprès de lui plus de reconnaissance que celui qui le trompe par les caresses de ses éloges. Toute correction, surle moment, semble pleine, non de joie, mais d'amertume; mais un jour elle rapportera à ceux qui en auront subi l'épreuve les fruits les plus doux de la vertu. La confusion d'un père est dans un enfant qui n'a pas été corrigé, et sa honte dans la mauvaise conduite de sa fille. Celui qui aime son fils le corrige sans cesse, afin d'être heureux dans sa vieillesse. Celui qui instruit son fils sera loué daus son fils, et glorifié en lui au milieu de toute sa maison. Un cheval qu'on ne dompte pas devient intraitable ; un fils auquel on a lâché les rênes devient insolent. Flattez votre fils, et 11 vous fera trembler ; jouez avec lui, et il vous contristera. »

Dans les délibérations du Conseil, chaque religieuse aura le droit de donner son avis ; mais tout ce que la diaconesse aura décidé sera tenu pour immuable; c'est de sa volonté que tout dépend, düt-elle méme, ce dont Dieu la préserve, se tromper et s'arréter au mauvais parti. C'est ce qui a fait dire à saint Augustin dans son livre des Confessions : « Celui-là commet un grand péché qui désobéit en quelque chose à ses supérieurs, alors méme qu'il ferait mieux que ce qui lui est ordonné. » Mieux vaut, en eflet, bien faire que faire le bien. 1l faut moins se préoccuper de la chose en elleméme, que de Ja façon dont elle est faite et de l'esprit. dans lequel on la fait. Tout ce qui est fait par obéissance est bien fait, encore que cela ne paraisse pas un bien. En tous points, il faut obéir aux supérieurs, quels que soient les inconvénients des choses, dès le moment qu'il n'y a point péril pour l'àme. C'est au supérieur de bien. ordonner, puisqu'il suffit aux reli-

298 AB.FLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLAE.

ret animi periculum. Provideat prælatus ut bene præcipiat, quia subjectis bene obedire suflicit, nec suam, sicut professi sunt, sed prelatorum sequi voluntatem. Omnino enim prohibemus ut unquam consuetudo rationi prepouatur, nee unquam aliquid. defendatur, quia sit consuetudo, sed quia ratio; nec quia sit usitatum, sed quia bonum : et tanto libentius excipiatur, quanto melius apparebit. Alioquin judaizantes legis antiquitatem Evangelio preferamus.

Ad qued beatus Augustinus, de consilio Cypriani pleraque asserens testimenia, quedam loce ait : « Qui, contempta veritate, præsumit consuetudinem sequi, aut circa fratres invidus est et. malignus, quibus veritas revelatur, aut circa Deum ivgratusest, cujus inspiratione Ecclesia ejus instruitur. » ltem : « [n Evanzelio Domiuus : « Ezo sum, inquit, Veritas. » Non dixit : € Ego sum consuetudo. » Itaque veritate manifestata, cedat. consuetudo ventati. » ltem : « Revelatione faeta. veritatis, cedat error veritati, quia. et Petrus qui prius eirrumceidebat. cessit. Paulo prædicanti veritatem. » Idem lib, IN de Baptismo : « Frustra quidem qui ratione vincuntur, consuetudiuem üebis objiciuut, quasi consuetudo major sit veritate, aut non sit in spiritualibus sequendum, quod in melius fuit a Spiritu. sancto revelatum. » Hoc plane verum est, quia ratio et. veritas consuetudini præponenda est. Grogorius VIE Vuimundo episcopo : « et certe. ut beati Cvpriani utamur senteutia, qualibet eousuetudo quantumvis vetusta, quantumvis vulgata, veri- Lat est omnino postponenda: et usus qui veritati est contrarius, abolendus. »

Quante etiam amore. veritas quoque verborum amplectenda, admonemur eu Feelesisstice quum dicitur! : « Pro anima tua non confundaris dicere vevum, » lem? : « Non contradicas verbo veritatis ullo modo. » Et iterum : 4 Aute omma opera verbum verax præcedat te, et ante omnem actum consilium stabile, » Nilul etiam in auctoritatem ducatur, quia geritur a multis, sed quia prebatur à sapientibus et honis. € Stultorum, inquit. Salomon, mdinitus est numerus. » Et juxta. Veritatis assertionem, « multi vocati, pauet vete electi. » Rara sunt qui que. pretiosa, et quæ abundant. numero niuuuutur pretio, Nemo enim in consilio majorem liominum partem, sed melon sequatur. Nec atas hominus, sed sapientia consideretur ; nec amivitia, xd veritas attendatur, Uude et poetica est illa sententia? :

Fas est et ab beste doceri.

Quotiens autem epus est couzilie, non ditleratur. Et si de rebus præcipuis ext deliberandum, convecetur conventus. In. minoribus autem rebus discu-

URKeelee, tv, $4, S0; vvv, 99. — * Eccles, 1, 15. — 3 Ovid., Metam., iv, 428.

gieux de bien obéir, el de suivre, conformément à leurs vœux, non leur propre volonté, mais celle de leurs supérieurs. Nous interdisons donc d'une manière absolue de jamais faire prévaloir la coutume sur la raison, et d'opposer la coutume à la raison. C'est sur ce qui est bien, non sur ce qui est en usage, qu'il faut se régler, en sorte qu'un ordre soit accueilli d'autant plus volontiers qu'il parait meilleur ; autrement, ce serait judaiser et préférer à l'Évangile l'ancienne loi.

Saint Augustin, s'appuyant du témoignage de saint Cyprien, dit en quelque endroit : « Celui qui, au mépris de la vérité, prend sur lui de suivre la coutume, est assurément ou jaloux et envieux de ses frères auxquels la vérité a été révélée, ou ingrat envers Dieu, dont l'inspiration est la lumière de l'Église. » Et encore : « Jésus-Christ dit dans son Évangile : je suis la vérité, et non : je suis la coutume. Lors donc que la vérité a été manifestée, il convient que la coutume s'efface devant elle. » Et encore : « Lorsque la vénté a été révélée, 11 faut que l'erreur s'efface devant la vérité. Saint Pierre cessa de circoncire et céda le pas à Paul, lorsque Paul commenga à précher la vérité. » Et ailleurs, dans son livre quatrième sur le baptéme : « C'est en vain que ceux qui sont vaincus par la raison nous opposent la coutume, comme si la coutume était supérieure à la vérité, comme si dans les choses spirituelles, il ne fallait pas suivre ce que l'Esprit-Saint a révélé de meilleur. » C'est donc un point incontestable, qu'il faut faire passer ]a raison et la vérité avant la coutume. — « Assurément, écrivait saint Grégoire à l'évéque Vimond, assurément i| faut, suivant la maxime de saint Cvprien, faire passer la vérité avant la coutume, quelque ancienne et quelque répandue que soit la coutume ; tout usage contraire à la vérité doit être détruit. »

Avec quel amour nous devons, même dans nos paroles, nous attacher à la vérité, l'Ecclésiaste nous l'apprend dans le passage où il dit : « Ne rougissez pas de dire la vérité pour le salut de votre âme. » Et encore: « Ne contrariez en rien la parole de vérité, » Et ailleurs : « Que la parole de vérité inspire toutes vos œuvres, et unc ferme sagesse, vos actions. » Ne vous autorisez point de l'exemple de la foule, mais de l'approbation des sages. « Le nombre des insensés, dit Salomon , est infini, » ct selon la parole de la Vérité méme, « beaucoup sont appelés et peu élus. » Tout ce qui est précieux est rare; l'abondance d'une chose en diminue le prix. Ne suivons donc pas le conseil du plus grand nombre, mais le meilleur. Ne considérons pas l'âge de l'homme, mais sa sagesse; ne consultons pas l'amitié, mais la vérité. De là cette pensée du poéte : « Il est permis de profiter des leçons méme d'un ennemi. »

Toutes les fois qu'il v a quelque résolution à prendre, il ne faut point perdre de temps ; et si la délibération est grave, il faut assembler la communauté. Dans la discussion des affaires moius importantes, il suflit que la diaconesse réunisse quelques-unes des principales sœurs, car il est écrit au

300 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLE.

tiendis, sufficiet diaconissa, paucis ad se de majoribus personis convocatis. Scriptum quoque est de consilio : « Ubi non est gubernator, populus corruit. Salus autem ubi multa consilia. Via stulti recta in oculis ejus. Qui autem sapiens, audit consilia. Fili, sine consilio nihil facias, et post factum non prenitebis. » Si forte sine consilio aliquid prosperum habet eventum, non excusat hominis præsumptianem fortune beneficium. Sin autem post consilium nonnunquam errat, potestas quæ consilium quaesivit rea non teneatur presumptionis. Nec tam culpaudus est qui credidit, quam quibus ipse errando acquievit.

Egressæ vero capitulum us quibus oportet operibus intendant, legendo scilicet vel cantando, sive manibus operando usque ad tertiam. Post tertiam autem missa dicatur, ad quam quidem celebrandam unus ex monachis sacerdos hebdomadarius instituatur. Quem profecto si copia tanta sit, cum diacono et subdiacono venire oportet, qui ci quod necessarium est administrent, vel quod suum est et ipsi operentur. Quorum accessus vel recessus ita fiant, ut sororum conventui nullatenus pateant. Si vero plures necessarii fuerint, et de his providendum erit, et ita semper, si fieri potest, ut monachi propter missas monialium nunquam conventui suo in officiis desint divinis.

Si vero communicandum a sororibus fuerit, senior eligatur sacerdos, qui post missam eas communicet; egressis inde prius diacono et subdiacono, propter tollendam tentationis occasionem. Ter vero ad minus in anno totus communicet conventus, 1d est Pascha, Pentecoste, et natale Domini, sicut a patribusest institutum de secularibus etiam hominibus. Ilis autem communionibus ita se præparent ut terlio die ante ad confessionem et congruam satisfactionem omnes accedant, et terno se panis et qua jejunio et oratione frequenti purificent cum omni humilitate et tremore ; illam Apostoli terribilem apud se retractantes sententiam? : « Itaque, inquit, quicumque manducaverit panem vel biberit calicem Domini indigne reus erit corporis et sanguinis Domini. Probet autem seipsum homo, et sic de paue illo edat, et de calice bibat. Qui enim manducat et bibit indigne judicium sibi manducat et bibit, non dijudicans corpus Domini. Ideo inter vos multi infirmi et imbecilles, et dormiunt multi. Quod si nosmetipsos dijudicaremus, non utique dijudicaremus. » Post missam quoque ad opera redeant usque ad sextam, et nullo tempore otiose vivant, sed unaquæque id quod potest et quod oportet operetur. Post sextam autem prandendum est, nisi jejunium fuerit. Tunc enim nona expectanda est, et in quadragesima etiam vespera. Nullo vero tempore conventus careat lectione. Quam quum diaconissa terminare vo-

1! Prov., i, 14, 15; Corinth., T, n, 21. — * Corinth., I, n, 37.

sujet du conseil : « Où il n'y a personne pour gouverner, le peuple périt ; le salut est là où il y a beaucoup de conseil ; la route est toujours droite aux yeux de l'insensé, mais le sage écoute les conseils. Mon fils ne faites rien sans prendre conseil, et vous n'aurez pas de regret. » Si quelque affaire réussit d'aventure sans qu'on ait pris conseil, la faveur de la fortune n'excuse pas la présomption de l'homme ; si, au contraire, l'échec arrive après le conseil, le pouvoir qui a pris conseil ne saurait étre accusé de présomption : car celui-là est moins coupable qui a eu confiance, que ceux sur le mauvais avis desquels il s'était reposé.

Au sortir du chapitre, les religieuses se remettront chacune à leur ouvrage, soit à la lecture, soit aux champs, soit à des travaux manuels, jusqu'à l'heure de tierce. Aprés tierce, on dira la messe. Elle sera célébrée par un prétre choisi à cet effet par les moines, pour la semaine, et assisté, si les moines sont en nombre, d'un diacre et d'un sous-diacre qui le serviront et rempliront chacun leur office. Leur arrivée et leur départ auront lieu de telle sorte qu'ils ne soient point vus de la communauté. Dans le cas où un plus grand nombre de moines serait nécessaire, on y pourvoira, mais autant qu'il est possible, de telle facon que les messes des religieuses n'empéchent pas les religieux d'assister aux offices divins dans leur couvent.

Pour la communion des sœurs, on choisira le prétre le plus âgé. II la leur donnera aprés la messe, aprés avoir fait sortir auparavant le diacre et le sous-diacre, pour supprimer toute occasion de tentation. La communauté entière communiera au moins trois fois l'an : à Pàques, à la Pentecôte, à Noël, ainsi que les Pères l'ont établi même pour les personnes qui vivent dans le siècle. Elle se préparera à celte communion générale par une pénitence de trois jours précédée de la confession ; pendant ces trois jours, les religieuses vivront de pain et d'eau, se purifieront incessamment par la prière faite avec humilité et tremblement, en se remettant devant l'esprit la terrible sentence de l'Apôtre : « Quiconque aura mangé le pain ou bu le calice du Seigneur, sans en être digne, sera coupable du corps et du sang de Jésus- Christ. Que l'homme se mette donc à l'épreuve, avant de manger ce pain et de boire ce calice. Car celui qui mange et boit sans en étre digne, mange et boit sa propre condamnation, pour n'avoir pas jugé que c'était le corps du Seigneur. C'est pour cela que l'on voit parmi nous tant de malades et de faibles, tant de gens eudormis. Si nous nous jugeons nous-mêmes, nous y gagnerons de n'être pas jugés. »

Aprés la messe, les religieuses retourneront à leurs occupations jusqu'à sexte; elles ne doivent point ètre oisives un seul moment ; chacune d'elles doit faire ce qu'elle peut et ce qu'il faut. Aprés sexte on dinera, si ce n'est pas jour de jeüne, car, alors, il faudrait attendre aprés none, et, dans le caréme, après vépres. En tout temps, on doit faire la lecture au réfectoire. Lorsque la diaconesse l'aura trouvée assez longue, elle dira : assez, et aus-

902 ABELARDI ET HELOESS£ EPISTOLE.

luerit, dicat : Sufficit. Et statim ad rates Donuno referendas ab omnibus surgatus. .Estivo tempore post prandium usque ad nonam quiescendum est in dorinitorio, et post nonam ad opera redeundum usque ad vesperas. Post vesperas autem. vel statim cœnandum est, vel potandum. Et inde etiam, secundum temporis consuedinem, ad collationem eundum. Sabbato autem, ante collationem munditiæ fiant, in ablutione videlicet pedum et manuum. In quo quidem obsequio diaconissa famuletur cum hebdomadaniis, quz coquinze deservierunt. Post collationem vero, ad completorium statim est veniendum, inde dormitum est eundum.

XI. De victu autem et vestitu Apostolica teneatur sententia, qua dicitur! : « Habentes autem. alimenta, et quibus tegamur, his contenti simus. » Ut videlicet necessaria sufliciant, non superflua quærantur. Et quod vilius poterit comparari, vel facilius haberi, et sine scandalo sumi, re concedatur. Solum quippe scandalum proprie conscientiæ vel alterius in cibis Apostolus vitat, sciens quia non est cibus in vitio, sed appetitus. « Qui manducat, inquit*, non manducantem non spernat. Qui non manducat manducantem non judicet. Tu qui es, qui judicas alienum servum? Qui manducat Domino manducat : gratias enim agit Deo; et qui non manducat Domino non man- . ducat, et gratias agit Deo. Non ergo amplius invicem judicemus, sed hoc judicate magis ne ponatis offendiculum fratri vel scandalum. Scio et confido in Domino Jesu, quia nihil commune per ipsum, nisi [ei] qui æstimat quid commune esse. Non est regnum Dei esca et potus, sed justitia, et pax, et gaudium in Spiritu sancto. Omnia quidem munda sunt, sed malum est homini qui per offendiculum manducat. Bonum non manducare carnem, et non bibere vinum, neque in quo frater tuus offendatur, aut scandalizetur. Qui etiam , post scandalum fratris de proprio scandalo ipsius qui contra conscientiam suam comedit, adjungit dicens : « Beatus qui non judicat semetipsum in eo quod probat. Qui autem discernit si manducaverit damnatus est quia non ex fide : omne autem quod non est ex fide peccatum est. »

In omni quippe quod agimus contra conscientiam nostram, et contra hoc quod eredimus, peccamus. Et in eo quod probamus, hoc est per legem quam approbamus atque recipimus, judicamus nosmetipsos atque damnamus, si illos videlicet comedimus cibos quos discernimus ; hocest per legem excludimus, et separamus tamquam immundos. Tantum enim est testimonium con

t Timoth., 1, vr, 8. — * Rom., xiv, 5, 22.

sitôt tout le monde se lévera pour les grâces. Dans l'été, après diner, on se retirera jusqu'à none au dortoir, pour s'y reposer; aprés none, on reviendra à la besogne jusqu'à vépres. Immédiatement après vèpres, on soupera, ou l'on fera collation, suivant l'ordre des temps. Les samedis, avant la collation, on se purifiera, c'est-à-dire qu'on se lavera les pieds et les mains. C'est la diaconesse qui s'acquittera humblement de ce service, avec les semainières de la cuisine. Aprés la collation, on se rendra aussitót à complies, puis on ira se coucher.

XI. Quant à la nourriture et à l'habillement, on observera le précepte de l'Apótre qui dit : « Contentons-nous de nos aliments et de nos vétements, » c'est-à-dire contentons-nous du nécessaire, sans chercher le superflu. On emploicra' effectivement ce qu'il y a de moins coûteux, ce qu'on pourra se procurer le plus aisément et porter sans scandale. C'est seulement le scandale de sa propre conscience et de celle des autres que l'Apótre recommande d'éviter dans la nourriture : il savait que le mal n'est point à manger, mais à manger avec gourmandise. « Que celui qui mange, dit-il, ne méprise pas celui qui ne mange pas ; que celui qui ne mange pas, ne juge pas celui qui mange ; Dieu s'en est chargé. Qui étes-vous, vous qui jugez leserviteur d'autrui? Celui qui mange, mange pour plaire au Seigneur, car il lui rend grâce, et celui quine mange pas, ne mange pas pour plaire au Seigneur, ear il lui rend grâce aussi. Ne nous jugeons donc pas les uns les autres; mais pensez plutôt que vous ne devez offrir à votre frère ni pierre d'achoppement, ni scandale. Je sais et je crois en Jésus-Christ, qu'il n'y a rien d'impur par soi, mais seulement par l'impureté qu'ou. y met, car le rovaume de Dieu. ne consiste pas dans le boire et le manger, mais dans la justice, dans la paix et dans la joie que donne l'Esprit-Saint. Tout est pur; le mal est dans l'homme qui mange pour scandaliser les autres. ]] vaut mieux ne point manger de chair et ne point boire de vin, ni rien faire qui puisse offenser ou scandaliser votre frère. » Le mème Apótre, après avoir parlé du scandale que l'on cause à son frère, ajoute, au sujet du scandale que l'on se cause à soi-imème en. inangeant contre sa conscience : « Heureux celui qui ne se condamne pas lui-mème, en ce qu'il veut fure! Mais celui qui se demande sil mangera, et qui mange, est condamné, paree qu'il n'agit pas par un acte de fot ; or, tout ce qui n'est pas acte de fot est péché. »

Nous péchons en tout ce que nous faisons contre notre conscience et notre crovance. Nous nous jugeons et nous nous condamnons nous-unémes, au nom de la loi que nous avons reçue et acceptée, par cela seul que nous approuvons, c'est-à-dire que nous mangeous tels aliments que, suivant cette loi, nous devons rejeter et condamner comme impurs. Telle est. l'importance du témoignage de la conscience, qu'il suffit à nous excuser ou à nous accuser devant Dieu. C'est ce que rappelle saint Jean dans sa première épitre : « Mes

' scienti nostre, ut hec nos apud Deum maxime accuset vel excuset. Unde et Joannes in prima sua meminit epistola! : « Carissimi, si cor nostrum non reprehenderit nos, fiduciam habemus ad Deum. Et quidquid petierimus accipiemus ab eo, quoniam mandata ejus custodimus, et ea quz sunt placita coram eo faciemus. » Bene itaqueet Paulus superius ait nihil esse commune per Christum, nisi ei qui commune quid esse putat, lioc est immundum et interdietum si sibi credit. Commune, quippe cibos dicimus, qui secundum legem mundi vocantur, quod eos scilicet lex a suis excludens, quas his qui extra legem sunt exponat et publicet. Unde et communes feminæ immundæ sunt et communia quæque vel publicata vilia sunt, vel minus chara. Nullum itaque cibum per Christum asserit esse communem, id est immundum, quia lex Christi nullum interdicit, nisi, ut dictum est, propter scandalum removendum, vel propri scilicet conscientiæ, vel alienæ. De qua et alibi dicit? : « Quapropter si esca scandalizat fratrem meum, non manducabo in eternum, ne fratrem meum scandalizem? Non sum liber, non sum apostolus? » Acsi diceret : nunquid non liabeo illam libertatem quam Dominus apostolis dedit, de quibuslibet scilicet edendis vel de stipendiis aliorum sumendis ? Sic quippe quum apostolos mitteret, quodam loco ait5 : « edentes et bibentes que apud illos sunt, » nullum videlicet cibum a ceteris distinguens. Quod diligeuter Apostolus attendens, et omnia ciborum genera, etiamsi sint infidelium cibi et idolothyta, christianis esse licita studiose prosequitur ; solum, ut diximus, in cibis scandalum vitans : « Omnia, inquit*, licent; sed non omnia expediunt. Omnia mihi licent, sed non omnia ædificant. Nemo quod suum est quærat, sed quod alterius. Omne quod in macello venit manducate, nihil interrogantes propter conscientiam. Domini est terra, et plenitudo ejus. Si quis vocat vos infidelium ad comam, et vultis ire, omne quod vobis apponitur manducate, niliil interrogantes propter conscientiam. Si quis autem dixerit : hocimmolatum est idolis, nolite manducare propter illum qui judicavit, et propter conscientiam. Conscientiam dico non tuam, sed alterius. Sine offensione estote Judæis et gentibus, et Ecclesie Dei. »

Ex quibus videlicet Apostoli verbis manifeste colligitur, nullum nobis interdici, quo sine offensa proprie conscientiæ vel alien: vesci possimus. Sine offensa vero propri: conscientiæ tunc agimus, si propositum vitæ, quo salvari possumus, nos servare confidimus. Sine offensa autem alienz, si eo modo viverecredimur quo salvemur. Eo quidem modo vivemus, si omnibus necessariis nature indultis peccata vitemus, nec de nostra virtute præsumentes illi vitæ jugo professione nos obligemus, quo prægravati succumbamus : et tanto sit gravior casus, quanto fuerat professionis altior gradus.

1 Joan., I, n., 24 et 22, — * Corintb., IJ, vin, 43. —3 Luc, x, 7. — * Corinth., I, x, 22,

frères, dit-il, si notre cœur ne nous reproche rien, ayons confiance en Dieu, et tout ce que nous lui demanderons, nous le recevrons, si nous sommes fidèles à ses préceptes, et si nous ne faisons rien qui ne lui soit agréable. » C'est aussi avec raison que saint Paul avait dit auparavant, qu'il n'y a rien de commun, pour Jésus-Christ, si ce n'est ce qu'on croit devoir l'être, c'està-dire ce que l'on croit impur et interdit. En effet, nous appelons communs les aliments qui, selon la loi, sont appelés impurs, parce que la loi, les interdisant à ses fidèles, les expose, pour ainsi dire, et les met en vente pour ceux qui sont hors de la loi. De là vient que les femmes communes sont impures, et que tout ce qui est commun, tout ce qui est du domaine public, est vil ou moins précieux. Saint Paul dit donc qu'il n’est point par Jésus- Christ de viande commune, c'est-à-dire impure, puisque la loi de Jésus- Christ n'en interdit aucune, si ce n'est, comme je l'ai dit, pour éviter le scandale de sa propre conscience et de celle d'autrui. Il dit ailleurs, à ce sujet: « C'est pourquoi, si la viande que je mange scandalise mon frère, je n'en mangerai jamais, pour ne pas scandaliser mon frére. Ne suis-je pas libre? Ne suis-je pas apótre? » Soit, en d'autres termes : n'ai-je pas cette liberté que le Seigneur a dounée aux apótres, de manger de toutes sortes -de viandes et de recevoir toute espèce d'assistance? En effet, il dit quelque part, en envoyant ses apôtres -prêcher sa doctrine : « Mangez et buvez tout ce que vous trouverez chez eux. » Il ne faisait aucune distinction entre les aliments. L'Apótre, fidèle à cette doctrine, la màintient en disant qu'il est permis aux chrétiens de manger toute espéce d'aliments, fussent-ce méme des aliments des tinésaux infidéles ou offerts aux idoles, à la seule condition, je le répète, d'éviter le scandale. « Tout est permis, dit5ll, mais tout n'est pas bon ; tout est permis, mais tout n'édifie pas. Que personne ne cherche son bien propre, mais le bien d'autrui. Mangez de tout ce qui se vend au marché, sans scrupule. La terre et tout ce qu'elle porte dans son sein est au Seigneur. Si quelque infidèle vous invite à sa table, et qu'il vous plaise d'y aller, mangez de tout ce qu'on vous servira, sans scrupule. Si l'on vous dit : « Ceci a été offert aux idoles, » n'en mangez pas, par respect pour le scrupule de celui qui fait la distinction, par respect pour la conscience d'autrui, dis-je, non pour la vótre : ne blessez ni les juifs, ni les gentils, ni l'Église de Dieu. »

De ces paroles de l'Apótre il ressort clairement qu'aucun aliment ne nous est interdit, si nous en pouvons manger sans blesser notre propre conscience, ni celle des autres. Nous agissonssans blesser notre propre conscience, si nous crovons de bonne foi suivre le genre de vie qui doit nous conduire au salut ; sans blesser la conscience des autres, s'ils ont la confiance que notre geure de vie doit. nous sauver. Et nous vivons de cette maniére, si nous satisfaisons les besoins de la nature, en évitant le péché ; si, ne présumant pas trop de notre vertu, nous ne nous chargeons pas, par nos vœux, d'un joug sous lequel nous succomberious : chute d'autant plus grave que le degré auquel nous avaient élevés nos vœux serait plus haut.

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Wut x SLR CNE n'UPUNENE ARoQul dicia nunquam eum repe- ES <a UITERAUX DS HIDE agnénlesse. Sed viros maxime ad paniuenlaan ABATÈER ai « LEDUMURDS ahquis vocatus est? non addurs ere. À ditum : « Sabpins ss ab uxore? noli quærere uxoven. — imum Mere clamer Te Tmhars quam feminis indulgens uni viro alum sumar CRURS DU un Pemuus dures viros concedat, et districtius atuttsné tenuer-un guam vrwerumr pnomat. e Mulier, inquit Apostolus 5, si avitum Ut, up sus Bieun sc a ese vin, ut non sit adultera, si fuerit suam ulv vie ^ $t onühsc à Juor sm non nupüs et viduis : bonum est in wox& Wetmunenp. suc: & en Qnod si non se continent, nubant. Maur #8 ous nue: uum 07. » Ex aterum : « Mulier, si dormierit vir Qum Hivnu me dujovnk nal tastam in Domino. Beatior autem erit se womenenri Sum onpulmea neum. » Non secunda tantum masn sobre xvn. onmi. verum etam ea nullo concludere audet poor (uui. Bacon earam vin, nubere aliis permittit. Nullum RTS AE jeans aumwerum, dummodo fornicationis evadant var. Negra sage mahant quam. semel fornicentur : ne si uno prostitenter, ÈS arnabs owamerdi solvant. Quæ tamen debiti solutio non SRE DS sed indulgentur minora, ut majora vitentur

pate.

babe on Set & — 2 Timeth,, I, v, 44 et 15. — 5 Epist. 18. — * Corinth., I, vn, AR Yt. T Rom. va, X. 9 Oorintb., I, vit, 8, 50-40.

Prévenant cette chute et les vœux d'un engagement irréfléchi, l'Ecclésiaste dit: « Si vous avez fait un vœu à Dieu, ne diflérez pas de vous en acquitter : lout engagement irréfléchi, et que l'on ne tient. pas, lui déplait; quels que soient les vœux que vous avez faits, accomplissez-les : mieux vaut de beaucoup ne point faire de voeux, que de ne point tenir ceux qu'on a faits. » C'est aussi à ce péril que l'Apótre veut remédier, quand il dit : « Je veux que les jeunes veuves se marient, qu'elles aient des enfants, qu'elles tiennent une maison, et qu'ainsi elles ne donnent à l'ennemi aucune occasion de pécher; car il en est qui sont retournées à Satan. » Considérant la faiblesse de l’âge, au danger d'une vie meilleure il oppose le remède d'une vie plus libre. Il conseille de se tenir en bas, de peur d'être précipité d'en haut.

C'est également le sentiment de saint Jeróme, dans les instructions qu'il donne à Eustochie. « Si celles, lui dit-il, qui sont restées vierges sont néanmoins condamnées pour d'autres péchés, qn'adviendra-t-il de celles qui auront prostitué les membres de Jésus-Christ, et qui auront changé en lieu de débauche le temple de l'Esprit-Saint ? Mieux eût valu, pour l'homme, subir le mariage et suivre le cheinin de la plaine, que de vouloir s'élever et d'étre précipité dans les abimes de l'enfer. »

Repassons en esprit tous les préceptes de l'Apótre, nous verrous que c'est aux femmes seulement qu'il permet un second mariage; pour les hommes, il les engage à la continence. « Si un homme est appelé circoncis, dit-il, qu'il ne se fasse pas gloire de montrer son prépuce. » Et ailleurs : « Êtesvous veuf? ne cherchez pas femme. » Moise, au contraire, plus doux aux hommes qu'aux femmes, accorde à l'homme plusieurs femmes, tandis qu'il refuse à la femme plusieurs maris, et punit plus sévèrement l'adultére chez les femmes que chez les hommes. « La femme, dit l'Apótre, à la mort de son mari, est affranchie du lien qui l'attachait à lui; elle n'est point adultére, en s'unissant à un autre homme. » Et ailleurs : « Je dis aux veuves et aux vierges qu'il est bon, pour elles, de rester dans cet état, ainsi que j'y reste moi-même. Mais, si elles ne peuvent garder la continence, qu'elles se marient : mieux vaut se marier que d'être brûlé des ardeurs du désir. » Et ailleurs : « La femme dont le mari est endormi du sommeil éternel est affranchie ; elle peut épouser qui elle voudra, pourvu que ce soit au nom du Seigneur: mais elle sera plus heureuse, si, suivant mon conseil , elle reste veuve. » Ce n'est pas seulement un second mariage qu'il accorde aux femmes ; il ne leur assigne pas de limites : dés que celui qu'elles ont épousé est endormi du sommeil éternel, il les autorise à en épouser un autre. 1l ne fixe pas le nombre de leurs mariages, pourvu qu'elles évitent la fornication. Qu'elles se marient plusieurs fois, plutôt que de forniquer une seule fois, de peur qu'après s'étre livrées à un, elles ne payent à beaucoup d'autres la dette. Le payement de cette dette, méme dans le mariage, n'est jamais complétement pur de péché; mais on tolére les moindres péchés, pour éviter les plus grands.

$08 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLE.

Quid igitur mirum si id, in quo nullum est omnino, conceditur ne peccatum incurrant, hoc est alimenta quilibet necessaria, non superflua? Non est enim, ut dictum est, cibus in vitio, sed appetitus: quum videlicet libet quod non licet, et concupiscitur quod interdictum est, et nonnunquam impudenter sumitur, unde maximum scandalum generatur.

Xll. Quid vero inter universa hominum alimenta tam periculosum est, vel damnosum, et religioni nostre vel sancte quieti contrarium, quantum vinum? Quod maximus ille sapientium diligenter attendens, ab hoc maxime nos dehortatur dicens! : « Luxuriosa res vinum, et tumultuosa ebrietas. Quicunque his delectatur non erit sapiens. Cui væ, cujus patri væ, cui rix, cui foveæ, cui sine causa vulnera, cui suffosio oculorum? nonne his qui morantur in vino, et student calicibus epotandis? Ne intuearis vinum quando flavescit, quum splenduerit in. vitro color ejus. Ingreditur blande, sed in novissimo mordebit ut coluber, et sicut regulus venena diffundet. Oculi tui videbunt extraneas, et cor tuum loquetur perversa, et eris sicut domiens in medio mari, et quasi sopitus gubernator amisso clavo, et dices : verberaverunt me et non dolui; traxerunt. me, et ego non sensi. Quando evigilabo, rursus, et vina reperiam? » ltem? : « Noli regibus, o Lamuel, noli regibus dare vinum, quia nullum secretum est ubi regnat ebrietas; ne forte bibant et obliviscantur judiciorum, et mittant. causam filiorum pauperis. » Et in Ecclesiastico scriptum est * : '« Operarius ebriosus non locupletabitur, et qui spernit modica paulatim decidet. Vinum et mulieres apostatare faciunt sapientes, et arguunt sensatos. »

Isaias quoque universos prætcriens cibos, solum in causam captivitatis populi commemorat vinum. « Væ, inquit*, qui consurgitis mane ad ebrietatem sectandam et potandum usque ad vesperam, ut vino zstuetis. Cithara et lyra et tympanum et tibia et vinum in conviviis vestris, et opus Domini non respicitis. Propterea captivus ductus est populus meus, quia non habuit scientiam. Væ qui potentes estis ad bibendum vinum, et viri fortes ad miscendam ebrietatem. » Qui etiam de populo usque ad sacerdotes et prophetas querimoniam extendens, ait : « Verum ii quoque pre vino nescierunt, et præ ebrielate erraverunt. Sacerdos et prophetæ nescierunt pre ebrietate, absorpti sunt a vino, erraverunt in ebrietate, nescierunt videntem, ignoraverunt judicium. Omnes enim mensæ repletz sunt vomitus

4 Prov., xx, 1; xxu, 29. — * Prov., xxxi, 4. — 5 Eccles., xix, 4, 9. — * Isaï, v, 11; xxvii, 7.

Qu'y a-t-il donc d'étonnant que, pour ne pas exposer au péché, on accorde une chose qui n'en renferme aucun , c'est-à-dire qu'on permette, en fait d'aliments, tout le nécessaire, à la seule exclusion du superflu ? Car, je le répète, il n'ya point du mal à manger. Le mal est dans la gourmandise, c'est-à-dire qu'il consiste à vouloir ce qui n'est pas permis, à désirer ce qui est interdit, à prendre sans pudeur, comme il arrive parfois, ce qui peut causer un trés-grand scandale.

XII. Parmi les aliments des hommes, en est-il un d'aussi dangereux, d'aussi contraire à nos vœux et au repos de la sainteté, que le vin? Aussi le plus grand des sages nous détourne-t-il avec grand soin d'en user. « Le vin, dit-il, est une source d'intempérance ; l'ivrognerie est la mére du désordre. Quiconque se plait à boire n'est pas sage. À qui malheur? au père de qui malheur? à qui les querelles? pour qui les précipices? pour qui les blessures sans sujet? pour qui les yeux battus? si ce n'est pour ceux qui s'at- tardent à boire et qui font étude de vider les coupes? Ne regardez pas le vin et ses reflets d'or, quand son éclat resplendit dans le cristal. Il entre en caressant, mais il finit par mordre comme la couleuvre ; semblable au basilic, il répand le poison. Vos yeux verront ce qui n'existe pas, votre cœur parlera à tort et à travers. Et vous serez comme un homme endormi en pleine mer, comme un pilote assoupi qui a lâché le gouvernail, et vous direz : « Ils m'ont accablé de coups, et je ne m'en suis pas aperçu ; ils m'ont trainé, et je ne l'ai point senti. Et vous répéterez : quand me réveillerai-je et trouverai-je encore du viu? » Et ailleurs : « Ne donnez pas, non, ne donnez pas du vin aux rois, Lamuel; où règne l'ivresse, il n'y a plus de secret : le vin pourrait leur faire oublier la justice, et ils trahiraient la cause des enfants du pauvre. » Et dans l'Ecclésiaste : « L'ouvrier adonné au vin ne deviendra Jamais riche ; celui qui néglige les petites choses, tombera peu à peu. Le vin et les femmes font apostasier les sages et condamner les gens sensés. »

Le prophéte [saie, passant sur tous les autres aliments, signale le vin comme une des causes de la captivité du peuple. « Malheur, dit-il, à vous qui vous levez dés le matin pour vous livrer à l'ivresse et pour boire jusqu'au soir, jusqu'à ce que le vin vous ait fait perdre le sens! Le luth et la harpe, le tambour, la flûte et le vin, voilà ce qui règne à vos tables, et vous ne songez pas à l'œuvre de Dieu; c'est pour cela que mon peuple a été conduit en captivité, parce qu'il n'a pas eu l'intellisence. Malheur à vous qui êtes puissants à boire et vaillants à vous enivrer! » Du peuple il étend ses reproches jusque sur les prêtres et les prophètes. « Eux aussi, dit-il, ils sont tellement aveuglés par le vim qu'ils ne se connaissent plus : l'ivresse les fait trébucher. Le prétre et le prophéte, dans leur ivresse, ne se connaissent plus; ils sont pris de vin, ils trébuchent, ils n'ont pas connu la prophétie, ils ont ignoré le jugement; toutes les tables sont souillées des traces de leurs dégoütantes orgies; il n'y a pas une place propre. À qui le

sordiumque, ita ut non esset ultra locus. Quem docebit scientiam, et quem intelligere faciet auditum? » Dominus per Joel dicit : « Expergiscimini ebrii, et flete qui bibitis vinum in dulcedine. » Non enim uti prohibet vino in necessitate, sicut Apostolus inde Timotheo consulit! : « Propter stomachi frequentes infirmitates; » non tantum infirmitates, sed frequentes.

* Noe primus vineam plantavit, nesciens adhuc fortassis ebrietatis malum, et inebriatus femora denudavit, quia vino conjuncta est luxuriæ turpitudo. Qui etiam superirrisus a filio maledictionem in eum intorsit, et servitutis sententia illum obligavit ; qux antea nequaquam facta esse cognovimus. Loth virum sanctum ad incestum nullatenus trahi nisi per ebrietatem filie ipsius providerunt. Et beata vidua superbum Holophernum non nisi hac arte illudi posse et prosterni credidit. Angelos antiquis patribus apparentes, et ab eis hospitio susceptos, carnibus, non vino, usos esse legimus. Et maximo illi et primo principi nostro Elie in solitudinem latent corvi mane et vespere panis et carnium alimoniam, non vini ministrabant.

Populus etiam [sraeliticus delicatissimis in heremo cibis maxime coturnicum educatus, nec vino usus fuisse, nec ipsum appetisse legitur. Et refectiones ille panum et piscium, quibus in solitudine populus sustentabatur, vinum nequaquam habuisse referuntur. Solummodo nuptiæ que indulgentiam habent incontinenti vini, in quo est luxuria, miraculum habuerunt. Solitudo vero, quz propria est monachorum habitatio, carnium magis quam vini beneficium novit. '

Summa etiam illa in lege, Nazaræorum religio, qua se Domino consecrant, vinum et quod inebriare potest solummodo vitabat. Que namque virtus, quod bonum in ebriis manet? Unde non solum vinum, verumetiam omne quod inebriare potest antiquis quoque sacerdotibus legimus interdici. De quo Hieronymus ad Nepotianum, de vita clericorum scribens, et graviter indignans, quod sacerdotes legis ab omni quod inebriare potest abstinentes nostros in hacabstinentia superent. « Nequaquam, inquit?, vinum redoleas, ne audias illud philosophi : « Hoc non est osculum porrigere, sed propi- « nare. »

Vinolentos sacerdotes et Apostolus damnat, et lex vetus prohibet 5: « Qui altario deserviunt, vinum et siceram non bibent. » — Sicera hebreo sermone omnis potio nuncupatur, qu: inebriare potest, sive illa quee fermento conficitur, sive pomorum succo, aut favi decoquuntur in dulcem et herbarum potionem, aut palmarum fructus exprimuntur in liquorem, coctis-

! Timoth., I, v, 27. — * Epist, 54. — 5 Levit., x.

Seigneur enseignera-t-il sa loi? à qui donnera-t-il l'intelligence de sa pa- role? » Car il dit, par la bouche de Joël : « Réveillez-vous, ivrognes, et pleurez, VOUS qui buvez par plaisir. » Il ne défend pas, en effet, de boire par besoin, ainsi que l'Apótre le conseille à Timothée, « à cause des faiblesses fréquentes de son estomac. » Remarquez toutefois qu'il ne dit pas seulement faiblesses, mais faiblesses fréquentes .

Noé, qui le premier planta la vigne, ignorait encore, sans doute, le mal de l'ivrognerie, et, s'étant enivré, il découvrit son corps : la honte de la luxure est attachée à l'ivresse. Un de ses fils s'étant raillé de lui s'attira sa malédiction, et il fut réduit en servitude; ce qui n'avait jamais encore été fait auparavant, que nous sachions. Les filles de Loth avaient bien prévu que ce saint homme ne pourrait étre entrainé à un inceste que par l'ivresse. La bienheureuse veuve Judith savait bien qu'elle ne pouvait tromper et abattre que par ce moyen le superbe Ilofopherne. Nous lisons que, lorsque les anges apparurent aux anciens patriarches, qui leur donnérent l'hospitalité, ils firent usage de viande, mais non de vin. Les corbeaux qui, matin et soir, portaient au grand Elie, notre chef, caché dans la solitude, du pain et de la viande pour se nourrir, ne lui portaient pas de vin.

Le peuple d'Israël, qui, dans le désert, se nourrissait de la chair si délicate dcs cailles, n'avait pas de vin, et nous ne lisons pas qu'il en ait même jamais désiré. C'est avec des pains et des poissons que Jésus-Chrit nourrit le peuple et répara ses forces dans le désert : il n'avait pas de vin. C'est seulement aux noces, pour lesquelles on se relàche de la régle, que fut accompli le miracle du vin, source de la luxure. Mais le déseit, qui est la demeure propre des moines, a connu le don de la chair plutót que celui du vin.

C'était un point essentiel de la loi des Nazaréens, que ceux qui se consacraient au Seigneur évitaient le vin et tout ce qui peut emvrer. Est-il, en effet, une vertu, est-il une qualité que les ivrognes puissent conserver? Aussi lisons-nous que le vin et tout ce qui peut enivrer était interdit aux prêtres de l'ancienne loi. Voilà pourquoi saint Jérôme, écrivant à Népotien sur la conduite des clercs, s'indigne si vivement de ce que les prétres de l'ancienne loi, s'abstenant de tout ce qui peut enivrer, étaient par là supérieurs à ceux de la nouvelle. « Ne sentez jamais le vin, dit-il, de peur qu'on ne vous applique ce mot du philosophe : ce n'est pas tendre la joue, c'est présenter la coupe. »

L'Apótre condamne donc les prétres adonnés au viu, et l'ancienne loi en interdit l'usage : « Ceux qui sont attachés au service de l'autel ne boiront jamais de vin ni de bière, dit-elle. » — Par bière, en langue hébraïque, on entend toute boisson qui peut enivrer, qu'elle soit le résultat de la fermentation de la levüre, du jus de là pomme ou du miel cuit, qu'elle soit tirée du suc des herbes, des fruits du palmier ct des fraises, qui, étendues dans l'eau ou passées au feu, donnent une liqueur douce et onctueuse. —

que frugibus aqua pinguior coloratur. — « Quidquid inebriat et .statum mentis evertit, fuge similiter ut vinum. » Ex regula sancti Pacomii, vinum et liquamen absque loco ægrotantium nullus attingat. Quis etiam vestrum non audierit vinum monachorum penitus non esse, et in tantum olim a monachis abhorreri, ut ab ipso vehementer dehortantes ipsum Satanam appellaréht? Unde in Vitis Patrum scriptum legimus : « Narraverunt quidam abbati Pastori de quodam monacho quia non bibebat vinum, et dixi: eis : « Quia vinum monachorum omnino non est.» [tem post aliqua : « Facta aliquando celebratio missarum in monte abbatis Antonii, et inventum est ibi cenidium vini, et tollens unus de senibus parvum vas, calicem portavit ad abbatem Sysoi, et dedit ei, et bibit semel, et secundo et accepit et bibit. Obtulit ei etiam tertio, sed non accepit, dicens : « Quiesce, frater, « an nescis quia est Satanas? » Et iterum de abbate Sysoi : « Dicit. ergo Abraham discipulis ejus, si occurritur in sabbato et dominica ad ecclesiam, et biberit tres calices, ne multo est? Et dixit senex : « Si non esset Satanas, non esset multum. » Hinc et beatus non immemor Benedictus , quum dispensatione quadam monachis vinum indulgeret, ait : « Licet legamns vinum monachorum omnino non esse, sed quia nostris temporibus id monachis penitus persuaderi non potest. »

Quid enim mirum si monachis penitus non sit indulgendum, quod feminis quoque, quarum in se est natura debilior, et tamen contra vinum fortior, ipsum omnino beatus interdicit Hieronymus? Hic enim Eustochium virginem Christi de conservanda instruens virginitate, vehementer adhortatur, dicens ! : « Si quid itaque in me potest esse consilii, si experto creditur, hoc primum moneo et obtestor, ut sponsa Christi vinum fugiat pro veneno. Hxc adversus adolescentiam prima sunt arma demonum. Non sic avaritia quatit, inflat superbia, delectat ambitio. Facile alis caremus vitiis. Hic hosts intus inclusus est. Quocunque pergamus, nobiscum portamus inimicum. Vinum et adolescentia duplex incendium voluptatis. Quid oléum flammæ adjicimus? Quid ardenti corpusculo fomenta ignium miinistramus? » Constat tamen ex eorum documentis qui de physica scripserunt, multo minus feminis quam viris virtutem vini prævalere posse. Cujus quidenm rei rationem inducens Macrobius Theodosius IV Saturnaliorum libro, sic ait : « Aristoteles : mulieres, inquit, raro inebriantur, crebro senes. Mulier humectissimo est corpore. Docet hoc et levitas cutis et splendor, docent precipue assiduæ purgationes, superfluo exonerantes corpus humore. Quum ergo epotum vinum in tam largum ceciderit humorem, vim suam perdit, nec facile cerebri sedem ferit, fortitudine ejus extincta. » [tem? :

1 Epist. 18. — * Cap. 6. |

« Tout ce qui peut enivrer et ébranler la raison, fuyons-le à l'égal du vin. » D'aprés la régle de saint Pacóme, nul, à l'exception des malades, ne doit toucher au vin ou à une liqueur quelconque. Qui de vous ignore que le vin ne convient nullement aux moines, et que jadis les religieux l'avaient en telle horreur que, pour s'en détourner, ils l'appelaient Satan? Aussi, lisonsnous dans les Vies des Péres : « Quelqu'un rapporta un jour à l'abbé Pasteur qu'un certain moine ne buvait pas de vin, et il leur dit « Le vin ne « convient nullement aux moines. » Et quelques lignes plus bas : « Un jour qu'on célébrait des messes dans le monastére de l'abbé saint Antoine, on trouva un vase rempli de vin; un des vieillards en versa dans une coupe qu'il porta à l'abbé Sisoi et qu'il lui offrit; l'abbé Sisoi but; on lui offrit une seconde coupe, il but encore. Mais lorsqu'on lui en offrit une troisiéme, il refusa, disant : « Assez, frére ; ne savez-vous pas que c'est Satan « qui est là dedans ? » Et ailleurs encore, au sujet de l'abbé Sisoi : « Le vieillard dit à ses disciples, qui lui demandaient si ce ne serait pas beaucoup boire, un jour de sabbat ou le dimanche, à l'église, que de boire trois coupes de vin : « Non, si ce n'était pas Satan, ce ne serait pas beaucoup. » Saint Benoit n'avait pas oub]ié ce principe, lorsqu'il permettait le vin aux moines dans une certäine mesure. « Nous lisons bien, sans doute, dit-il, que le vin ne convient nullement aux moines ; mais c'est une chose qu'aujourd'hui il serait difficile de leur persuader. »

ll n'est donc pas étonnant que saint Jérôme, qui n'autorisait l'usage du vin pour les hommes qu'avec restriction, le défende absolument aux femmes dont la nature est plus faible, bien qu'elle résiste mieux à l'ivresse. En effet, dans les régles de conduite qu'il donne à la vierge Eustochie pour conserver sa virginité, il lui tient ce chaleureux langage : « Si je suis capable de donner quelque conseil, et si l'expérience mérite confiance, voici le premier avis, la première prière que j'adresse à une épouse du Christ : qu'elle fuie le vin comme un poison. Ce sont les premières armes des démons contre la jeunesse. La cupidité ébranle moins profondément, l'orgueil rend moins superbe, l'ambition a moins d'attraits. Nous nous débarrassons aisément des autres vices : celui-ci est un ennemi enfermé au cœur de la place ; partout où nous allons, nous le portons avec nous. Vin et jeunesse, double foyer de volupté. Pourquoi jeter de l'huile sur le feu? Pourquoi alimenter un brasier ardent? » Cependant les expériences de la physique ont démontré que le vin à moins de prise sur les femmes que sur les hommes. Et Théodore Macrobe en donne la raison dans son livre des Saturnales, quand il dit : « Selon Aristote, les femmes s'enivrent rarement, les hommes souvent. La femme a le corps trés-humide ; ce qui le prouve, c'est le poli et l'éclat de sa peau ; ce qui le prouve surtout, ce sont les purgations qui la débarrassent périodiquement d'un excès d'humeur. Lors donc que le vin qu'elle a bu tombe dans ce large courant d'humeur, il perd sa force, ses vapeurs s éteignent et ne montent plus au cerveau. » Et encore : « Le corps

914 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLE.

« Muliebre corpus crebris purgationibus depuratum, pluribus consertum foraminibus, ut pateat in meatus, et vias praebeat humori in egestionis exitum confluenti. Per hzec foramina vapor vini celeriter evanescit. »

Qua igitur ratione id monachis indulgetur, quod infirmiori sexui denegatur? Quanta et insania ed eis concedere, quibus amplius potest nocere, et alus negare? Quid denique stultius, id quod religioni magis. est contrarium, et a Deo plurimum facit apostatare, religionem non abhorrere? Quid impudentius, quam in quod regibus quoque et sacerdotibus legis interdicitur, christianæ perfectionis abstinentiam non vitare, imo in hoc maxime delectari ? Quis namque ignoret quantum in hoc tempore clericorum przcipue vel monachorum studium circa cellaria versetur, ut ea scilicet diversis generibus vini repleant ; herbis illud, melle, et speciebus condiant, ut tanto facilius se inebriant, quanto delectabilius potent; et tanto se magis ad libidinem incitent, quanto amplius vino zstuent ? Quis hic non tam error quam furor, ut qui se maxime per professionem continentiz obligant, minus ad conservandum votum se præparent, imo ut minime custodiri possit efficiant? Quorum profecto si claustris retinentur corpora, corda libidine plena sunt,et in fornicationem inardescit animus. Scribens ad Timotheum Apostolus ! : « Noli, inquid, adhuc aquam bibere, sed vino modico utere propter stomachum tuum et frequentes infirmitates tuas. » Cui propter infirmitatem conceditur vinum modicum, constat utique quia sanus sumeret nullum. $i vitam profitemur Apostolicam, et precipue formam vovemus pænitentiæ, ‘et fugere seculum proponimus, cur eo maxime delectamur, quod proposito nostro maxime adversari videmus, et universis est alimentis delectabilius ? Diligens peenitentiz descriptor beatus Ambrosius nihil in victu pœnitentium prater vinum accusat, dicens? : « An quisquam putat illam poenitentiam ubi acquirendæ ambitio dignitatis, ubi vini effusio, ubi ipsius copulæ conjugalis usus? Renuntiandum seculo est. Facilius inveni qui innocentiam servaverint, quam qui congrue penitentiam egerint. » ltem iu libro de Fuga Seculi : « Bene, inquit 5, fugis, si oculus tuus fugiat calices, et phialas, ne fiat libidinosus, dum moratur in vino. » Solum de omnibus aliments in Fuga Seculi vinum commemorat, et hoc vinum si fugiamus, bene nos seculum fugere asserit, quasi omnes seculi voluptates ex hoc uno pendeant. Nec etiam dicit, si gula fugiat ejus gustum, verumetiam oculus visum ne libidine et voluptate ipsius capiatur, quod frequenter intuetur. Unde et illud est Salomonis quod supra meminimus* : « Ne intueamur vinum quando flavescit, quum splenduerit in vitro color ejus. » Sed quid et hic, quæso, dicemus, qui ut tam gustu ejus quam visu oblectemur, quum illud melle her-

4 Timoth., I, v, 23. — * De Pœnitent., it, 10. — * Cap. 9. — * Prov., xxm, 91.

de la femme, purifié par de fréquentes purgations, est un tissu rempli de pores qui facilitent l'écoulement, et qui offrent un passage à l'humeur qui s'amasse et cherche à sortir. C'est par ces pores que la vapeur du vin s'évapore en un instant. »

Pourquoi donc tolérer chez les religieux ce qu'on refuse aux religieuses ? Quelle folie d'autoriser l'usage du vin chez ceux auxquels il peut faire le plus de mal, et de l'interdire aux autres? Quoi de plus insensé que de ne pas inspirer à des religieux l'horreur d'une chose qui est, plus que toute autre, opposée à l'esprit dereligion, et capable d'éloigner de Dieu? Quoi de plus imprudent de ne pas exiger de s'abstenir, pour la perfection chrétienne, de ce qui est interdit aux rois et aux prétres de l'ancienne loi, que dis-je? d'y laisser trouver les plus grandes délices? Qui ne sait, en effet, quel soin les clercs et les moines d'aujourd'hui mettent à remplir leyrs celliers de toute espèce de vins, à y méler des plantes, du miel et d'autres ingrédients qui les enivrent d'autant plus aisément que le mélange est plus agréable, et qui les excitent d'autant plus à la luxure qu'ils les échauffent davantage? Ah! c'est plus qu'une erreur, c'est du délire, que ceux qui ont fait vœu-de continence ne fassent rien pour observer ce vœu, que dis-je ! fassent tout pour le rompre. Leurs corps sont retenus dans les cloitres, mais leur cœur est plein de libertinage ; leur àme brüle de toutes les ardeurs de la fornication. «Ne buvez pasencore d'eau, mais prenez un peu dexin, à cause des faiblesses fréquentes de votre estomac, écrivait l'Apótre à Timothée. » C'est à cause de sa délicatesse qu'un peu de vin lui est permis : il est clair qu'en état de sauté il n'en prendrait point. Si nous faisons vœu de vivre suivant la règle apostolique, si nous nous engageons particulièrement à faire pénitence, si nous voulons fuir le siécle, pourquoi faire nos plus grandes délices de ce qui est essentiellement contraire à notre dessein et de ce qu'il y a de plus délectable dans tous les aliments? Saint Ambroise , ce grand peintre de la pénitence, ne blàme que le vin dans la nourriture des pénitents. « Est-il croyable, dit-il, qu'on fasse pénitence, quand on a l'ambition des honneurs, quand ou use et abuse du vin, quand on se donne les jouissances du mariage? ll faut renoncer au siècle. Il m'a été plus facile de trouver des hommes ayant conservé leur innoceuce, que des hoinmes faisant pénitence comme il faut. » Et ailleurs, dans le livre sur la Fuite du siècle : « Vous le fuyez bien, dit-il, si vos yeux évitent les coupes et les bouteilles, de peur de prendre le goût de la luxure en s'arrétant sur le vin. » Parmi les aliments à éviter. 1l ne cite, dans son ouvrage, que le vin : Fuir le vin, c'est assez, il l'affirme, pour fuir le siècle. Il semble, à son sens, que toutes les voluptés du siècle soient renfermées dans le vin. Et il ne dit pas : si votre bouche évite dele goüter, mais si vos veux évitent de le voir; de peur qu'à force de le regarder, les attraits dela débauche et dela volupté ne vous saisissent. C'est aussi ce que Salomon veut dire dans le passage que j'ai cité plus haut : « Ne regardez pas le vin et ses reflets d'or, quand son éclat resplendit dans le cristal. »

bis, vel speciebus diversis condierimus, phialis etiam ipsum propinari volumus?

Beatus Benedictus vini coactus indulgentiam faciens! : « Saltem vel hoc, inquit consentiamus, non usque ad satietatem bibamus, sed parcius : quia vinum apostatare facit etiam sapientes. » O utinam usque ad satietatem bibere sufficeret, ne majoris rei transgressionis ad superfluitatem efferremur ! Beatus etiam Augustinus monasteria ordinans clericorum , et eis regulam scribens : « Sabbato tantum et Dominica, sicut consuetudo est, qui volunt, vinum accipiant ; » tum videlicet pro reverentia Dominicæ diei et ipsius vigilie quæ est Sabbatum, tum etiam quia tunc dispersi per cellulas fratres congregabantur. Sicut et in Vitis Patrum beatus commemorat Ilieronymus, scribens de loco quem Cella nominavit, his verbis : « Singuli per cellulas manent. Die tamen Sabbati et Dominica in unum ad ecclesiam coeunt, et ibi semetipsos invicem tanquam ccelo redditos vident. » Unde profecto conveniens erat hæc indulgentia, ut insimul convenientes aliqua recreatione congauderent, non tam dicentes quam sentientes : « Ecce quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum. »

Ecce si a carnibus abstineamus, magnum quid nobis imputatur, quantacunque superfluitate ceteris vescamur. Si multis expensis diversa piscium fercula comparemus, si piperis et specierum sapores misceamus , si quum inebriati mero fuerimus , calices herbatorum et phialas pigmentorum superaddamus, totum in excusat vilium abstinentia carnium, dummodo eas publice non voremus, quasi ciborum qualitas. magis quam superfluitas in culpa sit : quum solam Dominus crapulam et ebrietatem nobis interdicat, hoc est cibi pariter et vini superfluitatem potius quam qualitatem.

Quod et diligenter beatus attendens Augustinus, nihilque in alimentis præter vinum veritus, nec ullam ciborum qualitatem distinguens, hoc in abstinentia satis esse crededit quod breviter expressit : « Carnem, inquit, vestram domate jejuniis, et abstinentia esce vel potus, quantum valetudo permittit. » Legerat, nisi fallor, illud beati Athanasii in exhortatione ad monachos : « Jeju- . niorum quoque non sit volentibus certa mensura, sed in quantum, possibilitas valet, nisi laborantis extensa : quæ preter Dominicam diem semper sint solemnia, non votiva sint. » Ac si diceret : si ex voto suspiuntur , devote compleantur omni tempore, nisi in Dominicis diebus. Nulla hic jejunia præfiguntur, sed quantum permittit valetudo. Dicitur enim : « Solam nature facultatem inspicit et ipsam sibi modum præfigere permittit : sciens quoniam in nullis delinquitur, si modus in omnibus teneatur, » ut videlicet

! Regul. 40.

Que dirons-nous, je vous prie, nous qui, pour qu'il nous fasse plaisir à boire comme à voir, y mélons du miel, des plantes, toute espèce d'ingrédients ? nous qui voulons boire encore par l'odorat?

Forcé de tolérer l'usage du vin, saint Benoit disait : « Nous n'y consentons qu'à la condition expresse qu'on ne boira pas jusqu'à l'ivresse, mais avec mesure ; car le vin fait apostasier méme les sages. » Plüt à Dieu que nous en fussions à nous contenter de boire jusqu'à satiété, et que nous ne nous laissions pas aller, par une transgression plus grave, jusqu'à l'excès ! Saint Augustin, dans sa règle pour les monastères qu'il avait établis, dit : « Le samedi seulement et le dimanche, selon la coutume, on donnera du vin à ceux qui en voudront. » C'était autant par respect pour le dimanche et pour les vigiles du dimanche, qui ont lieu le samedi, que parce que les fréres, dispersés d'ordinaire dans leurs cellules, se réunissent ce jour-là, ainsi que saut Jérôme le rappelle dans la Vie des Pères, où il est dit en parlant d'un monastére qu'on appelle la Celle : « Chacun reste dans sa cellule; le samedi et le dimanche seulement, on se rassemble à l'église, et là, tous se raugent comme réunis dans le ciel. » Voilà pourquoi c'était une tolérance convenable que celle qui procurait quelque plaisir à la communauté réunie, alors que les frères sentaient plus qu'ils ne disaient, « combien c'est chose bonne et douce d'habiter sous le méme toit! »

Actuellement, si nous nous abstenons de viande, est-ce un si grand mérite, quand nos tables sont chargées d'une quantité superflue d'autres aliments ? nous achetons à grands frais toute espèce de poissons ; nous mélangeons les saveurs et des épices; gorgés de vin, nous y ajoutous encore des liqueurs fortes : l'excuse de tout cela, c'est l'abstinence des viandes à vil prix, abstinence devant le monde, encore : comme si c'était la qualité et non la superfluité des aliments qui faisait la faute! Ce que Dieu nous défend, c'est la gourmandise et l'ivroguerie, c'est-à-dire, la superfluité, et non la qualité de la nourriture et du vin.

Aussi saint Augustin ne craint-il dans la nourriture que le vin, et ne fait-il aucune distinction d'aliments; il lui suflit qu'on s'abstieune de vin, ansi qu'il le recommande en peu de mots. « Domptez votre chair par le jeùne et par l'abstinence dans le boire et le manger, dit-il, autant que votre santé vous le permettra. » Il avait lu, si je ne me trompe, ce passage des Exhortations de saint Athanase aux moines : « Pour les jeünes aussi, on ne doit pas les mesurer à sa volonté, mais à la possibilité, qui s'étend eu raison de l'effort. Que les jeünes aient lieu tous les jours, sauf le dimanche ; qu'ils ne soient pas l'objet d'un vœu. » C'est comme s'il eût dit: si l'on a fait le vœu de jeüner, il faut le tenir en tout temps, excepté le dimanche. Il n'assigne d'ailleurs aucune règle aux jeünes : la mesure, pour chacun, c'est sa santé. « ll ne regarde qu'à la force du tempérament, » est-il dit ; « il. permet à chacun de se fixer une règle, sachant qu'on ne pèche en rien, quand on observe la mesure en tout. » ll tient ce langage, sans doute, pour que nous

nec remissius quam oportet voluptatibus resolvamur, sicut de populo medulla tritici et meracissimo vino educato scriptum est ! : « [ncrassatus est, dilatatus, et recalcitravit. » Nec supra modum abstinentia macerati vel omnino victi succumbamus, vel murmurantes mercedem amittamus, vel de siugularitate gloriemur. Quod Ecclesiastes præveniens ait* : « Justus perit in sua justitia. Noli esse justus multum, neque plus sapias quam necesse est, ne obstupescas, » de tua quasi admirans singularitate intumescas.

Huic vero diligentiæ sic omnium virtutum mater discretio præsit, ut quæ quibus 4mponat onera sollicite videat, unicuique scilicet secundum propriam virtutem, et naturam sequens potius quam trahens, nequaquam usum satietatis, sed abusum auferat superfluitatis ; et sic extirpentur vitia nec ledatur natura. Satis est infirmis, si peccata vitent, et si non ad perfectionis cumulum conscendant. Sufficit quoque paradisi angulo residere , si martyribus non possis considere. Tutum est vovere modica, ut majora debitis superaddat gratia. Hinc enim. scriptum est? : « Quum feceritis omnia quie præcepta sunt, dicite : servi inutiles sumus, quæ debuimus fecere fecimus. » — « Lex, inquit Apostolus*, iram operatur. Ubi enim non est lex, nec prevaricatio. » Et iterum : « Sine lege enim peccatum mortuum erat. Ego autem vivebam sine lege aliquando ; sed quum venisset mandatum , peccatum revixit. Ego autem mortuus sum, et inventum est mihi mandatum quod erat ad vitam, hoc esse ad mortem. Nam peccatum occasione accepta per mandatum, seduxit me, et per illud me occidit; üt fiat supra modum peccans peccatum per mandatum. » Augustinus ad Simplicianum : « ex prohibitione aucto desiderio dulcius , factum est, et ideo fefellit. » Idem in libro Quæstionum, quest. Lxvit : « Suasio delectationis ad peccatum vehementor est quum adest prohibitio. »

Nitimur in vetitum semper cupimusque negata 5.

Attendat cum tremore hzc quisquis se jugo alicujus reguli» quasi novæ legis professioni vult alligare. Eligat quod possit, timeat quod non possit. Nemo legis efficitur reus, nisi qui eam fuerit ante professus. Antequam profilearis delibera. Quum professus fueris, observa. Ante est voluntarium quod postea sit necessarium. « In domo Patris mei, dicit Veritas*, mansiones multe sunt. » Sic etiam plurimæ sunt quibus illuc perveniatur viæ. Non damnatur conjuges, sed facilius salvantur continentes. Non ad hoc, ut sal:

! Deuteron., xxxit, 15. — % Eccles., vii, 17 et 18; — 5 Luc, xvrt, 40, — * Rom,, iv, 15; vu, 8. — 5 Ovid., De Amor., III, 1v, 17. — 6 Joàn., xiv, 2:

ne nous laissions par amollir par les voluptés, comme ce peuple nourri de la fleur du froment et du vin le plus pur, dont il est écrit : « Ce peuple chéri s'est engraissé et s'est révolté. » ll ne veut pas non plus que nous macérions notre corps par des abstinences, qui pourraient, sous le poids de l'épreuve, nous faire succomber et perdre, par nos murmures, le fruit du sacrifice, ou éveiller notre orgueil. C'est l'excés que l'Ecclésiaste veut prévenir, quand il dit : « Le juste périt dans sa Justice. Ne soyez donc pas juste au delà de la mesure, ni sage plus qu'il ne faut ; » c'est-à-dire prenez garde de vous gonfler d'admiration pour votre vertu.

C'est à la sagesse, mére de toutes les vertus, de mesurer le poids des fardeaux ; de n'imposer à chacun que ce qu'il peut porter ; de suivre la nature, non de la trainer; de ne jamais proscrire l'usage, mais seulement l'abus : de ne supprimer que le superflu en respectant le nécessaire ; en un mot, de déraciner les vices sans blesser la nature. C'est assez, pour les faibles, d'éviter le péché : ils n'ont pas besoin d'atteindre la perfection. Il suffit d'avoir un coin dans le paradis pour ceux qui ne peuvent prendre place auprés des martyrs. Il est plus sûr de faire des vœux mesurés, afin que la grâce, par ses effets, y puisse ajouter quelque chose. C'est pourquoi il est écrit : « Lorsque vous aurez fait tout ce qui est ordonné, dites : nous sommes des serviteurs inutiles; nous avons fait ce que nous devions. » — « La loi, dit l'Apôtre, produit la colère; car où il n'y a point de loi, il n'y a point de prévarication. » Et ailleurs : « Saus la loi, le péché était mort, et moi je vivais autrefois saus loi; mais, le commandement étant survenu, le péché est ressuscité, et moi je suis mort ; et il s'est trouvé que le commandement, qui était pour me donuer la vie, m'a donné la mort ; car le péché, ayant pris occasion du commandement, m'a séduit et tué par ce commandement mème ; en sorte que le péché est devenu, par le commandement, une cause de péché. » Saint Augustin disait de même à Simplicien : « La défense a augmenté le désir, qui est devenu plus doux et par cela méme nous a trompés. » Et dans le livre des Questions, question soixante-septième : « Et le charme du péché est plus entrainant et plus vif, lorsqu'il y a défense. »

Toujours nous tendons vers ec qui nous est interdit et nous désirons ce qu'on nous refuse.

Que ces réflexions fassent donc trembler quiconque veut se soumettre au joug de quelque règle et s'engager dans les vœux d'une loi nouvelle. Qu'il choisisse selon ses forces; qu'il évite ce qui les dépasse. Un n'est coupable envers la loi, que lorsqu'on a fait serment de lui obéir. Réfléchissez avant de vous engager ; une fois eugagé, observez votre engagement. Avant, l'acte est volontaire ; aprés, l'obéissance est nécessaire. « Dans la maison de mon Père, a dit la Vérité, il y a plusieurs demeures. » Ainsi y a-t-il aussi plusieurs voies qui y conduisent. On n'est pas condamné par le mariage ; seulement on est sauvé plus aisément par la virginité. Ce n'est pas pour nous sauver que les saints Pères ont institué des règles, mais pour que nous puis-

varemur, sanctorum Patrum sunt addit: reguli, sed ut facilius salvemur, et purius Deo vacare possimus. « Et si, inquit Apostolus!, nupserit virgo, non peccavit : tribulationem tamen carnis habebunt hujusmodi. Ego autem vobis parco. » Item : « Mulier quæ innupta est et virgo cogitat quæ Domini sunt, ut sit sancta corpore et spiritu. Quz autem nupta est cogitat quie sunt mundi, quomodo placeat viro. Porro hoc ad utilitatem. vestram dico, non ut laqueum vobis injiciam, sed ad quod honestum est, et quod facultatem . praebeat sine impedimento Deum observandi. »

Tunc vero facillime id agitur, quum a seculo corpore quoque recedentes, claustris nos monasteriorum recludimus, ne nos seculares inquietent tumultus. Nec solum qui legem suscipit, sed qui legem imponit, provideat ne, multiplicatis præceptis, transgressiones multiplicet. Verbum Dei veniens verbum abbreviatum fecit super terram. Multa Moyses locutus est, et tamen, ut ait Apostolus?, « nihil ad perfectum adduxit lex. » Multa profecto et in tantum gravia, ut apostolus Petrus cjus precepta neminem potuisse portare profiteatur, dicens? : « Viri fratres, quid tentatis Deum, imponere jugum super cervicem discipulorum, quod nec patres nostri rfeque nos portare potuimus? sed per gratiam Donuni Jesu credimus salvari quemadmodum et illi. »

Paucis Christus de zdificatione- morum et sanctitate vite Apostolos instruxit, et perfectionem docuit. Austera removens et gravia, suavia precepit et levia, quibus omnem consummavit religionem : « Venite, inquit*, ad me omnes qui laboratis et onerati estis, et ego reficiam vos. Tollite jugum meum super vos, et discite a me, quia mitis sum et humilis corde; et invenietis requiem animabus vestris. Jugum enim meum suave est, et onus meum leve. »

Sic enim sspe in operibus bonis, sicut in negotiis agitur seculi. Multi quippe in negotio plus laborant et minus lucrantur, et multi exterius amplius affliguntur, et minus interius apud Deum proficiunt, qui cordis potius quam operis inspector est. Qui etiam quo in exterioribus amplius occupantur, minus ad interiora vacare possunt ; et quanto apud homines, qui de exterioribus judicant, amplius innotescunt, majorem gloriam apud eos assequuntur, et facilius per elationem seducuntur. Cui Apostolus occur- ' rens errori, opera vehementer extenuat, et fidei Justificationem amplificans ait* : « Si enim Abraham ex operibus justificatus est, habet gloriam, sed non apud Dominum. Quid enim dicit Scriptura? « Credidit Abraham Deo et

! Corinth., I, vu, 28. — 3 Hebr., vit, 19. — 5 Act. Apost., xv, 10. — * Matth., xi, 28. — 5 Rom., iv, 2.

sions faire plus facilement notre salut et nous consacrer plus purement à Dieu. « Une fille, dit l'Apótre, ne péche pas pour se marier ; mais, mariée, elle souffrira dans sa chair des maux que je veux vous éviter. » Et encore : « Une femme qui n'est point mariée et qui est vierge, ne pense qu'aux choses du Seigneur, en sorte qu'elle est sainte de corps et d'âme; mais celle qui est mariée pense aux choses de ce monde, elle cherche comment elle plaira à son mari. Je vous le dis donc dans votre intérét, non pour vous tendre un piége; je vous le dis pour vous engager à ce qui est bien, à ce qui vous donnera la facilité de prier Dieu sans obstacle. »

Or, on n'est jamais plus libre de le faire, que lorsque, s'éloignant matériellement du monde, on se renferme dans les cloitres, de façon à ne plus être troublé par les bruits du siècle. Mais ce n'est pas seulement à celui qui se soumet à la loi, c'est à celui qui l'impose de prendre garde, en multipliant les commandements, de multiplier les péchés. En venant en ce monde, le Verbe de Dieu a abrégé la loi. Moise l'avait développée, bien que, comme dit l'Apótre , « ce ne soit pas la loi qui conduise à la perfection. » En effet, ses commandements étaient si nombreux et d'une observation si difficile, que l'apótre Pierre déclare que personne n'a pu en soutenir le poids. « Mes fréres, dit-il, pourquoi tenter Dieu, en imposant à vos disciples un joug que ni nos péres ni nous n'avons pu porter? Nous croyons que la gràce de Notre-Seigneur Jésus-Christ nous sauvera et eux aussi. »

C'est en peu de mots que Jésus-Christ a prescrit à ses Apôtres les règles de la pureté des mœurs et de la sainteté de la vie, en peu de mots qu'il leur a enseigué la perfection. Écartant les préceptes austéres et difficiles, il n'en a donné que de doux et de faciles, et il y a renfermé toute la religion. « Venez à moi, dit-il, vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés, et je vous réconforterai. Imposez-vous mon joug, apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes; car mon joug est doux et mon fardeau léger. »

En effet, il en est souvent des œuvres de sainteté comme des choses du siècle. Ce sont bien souveut ceux qui peinent le plus qui gagnent le moins ; de méme, ce ne sont pas toujours ceux qui paraissent le plus éprouvés, qui ont le plus de mérite devant Dieu : Dieu regarde les cœurs plutôt que les œuvres. Plus on est occupé aux choses du dehors, moins on peut vaquer au soin des choses du dedans; d'autant que, plus ou est connu des hommes qui jugent sur les dehors, plus on acquiert de gloire parmi le monde, plus on se laisse égarer et enfler par l'orgueil. C'est pour prévenir cet égarement que l'Apótre rabaisse grandement le mérite des œuvres et augmente celui de la foi. « Si Abraham, dit-il, a été justifié par ses œuvres, il a de quoi se glorifier, mais non devant Dieu. En effet, que dit l'Écriture ? Abraham crut en Dieu, et cela lui a été imputé à vertu. » Et encore : « Que disons-nous donc? que les gentils, qui ne cherchaient point la justice, ont atteint la

reputatum est ei ad justitiam. » Et iterum : « Quid ergo dicimus, quod gentes qua non sectabantur justitiam apprehenderunt justitiam ; justitiam autem, qua: ex fide est : Israel vero sectando legem justitiæ, in legem justiti; non pervenit ? Quare ? Quia non ex fide, sed quasi ex operibus. » llli quod catini est vel paropsidis de foris mundantes, de interiori munditia minus provident, et carni magis quam animæ vigilantes, carnales potius sunt quam spirituales.

Nos vero Christum in interiori homine per fidem habitare cupientes, pro modico ducimus exteriora, quæ tam reprobis quam electis sunt communia, attendentes quod scriptum est : « In me sunt, Deus, vota tua; quas reddam laudationes übi! » Unde et exteriorem illam legis abstinentiam non sequimur, quam nihil justitiæ certum est conferre. Nec quidquam nobis in cibis Dominus interdicit , nisi crapulam ot ebrietatem, id est superfluitatem. Qui etiam quod nobis indulsit, in. seipso exhibere non erubuit : licet hinc. multi seandalizati non mediocriter improperarent. Unde et per semetipsum loquens : « Venit Joannes, inquit!, non. manducans et non bibens, et dixerunt : « Dæmonium habet. » Venit Filius hoininis manducans et bibens, et dixerunt : « Ecce homo vorax et potator vini. » Qui etiam suos excusans, quod non sicut discipuli Joannis jejunarent, nec etiam manducantes corporalem illam munditiam abluendarum manuum magnopere curarent : « Non possunt, inquit*, lugere filit sponsi, quandiu cum illis spousus est. » Et alibi : « Non quod intrat in os coinquinat hominem, sed quod procedit ex ore. Qu: autem procedunt de ore, de corde exeunt, et ea coinquinant hominem. Non lotis autem manibus manducare non coinquinat

hominem. »

Nullus itaque cibus inquinat animam, sed appetitus cibi vetiti. Sicut enim corpus non nisi corporalibus inquinatur sordibus, sic nec anima nisi spiritualibus. Nec timendum est quidquid agatur in corpore, si animus ad consensum non trahitur. Nec confidendum de munditia carnis, si mens voluntate corrumpitur. In corde igitur tota mors animæ consistit et vita. Unde Salomon in Proverbiis* : « Omni custodia serva cor tuum, quoniam ex ipso vita procedit. » Et juxta predictàm Veritatis assertionem, ex corde procedunt quis coinquinant hominem : quoniam bonis vel malis desideriis anima damuatur vel salvatur. Sed quoniam anima et carnis in unam conjunctarum personam maxima est unio, summopere providendum est ne carnis delectatio ad consensum animam trahat, et dum nimis indulgetur carni, ipsa lasciviens reluctetur spiritui, et quam oportet subjici incipiat dominari. Hoc autem cavere poterimus, si necessariis omnibus concessis,

! Matth., x1, 18 et 19. — % Matth., xv, 2t 5; ix, 45. — 5 Prot., v, 95.

justice, cette justice qui vient de la foi, tandis qu'[sraél, en cherchant la loi de justice, n'est point parvenu à la loi de justice? Pourquoi ? Parce que ce n'était pas par la foi, mais comme par les œuvres. » Ceux qui tiennent cette conduite ressembleut aux gens qui nettoient les dehors d'un plat ou d'un vase, mais qui ne s'occupent pas de la propreté de l'intérieur ; plus occupés de la chair que de l'âme, ils sont plus charnels que spirituels.

Pour nous, qui désirons que Jésus-Christ habite dans l'homme intérieur par la foi, nous faisons peu de cas des choses extérieures qui sont communes aux réprouvés comine aux élus, suivant ce qui est écrit : « Je porte en moi, Seigneur, tous les vœux et tous les hommages que je vous rendrai. » Aussi ne suivons-nous pas les préceptes d'abstinence extérieure de la loi, laquelle évidemment ne contribue en rien à la vertu. Le Seigneur ne nous a rien interdit en fait de nourriture, mais seulement la gourmandise et l'ivresse, c'est-à-dire l'excés. Ce qu'il a toléré en nous, il n'a pas rougi de l'autoriser par son propre exemple, sans s'occuper de ceux qui se scandalisaient et s'emportaient en reproches. Ce qui lui a fait dire de lui-même : « Jean est venu ne mangeant ni ne buvant, et ils ont dit : il est possédé du démon. Le Fils de l'homme est venu mangeant et buvant, et ils ont dit : voilà un gourmand, un ivrogne. » Et méme pour excuser ses disciples, qui ne Jeünaient pas comme saint Jean, et qui, pour manger, ne se mettaient pas en peine de laver leurs mains, il dit : « Les fiancés du Fils de l'homme ne peuvent prendre le deuil, tandis qu'il est fiancé avec eux. » Et ailleurs : « Ce n'est pas ce qui entre daus la bouche de l'homme qui le souille, c'est ce qui en sort. Or, ce qui sort de la bouche vient du cœur, et voilà ce qui souille l'homme; mais de ne point se laver les mains pour manger, cela ne souille pas l'homme. »

Ce n'est donc pas la nourriture qui souille l’âme, c'est la convoitise de la nourriture défendue. Car, ainsi que le corps ne peut être souillé que par des chores corporelles, l'âme ne peut être souillée que par des choses spirituelles. Ce qui se passe dans notre corps n'est point à craindre, si l'âme n'y a point de part, et il n'y a pas à se glorifier de la pureté du corps, lorsque l'âme est intentionnellement corrompue. C'est dans le cœur que réside tout entière la mort ou la vie de l'âme. Ce qui fait dire à Salomon, dans ses Proverbes : « Gardez votre cœur avec toute la vigilance possible, car 1l est la source de la vie. » Suivant cette déclaration de la Vérité, c'est du cœur que sort ce qui souille l'homme, parce que l'àme se perd ou se sauve par ses bons ou ses mauvais désirs. Mais comune l'âme et le corps sont intimement unis dans la inéme persoune, il faut bien prendre garde que le plaisir du corps n'entraine le consentement de l'àme, et que, par trop d'indulgence pour la chair, la chair, abandonnée à elle-méme, n'entre en lutte avec l'esprit, et ne domine là oü elle doit obéir. Or, nous éviterons ce danger si;

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De vino itnue. quis. suc dietum. est. luxurie res est et tumultuosa, Meque tur -vutinencæe quam slentio maxime cvatranum. aut omnino feuuum abcuneant propter Deum, sicut. uxoces zeatihum ab hoc inhibentur metu adultenucun : aat 1t ipsum aqua temperent, ut et siti pariter et sauitaü consulat. et vires ueceudi non ba^eat. Boc autem. fieri credimus, si bujus mixturz quarta pars ad. minus aqu fuerit. Inflicillimum vero est ut $dpositum nobis potum. sic. observeinus, ut non usque ad satietatem inde bibamus. sicut de vino beatus præcipit Benedictus. ldeoque tutius arbitramur, ut nec satietatem interdicamus, ne inde periculum incurramus; non euim satietas, ut ssepe jam diximus, sed superfluitas in crimine est. Ut vero pro medicamento herbata vina conficiantur, aut etiam vinum purum sumatur uoù prohibenduin est ; quibus tamen conventus nunquam utatur, sed separatim ab infirmis hzc degustentur.

Triticee quoque medullz similaginem omnino prohibemus, sed semper quum babuerint triticum, tertia pars ad minus grossioris annonæ miscea-

4 Timoth., I, rv, 4.

comme je l'ai dit, donnant satisfaction à tous les besoins du corps, nous en retranchons le superflu, et si nous accordons au sexe le plus faible l'usage de toute nourriture, ne lui en interdisant que l'abus. Qu'il soit permis de manger de tout, mais qu'il ne soit permis de manger de rien avec excès. « Tout ce que Dieu a créé, dit l'Apótre, est bon, et il ne faut rien rejeter de ce qui est reçu avec des actions de grâce; car la parole de Dieu et la priére le sanctifient. En donnant cette règle à vos frères, vous vous montrerez bon ministre de Jésus-Christ, nourri des paroles de la foi et de la bonne doctrine à laquelle vous vous êtes attaché. »

Nous donc, suivant avec Timothée la doctrine de l’Apôtre, et, selon le | précepte du Seigneur, n'évitant rien dans les aliments que la gourmandise et l'ivresse, usons de tous dans une mesure telle qu'ils servent à soutenir en nous la faiblesse de la nature, non à nourrir les vices. Portons surtout cette mesure dans l'usage de ceux qui, par leur superfluité, peuvent étre les plus dangereux : il est plus grand et plus louable de manger sobrement que de jeüner tout à fait. Ce qui fait dire à saint Augustin, dans son livre du Bien du Mariage, là où il parle des aliments qui doivent soutenir le corps: « On n'use bien que des choses dont on peut se passer. Beaucoup, en effet, trouvent plus aisé de n'en pas user du tout, que d'en régler sagement l'usage: il n'y a pas sagesse cependant là où il n'y a pas continence. » C'est de cette mesure que saint Paul disait : « Je sais supporter l'abondance et la privation. » Souffrir la privation, c'est affaire à tous les hommes; mais savoir souffrir la privation, est le trait des grands hommes. De méme, il n'est personue qui ne puisse commencer à vivre dans l'abondance ; mais savoir supporter l'abondance est le propre de ceux que l'abondance ne corrompt pas.

Quant au vin, qui, je le répète, est une source de luxure et de désordre, et qui, par là méme, est aussi contraire à la continence qu'au silence, ou bien les femmes s'en abstiendront absolument pour l'amour de Dieu, comme les femmes des gentils s'en abstenaient par la crainte des adultéres; ou bien elles le tempéreront avec de l'eau, afin de pourvoir en méme temps et à leur soif et à leur santé, sans qu'il puisse faire mal; et il en sera ainsi, si le mélange contient au moins un quart d'eau. Il est très-difficile de se ménager de façon à ne pas boire jusqu'à la satiété, ainsi que le recommande saint Benoit. Aussi pensons-nous qu'il est plus sûr de ne pas interdire la satiété, pour ne pas nous exposer à un autre danger; car ce n'est pas dans la satiété, je le répète, c'est dans la supertluité qu'est le mal. Quant à composer du vin avec des plantes, comme médicament, ou à prendre du vin pur, nous ne l'interdisons point; mais à la condition que les malades seuls en goütent, et que la communauté n'en use point.

Défense absolue de faive le pain avec du pur froment; lorsqu'on aura du froment, on y devra méler au moins un tiers de farine plus grossière. Point de pain tendre ; du pain qui soit cuit au moins dela veille. Quant aux autres aliments, la diaconesse y pourvoira ; c'est, comme je l'ai dit, en achetant les

996 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLEÆ.

tur. Nec calidis unquam oblectentur panibus, sed qui ad minus uno die ante cocti fuerint. Cæterorum vero alimentorum providentiam sic habeat diaconissa, ut sicut jam prefati sumus, qued vilius poterit comparari, vel facilius haberi, infirmi sexus naturz subveniat. Quid enim stultius quam, quum sufficiant nostra, emamus aliena? et quum sint domi necessaria, quæramus extra superflua? et quum sint ad manum que sufficiant, laboremus ad illa quz superfluunt ?

De qua quidem necessaria discretionis moderatione non tam humano quam Angelico, sed etiam Dominico instructi documento, noverimus ad hujus vitæ necessitudinem transigendam non tam qualitatem ciborum exquirere, quam his quæ præsto sunt contentos esse. Unde et Abraham carnibus apparalis Angeli vescuntur, et inventis in solitudine piscibus jejunam multitudinem Dominus Jesus refecit. Ex quo videlicet manifeste docemur indifferenter tam carnium quam piscium esum non esse respuendum, et tum precipue sumendum, qui et offensa peccati careat, et sponte se offerens faciliorem habeat apparatum , et minorem exigat expensam.

Unde et Seneca maximus ille paupertatis et continenti; sectator, et summus interuniversos philosophos morum ædificator : « Propositum, inquit !, notrum est secundum naturam vivere. Hoc contra naturam est torquere corpus suum, et faciles odisse munditias, et squalorem appetere, et cibis non tantum vilibus uti, sed tetris et horridis. Quemadmodum desiderare delicatas res luxuriæ est, ita et usitatas et non magno parabiles fugere dementiæ. Frugalitatem exigit philosophia, non poenam. Potest tamen esse non incomposita frugalitas. Hic mihi modus placet. » Unde et Gregorius Moralium libro XXX, quum ipsis hominum moribus non tam ciborum quam animorum qualitatem attendendam esse doceret, ac gulæ tentationes distinguere : « Aliquando, inquit, cibos lautiores quærit, aliquando quaelibet sumenda praeparari accuratius appetit. Nonnunquam vero et abjectius est quod desiderat, et tamen ipso æstu immensi desiderii peccat. »

Ex /Egypto populus eductus in heremo occubuit, quia despecto manna cibos carnium petiit, quos lautiores putavit. Et primogenitorum gloriam Esau amisit, quia magno æstu desiderii vilem cibum, id est lenticulam concupivit, quam dum vendendis etiam primogenitis prætulit, quo in illam appetitu anhelaret indicavit. Neque enim cibus, sed appetitus in vitio est. Unde et lautiores cibos plerumque sine culpa sumimus, et abjectiores non sine reatu conscientiæ degustamus. Hic quippe quem diximus Esau primatum

1 Epist. v.

choses les moins chéres et les plus faciles à se procurer, qu'elle devra subvenir aux besoins du sexe faible. Quelle folie, en effet, d'acheter aux autres, quand ce qu'on a soi-même suffit? de chercher au dehors le superflu, quand on a chez soi le nécessaire ? de se donner de la peine pour avoir au delà du suffisant, quand on a le suffisant sous la main?

. Ces sages habitudes de mesure, ce sont moins les hommes que les anges, que dis-je? c'est Dieu lui-méme qui nous les enseigne et qui nous montre que cé qu'il nous faut pour cette vie de passage, ce n'est pas de rechercher la qualité des aliments, c'est de se contenter de ceux qu'on a prés de soi. Les anges mangèrent des viandes qu'Abraham leur servit ; c'est avec des poissons trouvés dans le désert que Jésus-Christ rassasia une multitude à jeun. Ce qui prouve clairement que l'usage de la chair ou du poisson n'a rien de répréhensible en soi, et qu'il faut prendre la nourriture qui est pure du péché, qui s'offre d'elle-méme et qui est de l'apprét le plus facile, du prix le moins coüteux.

Sénéque, le plus grand des sectateurs de la pauvreté et de la continence, le plus éminent des prédicateurs de morale parmi les philosophes, disait : « Notre but est de vivre selon la nature. Or il est contre la nature de tourmenter son corps, de fuir la propreté, qui ne coûte rien, de se plaire dans la saleté, d'user d'une nourriture, non grossiére, mais dégoütante. Si chercher les choses délicates est le propre de la mollesse, c'est folie de se priver de celles dont tout le monde use, et qui coütent peu. La philosophie exige qu'on soit sobre, non qu'on se martyrise. Il peut y avoir une sage frugalité ; c'est cette mesure qui me plait. » C'est ce qui fait aussi que saint Grégoire, dans son trentiéme livre des Morales, pour montrer que les hommes péchent moins par la qualité des aliments que parcelle des sentiments, distingue ainsi les tentations de la gourmandise : « Tantót elle cherche les aliments les plus délicats ; tantót elle prendra la premiére chose venue, mais à la condition que la préparation en soit particuliérement soignée. C'est quelquefois ce qu'il y a de plus grossier qu'elle désire, et cependant, par la violence méme de ce désir, elle péche encore. »

Le peuple tiré d'Égypte succomba dans le désert, parce que, au mépris de la manne, il demanda des viandes, comme une alimentation plus délicate. Ésaü perdit la gloire de son droit d'ainesse, pour avoir ardemment désiré une nourriture grossière, un plat de lentilles. En vendant à ce prix son droit d'ainesse, il a trahi la violence de sa convoitise. Ce n'est pas dans la nourriture, c'est dans la convoitise qu'est le péché. Aussi pouvons-nous bien souvent manger les mets les plus délicats sans péché, tandis qu'il en est de grossiers, auxquels nous ne pouvons toucher sans que notre conscience nous accuse. Ésaü donc, je le répéte, a perdu son droit d'ainesse pour un plat de len-

per lenticulam perdidit, et Elias in heremo virtutem corporis carnes edendo servavit. Unde et antiquus hostis, quia non cibum, scd cibi concupiscentiam esse causam damnationis intelligit, et primum sibi hominem non carne, sed pomo subdidit; et secundum non carne, sed pane tentavit. Hinc est quod plerumque Adam culpa committitur, etiam quum abjecta et vilia sumuntur. Ea itaque sumenda sunt, quis naturæ necessitas quærit et non quæ edendi libido suggerit. Minori vero desiderio concupiscimus quie minus prætiosa esse videmus, et qui magis abundant, et vilius emuntur : sicut est communium cibus carnium, qui et infirmam naturam multo validius quam pisces confortat, et minores expensas, et faciliorem habet apparatum."

Usus autem carnium ac vini, sicut et nuptiæ, intermedia boni et mali, hoc est indifferentia computantur, licet copule nuptialis usus. omnino peccato non careat, et vinum omnibus alimentis periculosius existat. Quod profecto si temperate sumptum religioni non interdicitur, quid aliorum timemus alimentorum, dummodo in eis modus non excedatur? Si beatus ipsum Benedictus quod mouachorurn non esse profitetur, quadam tamen dispensatione monachis hujus temporis, jam refrigescente pristine charitatis fervore, concedere cogitur; quid cetera non indulgere feminis debeamus, quæ adhuc eis nulla professio interdicit? Si pontificibus ipsis et Ecclesi: sanctæ rectoribus, si denique monasteriis clericorum sine offensa carnibus eliam vesci licet, quia nulla scilicet professione ab eis religantur, quis has culpet feminis indulgeri, maxime si in cæteris majorem tolerent districtionem ? Sufficit quippe discipulo ut sit sicut magister ejus, et magna videtur credulitas, si quod monasteriis clericorum indulgetur, monasteriis feminarum prohibeatur. Nec parvum etiam æstimandum est, si femine quum cætera monasterii districtione, in hac una carnium indulgentia religione fidelium laicorum inferiores non sint; presertim. quum, teste Chrysostomo, nihil licet secularibus, quod non liceat monachis, excepto concumbere tantum cum uxore. Beatus quoque Hieronymus, clericorum religionem non inferiorem quam monachorum judicans, ait : « Quasi quidquid in monachos dicitur non redundet in clericos, qui sunt patres monachorum. » Quis etiam ignoret omnino discretioni contrarium esse, si tanta debilibus quanta fortibus imponantur onera? si tanta feminis quanta viris injungatur abstinentia? De quo etiam si quis supra ipsum natur: documentum auctoritatem efflagitet, beatum quoque super hoc Gregorium consulat. Ilic quippe magnus Ecclesi: tam rector quam doctor de hoc quoque cæteros Ecclesie doctores diligenter instruens, libri Pastoralis capitulo xxrv, ita meminit : « Aliter igitur admonendi sunt viri, atquealiter feminæ : quia illis gravia, istis vero sunt injungenda sunt leviora; et illos magna

exerceant, istas vero demulcenda convertant. Quæ enim parva sunt in fortibus, magna reputantur in debilibus. » Quamvis hec quoque vilium licentia carnium minus habeat oblectamenti quam ipse piscium vel avium carnes, quas minime tamen nobis beatus interdicit Benedictus. De quibus etiam Apostolus, quum diversas species carnis distingueret : « Non omnis, inquit !, caro eadem caro, sed alia hominum, alia pecorum, alia volucrum, alia piscium. » Et pecorum quidem et avium carnes in sacrificio Domini lex ponit: pisces vero nequaquam : ut nemo piscium esum mundiorem Deo quam carnium credat. Qui etiam tanto est onerosior paupertati vel carior, quanto piscium minor est copiam quam carnium, et minus infirmam corroborat naturam ; ut in altero magis gravet, in altero minus subveniat.

Nos itaque fortune pariter et nature hominum consulentes, nihil in alimentis, ut diximus, nisi superfluitatem interdicimus. Ipsum itaque carnium sive ceterorum esum temperamus, ut omnibus concessis, major sit abstinentia monialium, quam quibusdam interdictis, modo sit monachorum. Igitur ipsum quoque carnium esum ita temperari volumus, ut non amplius quam semel in die sumant, nec diversa inde fercula eidem personæ parentur; nec seorsum aliqua superaddantur pulmenta, nec ullatenus ei vesci liceat plusquam ter in hebdomada, prima videlicet feria, tertia, et quinta feria, quantæcunque eliam festivitates intercurrant. Quo namque solemnitas major est, majoris abstinentiæ devotione est celebranda. Ad quod nos egregius doctor Gregorius Naziauzenus vehementer exhortans, lib. III de Luminibus vel secundis Epiphaniis, ait : « Diem festum celebremus non ventri indulgentes, sed spiritu. exultantes. » Idem lib. IV de Pentecoste et Spiritu sancto : « Et hic est noster festus dies, ait; in anims thesauros perenne aliquid et perpetuum recondamus, non ea quæ pertranseunt et dissolvuntur. Sufficit corpori malitia sua, non indiget copiosiore materia, nec insolens bestia abundantioribus cibis ut insolentior fiat, et violentius urgeat. » Idcirco autem spiritualiter magis est agenda solemnitas, quam et beatus Hieronymus, cjus discipulus, secutus, in epistola sua de acceptis Muneribus ita quodam loco meminit : « Unde nobis sollicitius providendum, ut solemnem diem non tam ciborum abundantia, quam spiritus exultatione celebremus : quia valde absurdum est nimia saturitate honorare velle martyrem, quem sciamus Deo placuisse jejuniis. » Augusti-

1 Corinth., I, xv, 39.

prime ainsi : « Autres sont les instructions à donner aux hommes, autres celles qui conviennent aux femmes. Aux uns, on peut imposer un joug pesant, aux autres, il faut un joug plus doux ; à ceux-ci, les grandes épreuves, à celles-là, des épreuves plus légères, qui les convertissent doucement. Ce qui est peu de chose pour les forts est beaucoup pour les faibles. » Au surplus, l'usage des viandes communes flatte moins que celui de la chair des poissons ou des oiseaux. Cependant saint Benoît ne nous les interdit pas, et l'Apótre, en faisant la distinction de toutes les espèces de viande, dit : « Toute chair n'est pas même chair; celle des hommes n'est pas celle des animaux ; autre est celle des oiseaux, autre celle des poissons. » La loi du Seigneur a mis au nombre des chairs à lui offrir en sacrifice celle des animaux, celle des oiseaux, et point celle des poissons, afin qu'on ne croie pas que la chair du poisson est plus pure à ses yeux que celle des animaux. En effet, le poisson est une chair d'autant plus dispendieuse et plus onéreuse pour les pauvres, qu'elle est moins abondante et moins fortifiante ; elle coûte davantage et ne nourrit pas autant.

Prenant donc en considération les ressources des hommes et leur nature, nous n'interdisons, je le répéte, que le superflu. Nous recommandons l'usage modéré des viandes et de tous les autres aliments, en telle sorte que l'abstinence soit plus sévère chez les religieuses, tous les aliments leur étant permis, que chez les religieux, à qui certains aliments sont interdits. Nous voulons que l'usage de la viande soit réglé de telle façon qu'elles n'en mangent qu'une fois par jour; qu'on ne serve jamais deux portions de viandes différentes à la méme personne; qu'on n'y ajoute aucune garniture de légumes, et qu'on ne puisse user de chair plus de trois jours par semaine, savoir : le dimanche, le mardi et le jeudi, quelles que soient les fêtes qui tombent dans les intervalles; car plus grande est la solennité, plus il la faut célébrer par l'abstinence. C'est à quoi saint Grégoire de Nazianze, ce remarquable docteur, nous engage vivement dans son troisième livre de la Chandeleur ou de la seconde Épiphanie. « Célébrons, dit-il, cette fête, non en nous livrant aux plaisirs de la table, mais en nous abandonnant aux pures joies de l'esprit. » Et ailleurs, au quatriéme livre de son traité sur la Pentecôte et l'Esprit-Saint : « Ce jour est le jour de notre fête, dit-il; amassons dans le trésor de nos cœurs quelque chose de durable, d'éternel, non de ces choses qui passent et se dissolvent. Le corps a assez de ses mauvais penchants, il n'a que faire de plus de matière ; c'est une bête insolente, gardons-nous de la rendre plus insolente par une abondante nourriture : elle nous tourmenterait plus violemment. » Il faut donc célébrer les fêtes tout spirituellement. C'est aussi ce que reconnnande, dans sa lettre sur la Manière de recevoir les présents, saint Jérôme, fidèle à la doctrine de son maitre. « Nous devons moins nous inquiéter, dit-il, de célébrer les fêtes par l'abondance de la chère que par les joyeux tressaillements de l'esprit : il. serait absurde d'honorer par des excès de table un martyr qui

339 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLE.

nus de pœnilentiæ Medicina : « Attende tot martyrum milla. Cur enim natalitia eorum conviviis turpibus celebrare delectat, et eorum vitam sequi honestis moribus non delectat? »

* Quoties vero carnes deerunt, duo eis fercula qualiumcunque pulmentorumi concedimus, nec superaddi pisees prohibemus. Nulli vero pretiosi sopares cibis apponantur in conventu, sed iis contentæ sint, quæ in terra, quam inhabitant, nascuntur; fructibus vero non nisi in ccena. vescantur. Pro medicamento autem quibus opus fuerit, vel herbas vel radices "seu fructus aliquot, vel alia hujusmodi nunquam prohibemus mensis apponi. Si qua forte peregrina monialis hospitio recepta mensis intererit, ferculo ci * aliquo superaddito, charitatis sentiat humanitatem. De quo quidem si quid distribuere voluerit, licebit. Hac autem, vel si. plures fuerint, in majore mensa residebunt, et eis diaconissa ministrabit, postea cum aliis, quæ men- * sis ministrant, comestura.

Si qua vero sororum parciori cibo carnem domare voluerit, nullatenus hoc ipsa nisi per obedientiam presumat, et nullatenus hoc ei denegetur, si hoc non levitate, sed virtute videtur appetere, quod ejus firmitudo valeat tolerare. Nulli tamen unquam permittatur, ut per hoc conventu... nec ut aliquam diem sine cibo transigat.

Sagiminis condimento sexta feria nunquam utantur, sed quadragesimali cibo contentæ, sponso suo ea die passo quadam compatiantur abstinentia.

Illud vero non solum prohibendum, sed vehementer est abhorrendum, quod in plerisque monasteriis agi solet, quod videlicet parte aliqua panis, quz superest esui et pauperibus est reservanda, manus et cultellos mundare et extergere solent, et ut mappis parcant mensarum, panem polluunt pauperum, imo ejus qui se attendens in pauperibus ait! : « Quod uni ex minimis meis fecistis, mihi fecistis. »

De abstinentia Jejuniorum generalis institutio Ecclesiæ illis sufficiat, nec supra fidelium laicorum religionem in hoc eas gravare præsumimus, nec virtuti virorum earum infirmitatem in hoc praeferre audemus. Ab æquinoctio vero autumnali usque ad Pascha, propter dierum brevitatem, unam in die comestionem sufficere credamus. Quod quia non pro abstinentia religionis, sed pro brevitate dicimus temporis, nulla hic ciborum genera distinguemus.

! Matth., xxv, 40.

s'est rendu agréable à Dieu par ses jeùnes. » Et saint Augustin, sur le Remède de la pénitence : « Considérez ces milliers de martyrs.: pourquoi célébrer leurs fètes par des repas de débauche, et ne pas plutôt imiter leur vie par une honnéte conduite ? »

Les jours oà on ne mangera pas de viande, il y aura deux portions de légumes quelconques : on pourra ajouter du poisson. Point d'assaisonnement recherché; on se contentera de ceux qui sont produits par le pays. Point de fruits que le soir. Quant à celles qui ont besoin d'un régime, nous ne défendons point qu'on leur serve des herbes, des racines, des fruits, ou autre chose de ce genre. |

Si quelque religieuse étrangére à laquelle on aura donné l'hospitalité prend part au repas, on lui offrira quelque portion supplémentaire, pour lui donner une idée de la charité de la maison. Elle sera libre de partager cette portion avec qui elle voudra. On la fera asseoir à la grande table, elle et les autres, si elles sont plusieurs. La diaconesse les servira; elle prendra ensuite son repas avec les servantes de table.

Si quelque sœur veut dompter en elle les ardeurs de la chair en diminuant la quantité de sa nourriture, qu'elle ne prenne point sur elle de rien faire sans permission ; cette permission ne devra jamais lui être refusée, si ce n'est point un caprice, mais un sentiment de vertu qui lui a inspiré ce désir de privation, et si son tempérament est de force à la supporter. Mais il ne sera jamais permis à qui que ce soit..., de demeurer uu jour sans manger.

Les vendredis, on ne mangera jamais rien d'accommodé au gras ; on se contentera de la nourriture des jours de Caréme, sorte d'abstinence qui sera comme une marque de sympathique compassion pour les souffrances de l'époux mort ce jour-là.

Il est encore une chose qu'il faut non-seulement défendre, mais avoir en horreur, bien qu'elle soit en usage dans la plupart des monastéres : c'est que les religieuses essuieut leurs mains ou leurs couteaux avec les morceaux de pain qui restent du diner et qui sont la part des pauvres : pour ménager le linge de table, on ne doit point salir le pain des pauvres, que dis-je? le pain. de Celui qui a dit en parlant des pauvres : « Ce que vous faites au moindre des miens, c'est à moi que vous le faites. »

Relativement aux jeünes, il suffira de suivre la règle générale de l'Église, car nous ne prenons pas sur nous d'imposer aux religieuses des pratiques plus sévères que celles des pieux laïques ; nous ne voulons pas mettre la faiblesse des femmes au-dessus de la force des hommes. Depuis l'équinoxe d'automne jusqu'à Paques, à cause de la brièveté des jours, nous pensons qu'un seul repas suffit ; nous disons à cause de la brièveté des jours, et non eu égard à l'abstinence monastique. Nous ne ferons point ici de distinction d'aliments.

394 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLJE.

Pretiosæ vestes, quas omnino Scriptura damnat, summopere fugiantur. De quibus nos precipue Dominus dehortans et damnati divitis superbiam de iis accusat ; et Joannis humilitatem e contrario commendat. Quod beatus diligenter attendens Gregorius homilia Evangeliorum, wv. « Quid est, inquit, dicere : « Qui mollibus vestiuntur, in domibus regum sunt; » nisi aperta sententia demonstrare quod non coelesti, sed terreno regno militant, qui pro Deo perpeti aspera fugiunt, sed solis exterioribus dediti, presentis vite mollitiem delectationemque querunt? » Idem homilia xi : « Sunt nonnulli qui cultum subtilium pretiosarumque vestium non putant esse peccatum. Quod videlicet si culpa non esset, nequaquam sernio Dei tam vigilanter exprimeret, quod dives, qui torquebatur ad inferos, bysso et purpura indutus fuisset. Nemo quippe vestimenta precipua nisi ad inanem gloriam querit, videlicet ut honorabilior cxteris esse videatur. Nam pro sola inani gloria vestimentum pretiosius quæritur. Res ipsa testatur, quod nemo vult ibi pretiosis vestibus indui, ubi ab aliis non possit videri. »

À quo et prima Petri epistola seculares et conjugatas feminas dehortans, ait!: « Similiter et mulieres subdit» sint viris suis, ut et si qui non credunt verbo, per mulierum conversationem sine verbo lucrifiant, considerantes in timore castam conversationem vestram. Quarum sit non extrinsecus capillatura, aut circumdatio auri, aut indumenti vestimentorius cultus, sed qui absconditus corde est homo, incorruptibilitate quieti et inodesti spiritus, quod est in conspectu Domini locuples. » Bene autem feminas potius quam viros ab hac vanitate censuit dehortandas, quarum infirmus animus id amplius appelit , quo per eas et in eis amplius imitari luxuria possit. Si autem seculares hinc inhibendæ sunt feminæ, quid Christo devotes convenit providere? quarum hoc ipsum illis est cultus, quod sunt inculta. Quæcunque igitur hunc appetit cultum vel non renuit oblatum, castitatis perdit testimonium. Et quacunque talis est, non se religioni preparare, sed fornicationi credatur, nec tam monialis quam meretrix censeatur, cui et ipse cultus est tanquam lenonis præconium, qui incestum prodit animum, sicut scriptum est? : « Amictus corporis, et risus dentium, et ingressus hominis enuntiant de illo. »

Legimus Dominum in Joanne, ut jam supra meminimus, vilitatem seu asperitatem vestium potius quam cscæ conmendasse atque laudasse. « Quid exiistis, inquit 5, in desertum videre? hominem mollibus vestitum? » Ilabet enim nonnunquam usus pretiosorum ciborum utilem aliquam dispensationem, sed vestium nullam. Que videlicet vestes quanto sunt pretiosiores;

! Cap. in, vers. 1. — * Eccles., xix, 91. — * Matth., xi; 9.

Quant aux vêtements, on évitera par-dessus tout les vêtements de prix, qui sont absolument condamnés par l'Évangile. Le Seigneur lui-même nous en détourne, en condamnant l'orgueil du mauvais riche, et en exaltant l'humilité de Jean. C'est ce qu'explique saint Grégoire dans sa quatrième Homélie sur les Évangiles. « Pourquoi, dit-il, se sert-il de ces paroles : « Les gens qui sont délicatement vêtus dans les maisons des rois, » si ce n'est pour démontrer clairement que ceux-là combattent pour le royaume de la terre, non pour le royaume des cicux, qui refusent de souffrir pour Dieu, et qui, adonnés tout entiers aux biens extérieurs, ne cherchent que les douceurs et les délices de la vie présente? Et le méme, dans sa onzième Homélie : « ll en est qui pensent que le goüt des vétements délicats et de grand prix n'est pas un péché. Si ce n'était pas une faute, la parole du Seigneur n'indiquerait pas aussi expressément que le riche qui souffrait les tortures de l'enfer était couvert de lin et de pourpre. On ne recherche des vétements de luxe que pour la satisfaction d'une vaine gloire, que dans l'idée de s'attirer plus d'hommages. Ce qui le prouve, c'est qu'on ne se revêt pas d'habits de prix, là où l'on ne peut être vu du monde. »

Saint Pierre détourne également de cet abus les femmes séculiéres et mariées dans sa première Épitre : « Que les femmes soient soumises à leurs maris, en telle sorte que si les maris ne croient pas à la parole des femmes, ils soient. gagnés par les exemples de leur commerce, et envisagent avec crainte ce que leur impose la pureté de ce commerce. Point de tresses de cheveux postiches, point de ceintures d'or, point de robes somptueuses ; qu'elles s'attachent à parer l'homme qui est au fond de leur cœur par l'incorruptibilité d'un esprit calme et modeste, ce qui est le plus riche des vétoments devant Dieu. » C'est avec raison qu'il a cru devoir détourner de cette vanité les femmes plutót que les hommes, parce que leur esprit faible les y pousse d'autant plus que la luxure a plus de prise sur elles. Or si les femmes qui vivent. dans le monde doivent étre arrétées sur cette pente, que convient-il de faire à l'égard des femmes vouées à Dieu, elles dont le véritable ornement est de n'en avoir pas? Pour elles, rechercher ces ajustements ou ne pas les rejeter si on les leur offre, c'est perdre leur réputation de chasteté; c'est se préparer moins à la religion qu'à la fornication ; c'est se mettre au rang, non des religieuses, mais des courtisanes. Pour elles la parure est comme l'insigne du libertinage, elle trahit la corruption de l'âme, ainsi qu'il est écrit : « L'habillement, le rire, la marche, révèlent l'homme. »

Nous voyons que le Seigneur a loué et exalté dans Jean-Baptiste la grossièreté des vêtements plutôt que l'austérité des aliments. « Qu'étes-vous allé voir, dit-il, dans le désert? un homme vêtu d'habits délicats? » Par. fois, en effet, la recherche dans les aliments peut avoir quelque utilité, mais dans les vétements, jamais. Plus les vêtements sont précieux, plus on les conserve. Moins ils servent, plus ils coütent à celui qui les a achetés.

tanto carius custodiuntur, et minus proficiunt, et ementem amplius gravant, et pre subtilitate sui facilius possunt corrumpi, et minus corpori præbent fomenti.

Nulli vero panni magis quam nigri lugubrem pœnitentiæ habitum decent, nec adeo sponsis Christi pelles aliquæ conveniunt, sicut agninæ : ut ipso quoque habitu agnum sponsum virginum indutæ videantur, vel induere moneantur.

Vela vero earum non de serico, sed de tincto aliquo lineo panno fiant. Duo autem velorum genera esse volumus, ut alia sint scilicet virginum jam ab ipso consecratarum, alia vero minime. Quæ vero pudicarum sunt virginum crucis sibi signum habeant impressum ; quo scilicet ipsæ integritate quoque corporis ad Christum maxima pertinere. monstrentur, et sicul in consecratione distare a cæteris, ita et hoc habitus. signo distinguantur, quo et quique fidelium territi, magis abhorreant in concupiscentiam earum exardescere. Hoc autem signum virginalis munditiæ in summitate capitis candidis expressum filis virgo gestabit, et hoc nullatenus, antequam ab episcopo consecretur, gestare presumat. Nulla autem alia vela hoc signo insignita sint.

Interulas mundas ad carnem habeant, in quibus etiam cinctæ semper dormiant. Culeitrarum quoque mollitiem vel linteaminum usum infirmæ ipsarum non negamus nature. Singule vero dormiant et comedant. Nulla penitus indignari præsumat, si vestes vel quecunque alia sibi ab aliquibus transmissa, alii, que amplius indiget, concedantur sorori ; sed tunc maxime gaudeat, quum in sororis necessitate fructum habuerit eleemosynæ, vel se respexerit non solum sibi, sed aliis vivere. Alioquin ad sanctæ societatis fraternitatem non pertinet, nec proprietatis sacrilegio caret.

Suflicere autem ad corpus contegendum credimus interulam, pelliceam, togam, et quum multum exasperaverit frigus, insuper mantellum. Quo videlicet mantello pro opertorio quoque uti Jacentes poterunt. Oportebit autem pro infestatione vermium vel gravamine sordium abluendarum, hzc omnia esse duplicia indumenta, sicut ad litteram in laude fortis et providæ mulieris Salomon ait! : « Non timebit domui suæ a frigoribus nivis. Omnes enim domestici ejus vestiti duplicibus. » Quorum ita sit moderata longitudo, ut ultra oram sotularium non procedant, ne pulverem moveant. Manicz vero extensionem brachiorum et manuum non excedant. Crura vero et pedes caligæ pedules et sotulares muniant. Nec unquam occasione religionis nudæ pedes incedant. In. lectis culcitra una, pulvinar, auriculare, lodix et linteo-

! Prov., xxxi, 21.

Leur finesse méme fait qu'ils se détériorent plus aisément et procurent au corps moins de chaleur.

Les habits seront d'étoffe de laine noire. Point d'autre couleur, c'est celle qui convient au deuil de la pénitence, et aucune fourrure ne va mieux que celle des agneaux aux épouses du Christ. Ce vétement leur remettra en mémoire qu'elles doivent toujours paraitre revétues, ou se revétir de l'Agneau, époux des vierges.

Les voiles ne seront pas de soie, mais de toile ou d'étoffe teinte. II yen aura de deux sortes : les uns pour les vierges qui auront prononcé les vœux, les autres pour les novices. Les voiles des vierges consacrées seront marqués du signe de la croix, lequel témoignera par sa blancheur que leur corps est cutièrement voué à Jésus Christ, et que la différence qui existe entre leur habit et celui des autres est en raison de leur consécration : en sorte qu'arrétés par ce signe, les fidéles aient moins l'idée de porter sur elles un œil de concupiscence. Mais ce n'est qu'après la consécration de l'évéque que la vierge pourra porter sur le sommet de la téte cette croix de fil blanc, en signe de la, pureté virginale : nul autre voile n'aura cette marque. |

Elles porteront sur la peau des ehemises de toile, qu'elles ne quitteront pas méme pour dormir. Nous ue refusons pas à la délicatesse de leur nature l'usage des matelas et des draps. Elles mangeront et coucheront chacune séparément. Nulle ne trouvera mauvais que l'on passe à une de ses sœurs qui en a un plus pressant besoin les habits qui lui auraient été donnés à elle-méme, les habits ou autre chose. Elle sera particuliérement heureuse. au contraire, d'avoir un témoignage de sympathie à offrir à sa sceur en peine, et de penser qu'elle vit non. pour. elle, mais pour les autres; autrement, elle n'aurait plus droit d'appartenir à la communauté, elle serait coupable du sacrilége de propriété.

Nous croyons qu'il suffit, pour couvrir le corps, d'une chemise, d'une peau d'agneau et d'une robe, en ajoutant par-dessus, pendant la rigueur du froid, un manteau qui serve de couverture au lit. Pour prévenir par le lavage l'invasion de la vermine et l'encrassement, elles auront tous ces vétements en double, ainsi que Salomon a dit, à la louange de la femme forte et sage : « Elle ne craint pas pour sa maison le froid de l'hiver, car tous ses serviteurs ont double vétement. » La taille de l'habit sera mesurée; il ne devra pas descendre au-dessous du talon, pour ne pas soulever la poussiére. Les manches n'excéderont pas la longueur des bras et des mains. Les jambes seront couvertes de chausses, et les pieds de chaussons et de sonliers. Jamais elles ne marcheront pieds nus, même sous prétexte de dévotion. Chaque lit aura un matelas, un traversin, un oreiller, une courte-pointe et un drap. La tête sera couverte d'une bandelette blanche avec un voile par-

dessus; lorsqu'il sera nécessaire, à cause de la tonsure, on ajoutera un bonnet de peau d'agneau.

Xlll. Ce n'est pas seulement dans la nourriture et l'habillement qu'il faut éviter le superflu, c’est aussi dans les bâtiments et tous les autres biens. Quant aux bâtiments, s'ils sont plus spacieux ou plus beaux qu'il n'est nécessaire, si nous les ornons de peintures ou de seulptures, ce ne sont plus des asiles de pauvres, ce sont des palais de rois. « Le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa téte, dit saint Jérôme, et vous possédez de vastes portiques et des bâtiments immenses”? » Se plaire à avoir de beaux chevaux, des chevaux de prix, cen'est pas seulement de la superfluité, c'est évidemment une vanité pure. Multiplier ses troupeaux, étendre ses domaines, c'est donner carriére à l'ambition des biens extérieurs. Et plus nous possédons sur cette terre et plus nous sommes forcés de penser à ce que nous possédons, plus nous sonimes détournés de la contemplation des choses du ciel. Notre corps a beau être enfermé dans un cloître : l'àme, attachée à ces possessions du dehors, est forcée de les suivre; elle se répand çà et là avec elles. Nous sommes d'autant plus en proie à la crainte, que nous possédons plus de choses qui peuvent être perdues. Plus ces choses ont de valeur, et plus nous les aimons, plus elles tiennent notre misérable cœur enchainé à leur poursuite.

ll faut donc songer à fixer une mesure aux dépenses de notre maison, de façon à ne rien chercher au delà du nécessaire, à ne recevoir aucune offrande, à ne garder aucun dépôt. Tout ce qui dépasse le nécessaire, nous ne le possédons qu'à titre de vol, et nous sommes coupables de la mort d'autant de pauvres que nous aurions pu en secourir avec ce superflu. Chaque année donc, après la récolte, il faudra assurer les besoins de l'année. Le reste, on le donnera, ou plutót on le restituera aux pauvres.

ll en est qui, ignorant la mesure de la sagesse, se font honneur d'avoir une maison nombreuse, n'ayant que peu de revenus ; et pour subvenir à ces lourdes charges, ils vont impudemment mendier, quand ils n'arrachent pas violemment ce qu'on ne leur veut point donner. Tels nous voyous aujourd'hui certains supérieurs, qui, fiers du nombre de leurs religieux, tiennent moins à en avoir de bons qu'à en avoir beaucoup, et s'estiment d'autant plus grands qu'ils sont grands au milieu d'un plus grand nombre. Pour attirer les novices dans leurs maisons, au lieu de leur annoncer des austérités, ils leur promettent toutes sortes de douceurs, et, les recevant sans examen ni épreuve, ils les perdent par l'apostasie. C'est contre eux, sans doute, que Jésus-Christ s'élevait par ces paroles : « Malheur à vous qui parcourez la iner et la terre pour faire un prosélyte, et qui, l'ayant fait, le rendez deux fois plus que vous digne de l'enfer! » Certes ils seraient moins fiers de la multitude de leurs religieux, s'ils cherchaient le salut des âmes plutôt que le nombre des prosélvtes, et s'ils présumaient moius de leurs forces dans la conduite de leur communauté.

Paucos Dominus elegit apostolos, et de ipsa electione sua unus in tantum apostatavit, ut pro ipso Dominus diceret! : « Nunquid ego duodecim vos elegi, et unus ex vobis diabolus est? » Sicut autem de apostolis Judas, sic et de septem «diaconibus Nicolaus perit. Et quum paucos adhuc Apostoli congregassent, Ananias et Saphira, uxor ejus, mortis excipere sententiam "meruerunt. Quippe et ab ipso antea Domino quum multi abiissent discipulorum retrorsum, pauci cum ipso remanserunt. Árcta quippe via est, qua ducit ad vitam, et pauci ingrediuntur per eam. Sicut e contrario lata est et spatiosa quæ ducit ad mortem, et multi sunt qui se ultro ingerant. Quia sicut ipse Dominus testatur alibi* : « Multi vocati, pauci vero electi. » Et juxta Salomonem? : « Stultorum infinitus est numerus. »

Timeat itaque quisquis de multitudine gaudet subjectorum, ne in eis, juxta Dominicam assertionem, pauci reperiantur electi, et ipse immoderate gregem suum multiplicans, minus ad custodiam ejus sufficiat, ut ei recte a spiritalibus illud propheticum dici possit * : « Multiplicasti gentem, non magnificasti letitiam. » Tales utique scilicet de multitudine gloriantes, dum tam pro suis quam suorum necessitatibus sepius exire, atque ad seculum redire, et mendicando discurrere coguntur, curis se corporalibus magis quam spiritalibus implicant, et infamiam sibi magis quam gloriam acquirunt.

Quod quidem in feminis tanto magis est erubescendum, quanto eas per mundum discurrere minus videtur tutum. Quisquis igitur quiete vel honeste cupit vivere, et officiis vacare divinis, et tam Deo quam seculo charus haberi, timeat aggrezare quos non possit procurare, nec in expensis suis de alienis confidat marsupiis; nec eleemosynis petendis, sed dandis invigilet. Apostolus, ille magnus Evangelii prædicator, et liabens potestatem de Evangelio sumptus accipere, laborat manibus, ne quos gravare videatur, ct gloriam suam evacuet. Nos ergo, quorum non est predicare, sed peccata plangere, qua temeritate vel impudentia mendicantes quaerimus? Unde los, quos inconsiderate congregamus, sustentare possumus ? Qui etiam sepe in tantam prorumpimus insaniam, ut quum predicare nesciamus, prædicatores conducamus ; et pseudoapostolos nobiscum circumducendo, cruces et philacteria reliquiarum gestemus, ut tam hiec quam verbum Dei, seu etiam figmenta diaboli simplicibus et idiotis vendamus christianis, et eis promittamus quæcunque ad extorquendos nummos proficere credimus. Ex qua quidem impudenti cupiditate, quz sua sunt, non quee Jesu Christi quærente, quantum jam ordo noster et ipsa divini praedicatio verbi viluerit, neminem jam latere arbitror.

1 Joan. vi, 71. — * Matth., vit, 12; xx, 16. — 3 Eccles., 1, 15. — * Isai, ix, 5.

Le Seigneur avait choisi un petit nombre d'apôtres, et parmi ceux qu'il avait choisis, il se trouva un apostat, ce qui lui fait dire : « Ne vous ai-je pas choisis tous les douze? et cependant il se trouve parmi vous un démon. » Tel avait été Judas parmi les disciples, tel fut Nicolas parmi les sept diacres. Lorsque les apótres n'avaient cncore réuni qu'un petit nombre de fidèles, Ananias et Saphira, sa femme, méritèrent d'être frappés d'une sentence de mort. De tous ceux qui s'étaient d'abord attachés à suivre le Seigneur, beaucoup l'abandonnérent et il n'en resta qu'un bien petit nombre; car étroite est la voie qui conduit à la vie, et il en est peu qui savent y marcher; large et spacieuse, au contraire, est la voie qui conduit à la mort, et il en est beaucoup qui s'y engagent. ("est que, selon la parole du Seigneur, « il est beaucoup d'appelés et peu d'élus. » — « Le nombre des insensés, dit Salomon, est infini. »

Qu'il tremble donc celui qui se réjouit de la multitude de ses religieux qu'il eraigne que, selon la parole du Seigneur, il ne se trouve parmi eux peu d'élus, et que, multipliant saus mesure son troupeau, il ne puisse suffire à le garder, en sorte qu'il mérite cette parole du Prophète : « Vous avez multiplié ce peuple, mais vous n'avez pas augmenté sa joie! » Tels sont, en effet, ceux qui sont fiers du nombre. Obligés pour leurs propres besoins et pour ceux de la communauté de sortir, de rentrer dans le siècle et d'aller cà et là mendier, ils s'embarrassent bien plus du soin des corps que du soin des àmes, et s'attirent plus de mépris que de gloire.

Une telle conduite serait pour des femmes une honte d'autant plus grande qu'il leur est plus dangereux de courir par le monde. Quiconque veut vivre honnétement, tranquillement, se donner au service du Seigneur, se rendre cher à Dieu et aux hommes, doit craindre de rassembler plus de fréres qu'il n'en peut soigner; ne point compter, pour ses dépenses, sur la bourse d'autrui, songer à faire, non à demander l'aumóne. L'apótre saint Paul, le grand prédicateur de l'Évangile, avait, au nom de l'Évangile, le droit de recevoir assistance : il travaillait de ses mains, pour n'être à charge à personne et ne point porter atteinte à sa gloire. Pour nous, dont le devoir est non de précher, mais de pleurer les péchés, quel serait notre aveuylement, notre honte d'aller mendier notre subsistance! Comment pourrions-nous soutenir ceux que nous aurions inconsidérément réunis? N'est-ce pas déjà assez de folie d'aller soudover des prédicateurs, faute de savoir précher, et conduisant à la ronde ces faux apôtres, de porter partout nos croix et nos reliques pour vendre aux simples et aux imbéciles non la parole de Dieu, mais les mensonges dorés du diable, pour leur tout promettre afin de leur escroquer leur argent ? Ah! c'est déjà cette cupidité impudente à chercher les biens de ce monde et non ceux de Jésus-Christ, qui fait, ainsi que per: sonne ne l'ignore, qu'on n'a plus de respect ni pour cet ordre, ni pour la prédication de la parole de Dieu.

542 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLEÆ.

Hinc et ipsi abbates vel qui majores in monasteriis videntur, potentibus seculi ct mundanis curiis sese importune ingerentes, jam magis carnales esse quam cœnobitæ didicerunt; et favorem. hominum quacunque arte venantes, crebrius cum hominibns fabulari, quam enm Deo loqui consueverunt : illud. sæpe frustra legentes, atque negligentes, vel audientes, sed non exaudientes quod beatus Antonius admonet, dicens : « Sicut pisces, si tardaverint in sicco, moriuntur, ita et monachi tardantes extra cellulam, aut cum viris secularibus immorantes, a quictis proposito resolvuntur. » Oportet ergo sicut piscem in mari, ita et nos ad cellam recurrere, ne forte foris tardantes obliviscamur interioris custodia.

Quod ipse quoque monasticæ scriptor regulæ, scilicet beatus Benedictus, diligenter attendens, quam in monasteriis assiduos velit esse abbates, et super custodiam sui gregis sollicite stare, tam exemplo quam scripto patenter edocuit. Hic enim quum a fratribus ad sacratissimam sororem suam visitandam profectus, quum ipsa eum pro ædificatione saltem nocte una vellet relinere, aperte professus est manere extra cellam nullatenus se posse. Nec all quidem, « non possumus, » sed, « non possum, » quia hoc per eum fratres, non ipse posset, nisi hoc et a Domino, sicut postmodum actum est, revelante.

Unde et quum Regulam scriberet, nusquam de abbatis, sed solummodo fratrum egressu meminerit ; de cujus etiam assiduitate ita caute providit, ut in vigilus dominicorum et festorum dierum evangelicam. lectionem, et quæ illi adjuncta sunt, non nisi ab abbate præcipiat dici. Qui etiam instituens, ut mensa abbatis cum peregrinis et hospitibus sit semper, et quoties minus sunt hospites cum eo, quos voluerit de fratribus vocare, seniore uno tantum aut duobus dimissis cum fratribus, patenter insinuat nunquam in tempore mense abbatem monasterio debere deesse, et ut delicatis principum ferculis jam assuetus, cibarium panem monasterii subjectis derelinquat. De qualibus quidem Veritas : « Alligant, inquit !, onera gravia, et importabilis, et imponunt in humeros hominum : digito autem suo nolunt ea movere. » Et alibi de falsis prædicatoribus : « Attendite a falsis prophetis qui veniunt ad vos. Veniunt, inquit, per se, non a Deo missi, vel expectantes ut pro eis mandetur. » Joannes Daptista princeps noster, cui pontificatus hæreditate cedebat, semel ab urbe recessit ad heremum, pontificatum scilicet pro monacbatu, civitates pro solitudine deserens. Et ad cum populus exibat, nec ipse ad populum introibat. Qui quum tantus esset ut Christus crederetur, et multa in civitatibus corrigere posset : in illo jam

1! Matth., xxii, 4; vir, 15.

Aussi les abbés, les supérieurs des monastères qui se glissent avec importunité chez les puissants du siécle et dans les cours des rois passent-ils plutót pour des gens charnels que pour des cénobites. Tandis qu'ils poursuivent par tous les moyens la faveur des hommes, ils s'habituent à converser avec le monde plutót qu'à parler avec Dieu. Ils ont lu plus d'une fois sans doute, mais ils ont mal lu ; ils ont entendu, mais ils n'ont pas compris cet avertissement de saint Antoine : « Les poissons qui demeurent longtemps sur le sable meurent ; de méme les moines qui vivent trop longtemps hors de leurs cellules et qui, dans le commerce des séculiers, rompent leur vœu de retraite. » Nous devons donc retourner en toute hâte à la cellule comme le poisson à la mer, de pour que, restés trop longtemps dehors, nous n'oubliions l'habitude de vivre au dedans.

Convaincu de cette vérité, l'auteur de la Régle monastique, saint Benoit, à catégoriquement enseigné par son exemple comme par ses écrits, qu'il faut que les abbés soient assidus au couvent et restent à veiller avec sollicitude à la garde de leur troupeau. Il avait un jour quitté sa maison pour rendre visite à sa chère sœur sainte Scholastique, et celle-ci voulait le retenir auprès d'elle seulement une nuit pour profiter de ses instructions ; il déclara qu'il ne pouvait absolument rester hors de sa cellule; il ne dit méme pas : « Nous ne pouvons; » mais : « Je ne puis; » parce que les fréres pouvaient le faire avec sa permission, taudis que lui ne le pouvait que sur l'ordre de Dieu, comme il l'a fait plus tard.

Aussi, daus sa Règle, ne parle-t-il nulle part des sorties de l'abbé, mais seulement de celles des frères. 1l a, au contraire, si bien pris ses mesures pour assurer sa présence assidue, qu'aux vigiles des dimanches et des jours de fête, il veut que la lecture de l'Évangile et des instructions qui y sont jointes ne soit faite que par l'abbé. Dans son réglement sur la table à laquelle l'abbé doit s'asseoir avec les pèlerins et les hôtes, il lui permet, à défaut d'hôtes, d'inviter les frères qu'il lui plait, en ayant soin seulement de laisser un ou deux des anciens avec les fréres ; par là il fait entendre clairement que l'abbé ne doit jamais être absent du monastère à l'heure des repas, de peur qu'une fois habitué à la chére délicate des grands, il ne laisse le pain grossier aux religieux. C'est de ces abbés que la Vérité a dit : « Ils lient des fardeaux pesants et au-dessus des forces humaines, et ils les mettent sur le dos des autres ; tandis que, pour eux, ils n'y veulent pas toucher du bout du doigt. » Et ailleurs, parlant des faux prédicateurs : « Gardezvous des faux prophètes qui viennent vers vous. Ils viennent d'eux-mêmes, dit-il, sans que Dieu les envoie et les ait chargés d'une mission. » Jean-DBaptiste, notre chef, à qui le pontificat revenait par héritage, s'éloigna de la ville ponr se retirer dans le désert, c'est-à-dire qu'il abandonna le pontificat pour le monastère, la vie des cités pour la solitude. Le peuple venait à lui, ce n'était pas lui qui allait chercher le peuple. Il était si grand qu'il fut pris pour le Christ et eut le pouvoir de réformer certains abus dans les villes.

erat lectulo, unde pulsauti dilecto respondere paratus erat! : « expoliavi me tunica mea, quomodo induar illa? Lavi pedes meos, quomodo inquinabo illos? »

Quisquis itaque quietis monasticæ secretum desiderat, lectulum magis quam lectum se habere gaudeat. « De lecto quippe, ut Veritas ait?, unus assumetur, et alter relinquetur. » Lectulum vero sponsæ esse legimus, id est animæ contemplativæ Christo arctius copulatæ, et summo ei desiderio adhærentis. Quem quicunque intraverit, neminem esse relictum legimus. De quo et ipsamet loquitur? : «In lectulo meo pernoctans, quæsivi quem diligit anima mea. » À quo etiam lectulo ipsa surgere dedignans, vel formidans, pulsanti dilecto quod supra meminimus respondet. Non euim sordes nisi extra lectum suum esse credit, quibus inquinari pedes metuit.

Egressa est Dina, ut alienigenas videret, et corrupta est. Et sicut Malcho illi captivo monacho ab abbate suo praedictum est, et ipse postmodum est expertus ovis quæ de ovili egreditur cito lupi morsibus patet.

Ne igitur multitudinem congregemus, pro qua egrediendi occasionem quæramus, imo et egredi compellamur, et cum detrimento nostri lucrum faciamus aliorum : ad modum videlicet p@mbi, quod ut argentum servetur in fornace, consumitur. Verendum potius est ne et plumbum pariter et argentum fornax vehemens cousumat tentationum. Veritas, inquiunt, ait* : « Et eum qui venit ad me non ejiciam foras. » Nec nos ejici susceptos volumus, sed de suscipiendis providere : ne quum cos intus susceperimus, nos ipsos extra pro eis cjiciamus. Nam et ipsum Dominum non susceptum ejecisse lezgimus, sed offerentem se respuisse. Cui quidem dicenti* : « Magister, sequar te quocunque ieris; » respondit : « Vulpes foveas habent, » etc.

Qui etiam de sumptibus nos ante providere, quum aliquid facere meditamur, cui sint ipsi necessarii, diligenter admonet, dicens? : « Quis vestrum volens turrim ædificare, nonne prius sedens computat sumptus qui necessarii sunt, si habet ad perficiendum ? Ne postea quam posuerit fundamentum, et non potuerit perficere, omnes qui viderint incipiant illudere ei, dicentes : « Quia hic homo copit ædificare, et non potuit consummare. » Magnum est si vel se unum quis salvare sufficiot, et periculosum est multis eum providere qui vix ad custodiam sui sufficit vigilare. Nemo vero studiosus est in custodiendo, nisi qui pavidus fuerit in suscipiendo. Et nemo sic perseverat in

1 Cantic., v, 9. — * Luc, xvir, 94. — 5 Cantic., ui, 4. — * Joan, vii, 37. — 5 Matth., vi, 19 et 20. — 9 Luc, xiv, 28.

Il était déjà dans le petit lit d'où i| était prét à répondre au bien-aimé frappant à sa porte : « Je me suis dépouillé de ma robe, comment la reprendra je? J'ai lavé mes pieds, puis-je les salir? »

Quiconque désire vivre dans la solitude de la paix monastique doit donc se réjouir d'avoir un petit lit plutôt qu'un grand, car c'est de ce lit que la Vérité a dit: « Qu'on prenne l'un et qu’on laisse l'autre. » C'est que, ainsi que nous le lisons, le petit lit do l'épouse n'est autre chose que le lit d'une àme contemplative étroitement unie au Christ et s'attachant à lui d'un souverain désir. Et ce lit, dés qu'on y est entré, on n'est jamais abandonné. « En veillant toute la nuit dans mon petit lit, dit-elle, j'ai cherché celui que chérit mon âme. » C'est de ce petit lit que, dédaignant ou craignant de se lever, elle fait au bien-aimé qui frappe la réponse que j'ai rappelée tout à l'heure. Loin de son lit, elle ne voit que des souillures dont elle craint de salir ses pieds.

Dina n'est sortie qu'une fois pour aller voir des étrangers, ct elle s'est perdue; et, comme un moine cloitré nommé Malchus l'entendit un jour dire à son abbé, comme il en fit lui-même l'expérience, la brebis qui sort de la bergerie tombe bientôt sous la dent du loup.

Ne formons donc pas une communauté trop nombreuse don* les besoins nous invitent à sortir, que dis-je ? nous y obligent et nous fassent faire le bien des autres à notre détriment, semblables au plomb qu'on met dans le creuset pour conserver l'argent. Craignons, au contraire, qu'une fournaise trop ardente de tentations ne consume à la fois le plomb et l'argent. On objectera que Jésus-Christ a dit : « Je ne rejetterai pas celui qui sera venu à moi. » Ni nous non plus nous ne voulons pas rejeter ceux qui sont admis, ' mais nous voulons qu'on regarde à ceux qu'on recevra, en sorte qu'aprés les avoir admis, nous ne soyons pas exposés à étre rejetés nous-mémes à cause d'eux. Car si nous ne croyons pas que le Seigneur ait rejeté aucun de ceux qu'il avait admis, il en a repoussé qui se présentaient, puisqu'à celui qui lui disait : « Maitre, je vous suivrai partout oü vous irez, » il a répondu : « Les renards ont des tanières, etc. »

11 nous avertit encore de calculer les dépenses de toute entreprise, avant de l'exécuter. « Quel est, dit-il, celui d'entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne compte de sang-froid ce qu'elle lui coütera et s'il aura de quoi la mener à boune fin, de peur que, ne pouvant l'achever aprés en avoir jeté les fondements, tous ceux qui la verraient ne se moquent de lui et ne disent : cet homme a commencé de bâtir et il n'a pu aller jusqu'au bout ? » C'est beaucoup pour chacun de faire son propre salut. Il est dangereux de prendre à sa charge le salut de plusieurs, quand c'est à peine si l'on peut suflire à la garde de soi-méme. On ne garde, d'ailleurs, avec sollicitude, que lorsqu'on a pris l'engagement de le faire avec tremblement. Nul ne persévérera dans une entreprise, autant que celui qui a hésité et réfléchi avant de s'y lancer. Les femmes y doivent donc mettre d'autant plus de réflexion que leur fai-

capto, sicut qui tardus est et providus ad iucipiendum. In quo quidem tanto feminarum sit providentia, quanto earum infirmitas magna minus tolerat onera, et quiete plurimum est fovenda.

XIV. Speculum anim: Scripturam sacram constat esse, in quamquilibet legendo vivens, intelligendo proficiens, morum suorum pulchritudinem cognoscit, vel deformitatem. deprehendit : ut illam videlicet augere, hanc studeat removere. Hoc nobis speculum beatus commemorans Gregorius in II Moralium ait : « Scriptura sacra mentis oculis quasi quoddam speculum opponitur, ut interna nostra facies in ipsa videatur. [bi etenim fœæda cognoscimus, ibi pulchra nostra conspicimus. lbi sentimus quantum proficimus, ibi a profectu quam longe distamus. » Qui autem Scripturam conspicit quam non intelhgit, quasi cæcus ante oculos (speculum ?) tenet, in quo qualis sit cognoscere non valet, nec doctrinam querit in Scriptura, ad quam ipsa est tantummodo facta, et tanquam asinus applicatur ad lyram, sic otiosus sedet ad Scripturam, et quasi panem appositum habet, quo jejunus non reficitur, dum verbum Dei nec se per intelligentiam penetrante, nec alio ei docendo frangente, inutiliter cibum habet qui ei nullatenus prodest.

Unde et Apostolus generaliter ad Scripturarum studium nos adhortans : « Quicunque, inquit!, scripta sunt, ad nostram doctrinam scripta sunt ; ut per patientiam et consolationem Scripturarum spem habeamus. » Et alibi? : « Implemini Spiritu. sancto, loquentes vobismetipsis in. psalmis, ct hymnis, et canticis spiritualibus. Sibi quippe vel secum loquitur, qui quod profert intelligit, vel de intelligentia verborum suorum fructum facit. [dem ad Timotheum : « Dum venio, inquit 5, attende lectioni, exhortationi doctrinæ. » Et iterum* : « Tu vero permane in iis quæ didicisti, et credita sunt Jibi ; sciens a quo didiceris, et quia ab infantia sacras litteras nosti, que te. possunt instruere ad salutem, per fidem que est in Christo Jesu. Omnis Scriptura divinitus inspirata, utilis est ad docendum, ad arguendum, ad corripiendum, ad erudiendum in justitia, ut perfectus est homo Dei ad omne opus bonum instructus. » Qui etiam ad intelligentiam Scripture Corinthios admonens, ut quæ videlicet alii de Scriptura loquuntur exponere valeant : « Sectamim, inquit, charitatem, s»mulamiui spiritualia : magis autem spiritus ut prophetetis. Qui enim loquitur lingua, non hominibus loquitur, sed Deo. Qui autem prophetat, Ecclesiam ædificat. Et ideo qui loquitur lingua, oret ut interpretetur. Orabo spiritu, orabo et mente. Psallam spiritu, psallam et mente. Cæterum si benedixeris spiritu, quis implebit locum idiotæ ? Quomodo dicet amen super tuam benedictionem, quo-

! Rom., xv, 4. — * Ephes., v, 18 et 49. — 5 Timoth., I, iv, 13. —4 Timoth., II, r1, 14.

blesse est moins à l'épreuve des lourds fardeaux, et que les douceurs de la vie tranquille leur sont plus nécessaires.

XIV. L'Écriture sainte est, sans contredit, le miroir de l'àme; quiconque se nourrit de sa lecture, et profite de ce qu'il y voit, connait la beauté de ses mœurs ou en découvre la laideur, en sorte qu'il peut accroître l'une et diminuer l'autre. C'est ce miroir que saint Grégoire, dans son Traité des Morales, livre second, nous rappelle dans le passage où il dit : « L'Écriture sainte est pour les yeux de l'àme un miroir qui nous est présenté, afin que nous voyions notre visage intérieur. C'est là, en effet, que nous connaissons nos actions honteuses, là que nous envisageons nos bonnes actions, là que nous jugeons ce que nous avons fait de progrés, et combien nous sommes éloignés d'en avoir fait. » Or celui qui regarde l'Écriture, sans la comprendre, est comme un aveugle qui aurait un miroir sous les yeux. Il ne peut y voir ce qu'il est, ni y chercher les lumières qu'elle renferme. Il est devant l'Écriture, faute d'en savoir profiter, comme serait un àne devant une lyre. C'est un affamé auquel est servi un pain dont il ne sait pas manger. Incapable de pénétrer par lui-méme le sens de la parole de Dieu, et n'ayant personne pour lui en préparer l'intelligence par ses instructions, il est pourvu d'une nourriture qui lui est absolument inutile.

Aussi l'Apótre dit-il, nous engageant tous en général à l'étude de l'Écriture sainte : « Tout ce qui est écrit a été écrit. pour notre instruction ; en sorte que les Écritures nous donnent patience, consolation, espoir. » Et ailleurs : « Remplissez-vous de l'Esprit-Saiut, en vous entretenant vons-mème daus les psaumes, les hymnes et les cantiques spirituels. » Or, c'est s'entretenir soi-même, que de comprendre ce que l'on dit et de savoir tirer le fruit de ses paroles. Le méme apótre dit à Timothée : « En attendant que je vienne, appliquez-vous à la lecture, à l'exhortation, à l'instruction. » Et ailleurs : « Quant à vous, demeurez ferme dans les choses que vous avez apprises et qui vous ont été confiées ; sachant de qui vous les avez apprises, et que vous avez été nourri, dés votre enfance, dans les lettres saintes qui peuvent vous instruire pour le salut, par la foi qui est en Jésus-Christ. Toute Écriture inspirée de l'Esprit-Saint est utile pour instruire, pour reprendre, pour corriger, pour s'élever dans la voie de Ja justice, en sorte que l'homme de Dieu soit parfait, étant formé à toute espèce de bounes œuvres. » Et dans sa lettre aux Corinthiens, il les invite à se pénétrer de l'intelligence de l'Écriture sainte, afin de pouvoir expliquer les passages qui seraient cités devant eux : « Attachez-vous, dit-il, à la charité ; cherchez à gagner les dons spirituels, surtout le don des prophéties ; car celui qui parle de la langue parle non pour les hommes, mais pour Dieu, tandis que celui qui prophétise édifie l'Église. C'est pourquoi celui qui parle de la langue demande qu'elle soit entendue. Je pricrai en esprit, je prierai aussi de façon à être entendu. Je chanterai en esprit, je chanterai aussi de façon à être entendu.

348 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLE.

niam quid dicas nescit? Nam tu quidem bene gratias agis : sed alter non ædificatur. Gratias »go Deo, quoniam omnium vestrum lingua loquor. Sed in ecclesia volo quinque verba sensu meo loqui, ut et alios instruam, quam decem millia verborum. Fratres, uolite effici parvi sensibus, sed malitia parvuli estote, seusibus autem perfecti!. »

Loqui lingua dicitur qui ore tantum verba format, non intelligentia exponendo ministrat. Prophetat vero sive. interpretatur qui more prophetarum, qui videntes dicuntur, id est intelligentes, ea que dicit intelligit, ut ipsa exponere possit. Orat ille spiritu. sive psallit, qui solo prolationis flatu verba format, non mentis intelligentiam accommodat. Cum vero spiritus noster orat, id est nostræ prolationis flatus solummodo verba format, nec quod ore profertur corde concipitur, mens nostra sine fructu est, quem in oratione videlicet habere debet, ut ipsa scilicet ex intelligentia verborum in Deum compungatur atque accendatur. Unde hauc in verbis perfectionem nos admonet habere, ut non more plurimorum verba tantum sciamus proferre, verum etiam inlelligentiæ seusum in iis habere; atque aliter nos orare vel psallere infructuose protestatur. Quem et beatus sequens Benedictus : « Sic stemus, inquit, ad psallendum, ut mens nostra concordet voci nostra. » Hoc et Psalmista praecipiens, ait? : « Psallite sapienter, » ut videlicet verborum prolationi sapor et condimentum intelligenti: non desi!, et cum ipso veraciter Domino dicere valeamus? : « Quam dulcia faucibus meis eloquia tua! » Et alibi : « Non in tibiis viri beneplacitum erit ei. » Tibia quippe sonitum emittit ad delectationem voluptatis, non ad intelligentiam mentis. Unde bene in tibiis cantare, ne: in hoc Deo placere dicuntur, qui melodia sui cantus sic oblectantur, ut nulla hinc zdificentur intelligentia. Qua etiam ratione, inquit Apostolus, quum benedictiones in ecclesia fiunt, respondebitur amen, si quod oratur in illa benedictione non intelligatur, utrum videlicet bonuin sit quod oratio postulat, aut non. Sic cnim siepe multos idiotas et litterarum sensum ignorantes videmus in ecclesia per errorem nonnulla sibi nociva [magis?] quam utilia. precari, veluti quum dicitur : « Ut sic transeamus per bona temporalia, ut non amittamus æterna; » facile ipsa consimilis vocis affinitas nonnullos sic decepit, ut vel sic dicant : « Ut nos amittamus æterna, » vel ita proferant : « Ut non adnuttamus eterna. » Cui etiam periculo Aposlolus providens ait : « Ceterum si henedixeris spiritu, » id est prolationis tantum (latu verba benedictionis formaveris, non seusu meutem audientis instruxeris. « Quis supplet locum idiotæ? » Id est,

! Corinth., I, xiv, 4 ct suiv. — * Psalm., xuvi, 8. — 5 Psalm., xcvur, 105.

Àu surplus, si vous bénissez en esprit, qui pourra prendre le róle du peuple? Comment répondra-t-il amen à votre bénédiction, s'il ne sait ce que vous dites? Votre action de grâces est bonne, mais nul n'en est édifié. Je rends grâces à Dieu de ce que je parle une langue que vous entendez tous, mais j'aimerais mieux, quant à moi, dire dans l'église cinq paroles intelligibles qui instruiraient les autres, que dix nulle dans une langue étrangère. Mes frères, ne soyez pas enfants par l'intelligence, soyez enfants par la méchanceté; par l'intelligence soyez parfaits. »

Parler une langue c'est former des sons, et non pas en donner l'intelligence aux autres. Prophétiser ou interpréter, c'est, à l'exemple des prophétes qu'on appelle voyants, c'est-à-dire intelligents, comprendre ce que l'on dit et en donner l'explication. Celui-là prie ou chante de cœur seulement, qui forme des mots, et en profère le bruit sans y appliquer son intelligence. Ainsi, lorsque c'est la bouche qui prie en nous, c'est-à-dire lorsque nous nous bornons à articuler des sons par le souffle de la prononciation, sans que le cœur cencoive ce qu'émettent les lèvres, notre âme n'en reçoit pas l'impression nécessaire pour que la priére nous éléve, 'par l'intelligence des paroles émises, à l'amour de Dieu. C'est pour cette raison que l'Apótre nous recommande de nous attacher à ce que nous disons, en sorte que nous ne sachions pas seulement proférer des mots, comme beaucoup d'autres, mais que nous en ayons pleinement l'intelligence ; autrement, il le déclare, priére et chant seraient sans profit. Saint Benoit était aussi de cet avis : « Appliquons-nous à chanter, dit-il, de facon que votie àme soit en harmonie avec votre voix. » C'est aussi le précepte du Psalmiste : « Chantez avec intelligence. » Il veut qu'à l'expression des mots l'as-aisonnement de l'intelligence, qui donne le goût, ne manque pas, et que nous puissions en toute sincérité dire au Seigneur : « Que vos paroles sont douces à mon gosier! » Et ailleurs : « Ce n'est pas avec des flütes que l'homme se rendra agréable à Dieu. » La flûte, en effet, émet des sons qui cliarment les sens, mais qui ne pénètrent pas daus l'intelligence ; aussi dit-on que ceux-là jouent bieu de la flüte, mais ue sont pas agréables au Seigneur, qui se plaisent à produire des sous mélodieux, sans que l'intelligence en soit édifiée. Et comment, dit l'Apôtre, comment à la bénédiction, dans les cérémonies de l'église, répondrat-ou amen, si la formule de la bénédiction n'est pas comprise, si l'on ne sait si ce que demande la prière est bon ou non ? Aiusi voyous-nous souvent dans les églises des gens simples et ignorants faire, faute de savoir, des prières qui leur sont plus nuisibles qu'utiles. Quand" on dit par exemple : Ut sic transeamus per bona temporalia, ut non amittamus eterna, etc., i| en est que l'affinité des mots presque semblables induit en erreur, et qui disent : Ut nos amittamus eterna, ou encore : Ut non admittamus æterna. C'est ce danger que l'Apótre veut préveuir, quand il dit : « Au surplus, si vous bénissez en esprit, » c'est-à-dire si vous vous bornez à émettre des lèvres les mots de la bénédiction, sans prendre la peiue d'en faire arriver le sens à

Le

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quis de assistentibus, quorum est respondere, id aget respondendo, quod idiota non valet, imo nec debet? « Quomodo dicet amen? » quum videlicet nesciat utrum in maledictionem potius quam benedictionem inducas. Denique qui Scripturz non habent intelligentiam, quomodo sermonis :edificationem sibi ministrabunt, aut etiam. regulam exponere vel intelligere, aut vitiose prolata corrigere valebunt?

Unde non mediocriter miramur quæ inimici suggestio in monasteriis hoc egit, ut nulla ibi de intelligendis Scripturis sint studia, sed de cantu tantum vel de verbis solummodo formandis, non intelligendis, habeatur disciplina : quasi ovium balatus plus ufilitatis. habeat, quam pastus. Cibus quippe est anima et spiritalis refectio ipsi divina. intelligentia Scripture. Uude et Ezechielem. prophetam ad praedicandum Dominus destinans, eum prius volumine cibat, quod statim in ejus ore factum est mel dulce. De quo etiam cibo scriptum est in Jeremia! : « Parvuli petierunt. panem, et non erat qui fraugeret eis. » Panem quippe parvulis fraugit, qui htteræ sensum simplicioribus aperit. [li vero parvuli panem frangi. postulant, quum de intelligentia Scripturæ animam saginari desiderant, sicut alibi Dominus testatur* : « Emittam famem in terra, non famem panis neque sitim aquæ, sed audiendi verbum Domini. »

Hinc autem e contrario antiquus hostis famem et sitim audiendi verba liominum, et rumores seculi, claustris monasteriorum immisit, ut vaniloquio vacantes divina tanto amplius fastidiamus eloquia, quanto magis sine dulcedine vel condimento intelligenti: nobis fiunt insipida. Unde et Psalmista, ut supra memiuimus? : « Quam dulcia faucibus meis eloquia tua! super mel ori meo. » Quæ quidem dulcedo in quo consisteret statim annexuit dicens : « À mandatis tuis intellexi. » Id est, a mandatis tuis potius quam humanis intelligentiam accepi; illis videlicet. eruditus atque instructus. Cujus quidem intelligentiæ quz sit utilitas non prætermisit, subjungens : « Propterea odivi omnem viam iniquitatis, » Multe quippe iniquilais vie ita per se sunt apertæ. ut facile omnibus in odium vel contemptum veniant, sed omnei iniquitatis viam non nisi per eloquia divina cognoscamus, ut omnes evitare possimus. Ilinc et illud est* : «In corde ineo abscondi eloquia tua, ut non peccem tibi. » ln corde potius recondita sunt quam in ore sonantia, quum eorum intelligentiam meditatio nostra retinet. Quorum quidem intelligenti» quanto minus studemus, minus has iniquitatis vias cognoscimus atque vitamus, et minus a peccato nobis providere valemus.

! Lament., 103. — * Lament:, 41. — 5 Psalm., xcvi, 105. — * Pealm., xcvi; 11.

l'intelligence de l'auditeur, « qui prendra le róle du peuple? » c'est-à-dire qui parmi les assistants, dont le róle est de répondre, se chargera de répondre pour le peuple, qui ne peut pas, qui ne doit pas le faire? Comment dira-t-il amen, ne sachant si c'est daus une bénédiction ou dans une malédiction que vous l'engagez ? Enfin, comment ceux qui ne comprennent pas les Écritures pourront-ils se permettre des discours édifiants, exposer, interpréter la régle, ou en corriger les abus?

Aussi ne sommes-nous pas peu étonnés, — c'est une inspiration du démon, — qu'il ne se fasse dans les monastéres aucune étude pour l'intelligence des Écritures, qu'ou s'occupe d'exercer au chant et à la prononciation des mots, et point d'en donner la compréhension ; comme, si pour la brebis, béler était plus utile que paître. L'intelligence de la divine Écriture est l'alimeut et la nourriture spirituelle de l'âme. C'est ainsi que le Seigneur, destinaut Ézéchiel à la prédication, le nourrit d'un livre qui coula aussitót deses lèvres comme un doux miel. Nourriture dont il est écrit dans Jérémie : « Les enfants ont demandé du pain, et il ne s'est trouvé personne pour le leur rompre. » Car c'est rompre le pain aux enfants que de donner atix simples l'iutelligeuce des lettres. Et ces enfants qui demandent du pain sont ceux qui désirent nourrir leur âme de l'intelligence de l'Écriture, ainsi que le dit ailleurs le Seigneur : « J'enverrai la faim sur la terre, non pas une faim de pain ni une soif d'eau, mais la faim d'entendre la parole de Dieu. »

Le démon, au contraire, a envoyé dans les cloitres des monastères la faim et la soif d'entendre les paroles des hommes et les bruits du monde, en sorte qu'occupés d'un vain parlage, nous repoussions la parole divine qui, faute des doux assaisonnements de l'intelligence, nous parait saus goüt. C'est de là que David disait, ainsi que je l'ai rapporté plus haut : « Que ces paroles sont douces à mou gosier ! elles sont plus douces que le miel à mes lèvres. » Et il explique aussitôt en quoi consiste cette douceur : « Vos préceptes m'ont douné l'intelligence; » c'est-à-dire : « C'est par vos préceptes et non par ceux des hommes que j'ai recu l'intelligence ; ce sont eux qui m'ont instruit et éclairé. » Quelle est l'utilité de cette intelligence, il n'oublie pas de la montrer. « C'est pour cela, ajoute-t-il, que j'ai hai toutes les voies d'iniquité. » ll est, en effet, beaucoup de voies d'iniquité si manifestement ouvertes, qu'il est difficile que tout le monde n'en vienie pas à les hair ou les mépriser ; mais ce n'est que par l'intelligence de la parole divine que nous pouvons connaitre toutes celles qui existent, et les éviter. C'est de là que David dit encore : « J'ai caché ines paroles dans mon cœur, afin de ne pas vous offenser. » Elles sont cachées dans notre cœur plutôt qu'elles ne résonnent sur nos lèvres, lorsque la méditation en a fixé l'intelligence. Ainsi moins nous nous appliquons à cette iutelligence, moins nous connaissons; moins nous évitons les voies d'iniquité, et moins nous pouvons nous pré: munir contre le péché.

Qux» quidem negligentia tanto amplius in monachis, qui ad perfectionem aspirant, est arguenda, quanto hæc eis facilior esset doctrina, qui et sacris abundant libris, et quietis otio perfruuntur. Quos quidem de multitudine scriptorum gloriantes, sed ab eorum lectione vacantes, senex ille in Vitis Patrum egregie arguit, dicens : « Prophetæ scripserunt libros, patres autem nostri venerunt post eos, et operati sunt in eis plurima. Etenim successores illorum commendaverunt illos memoriz. Venit autem generatio quæ nunc est, et scripsit in charlis atque membranis, et reposuit in fenestris otiosa. » Hinc et abbas Palladius ad discendum pariter et docendum nos vehementer adhortans, ait : « Oportet animam secundum Christi voluntatem conversantem aut discere fideliter quæ nescit, aut docere manifeste qua novit. » Si autem utrumque, quum possit, non vult, insani: morbo laborat. Initium enim recedendi a Deo fastidium doctrinæ est, et quum non appetit illud quod semper anima esurit, quomodo diligit Deum?

Hinc et beatus Anastasius in exhortatione monachorum, in tantum discendi vel legendi studium commendat, ut per hoc etiam orationes intermitti suadeat. « Pergam, inquit, per tramitem vitæ nostre. Primum abstinentiæ cura, jejunii patientia, orandi assiduitas, et legendi, vel si quis adhuc litterarum expers sit, audiendi sit desiderium cupiditate. discendi. Hec enim prima sunt quasi lactantium cunabulorum in Dei agnitione crepundia. » Et post aliqua. quum præmisisset : « Orationibus vero ita instandum est, quod vix eas aliquod tempus interpolet, postea subjecit : « Has, si fieri potest, sola legendi intercapedo disrumpat. »

Neque enim alias Petrus apostolus admoneret ! : « Parati semper estote ad rationem reddendam ad omnes poscentes vos de verbo fidei vestræ et spei. » Et Apostolus? : « Non cessamus pro vobis orautes, ut impleamini agnitione ejus in omni sapientia. et intellectu spirituali. » Et rursum : « Verbum Christi habitet in vobis abundanter in omni sapientia. » Nam in Veteri Testamento similem hominibus curam sacre præceptionis inculcavit eloquium. Sic enim David ait^ : « Beatus vir qui non abiit in consilio impiorum, et in via peccatorum non stetit, et in cathedra. pestilentiæ non sedit; sed in lege Domini voluntas ejus. » Et ad Jesum Nave Deus loquitur*: « Non recedet liber iste de manibus tuis, et meditaberis in eo die ac nocte. »

llis quoque negotiis malarum cogitationum lubrica frequenter se inge-

! Petr., I, au, 15. — % Coloss., 1, 9; 11, 46. — 5 Psalm., 1, 1. — * Josué., 1, 8.

Cette négligence est d'autant plus coupable chez des moines qui aspirent à la perfection, que la science leur est plus facile, grâce à l'abondance des livres saints dont ils sont pourvus, et aux loisirs dont ils jouissent. Aussi, dans les Vies des Pères, l'auguste vieillard accusait-il vivement ceux qui se glorifient de la multitude des livres qu'ils possédent et qui ne prennent aucun soin de les lire. « Les prophètes ont écrit des livres, dit-il; nos pères, qui sont venus ensuite, ont beaucoup travaillé sur ces livres, leurs Successeurs en ont rempli leur mémoire; puis est venue cette génération, la nôtre, qui les transmet sur des parchemins et des peaux, mais qui les laisse reposer dans les vitrines des bibliothèques ! » C'est pour cela que l'abbé Palladius aussi nous engage vivement à apprendre et à enseigner. « Il faut qu'une àme qui veut vivre selon la volonté de Jésus-Christ, dit-il, apprenne sérieusement ce qu'elle ignore, ou enseigne clairement ce qu'elle sait. » Or, si elle ne sait ni l'une ni l'autre de ces choses, le pouvant, mais ne le voulant pas, c'est qu'elle est atteinte de folie. En effet, le premier principe de l'éloignement de Dieu, c'est le manque de goût pour sa doctrine. Et comment peut-on l'aimer, quand on ne désire pas ce dont l'âme a toujours besoin?

Aussi saint Athanase, dans son Exhortation aux moines, leur recommaude-t-il le soin de la lecture et de l'étude jusqu'à leur permettre, pour s'y livrer, d'interrompre l'exercice de la prière. « Je vais, dit-il, tracer le chemiu de notre vie. D'abord l'abstinence, le jeûne, la prière et la lecture assidues, ou, pour ceux qui ne seraient pas encore versés dans les lettres, le soin d'écouter, inspiré par le besoin d'apprendre; voilà pour les nouveaunés encore nourris à la mamelle, si je puis ainsi dire, les premiers éléments de la connaissance de Dieu. » Et aprés quelques explications : « ll faut, ajoute-t-il, incessamment prier : d'une prière à l'autre, qu'il y ait à peine l'intervalle d'un moment. Il ne doit y avoir d'interruption, dit-il ensuite, que pour la lecture. »

Saint Pierre ne dit pas autrement : « Soyez toujours préts à rendre raison de votre foi et de vos espérances à qui vous interroge. » Et saint Paul : « Nous ne cessons de prier pour vous, afin que vous soyez remplis de la connaissance de Dieu en sagesse et en intelligence spirituelle. » Et encore : « Que la parole de Jésus-Christ demeure en vous avec la plénitude de sa sagesse. » Dans l'Ancien Testament, la loi recommande aussi aux hommes de s'instruire des préceptes sacrés. « lleureux l'homme, dit David, qui ne s'est pas laissé aller au conseil des impies, qui ne s'est pas arrêté dans la voie des pécheurs, qui ne s'est pas assis dans les chaires de pestilence, mais dont la volonté repose sur la loi du Seigneur. » Dieu lui-méme dit à Jésus-Christ : « Ce livre ne sortira pas de vos mains, et vous le méditerez jour et nuit. »

Parmi les occupations du monastére s'introduisent souvent les mauvaises pensées, dont la pente est glissante; et bien que notre application tienne

runt, et quamvis ipsa sedulitas animum ad Deum praestet intentum, efficit tamen in se inordax seculi cura sollicitum. Quod si hoc frequenter importune patitur religioso labori deditus, nunquam profecto illis carebit otiosus. Et beatus papa Gregorius, lib. Moral. XIX : « Que tempora, inquit, jam nunc inchoasse ingemiscimus, quum multos intra Ecclesiam positos cernimus, qui aut nolunt operari quod intelligunt, aut hoc ipsum quoque sacrum eloquium intelligere ac nosse contemnunt. À veritate enim avertentes auditum, ad fabulas convertuntur : dum « omnes quz sua sunt « querunt, non qu» Jesu Christi. » Scripta Dei, ubique reperta, opponuntur oculis; sed hzc cognoscere homines dedignantur. Pene nullus scire quærit quod credidit. »

Ad quod etiam plurimum ipsos et professionis su: regula et sanctorum Patrum adhortantur exempla. Nihil quippe de doctrina vel studio cantus admonet Denedictus, quum ipse plurimum de lectione præcipiat, et ipsa legendi tempora, sicut et laborandi, diligenter assignet, et in tantum de ipsa quoque dictandi seu scribendi doctrina provideat, ut inter necessaria que ab abbate monachi sperare debeant, tabulas etiam et graphium non prætermittat. Qui quum inter cætera jubeat, quod iu capite Quadragesimæ omnes monachi singulos accipiant codices ex‘ bibliotheca, quos per ordinem ex integro legant : quid hoc magis ridiculosum quam lectioni vacare, et intelligentiæ operam non dare ? Notum quippe est illud Sapientis proverbium : « Legere et non intelligere, negligere est. » Tali quippe lectori merito illud philosophi : 'A33* évsg }voxç, improperandum est. Quasi enim asinus est ad lyram lector librum tenens, id ad quod liber est factus agere non valens. Multo etian salubrius tales lectores alias intenderent, ubi aliquid. utilitatis inesset, quam otiose vel scripture litteras inspicerent, vel folia. versarent. In quibus profecto lectoribus illud Isaiæ compleri manifeste videmus : « Et erit, inquit, vobis visio omnium sicut verba libri signati. Quem quum dederint scienti litteras, dicent : « lege istum, » et respondebit : « non possum; signatus est enim. » Et dabitur liber nescienti litteras, diceturque ei : « lege, » et respondebit : « nescio litteras. » Et dixit Dominus : « Eo quod appropinquat populus iste ore suo, et labiis suis glorificat me, cor autem ejus longe est a me, et timuerunt me mandato hominum et doctrinis : ideo ecce ego addam ut admirationem faciam populo huic miraculo grandi et stupendo. Peribit enim sapientia a sapientibus ejus, et intellectus prudentium ejus abscondetur. » Scire quippe litteras in claustris dicuntur. quicunque illas proferre didicerunt. Qui profecto, quantum ad intelligentiam spectat, se nescire legem profitcates, librum qui traditur habent signatum æque ut

! [eaj, xxix, 11.

notre esprit tendu vers Dieu, l'idée des choses du siécle a toujours prise sur nous et nous agite. Que si celui qui se livre avec zèle aux exercices religieux est exposé à ces tentations, comment celui qui ne fait rien y échappera-t-il? Le pape saint Grégoire, dans son dix-neuvième livre des Morales, dit : « Nous gémissons de voir déjà arrivé le temps où nous trouvons dans l'Église tant de prélats qui ne veulent pas exécuter ce qu'ils comprennent, ou qui dédaignent méme de connaitre et de comprendre la parole divine. Car ils détourneut leurs orcilles de la vérité pour écouter des fables; ils cherchent tout ce qui est de ce monde, non ce qui est de Jésus-Christ. Partout on trouve les écrits qui renferment la parole de Dieu, partout on peut les lire. Mais les hommes dédaignent de les connaitre, et nul, pour ainsi dire, ne cherche à savoir ce qu'il croit. »

Cependant la règle de chaque monastère et les exemples des saints Pères nous y exhortent. Saint Benoit ne donne aucun précepte sur l'enseignement ou l'étude du chant, et il en donne un grand nombre sur la lecture; ll fixe méme exactement les moments de lire comme ceux de travailler; il règle si bien l'enseignement de la pictée et de la composition, que, parmi les objets nécessaires que les moines ont le droit d'attendre de l'abbé, il n'oublie ni le papier ni les plumes. Bien plus il prescrit, entre autres choses, au conimencement du Caréme, que tous les moines reçoivent un certain nombre de livres de la bibliothéque pour les lire à la suite et d'un bout à l'autre. Or, quoi de plus ridicule que de donner du temps à la lecture ct de ue pas prendre le soin de comprendre ce qu'on ht ? On connait le proverbe du Sage : « Lire sans entendre, c'est perdre son temps. » C'est à un tel lecteur qu'on

-peut appliquer avec justesse ce mot du philosophe: « Un âne devant une lyre. » C'est, en effet, un àne devant une lvre qu'un lecteur qui tient un livre et qui n'en comprend pas le sens. Mieux vaudrait, pour ceux qui lisent ainsi, porter leur effort sur quelque chose d’utile, que de perdre leur temps à regarder des lettres et à tourner des feuillets. Ces sortes de lecteurs accomplissent bien la prophétie d'Isaïe : « Toutes les visions des prophètes vous seront comme les caractères d'un livre fermé qn'on donnerait à uu homme qui sait lire en lui disant : « lisez ce livre, et il répondra : « je ne puis, ce livre est fermé ; » alors on donnera le livre à un homme qui ne sait pas lire, en lui disant : « lisez, » et il répondra : « je ne sais pas lire. » C'est pourquoi le Seigneur a dit : « Ce peuple s'approche de moi, mais seulement de bouche; il me glorifie, mais seulement des lèvres ; quant à son cœur, il est éloigné de moi ; il ne me craint que paré? que les hommes l'ordonnent et l'enseignent ainsi. Voici donc que je frapperai ce peuple d'adiniration et d'étonnement en accomplissant un grand prodige : la sagesse de ses sages périra, et l'entendement de ses habiles sera obscurci. »

On dit dans les cloitres que ceux-là connaissent les lettres qui savent les prononcer. Pour ce qui est de l'intelligence, ils avouent qu'ils ignorent la loi ; et le livre qu'on leur donne est pour eux un livre fermé, comme pour

illi quos illitteratos ibidem dicunt. Quos quidem Dominus arguens dicit eos ore et labiis potius quam corde sibi appropinquare ; quia quz proferre utcunque valent, intelligere minime possunt. Qui, dum divinorum eloquiorum scientia careant, magis consuetudinem hominum quam utilitatem Scripturæ obediendo sequuntur. Propter hoc Dominus eos quoque qui sapientes inter eos videntur et doctores resident, excæcandos esse comminatur.

Maximus Ecclesi: doctor et monasticz professionis honor, Hieronymus, qui nos ad amorem litterarum adhortans, ait : « Ama scientiam litterarum, et carnis vitia non amabis, » quantum laborem et expensas in doctrina earum consumpserit ejus quoque testimonio didicimus. Qui inter cætera quee ipsemet de proprio scribit studio, ut nos etiam videlicet suo instruat exemplo, ad Pammachium et Oceanum quodam loco sic meminit : « dum essem juvenis, miro discendi fervebam amore. Nec, juxta quorumdam præsumptionem, ipse me docui ; Appollinarem audivi frequenter Antiochiæ, et colui, quum me in Scripturis sanctis erudiret. Jam canis spargebatur caput, et magistrum potius quam discipulum decebat. Perrexi tamen Alexandriam. Audivi Didymum ; in multis ei gratias ago, quod nescivi didici. Putabant me homines finem fecisse discendi. Rursus Hierosolymæ et Bethlehem, quo labore, quo pretio Baranniam Hebræum nocturnum habui preceptorem! Timebat enim Judeæos, et mihi alterum sese exhibebat Nicodemum. » Memon profecto mente hic recondiderat quod in Ecclesiastico legerat! : « fili, a juventute tua excipe doctrinam, et usque ad canos invenies sapientiam. » In quo ipse non solum Scripture verbis, verumetiam sanctorum Patrum instructus exemplis, inter czteras excellentis illius monasterii laudes hoc de singulari exercitio ejus in Scripturis divinis adjecit : Scripturarum vero divinarum meditationem et intellectum, atque scientiæ divine, nunquam tanta vidimus exercitia, ut singulos pene eorum oratores,credas in divinam esse sapientiam. »

Sanctus etiam Deda, sicut in Historia refert Anglorum, a puero in monasterium susceptus : « cunctum, inquit, ex eo tempus vitæ in ejusdem monasterii habitatione peragens, omnem meditans Scripturis operam dedi ; atque inter observantiam discipline regularis et quotidianam cantandi in ecclesia curam, semper aut discere, aut scribere dulce habui. »

Nunc vero qui in monasteriis erudiuntur adeo stulti perseverant ut litterarum sono contenti nullam de intelligentia curam assumant, nec cor

4 Eccles., vi, 18.

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instruere, sed linzuam stud:nt. Quos patenter illud Salomonis arguit prover- Inum ': « Cor sapientis querit doctrinam, et ee stultorum pascetur imperitia; » quum videlieet verbis qus non intellizit oblectatur. « Qui profecto tanto minus [kum amare et in eum accendi [«esunt. quanto amplius ab cjus intelligentia et a sensu Scripture de ipso nos erudientis absistunt. »

Hoc autem duabus maxime de causis in monastenis accidisse credimus, vel per lakorum., scilicet. converscrum. seu etiam ipsorum præpositorum invidiam : vel propter vaniloquium ctiositatis. eui hodie plurimum claustra monastica vacare videmus. Isti profecto nes terrenis mazis quam spiritalibus secum intendere cupientes, ili sunt qui tanquam Allophyli fodientem puteos Isaac persequuntur, et eos replendo conzerie têrræ aquam ei satagunt prohibere. Quod beatus exponens Grezorius, lib. Moral. XVI. ait : « Nepequum . eloquiis sacris intendimus. maliznorum spirituum insidias zravius toleramus. quia menti nostr? terrenarum cogitationum pulverem aspergunt ut intentionis nostra oculos a luce intimz visionis obscurent. Quod nimium Psalmista pertulerat quum dicelat? : « declinate a me, maligni, et scrutabor mandata Dei mei. * Videlicet patenter insinuans. quia mandata D«1 perscrutari non poterat, quum maliznorum spirituum insidias in mente tolerabat.

Quod etiam in [saac opere Allophvlorum pravitate cognoscimus designari, qui puteos quos Îsaac fodcrat, terre congerie replebant. Hos enim nimirum puteos fodimus, quum in $cripturæ saerze abditis sensibus alta penetramus. Quos tamen occulte icplent Allophyli, quando nobis ad alta tendentibus immundi spiritus terrenas cogitationes inzerunt, et quasi inventam diving scientie aquam tollunt. Sed quia nemo hostes sua virtute superat, per Eliphaz dicitur? : - eritque omnipotens contra hortos tros, et argentum coacervabitur tbi. » Ac si diceretur : dum malignos spiritus Dominus sua a te virtute repulent, divini in te eloquii talentum lucidius crescet. Legerat iste, ni fallor, magni chnistianorum philosopbi Origeuis homelias in Genesi, etde ejus hauserat puteis quod nunc de iis loquitur puteis. llle quippe spiritualium puteorum fossor studiosus, non solum ad eorum potum, sed etiam eflossionem nos vehementer adhortans, expositionis prædictæ homelia xn ita loquitur : « Tentemus facere etiam illud quod Sapientia commonet dicens : « Bibe aquam de tuis fontibus, et de tuis puteis. Et sit tibi fons tuus proprius. » Tanta ergo et tu, o auditor, habere proprium puteum et proprium fontem, ut et tu quum apprehenderis librum Scripturarum, incipias etiam

! Prov., xv, 44. — * Psalm., xcvm, 115. — 3 Job, xxr, 95.

langue qu'ils s'attachent à former. C'est à eux que s'adresse clairement Salomon dans ses Proverbes, lorsqu'il dit : « Le cœur du sage cherche la science, et la bouche de l'insensé se repait d'ignorance; » cela, sans doute, quand 1l se plait à répéter des paroles qu'il ne comprend pas: « Et certes, ils doivent d'autant moins aimer Dieu ct s'enflammer pour lui, qu'ils sont plus éloignés de le comprendre et d'entendre l'Écriture qui nous le fait comprendre. »

Deux causes particuliérement ont, selon nous, contribué à cette ignorance : d'abord l'envie des frères laïques ou convers, et méme des supérieurs ; ensuite le vain parlage et l'oisiveté que nous voyons aujourd'hui régner dans la plupart des monastéres. Dans leur désir de nous attacher avec eux aux choses de la terre plutót qu'aux choses du ciel, ces moines ressemblent aux Philistins qui persécutaient Isaac, tandis qu'il creusait des puits, et qui comblaient ces puits avec de la terre pour l'empécher d'avoir de l'eau. C'est ce que saint Grégoire définit dans son seiziéme livre des Morales, lorsqu'il dit : « Souvent, tandis que nous nous appliquons aux saintes Écritures, nous avons à lutter contre les embüches des esprits malins, qui jettent dans nos yeux la poussière des pensées de la terre et les fermeut à la lumiere de la vue intérieure. » Ce que le Psalmiste n'avait que trop éprouvé, quand il disait : « Éloignez-vous de moi, esprits méchants, et je scruterai les commandements de mon Dieu : » faisant entendre par là clairement qu'il ne pouvait scruter les commandements de Dieu, tandis que son esprit était en lutte avec les embüches des malins esprits.

C'est ce que marque aussi dans l'euvre d'Isaac la méchanceté des Philistins, qui remplissaient de terre les fossés qu'il avait creusés. En effet, nous creusons des puits, lorsque nous pénétrons dans les profondeurs du sens des divines Écritures, et les Philistins les comblent secrétement, quand, parmi nos méditations profondes, ils nous suggèrent les pensées terrestres de l'esprit du mal, et nous ferment, pour ainsi dire, les sources de la science divine que nous avons découvertes. Et comme personne ne peut triompher de tels ennemis par sa propre vertu, il est dit par Éliphas : « Le Tout-Puissant sera contre vos ennemis, et vous amasserez des trésors. » C'est comme s'il était dit : tandis que le Seigneur, par sa puissance, éloignera de vous les malins esprits, le trésor de la divine parole s'augmentera en vous. Il avait lu, sans doute, les homélies sur la Genése du grand philosophe des chrétiens, d'Origène, et il y avait puisé ce qu'il nous dit de ces puits. Car non-seulement c'était un foreur ardent des puits spirituels, non-seulement il nous engageait à venir boire de leur eau; mais il nous exhortait à forer des puits nousmémes, ainsi qu'il le dit dans le développement de sa douziéme Homélie : « Fssayons de faire ce que la sagesse nous enseigne en disant : buvez de l'eau de vos fontaines et de vos puits, et ayez une fontaine à vous. » Et vous aussi, mon cher auditeur, tàchez d'avoir un puits, une source à vous, afin que, lorsque vous aurez pris un livre des saintes Écritures, vous puissiez

ex proprio sensu proferre aliquem intellectum , et, secundum ea quz in Ecclesia didicisti, tenta et tu bibere de fonte ingenii tui. Est intra te natura aque vive, sunt vene perennes et irrigua fluenta rationabilis sensus , si modo non sint terra et rudibus completa. Sed satage fodere terram tuam, et purgare sordes, id est ingenium, amovere desidiam, et torporem cordis excutere. Audi enim quod dixit Scriptura : « Punge oculum, et profert lacrymam ; punge cor, et profert sensum. » Purga etiam et tu ingenium tuum, ut aliquando etiam de tuis fontibus bibas, et de tuis puteis haurias aquam vivam. Si enim suscepisti in te verbum Dei, si accepisti ab Jesu aquam vivam, et fideliter accepisti, fiet in te fons aquæ salientis in vitam æternam. » ldem homelia sequente de puteis Isaac supra memoratis : « Quos, inquit, Philistini terra repleverant, illi sine dubio qui intelligentiam spiritalem claudent, ut neque ipsi bibant, neque alios bibere permittant. » Audi Dominum dicentem : « Væ vobis, scribæ et pharisaei, quoniam tulistis clavem scientiæ, non ipsi introistis, neque volentes permisistis.

Nos vero nunquam cessemus puteos aquæ vivæ fodiendo, et nunc quidem vetera, nunc etiam nova discutiendo, efficiamur similes illi evangelico scrib de quo Dominus dixit! : « Qui profert de thesauro suo nova et vetera. » ltem: « Redeamus ad Isaac, et fodiamus cum ipso puteos aquæ vive, etiam si obsistunt Philistini, etiam si rixantur, nos tamen perseveremus cum ipso puteos fodiendo, ut et nobis dicatur : « Bibe aquam de tuis vasis, et de tuis puteis. » Et in tantum fodiamus, ut superabundent aquæ putei in plateis nostris, ut non solum nobis sufficiat scientia. Scripturarum, sed et alios doceamus et instruamus ut bibant. Homines bibant et pecora, quia et Propheta dicit? : « Homines et jumenta salvos facies, Domine. » Et post aliqua : « Qui Philistinus est, inquit, et terrena sapit, nescit in omui terra invenire aquam, invenire rationabilem sensum.

Quid tibi prodest habere eruditionem; et nescire ea uti ? habere sermonem, et nescire loqui? Istud proprie puerorum est Isaac, qui in omni terra fodiunt puteos aqu: vivæ. Vos autem non sic, sed vaniloquio penitus supersedentes, quacunque discendi gratiam assecutæ sunt, de iis quæ ad Deum pertinent erudiri studeant. Sicut de beato scriptum est viro* : « Sed in lege Domini voluntas ejus, et in lege ejus meditabitur die ac nocte. » Cujus quidem assidui studii in lege Domini quie sequatur utilitas statim adjungitur : « Et erit tamquam lignum quod plantatum est secus decursus aquarum. » Quasi enim lignum aridum cst et infructuosum, quod fluentis divinorum eloquiorum non irrigatur. De quibus scriptum est*: « Flumina de ventre ejus fluenta quz vivae. »

! Matth., xiij, 52. — * Prov., v, 15.— 5 Psalm., xxxv, 7.— * Psalm., 1, 2.— 5Joan., vn, 38.

vous-même en interpréter le sens, conformément aux leçons que vous avez reçues dans l'Église. Tàchez, vous aussi, d'étancher votre soif à la source de votre esprit. Vous avez en vous un fonds d'eau vive, une source intarissable, un courant d'intelligence et de raison : ne les laissez pas combler par la terre et les pierres. Creusez votre terrain d'une main ferme, nettoyez-le, c'est-àdire cultivez votre esprit, écartez-en la mollesse et l'engourdissement. Écoutez ce que dit l'Écriture : « Piquez votre œil et il en sortira des larmes; piquez votre cœur, et il en sortira de l'intelligence. » Purifiez donc votre esprit, afin d'arriver à boire de l'eau vive de Jésus, et si vous la gardez fidèlement, elle deviendra pour vous une source jaillissante dans la vie éternelle. » Et encore, dans l'Homélie suivante sur les puits d'Isaac. « Ces puits, dit-il, qui avaient. été comblés par les Philistins, ceux-là les comblent évidemment qui ferment l'intelligence spirituelle, en sorte qu'ils n'y boivent pas eux-mémes et qu'ils ne permettent pas aux autres d'y boire. Écoutez plutót le Seigneur : « Malheur à vous, scribes et pharisiens qui avez perdu la clef de la science, qui n'étes pas entrés vous-mémes et qui n'avez pas laissé entrer ceux qui le voulaient! »

Pour nous, ne nous lassons pas de creuser des puits d'eau vive, approfondissons les anciens, creusons-en de nouveaux, prenons pour modèle ce scribe de l'Évangile dont le Seigneur a dit « qu'il tira de son trésor des pièces de monnaie anciennes et nouvelles. » Et encore : imitons Isaac, et creusons avec lui des puits d'eau vive : les Philistins, dussent-ils s'y opposer et nous chercher querelle, n'en persévérons pas moins à creuser des puits avec lui, afin qu'il nous soit dit, à nous aussi : « buvez de l'eau de vos vases et de vos puits. » Creusons jusqu'à ce que l'eau déborde dans nos places publiques. Que la science des divines Écritures ne donne pas seulement satisfaction à nos propres besoins ; éclairons les autres, apprenons-leur à boire. Que les hommes boivent et les animaux aussi, suivant cette parole du Prophéte : « Seigneur, vous sauverez les hommes et les bétes de somme. » Et quelques lignes plus bas : « Celui qui est Philistin et qui n'a que le goüt de la science terrestre ue saurait pas plus trouver del'eau dans le moude entier, que trouver le sens intelligent des clioses ? »

À quoi bon la science, pour n'en pas faire usage? À quoi bon la parole, pour ne s'en point servir? C'estressembleraux enfants d'Isaac qui creusaient partout des puits d'eau vive. Qu'il n'en soit pas ainsi de vous. Fuyez tout vain parlage, et que celles d'entre vous auxquelles est échue la grâce d'apprendre s'attachent à s'instruire des choses de Dieu, ainsi qu'il est écrit du saint homme : « Sa volonté repose sur la loi de Dieu, et il méditera sur la loi nuit et jour. » Pour prouver l'utilité de cette étude assidue de la loi du Seigneur, il est dit ensuite : « Et il sera comme un arbre planté au bord d'un ruisseau. » En eflet, ce qui n'est point arrosé par les eaux de la divine parole est comme un arbre sec et stérile, tandis qu'il est écrit de la sainte Ecriture : « ll coulera de son sein des fleuves d'eau vive. »

202 ABÆLARDI ET HELOISS/E EPISTOLJE.

IIoc illa sunt fluenta, de quibus in laude sponsi canit sponsa in canticis eum describens : « oculi ejus sicut columba» super rivulos aquarum, qua lacte sunt lotæ, et resideut juxta fluenta plenissima. » Et vos igitur lacte lotæ, id est candore castimoniæ nitentes juxta hzc fluenta quasi columbae residere, ut hinc sapientiæ haustus sumentes, non solum discere, sed et docere, et aliis tanquam oculi viam possitis ostendere, et sponsum ipsum non solum conspicere, sed et aliis valeatis describere.

De cujus quidem singulari sponsa, qua ipsum aure cordis concipere meruit, scriptum esse novimus: « Maria autem conservabat omnia verba hæc, conferens in corde suo. » Hzc igitur summi Verbi Genitrix verba ejus in corde potius habens quam in ore ipso etiam diligenter conferebat; quia studiose singula discutiebat, et invicem sibi ea conferebat quam congrue scilicet inter se convenirent omnia. Noverat juxta mysterium legis omne animal immundum dici, nisi quod ruminat, et ungulam findit. Nulla quippe et anima munda, nisi quæ meditando, quantum capere potest, divina ruminat precepta, et in iis exequendis discretionem habeat ; ut non solum bona, sed et bene, hoc est recta faciat intentione. Divisio quippe ungulæ pedis discretio est animi, de qua scriptum est : « si recte offeras, recte autem non dividas, peccasti. » —

« Si quis diligit me, inquit Veritas, sermonem meum servabit. » Quis autem verba vel precepta Domini sui servare obediendo poterit, nisi hzc prius intellexerit? Nemo studiosus erit in exequendo, nisi qui attentus fuerit in audiendo. Sicut et de beata illa legitur muliere, que, cxteris omnibus postpositis, sedens secus pedes Domiui, audiebat verbum illius : illis videlicet auribus intelligentie, quas ipsemet requirit dicens : « qui habet aures audiendi, audiat. »

* Quod si in tantæ fervorem devotionis accendi non valetis, imitamini saltem et amore et studio sanctarum litterarum beatas illas sancti Hieronymi discipulas Paulam et Eustochium, quorum precipue rogatu tot voluminibus Ecclesiam praedictus doctor illustravit.

ADELARDI ET HELOISSE EPISTOLARUM FINIS

Ce sont ces fleuves que l'Épouse, dans le Cantique des cantiques, célèbre à la louange de l'Époux, quand elle dit : « Ses yeux sont comme des colombes sur le bord des ruisseaux, des colombes qui se baignent dans le lait et qui séjournent prés des fleuvesau large cours. » Et vous aussi, vous baignant dans ce lait, c'est-à-dire resplendissant du pur éclat de la chasteté, demeurea comme les colombes auprés des fleuves, afin qu'y buvant à longs traits la sagesse, vous puissiez non-seulement apprendre, mais enseigner, et indiquer la route aux autres du regard, voir le divin Époux etle montrer.

Nous savons qu'au sujet de l'Épouse qui mérita l'honneur singulier de concevoir l'Époux par l'oreille du cœur, il est écrit : « Marie conservait toutes ces paroles et les amassait dans son cœur. » Cette Mère du Verbe éternel avait donc, non sur les lèvres, mais dans le cœur, les paroles divines, et elle les gardait précieusement, méditant chacune d'elles avec zèle, les rapprochant les unes des autres, étudiant leur harmonie. Suivant le mystére de la loi, elle savait que tout anima] est impur, sauf celui qui rumine et qui a la corne fendue. En effet, il n'y a d'âme pure que celle qui rumine autant qu'elle en est capable, par la méditation, les divins préceptes, et qui applique son discernement à les suivre, en sorte que non-seulement elle fasse le bien, mais qu'elle le fasse bien, c'est-à-dire avec une intention droite. Quant à la corne du pied fendue, c'est le discernement dont il est écrit : « Si vous offrez justement, mais que vous ne partagiez pas de méme, vous péchez. »

« Celui qui m'aime, dit la Vérité, conservera ma parole. » Or, qui pourra garder par l'obéissance les paroles ou les enseignements du Seigneur, s'il n'a commencé par les comprendre? On n'a de zèle pour exécuter, que lorsqu'on a été attentif à écouter, ainsi qu'il est écrit de cette sainte femme qui, dédaignant Lout le reste, s'assit aux pieds du Seigneur, pour entendre sa parole, sans doute avec les oreilles de cette intelligence qu'il demande lui-même, quand il dit : « Que celui-là écoute, qui a des oreilles pour écouter. »

Que si vous ne pouvez être enflammécs de la même ferveur de piété, imitez du moins, dans l'amour et l'étude des saintes lettres, ces bienheureuses disciples de saint Jérôme, Paule et Eustochie, à la demande desquelles ce grand docteur a, par tant d'ouvrages, éclairé l'Église.

EXCERPTA E REGULIS

PARACLETENSIS MONASTERII

Instructiones nostre sumunt exordium a doctrina Christi prædicantis et tenentis paupertatem, humilitatem, et obedientiam. Sequimur autem vestigia Apostolorum in commune viventium. In habitu nostro conservamus paupertatem et humilitatem, in subjectione obedientiam ; in conversatione nostra, quia communiter vivimus, sequimur Apostolos, quia undecunque beneficia temporalia proveniant, dividitur singulis, prout potest ; si non abundat omnibus, maxime datur magis indigentibus. Et quoniam seculo abrenuntiamus, et Deo militamus, persistamus in proposito castitatis, et pro viribus nostris, juxta mensuram donationis suæ, ei placere contendamus.

De convenientia consuetudinum. — Domino super nos prospiciente, et aliqua loca nobis largiente, misimus quasdam ex nostris, ad religionem tenendam numero sufficiente. Annotamus autem boni propositi nostri consuetudines : ut quod tenuit mater incommutabiliter, tencant et filie uniformiter.

De habitu. — Habitus noster vilis est et simplex, in agninis pellibus, in lineis et laneis vestibus. In iis emendis vel faciendis non eliguntur pretiosa, sed quod vilius comparari vcl haberi potest. Quodcunque sufficere debeat annolandum esset ; sed longe sumus a sufficientia.

De lectis. — In lectulis nostris habemus culcitras, et pulvinaria, et lintea linea, sicut singulis dividitur. Si non recipiant singulæ quod sufficiat, paupertati adscribitur.

De cibis. — Pare quolibet vescimur ; si fuerit triticum, triticeo; si defuerit, pane cujuslibet annonæ. [n refectorio nostro cibi sine carnibus sunt

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