SUR L'ÉTUDE DES LETTRES
Saint Jéróme, trés-occupé de l'instruction des vierges du Christ, leur recommande particulièrement, dans les conseils qu'il trace jour leur édification, l'étude des lettres, et i1 les engage moins à les cultiver par des exhortations, qu'il ne les y invite par des exemples. Se souvenant, en effet, de la maxime qu'il adresse à Rusticus : « Aime la science des Écritures, et tu n'aimeras pas les vices de la chair, » 11 pensait que l'ainour des lettres était d'autant plus nécessaire pour les femmes, qu'il les savait moins bien armées naturellement et plus faibles contre la tentation de la chair. Aussi pour exhorter les vierges, ne tire-t-1l pas se:lement ses arguments des vierges, il invoque, comme base de comparaison, l'exemple des veuves et des femmes mariées; il veut pousser les fianctes du Christ à cette étude par les femmes du siècle, i| veut, par l'exemple de la vertu des laïques, secouer la torpeur des religieuses et piquer leur émulation. Mais comme, suivant le mot de Grégoire, il est d'usage de commencer par les plus petites choses pour arriver aux. plus grandes, je veux indiquer tout d'abord avec quel zèle il s'est attaché à pénétrer, pour ainsi dire, les toutes jeunes vierges des saintes lettres.
Je laisse de cóté les autres exemples ; je citerai seulement ce qu'il écrit à Lzta pour la direction de l'éducation morale de sa fille Paule, comme régle littéraire. « Elle doit être formée, dit-il, comme une àme qui sera un jour le sonctuaire de la Diviuité. Donnez-lui des lettres de buis ou d'ivoire, et qu'elle en appelle les noms. Qu'elle s'en amuse, et que cet amusement lui soit un moveu d'instruction. Et qu'elle ne. reticnne pas seulement l'ordre des lettres, en sorte que la mémoire des noms devienne comme machinale,
solum ordinem teneat litterarum, ut memoria nominum in canticum transeat : sed et ipse inter se crebro ordo turbetur, et mediis ultima, primis media misceantur, ut eis non sono tantum, sed et visu noverit. Quum vero ceperit trementi manu stylum in cera ducere, vel alterius superposita manu teneri, regantur articuli, vel in tabula sculpantur elementa; ut per eosdem sulcos inclusa. marginibus trahantur vestigia, ct foras non queant evagari. Syllabas jungat ad premium, et quibus illa ætas deliniri potest munusculis invitetur. Habeat in discendo socias, quibus invideat, quarum laudibus mordeatur. Non objurganda est, si tardior sit : sed laudibus excitandum est ingenium, et ut vicisse gaudeat, et victa doleat. Cavendum imprimis, ne oderit studia, ne amaritudo eorum percepta in infantia ultra rudes annos transeat. lpsa nomina, per quæ consuescit paulatim verba contexere, non sint fortuita, sed certa, et coacervata de industria, prophetarum videlicet atque apostolorum, et oinnis ab Adam patriarcharum series, de Matthaeo Lucaque descendat : ut, dum aliud agit, future memoriæ præparetur. Magister probo ætatis et vitæ, atque eruditionis est eligendus ; nec, puto, erubescet vir doclus id facere in propinqua, vel nobili virgine, quod Aristoteles fecit in Philippi filic, ut 1pse librariorum vilitate, initia traderet litterarum. Non sunt contemnenda quasi parva, sine quibus magna consistere non possunt. Ipse elementorum sonus, et prima institutio præceptorum aliter de erudito, aliter de rustico ore profertur. Nec discat in tenero, quod ei postea dediscendum est. Difficulter eraditur, quod rudes animi perbiberunt. »
Græca narrat historia, Alexandrum potentissimum regem, orbisque domitorem, et in moribus, ct in incessu, Leonidis pædagogi sui non potuisse carere vitiis, quibus adhue parvulus fuerat infectus. Ut autem pronuntiationem scripture commendet. memorie, certam ct ipse lectionis mensuram singulis diebus vult præfigi ; quam quum memoriter persolvat, nec solum latinis, verum etiam græcis litteris operam dari precipit, quum utraque lingue tunc Romæ frequentarentur, et maxime propter Scripturas de greco in latinum versas, ut eas ex origine sua. melius cognosceret, ac verius dijudicare possct. Nondum enim Hebraicæ veritatis translatione latinitas utebatur.
Ait ilaque : « Reddat tibi pensum quotidie de Scripturarum floribus carplum. Ediscat graecorum versuum numerum. Sequatur statim et ]atina
eruditio; qui si non ab initio os tenerum composuerit, in peregrinum sonum lingua corrumpitur, et externis vitiis sermo patrius sordidatur. Pro gemmis et serico, divinos codices amet, in quibus non auri, et pellis babylonicæ vermiculata pictura, sed ad fidem placeat emendata et erudita distinctio. Discat primo Psalterium, his se canticis avocet, et in Proverbiis Salomonis erudiatur ad vitam. In Ecclesiaste consuescat, quæ mundi sunt, caleare. In Job, virtutis ct patientiæ exempla sectetur. Ad evangelia transeat, nunquam ea depositura de manibus. Apostelorum Acta et Epistolas tota cordis imbibat voluutate. Cumque pectoris sui cellarium his opibus locupletaverit, inandet memorie Prophetas, Heptateuchum, et Regum, et Paralipomenon libros, Esdræ quoque et Esther volumma. Ad ultimum, sine periculo discat Canticum Canticorum; ne, si in exordio legerit, sub carnalibus verbis spiritualium nuptiarum epithalamium non intelligens, vulneretur.
« Caveat omnia apocrypha, ct, si quando ea non ad dogmatum veritatem, sed ad signorum reverentiam legere voluerit, sciat non eorum esse quorum titulis prenotantur, multaque his admixta vitiosa, et grandis esse prudentiæ aurum in luto quærere. Cypriani opuscula semper in manu teneat. Athanasii epistolas, et Hilarii. libros inoffenso decurrat pede. Illorum tractatibus, illorum delectetur ingeniis, in quorum libris pietas non vacillet. Ceteros sic legat, ut magis judicet, quam sequatur.
« Respondebis : « Quomodo liec omnia, mulier secularis, in tanta frequentia hominum, Romse custodire potero ? » Noli ergo subire onus, quod ferre non potes; sed, postquam ablactaveris eam cum Isaac, et vestieris cum Samuele, mitte aviæ et amitze. Redde pretiosissimam gemmam cubiculo Marie, et cuuis Jesu vagientis impone. Nutriatur in monasterio ; sic inter virginum choros jurare non discat ; mentiri sacrilegium putet; nesciat seculum ; vivat angelice ; sit in carne sine carne : omne hominum genus sui simile putet. Et, ut cætera taceam, certe te liberet servandi diffieultate, et custodie periculo. Melius est tibi desiderare absentem, quam pavere ad singula. Trade Euslochio rarvulam : illam primis miretur ab annis; cujus et sermo, et incessus, et habitus doctrina virtutum est. Sit in gremio aviæ, que longo usu didicit nutrire, servare, docere virgines. Anna filium, quem Deo voverat, post-
noncer des vers grecs. Qu'elle se remette ensuite immédiatement à la langue latine. Si sa bouche ne se forme pas, tandis qu'elle est encore tendre, la pratique d'un idiome qui n'est pas le sien gâtera sa prononciation, et les défauts d'une langue étrangère vicieront chez elle la langue nationale. A la place des pierres précieuses et des étoffes de soie, qu'elle recherche les livres divins, et qu'elle trouve son charme non dans les dorures et les bigarrures des étoffes orientales, mais dans l'éclat pur et solide d'une instruction qui fortifie sa foi. Qu'elle apprenne d'abord le Psautier, qu'elle se plaise à en répéter les chants. Qu'elle se forme à la vie dans les Proverbes de Salomon. Qu'elle prenne dans l'Ecclés:aste l'habitude de fouler aux pieds tout ce qui est du monde. Qu'elle cherche dans le Livre de Job des exemples de courage et de patience. Qu'elle passe ensuite à l'Évangile, pour ne jamais plus le quitter. Qu'elle se pénétre de toutes les forces de son âme des Actes des Apôtres et des Épitres. Et lorsqu'elle aura rempli de ces richesses le trésor de son cœur, qu'elle confie à sa mémoire les Prophètes, l'Ileptateuque, le Livre des Rois, les Paralipoménes, les livres d'Esdras et d'Esther. Alors elle pourra apprendre sans péril le Cantique des cantiques : si elle commengait par là, oa pourrait craindre que, ne saisissant pas sous les mots charnels le sens du mariage spirituel, son âme ne füt blessée.
« Qu'elle se garde de tous les apocryphes; et si par hasard elle veut les lire, non au point de vue de la vérité des dogmes, mais en vue du respect des signes, qu'elle sache qu'ils ne sont pas de la main des auteurs dont ils portent les noms, que le mélauge du mauvais y est considérable, et qu'il faut beaucoup d'expérience pour trouver l'or dans la boue. Qu'elle ait toujours entre les mains les œuvres de Cyprien. Qu'elle parcoure d'un pas léger les épitres d'Athanase et les livres d'llilaire. Qu'elle se laisse séduire aux charmes de leurs traités, de leur génie : il n'y a pas à craindre que dans ces livres la piété reçoive la moindre atteinte. Qu'elle lise les autres, mais en les jugeant et non les yeux fermés. »
« Vous allez dire : « Mais comment moi, femme du siècle, pourrais-je garder tous ces trésors, au milieu de la foule de Rome? » Je répondrai : ne chargez point vos épaules d'un fardeau qu'elles ne sauraient porter; mais quand vous l'aurez nourrie du lait d'Isaac, vétue de la robe de Samuel, envoyez-la à son aieule, à sa tante. Rendez au lit. de Marie ce bijou précieux ; couchez-la dans le berceau de Jésus. Qu'elle soit élevée dans un couvent. Au inilieu des chants des vierges, elle apprendra à ne pas jurer, à regarder le mensonge comme un sacrilége, à ignorer le siècle, à vivre de Ja vie des anges, à étre dans la chair comme saus chair, à considérer les hom- - mes comme semblables à elle. Et sans parler des autres avantages, vous serez ainsi affranchie des difficultés de la conserver, du péril de la garder. Mieux vaut pour vous avoir à pleurer son absence qu'à tout craindre. Confiez-la toute jeune à Eustochie. Que ce soit Eustochie qu'elle admire dés son
quam obtulit in tabernaculo, nunquam recepit. Ipse, si Paulam miseris, et magistrum me, et nutritium spondeo. Gestabo humeris, balbutientia senex verba formabo, multo gloriosior mundi philosopho, qui non regem Macedonum, Bahylonio periturum veneno, sed ancillam et sponsam Christi. erudiam, regnis coelestibus offerendam. »
Perpendite, sorores in Christo charissime, pariter et conserve, quantam curam tantus Ecclesie doctor in eruditione unius parvul susceperit, in qua tam diligeuter cuncta distinxerit, quæ necessaria doctrinæ decreverit, ab ipso alphabeto sumens exordium. Nec solum de pronuntiandis syllabis, et litteris conjungendis, verum etiam de scribendis adhibet documentum : nec non et de sociis providet adjungendis, quorum livore, vel laude plurimuin moveatur. Quod etiam (ut?) spontanea. magis quam coacta faciat, et majori studium omore complectatur, blanditiis et laudibus, nec non et munusculis incitari admonet. Ipsa quoque nomina distinguit ex Scripturis sa cris colligenda, in quibus proferendis se primum exercens, hæc memorie sue plurimum commendet, juxta illum poeticum ! :
Quo semel est imbuta recens, servabit odorem Testa diu.
Qualis etiam magister ad hoc sit eligendus, diligenter describit : nec prætermittit præfixam esse debere mensuram lectionis, quam corde tenus firmatam quotidie persolvat. Et quia eo tempore, gracarum quoque litterarum usus Romæ abundabat nec græcarum litterarum expertem eam esse permittit : maxime, ut arbitror, propter translationem divinorum librorum a græcis ad nos derivatam, unde discernere posset, quid apud nos minus, vel aliter esset : et fortasse propter liberalium disciplinam artium, qua his, qui ad perfectionem doctrinæ nituntur, nonnihil afferunt utilitatis. Qui etiam eruditionem latine linguæ præmittit, quasi ab ipsa nostrum inchoaverit magisterium. Quum autem a sono vocum ad earum pervenerit sensum, ut quæ proferre didicerit jam intelligere velit, codices ei distinguit diversos, tam de canone duorum Testamentorum, quam de opusculis doctorum, ex quorum eruditione proficiat, ut consummetur. Inter canonicas autem Scripturas, ita ei Evangelica commendat, ut nunquam hec de manibus virginis recessura censeat ; quasi plus aliquid diaconissis, quam
1 Horat., Epist. 1, 69 -
enfance. Entretien, démarche, tenue, tout chez Eustochie est legon de vertu. Qu'elle soit élevée dans le sein de son aïcule qui a appris, par une longue expérience, à élever, à garder, à instruire les vierges. Anne nc recouvra plus l'enfant qu'elle avait voué au Seigneur dans le tabernacle. Moiméme, si vous m'envoyez Paule, je m'engage à lui servir de maitre et de pére nourricier. Je la porterai sur mes épaules; de ma voix tremblante je dirigerai ses premiers balbutiements, et ma gloire sera bien plus grande que celle du philosophe du siécle. Ce n'est point le roi de Macédoine, destiné à périr du poison de Babylone; c'est la servante, la fiancée du Christ, que j'instruirai pour la préparer à la céleste couronne. »
Considérez, mes très-chères sœurs en Jésus-Christ, mes compagnes, quel soin un si grand docteur de l'Église prend de l'éducation d'une enfant, quel scrupule dans le choix de ce qu'il considére comme nécessaire à son éducation. 1l commence à l'alphabet méme. Non-seulement il indique une méthode pour l'épellation des syllabes, l'assemblement des lettres, leur reproduction par l'écriture, mais il s'occupe du choix des compagnes d'étude dont le succès doit piquer l'émulation de son élève. Voulant que le travail chez elle soit volontaire et non contraint, et que l'étude l'attache plus vivement à l'étude, il recommande de l'encourager par les caresses, les éloges ct les petits présents. I] indique le choix des mots recueillis dans les saintes Écritures sur lesquels elle doit s'exercer à la prononciation, afin qu'ils se gravent dans sa mémoire, suivant le précepte du poéte: « Le vase conserve longtemps le parfum dont il a été une fois pénétré. »
Quel maitre il faut choisir, i] l'indique avec soin, et il n'omet pas de dire que, chaque jour, elle doit avoir à remplir une certaine tâche de lecture qui lui grave les lettres dans la mémoire. Et comme, à cette époque, l'usage des lettres grecques était en vogue à Rome, il ne veut pas qu'elle soit étrangère aux lettres grecques, surtout, j'imagine, à cause de la traduction des livres saints arrivés à nous par les Grecs, et aussi peut-être en vue de la connaissance des belles-lettres, qui ne sont pas sans utilité pour ceux qui prétendent à la perfection du savoir. Mais i| place auparavant l'étude de la langue latine : c'est par là qu'il veut que notre éducation commence. Parvenu au moment où l'enfant passe de la prononciation du mot à l'iutelligence du seus et arrive à se rendre compte des sons qu'il émet, il choisit les divers livres, tant dans l'Ancien et le Nouveau Testament que dans les ouvrages des docteurs, dont l'étude peut être Je plus profitable. Entre les saintes Écritures, il recommande les Évanziles, qui ne doivent jamais, selon lui, quitter les mains de la vierge; il insiste plus sur la lecture de l'Évangile pour les diaconesses que pour les diacres, les uns n'ayant à le lire qu'à l'Éslise, les autres ne devant jamais cesser de le lire. Enfin, comme il s'adresse à une mère pour sa fille, allant au-devant des excuses de
diaconis de lectione injungat Evangelica : quum isti in ecclesia illam habeant recitare, ille nunquam ab eorum debeant lectione vacare. Deinde ista matri de filia seribens, ne quam mater exeusationem prætenderet, hiec omnia Romx secularem feminam in. tanta hominum frequentia perficere non posse , dat consilium, ut ab isto se onere liberet, monasterio virginum tradat filiam, ubi educari sine. periculo, et de his, quie dixit, perfectius instrui possit. Omnem denique occasionem amputans, ne de magistro tandem, qualem ipse descripserat, mater sollicitaretur, puelle Roma Iierosolvmam, ad aviam scilicet sanctam Paulam et amitam Eustochium miss, se magistrum pariter ct nutrilium offert. Et in. tantum, quod dictu mirabile est, erumpit promissum, ut tantus Ecclesi: doctor etiam senio debilis, dicat se virginem, quasi bajulum cjus, humeris gestare non dedignari. Quod quidem apud suspiciosos non sine suspicione fieri, nec apud religiosos sine scandalo vix contingeret. llzec tamen omnia vir Deo plenus, et de integritate vitæ omnibus taudiu cognitus, confidenter spondebat : dummodo unam sic instruere virginem posset, ut ipsam cæteris magistram reliuqueret, et in ipsam Hieronymum legeret, qui Hieronymum non vidisset.
Ut autem de parvulis ad majores transeamus virgines, quas plurimum semper provocat ad studium litterarum, tam eis videlicet scribendo que legant, quam eas laudando de assiduitate legendi vel discendi, quid ad Principiam virgmein de psalmo xiv seribens dieat, audiamus. « Scio me, Principia in Christo filia, à plerisque reprehendi, quod interdum scribam ad mulieres, et fragiliorem sexum maribus præferam : ct ideirco debeo primum obtrectatoribus meis respondere, et sic venire ad disputatiunculam quam rogasti. Si viri de Seripturis quaererent, mulieribus non loquerer. Si Barach ire ad prelium voluisset, Debora de victis hostibus non triumphasset. » Et post aliqua : « Apollo, virum apostolicum, et in lege doctissimum, Aquila et Priscilla crudiunt, et instruunt eum de via Domini. Si doceri a. femina non fuit turpe apostolo, mihi quare turpe sit, post viros doceri et feminas? ll:ec et istiusmodi, osuvorérn filia, perstrinxi breviter, ut nec te pœniteret sexus tui, nec viros suum nomen erigeret, in quorum condemnationem feminarum in Scripturis sanctis vita laudatur. »
Juvat post virgines, intueri de viduis, quantum et ipse in studio sacrarum litterarum ipsius testimonio ct laude profecerint. Scribens igitur idem doctor ad eamdem virginem Principiam de vita sanctæ Marcelli, sicut illa postulabat, inter virtutum ejus insignia : « Divinarum, inquit, Seripturarum
! Epist, 96.
la mère, incapable de mener une telle éducation au milieu des embarras du siècle et de la foule de Rome, 1l lui donne le conseil de se décharger de ce fardeau, de placer sa fille dans un couvent de vierges, où elle pourra être élezée sans péril et plus profondément instruite dans toutes les matières qu'il a indiquées. Prévenant enfin toutes les objections, toutes les inquiétudes sur le choix du maitre tel qu'il en a tracé le portrait, il l'engage à envoyer l'enfant de Rome à Jérusalem, auprés de son aieule sainte Paule et de sa tante Eustochie, et il s'offre lui-même comme maitre et comme père nourricier. Oui, chose étonnante, il se laisse emporter à toutes les promesses. Ce grand docteur de l'Église, affaissé par l'âge, est prêt à se faire le père nourricier de l'enfant, il ne rougira pas de la porter dans ses bras. Tendresse qui ne manquerait pas d'éveiller les soupçons de la malveillance et ne pourrait se produire sans scaudale méme chez les religieux. Tout cela cependant, cet homme plein de l'esprit de Dieu et dont la vertu était depuis si longtemps connue de tous. s'y expose pour l'instruction d'une seule vierge, afin de la laisser elle-même comme maitresse aux autres, et que celui qui n'aurait pas lu Jérôme lût Jérôme en elle.
Pour passer des vierges plus jeunes aux plus àgées, qu'il excite sans cesse à l'étude des lettres, tant en leur adressant des conseils qu'en les louant de leur zèle à lire et à appreudre, écoutons ce qu'il écrit à la jeune Principia au sujet du psaume quarante-quatriéme : « Je sais, dit-il, Principia, ma fille en Jésus-Christ, qu'on me blàme généralement d'écrire à des femmes, et de préférer aux hommes le sexe faible. Je dois donc commencer par répondre à celte critique ; j'arriverat eusuite à la question que vous me posez. Si les hommes s'oecupaient des saintes Écritures, je ne m'adresserais pas aux femmes. Si Barach avait voulu marcher au combat, Détora n'aurait pas eu à triompher de l'ennemi vaincu. » Et quelques lignes plus bas : c Apollon, un apótre, très-instruit daus la loi, reçut des leçons d'Aquila et de Priscilla, qui l'instruisaient dans la voie du Seigneur. S'il n'y a pas eu de honte pour un apótre à recevoir des lecons d'une femme, quelle honte y aurait-il pour moi, aprés avoir instruit des hommes, à instruire aussi des femmes? Voici les raisonnements que j'ai eru devoir résumer, Ô ma vénérable fille, pour que vous sachiez bien que vous n'avez pas à regretter d’être de votre sexe, et pour que les hommes ne soient pas si fiers de leur titre, eux à la honte desquels les saintes Écritures exaltent la vie des femmes. »
Aprés avoir parlé des vierges, je veux examiner aussi ce que les veuves ont à gagner à l'étude des saintes lettres, au glorieux témoignage du méme maitre. Écrivant à la mème Principia touchant la vie de sainte Marcelle qu'elle lui avait demandée, voici ce qu'il signale entre ses mérites insignes. « Son ardeur pour les Écritures était merveilleuse, et elle chantait incessaui-
ardor erat incredibilis, semperque cantabat : « in corde meo abscondi eloquia tua, ut non peccem tibi. » Et illud de perfecto viro : « Et in lege Doniini voluntas cjus, et in lege ejus meditabitur die ac nocte, etc. À mandatis tuis intellexi. » Denique, quum et me Romam cum sanctis pontificibus Paulino et Epiphanio, ecclesiastica traxisset necessitas, et verecunde nobilium feminarum oculos declimarem, ita. egit, secundum Apostolum, « importune opportune, » ut pudorem meum sua superaret industria. Et quia alicujus tune nominis esse existimabar super studio Scripturarum, nunquam convenit, quin de Scripturis aliquid interrogaret, nec statim acquiesceret, sed moveret e contrario quiestiones, non ut contenderet, sed ut quærendo disceret earum solutiones, quas opponi posse intelligebat. Quid in illa virtutum, quid ingenii invenerim, vereor dicere, ne fidem credulitatis excedam, et tibi majorem dolorem incutiam, recordanti quanto bono carueris. Hoc solum dicam, quod quidquid in nobis longo fuit studio congregatum, et meditatione diuturna quasi in naturam versum, hoc illa libavit, didicit, atque possedit : ita ut post perfectionem nostram, si in aliquo testimonio Scripturarum esset oborta contentio, ad illam judicem pergeretur. Et quia valde prudens erat, sic ad interrogata respondebat, ut etiam sua non sua diceret, sed vel mea, vel cujuslibet alterius : ut in eo ipso, quod docebat, se discipulam fateretur. Sciebat enim dictum ab Apostolo : « Docere autem mulieri non permitto; » ne virili sexui, et interdum sacerdotibus, de obscuris, et ambiguis sciscitantibus, facere videretur injuriam. Absentiam nostri mutuis solabatur alloquiis, et quod carne non poteramus, spiritu reddebamus : semper obviare epistolis, superare officiis, salutationibus prevenire. Non multum perdebat absentia, quæ jugibus sibi litteris jungebatur. In hac tranquillitate, et Domini servitute, haeretica in his provinciis exorta tempestas cuncta turbavit ; et in tantam rabiem concitala est, ut nec sibi, nec ulli bonorum parceret, et quaei parum esset, hic universa movisse, navem plenam hlasphemiarum romano intulit portui, quum venenata spurcaque doctrina Roma invenerit, quos induceret. Tuuc sancta Mar» cella, qux diu se cohibuerat, ne per æmulationem quippiam facere videretur, postquam sensit fidem apostolico ore laudatam in plerisque violari, ila ut sacerdotes quoque, et nonnullos monachorum, maximeque seculi liomines in assensum sui traheret, ac simplicitati illuderet episcopi, qui de suo ingenio exteros æstimabat, publice restitit, malens Deo placere quam hominibus,.. Damnationis hæreticorum hæc fuit principium, dum adducit testes, qui prius ab eis eruditi, et postea ab hæretico fuerant errore correpti, dum ostendit multitudinem deeeptorum, dum impia epi Apr ins gerit volumina, que emendata manu scorpii monstrabantur; dum acciti
ment: « j'ai enfermé tes paroles au fond de mon cœur, afin de ne pas pécher contre toi. » Et touchant l'homme parfait : « Sa volonté est dans la loi du Seigneur, et il méditera sur la loi du Seigneur nuit et jour... J'ai compris tes ordres... » Enfin, les devoirs du pontificat m'ayant amené à Rome avec les saints pontifes Paulin et Épiphane, comme j'évitais modestement les regards des femmes de noble naissance, elle agit si bien, suivant l'Apótre, « à contre temps et à temps » que son habileté triompha de ma pudeur. Comme je passais pour avoir alors quelque renom dans la connaissance des Écritures, jamais elle ne me rencontra sans me faire quelques questions sur les Écritures; et elle ne se tenait point pour satisfaite dès l'abord ; elle opposait des objections aux réponses, non par esprit de contention, mais pour apprendre la solution des difficultés qu'elle comprenait qu'on pouvait opposer. Ce que j'ai trouvé en elle de vertu, d'intelligence, j'ose à peine le faire entendre, dans la crainte de paraître dépasser la mesure des vraisemblances ct de rendre votre douleur plus vive en vous rappelant tout ce que vous avez perdu. Je ne dirai qu'un mot : tout ce qu'une longue étude avait amassé en moi, tout ce qu'une méditation profonde avait fait passer comme dans mon âme, elle l'a connu, appris, possédé; si bien qu'après notre autorité, c'était à elle qu'on s'adressait comme juge, dés qu'il s'élevait quelque discussion sur un texte des Écritures. Et comme elle était trés-habile, pour répondre aux questions elle ne se contentait pas de donner ses raisons personnelles, elle reproduisait mes paroles ou celles de quelque autre, en sorte que, méme dans ce qu'elle enseignait, elle se déclarait une simple disciple. Elle connaissait, en effet, les prescriptions faites par l'Apótre : « Je ne permets pas à une femme d'enseigner. » L'Apótre ne voulait pas que la femme parüt faire injure à l'homme, et surtout aux prétres, en discutant des points obscurs et douteux. Elle se consolait de notre éloignement par un échange de correspondance; ce que nous ne pouvions nous donner en chair, nous nous le rendions en esprit; elle ne songeait qu'à écrire la premiére, à vaincre en bons procédés, à prendre l'avance des salutations, Elle perdait peu par l'absence : un courant perpétuel de lettres supprimait les intervalles. Au milieu de cette tranquillité, tandis qu'elle était paisiblement vouée au service de Dieu, une tempéte d'hérésie s'éleva dans la province et y jeta le trouble avec un tel emportement de fureur, qu'elle n'y échappa ni elle, ni aucun des gens de bien. Et comme si c'était peu d'avoir tout confoudu sur place, l'hérésie introduisit daus le port de Rome un vaisseau plein de renégats qui trouvèrent aisément prise au milieu des doctrines impures et empoisonnées de la grande ville. Alors sainte Marcelle, qui s'était longtemps contenue, dans la crainte de paraître se laisser emporter à un excès de zèle, voyant que la foi préchée par les apôtres était violée presque sur tous les points, si bien que l'hérésie. entrainait. les prètres, les moines et surtout les hommes du siècle, bien plus, qu'elle se jouait de la simplicité de l'évèque, qui jugeait de tous les autres par lui-
frequentibus litteris heretici, ut se defenderent, venire non ausi sunt. Tantaque conscicutiæ fuit, ut absentes damnari, quam presentes coargui, maluerint. llujus tam gloriose victoriæ origo, Marcella est. »
Videtis, dilectissime, quantum attulerit fructum, repressis hæresibus, in urbe fidelibus omnibus in caput constitutæ unius matronæ laudabile studium, et quanta lampade doctrinæ ipsorum quoque doctorum ecclesiasucorum tenebras uua mulier expulerit.
De cujus studio in sacris litteris, quo ipsa victoriam istam meruent, idem doctor prooemio lib. l'in Epistolam Pauli ad Galatas, ad exhortationem vestram ita meminit : « Scio equidem ardorem ejus, scio fidem, quam flammam semper habeat in pectore, superare sexum, oblivisci hominis, et divinorum voluminum tympano concrepante, Rubrum hujus seculi pelagus trausfretare. Certe quum Romæ essem, nunquam tam festina. me vidit, ut non de Scripturis aliquid interrogaret. Neque vero more Pythagorico, quidquid responderam, rectum putabat, nec sine ratione præjudicata apud eam valebat auctoritas; sed examinabat omnia, et sagaci mente universa pensabat, ut me sentirem non tam discipulam habere quam judicem. » Tantum eo tempore in sauctis feminis, sicut et in viris, studium fervebat litterarum, ut nequaquam suæ linguæ disciplina contentæ, ipsos Scripturarum rivulos, quos habebant, ab ipsis inquirerent fontibus; nec inopiam unius lingus sibi credereut sufficere.
Unde et illud est supra memorati doctoris ad Paulam de morte Blesille filie suc, sic inter cætera in ejus praecipuam laudem scribentis : « Quis sine singultibus transeat orandi instantiam, nito rem lingue, memorie tenacilatem, acumen ingenii? Si grece loquentem audisses, latine eam nescire putares. Si in romanum sonum lingua se verteret, nihil omnino peregrini sermo redolebat. Jam vero, quod in Origene quoque illo Græcia tota miratur, in paucis non dicam mensibus, sed diebus, ita hebreæ lingue vicerat. difficultates, ut in discendis conendisque psalmis cum matre contenderet. »
Ipsam quippe matrem ejus l'aulam, nec non et alteram ipsius filiam Eusto. chium virginem Deo dicatam , in eodem studio litterarum atque linguarum
méme; sainte Marcelle, dis-,e, opposa publiquement résistance au courant, aimant mieux plaire à Dieu qu'aux liommes..... Ce fut le signal de la condamnation des hérétiques : des témoins furent cités, qui, d'abord réguliérement instruits, avaient ensuite. été saisis par l'hérésie; la multitude des victimes de l'erreur fut mise en lumière; des masses d'exemplaires sacriléges du rtpi 'Apyov furent prcduits, qui avaient été évidemment corrigés par une main venimeuse; les hérétiques furent invités coup sur coup à venir se défendre : ils n'osérent pas se présenter. Telle fut la force de la conscience, qu'ils aimèrent mieux se laisser condamner par défaut que de s'exposer à être convaincus. Et l'origine de cette victoire si glorieuse, c'était Marcelle. »
Vous voyez, mes très-chères sœurs, quel fruit produisit, pour la répression des hérétiques, l'admirable zèle d'une femme se plaçant à la tête de tous les fidèles d'une ville, et par quel éclat de lumières une femme dissipa les ténèbres de la science des plus grands docteurs de l'Église.
Voici ce que le méme auteur, dans le préambule du premier livre sur l'Épitre de Paul aux Galates, dit de l'étude que cette femme faisait des saintes Écritures, étude qui lui valut cette victoire; que ces paroles vous servent d'exhortation. «Je connais son ardeur, sa foi, l'ardent désir qui embrase son cœur de s'élever au-dessus de son sexe, d'effacer les hommes, de faire retentir les tambours des saintes lettres, de franchir la mer Rouge de ce siècle. Oui, quaud j'étais à Rome, jamais elle ne manqua d'accourir, dés qu'elle m'aperçut pour me poser quelques questions au sujet des Écritures. Et clle n'admettait pas toute réponse comme satisfaisante, à la manière des pythagoriciens; l'autorité ne prévalait pas auprès d'elle sans raisons préalables ; elle pesait tout, se rendait compte de chaque chose avec finesse, si bien que je sentais en elle moins un disciple qu'un juge. » Telle était, à cette époque, chez les femmes comme chez les hommes, l'ardeur du zèle pour les lettres, que nou contentes des ressources que leur offrait leur propre langue, les femmes remontaient jusqu'à la source ce cours des saintes Écritures dont elles possédaient un léger filet; elles ne croyaient pas qu'elles dussent se satisfaire de la pauvreté d'une seule langue. De là ce passage d'une lettre du méme docteur à Paule, au sujet de la mort de sa fille Blésilla.
Voici ce que, entre autres ehoses, il écrit particulièrement à sa louange. « Qui pourrait rappeler sans douleur la vivacité de sa parole, l'éclat de son langage, la fidélité de sa mémoire, la pénétration de son esprit? A l'entendre parler grec, on aurait cru qu'elle ne savait pas le latin. Se mettait-elle à parler latin, son langage n'avait aucun accent étranger. Dien plus, merveille que la Grèce entière admire dans le grand Origène lui-même, ce n'est pas en quelques mois, c'est en quelques jours qu'elle avait si bien triomphé des difficultés de la langue hébraique, qu'elle était de force à le disputer à sa mère dans l'intelligence et dans le chant des psaumes. »
Sa mére elle-méme, Paule, et son autre fille Eustochie, vierge consacrée à Dieu, n'étaient pas moins occupées de l'étude des lettres et des langues;
quod nescivi, didici ; quod sciebam, illo docente non perdidi. Putabant me homines finem fecisse discendi : veni rursum Hierosolymam et Bethlehem : quo labore, quo pretio Barrabanum nocturnumhabui præceptorum ! Timebat enim Judæos, et mihi se alterum exhibebat Nicodemum. Horum omnium frequenter in opusculis meis facio mentionem. »
Hunc zelum tanti doctoris, et sanctarum feminarum iu Scripturis divinis considerans, monui, et incessanter implere vos cupio, ut dum potestis, et matrem harum peritam trium linguarum habetis, ad hanc studii perfectionem feramini, ut quæcunque de diversis translationibus oborta. dubitatio fuerit, per vos probatio terminari possit. Quod et ipse Dominice crucistitulus hebraice, græce, et latine scriptus non incongrue prafigurasse videlur, ut in ejus Ecclesia ubique terrarum dilatata, harum linguarum, que præminent, abundaret doctrina ; quarum litteris utriusque Testamenti comprehensa est scriptura. Non longa peregrinatione, non expensis plurimis, pro his linguis addiscendis, opus vobis est, ut beato accidit Hieronymo; quum matrem, ut dictum est, habeatis ad hoc studium sufficientem.
Post virgines quoque ac viduas, fideles conjugate incitamentum præbeant vobis doctrine, ut vel negligentiam vestram arguant, et ardorem augeant. Præstat exemplum etiam vobis Celantia venerabilis, quae in conregulariter vivere cupiens, legem sibi conjugi prascribi ab ipso eliam jugio quoque Hieronymo sollicite petiit. Unde et'ipse ad eamdem super lioc rescribens, ita meminit :
« Provocatus ad scribendum litteris tuis, diu, fateor, de responsione dubitavi, silentium mihi imperante verecundia. Petis namque, et sollicite ac violenter petis, ut tibi certam ex Scripturis sanctis. præfiniamus regulam, ad quam tu ordines cursum vitx: (uv : ut cognita Domini voluntate, inter honores sæculi, et divitiarum illecebras, morum magis diligas supellectilem, atque ut possis in conjugio constituta, non solum conjugi placere, sed etiam ei, qui ipsum induisit conjugium. Cui tam sancte petitioni, tamque pio desiderio non satisfacere, quid aliud. est, quam profectum alterius non amare? Parebo igitur precibus tuis, teque paratam ad implendam lei voluntatem, ipsius nilar incitare sententiis. »
Audierat fortassis hæc matrona. quod in laudem sanctæ Susanne Seriptura commemorat. Quain quum præmisisset pulehram nimis, et timentem Deum, unde hic timor et. verus animæ decor procederet, statim annexuit dicens : « Parentes enim illius, quum essent justi, erudierunt filiam suam secundem legem Moysi. » Cujus eruditionis inter molestias nuptiarum et. ' sæcularium perturbationes occupationem Susanna non immemor, et morli
néanmoins, j'allai à Alexandrie; je suivis les cours de Didyme, et j'ai bien des grâces à lui rendre : ce que je ne savais pas, il me l'a appris; ce que je savais, grâce à lui, je ne l'ai pas perdu. On croyait que j'étais arrivé au terme de mes études : d'Alexandrie, je passai à Jérusalem et à Bethléem ; et que ne m'en coüta-t-il pas, à tous égards, pour avoir, la nuit, les lecons de Barrabas | car il craignait les Juifs. C'était pour moi un autre Nicodéme. Je rappelle plus d'une fois tous ces maîtres dans mes ouvrages. ».
Considérant le zèle d'un si grand docteur et de ces saintes femmes pour les saintes Écritures, je vous ai engagées, — et je vous prie incessamment de suivre ce conseil, — à vous appliquer à ces hautes études, aujourd'hui que la chose est possible et que vous avez une mére habile dans les trois langues, en sorte que, si quelque discussion s'éléve sur des diversités de traduction, vous puissiez vous-méme trancher la difficulté. L'inscription de la sainte Croix, rédigée en hébreu, en grec et en latin, me semble une exacte figure de la chose. Elle signifie que la connaissance de ces langues maitresses doit régner dans l'Église universelle, les deux Testaments étant écrits dans ces trois langues. Et, pour les approfondir, vous n'avez pas besoin de longs voyages et de grands frais comme saint Jéróme : dans votre mére, je l'ai dit, vous trouvez une maitresse.
Aprés les vierges et les veuves, les femmes mariées elles-mêmes peuvent vous étre présentées à titre de modéles, soit comme reproche pour votre négligence, soit comme stimulant pour votre ardeur. En effet, elle vous donne aussi l'exemple, cette vénérable Célantia qui, voulant, en état de mariage, vivre suivant la loi, demanda avec instance à saint Jérôme de vouloir bien lui tracer une règle de mariage. Et voici ce que saint Jérôme lui répondit :
« J'ai hésité longtemps à répondre à l'appel de vos lettres, je l'avoue : un sentiment de réserve m'imposait le silence. Vous persistez néanmoins, et vous persistez avec les instances les plus pressantes, à me demander de vous tracer, d’après les saintes Écritures, une règle applicable à votre vie. Connaissant la loi de Dieu, vous préférez aux honneurs du monde, aux attraits de la richesse, le trésor de la vertu ; vous voulez pouvoir, en état de mariage, plaire à votre époux ct à Celui qui a noué les liens qui vous unissent. Ne point donner satisfaction à une demande si sainte, à un désir si pieux, serait-ce autre chose que ne pas aimer le progrès d'autrui ? Je me rendrai donc à vos prières, et puisque vous êtes prète à remplir la volonté de Dieu, je vous préterai l'encouragement de mes conseils. »
Elle connaissait sans doute, cette noble femme, ce que l'Écriture rappelle à l'honneur de sainte Suzanne. Elle était belle, dit l'Écriture ; elle craignait Dieu, ce qui est la source de la vraie beauté de l'âme, et elle ajonte aussitôt : « Ses parents, qui étaient des justes, firent instruire leur fille suivant la loi de Moïse. » Et Suzanne, n'oubliant pas ses études au inilieu des soucis du mariage et des désordres du monde, mérita, condamnée à mort, de con-
adjudicata, ipsos suos judices atque presbyteros damnare promeruit. Quem quidem in Daniele locum ipse Hieronymus exponens, illud quod dictum est : « Parentes illius, quum essent justi, erudierunt filiam suam, etc., » in exhortationis competenter assumens occasionem, ait : « Hoc utendum est testimonio ad exhortationem parentum, ut doceant juxta legem Dei sermonemque divinum nou solum filios, sed et filias suas. »
Et quia diu me tam litterarum quam virtutum impedire studia plurimum solent, omnem vobis negligentie torporem excutiat illa ditissima regina Saba, quie cum magno labore infirmi sexus, et longs vic fatigatione pariter atque periculis, expensisque nimiis, venit a finibus terræ sapientiam experiri Salomonis, et cum eo conferre quie noverat de his quie ignorabat. Cujus studium et laborem in tantum Salomon approbavit, ut ei pro remuneratione cuncta qua petiit daret, exceptis quæ ipse illi ultro more obtulerat reg:o. Multi viri poteutes ad sapientiam ejus audiendam confluebant, et multi regum et ducum terre doctrinam ejus magnis muneribus honorabant; et quum ab eis multa susciperet donaria, neminem eorum super his remunerasse legitur, nisi supradictam, feminam. Ex quo patenter exhibuit quantum sancte feminz studium et ardorem doctrinæ approbavit, et quantum Domino ipsum gratum esse censuerit. Quam et postmodum ipse Dominus et Salomon verus, immo plusquam Salomon, ad condemnationem virorum eruditionem suani contemnentium, non prætermisit inducere : « Regina, inquit, Austri surget in judicio, et condemnabit generationem istam. »
In qua generatione, carissimæ, ne vos quoque vestra condemnet negligentia, providete. In quo etiam quo minus excusabiles sitis, non est vobis necessarium longi fatigationem itineris accipere, nec de magnis expensis providere. Magisterium habetis in matre, quod ad omnia vobis suflicere, tam ad exemplum scilicet virtutum, quam ad doctrinam: litterarum potest : que non solum latinæ, verum eliam tam hebraicæ quam grece non expers litterature, sola hoc tempore illam trium linguarum adepta peritiam videtur, quæ in omnibus a beato lHieronymo, tanquam singularis gratia, predicatut, ct ab ipso in supradictis. venerabilibus feminis maxime commendatur. Tribus quippe linguis. principalibus istis duo Testamenta comprellensa pervenerunt ad nostram notitiam. Quibus etiam linguis titulus dominice crucis insignitus, hebraice scilicet, græce et latine conscriptus, patenter innuit his præcipue linguis dominicam doctrinam et Christi laudes, ipsum Trinitatis mysterium in tripertitam muudi latitudinem, sicut et ipsum crucis liguum, cui titulus est superpositus, triperlitum fuerat, indicanda et corroboratida fore. Scriptum quippe est : « In ote duorurh vel trium testium
stabit omne verbum. » Unde ut trium linguarum auctoritate Scriptura sanciretur sacra, et cujuscunque lingue doctrina duarum abarum testimonio roboraretur, tribus his linguis Vetus simul et Novum Testamentum divina providentia comprehendere decrevit.
lpsum etiam Novum Testamentum, quod tam dignitate quam utilitate Veteri supereminet, tribus istis linguis primo scriptum fuisse constat, tanquam id titulus cruci superpositus futurum præsignaret. Quedam namque in co Hebræis scripta linguam eorum exigebant : quædam similiter ex eis Græcis, quzedam Romanis, propriis eorum linguis, ad quos dirigebantur, scribi necesse fuit. Primum quidem Evangelium secundum Matthaeum, sicu Hebræis, sic hebraice primo scriptum est. Epistolam quoque Pauli ad H:bræos, et Jacobi ad duodecim tribus Jam dispersas, et Petri similiter, et nonnullas fortassis alias eadem ratione constat esse scriptas hebraice. Ad Gr:ecos vero tria Evangelia grece quis dubitet esse scripta, et quascurque epistolas tam Pauli quam ccterorum ad eos destinatas, nec non et Apocdypsim ad septem ecclesias a se missas ? Unam vero ad Romanos scriptam Pauli novimus epistolam, ut parum a nobis habere nos Latini gloriemur et quaitum nobis aliorum sunt doctrinæ necessarie cogitemus; quas ad plenum «i cognoscere studeamus, in ipso fontemagis quam in rivulis translationun perquirendæ sunt : przsertim quum earum diverse translationes ambiguitatem magis quam certitudinem lectori generent.
Non enim facile est idioma, id est proprictatem cujuscunque lingut, sicut et supra meminimus, translationem servare, et ad singula fidam interpretationem acconimodare : ut qualibet ita exprimere possimus in peregrisa, sicut dicta sunt in propria lingua. Nam et in una lingua quum aliquid zxponere per aliud volumus, sæpe deficimus, quum verbum proprium quod apertius id exprimere possit non habeamus. Novimus et beatum Hieronymum apud eos precipue trium harum linguarum peritum, multum in translationibus suis, et in commentariis earum a se ipso nonnunquam dissidere. Sæpe namque in expositionibus suis dieit : « Sic habetur in hebrzo, » quod tamen in translationibus suis, et in commentariis earum a se ipse nonnunquam dissidere. Sæpe namque in expositionibus suis dicit: « Sic habetur in hebræo, » quod tamen in translationibus ejus secundum hebraicum, ut ipsemet asserit, factis non reperitur. Quid igitur mirum, si diversi interpretes ab invicem discrepent, si unus eliam nonnunquam a se dissonare inveniatur? Quisquis ergo de hiscertus esse desiderat, non sit contentus aqua rivuli, sed puritatem ejus de fonte inquirat et hauriat. Hac euim ratione et trauslatio beati Hieronymi, quæ novissima fuit, et de ipso hebraico vel greco, prout ipse potuit, tanquam ab origine fontis diligentius requisivit, veteres apud nos translationes
que la sainte Écriture s'appuyát sur l'autorité de trois langues, et que la doctrine de l'une queleonque des deux füt corroborée du témoignage des deux autres ; c'est dans cette vue, dis-je, que la divine Providence a résolu de mettre dans ces trois langues l'Ancien et le Nouveau Testament.
Le Nouveau Testament lui-méme, qui est supérieur à l'Ancien, tant en dignité qu'en utilité, fut d'abord certainement écrit dans les trois langues, ainsi que l'inscription de la croix l'avait annoncé. Certaines parties écrites pour les Hébreux exigeaient, en effet, l'usage de leur langue ; d'autres devalent nécessairement étre rédigées, soit dans la langue des Grecs, soit dans celle des Latins, auxquels clles étaient destinées. Le premier Évangile selon saint Mathieu, étant fait pour les Hébreux, dut d'abord ètre écrit en hébreu. De méme l'épitre de Paul aux Hébreux, celle de Jacques aux douze tribus déjà dispersées, celle de Pierre et quelques autres encore peut-étre, furent assurement, pour la méme raison, écrites en hébreu. Quant aux trois Évangiles adressés aux Grecs, qui pourrait douter qu'ils aient. été écrits en grec, ainsi que les épitres de Paul et des autres apótres qui avaient méme destination, ainsi que l'Apocalypse envoyée aux sept Éslises? Pour les Romains, il n'ya, que nous sachions, qu'une seule épitre qui leur ait été écrite par Paul, ce qui nous doit faire réfléchir sur le peu de vanité que nous devons tirer d'étre Latins, et sur le besoin que nous avons des connaissances des autres peuples. Or si nous voulons les posséder, ees connaissances, il faut les chercher à la source plutót que daus les dérivations des traductions, dont le earactère est de produire le doute plutôt que la certitude.
Il n'est pas facile, en effet, ainsi que nous l'avous dit, de conserver dans une traduction le tour particulier, c'est-à-dire ce qui fait le caractère propre d'une langue, d'adapter à chaque mot une interprétation exacte, de trouver, en ut mot, dans une langue étrangère des expressions parfaitement équivalentes à celles des autres langues. Méme en travaillant sur une seule langue, on manque souvent de terme pour rendre ce que l'on veut dire, et l'on ne trouve pas de mot propre qui soit une traduction claire. Nous voyons que saint Jéróme, autorisé eutre tous par son habileté dans les trois langues, est loin d'être toujours d'accord avec lui-mème dans ses traductions et dans ses commentaires. Souvent, en effet, il dit dans ses explications : « Tel est le texte hébreu ; » et sa traduction faite sur l'hébreu ne répond pas à ce texte. S'étonuera-t-on après cela que les différents traducteurs ne soient pas d'accord entre eux, quand on voit le méme traducteur en désaccord avec lui-méme?
Ainsi quiconque veut avoir quelque certitude sur ces textes ne doit pas se contenter d'une dérivation ; il faut qu'il remonte et puise à la source pure. C'est pour cette raison que la traduction de saint Jérôme, qui est la dernière et qu'il a, de son mieux, Lirée exactement de l'hébreu et du grec, comme
superavit : et supervenientibus novis, sicut in lege scriptum est, vetera projectasunt. Unde et Daniel : « Pertransibunt, inquit, plurimi, et multiplex erit scientia. » Fecit Hieronymus suo temporc quod potuit, et quasi solus in lingua peregrina, nec fidelem, sed Judæum liabens interpretem, cujus auxilio plurimum nitebatur, sicut et ipse testatur, multis displicuit, quod translationes jam factas sufficere non credidit : et quia perstitit in proposito, vicit adjuvante Deo, tanquam illud Ecclesiastici attendens et complens : « Ad fontem unde exeunt flumina revertuntur, ut iterum fluant. » Quasi fons origo translationum Seripture sunt ille, a quibus ipse fuerit ; et cito translationes, tanquam mendaces, repulsæ deficiunt, si ab origine sua deviare, et ad ipsam per concordiam recurrere non probentur.
At ne ad omnia unum hunc interpretem sufficere credamus, tanquam periti:e perfectionem de singulis adeptum, maxime in hebraico, ubi apud nos proeininere dieitur, ipsius super hoc testimonium audiamus, ne plus ei quam habeat imputare præsumamus. Scribit super hoc ad Domnionem et Rogatianum, et contra accusatorem, his verbis : « Nos, qui Hebrææ linguæ saltem parvam habemus scientiam, et latinus nobis utcunque sermo non deest, et de aliis magis judicare, et ea, quæ ipsi intellizimus, in. nostra lingua promere. »
Felix illa anima est, que in lege Domini meditans die ac nocte, unamquamque Scripturam in ipso ortu fontis quasi purissimam aquam haurire salagit, ne rivos per diversa discurrentes, turbulentos pro claris per ignorantiam vel impossibilitatem sumat, et quod biberat evomere cogatur! Defecit jamdudum hoc peregrinarum linguarum viris studium, et cum negligentia litterarum, scientia periit earum. Quod in viris amisimus, in feminis recuperemus, et ad virorum condemnationem, ct fortioris sexus judicium, rursum regina Austri sapientiam veri Salomonis in vobis exquirat. Cui tanto magis operam dare potestis, quanto in opere manum minus uioniales quam monachi desudare possunt, et ex otii quiete atque infirmitate natura facilius in tentationem labi. Undeet promissus doctor, in vestram doctriuam et exliortationeni priecipuus, tam scriptis quam exemplis laborem vestrum ad studium incitat litteraruin : maxime ne occasione discendi vires unquam acciri necessarium sit, aut frustra corpore intente animus foras evagetur, et, relicto sponso, fornicetur cum mundo.
de la source, est supérieure à toutes nos anciennes versions. Des versions nouvelles s'étant produites, comme il est écrit dans la loi, les anciennes ont été rejetées. D'oà ce mot de Daniel: « Les hommes passeront, et le trésor de la science grandira. » Saint Jérôme a fait, en son temps, ce qu'il a pu. Seul, pour ainsi dire, et n'ayant point de fidèle interprète pour exécuter ce travail sur une langue étrangére, mais seulement un Juif dont le secours Jui a été très-utile, comme il l'atteste lui-même, 1l s'est attiré plus d'une critique, pour avoir pensé que les versions antérieures ne suffi:aient pas. Néanmoins il a persisté dans son dessein, et il a triomphé avec l'aide de Dieu, réalisant et accomplissant ce mot de l'Ecclésiaste : « Les fleuves reviennent vers leur source pour en découler de nouveau. » Les Écritures sont comme la source dont il est parti. Les traductions viennent bientôt à être repoussées comme inexactes et à perdre tout crédit, dès qu'elles dévient du texte original, dès que l'on ne voit pas qu'elles y ont remonté pour rétablir l'accord avec lui.
Et n'allons pas croire que cet interprète suffise lui-même à to ut,comme supérieur dans chacune des trois langues, surtout daus la langue hébraique où il excellait : écoutons plutôt son propre témoignage qui nous interdit de lui accorder plus de confiance qu'il n'en croit mériter. Voici ce qu'il écrit, à ce sujet, à Domnion et à Rogatianus, en réponse à un accusateur : « Nous qui avons quelque connaissance de la langue hébraique, et à qui, dans une certaine mesure, la langue latine ne fait pas défaut, nous pouvons mieux juger des textes écrits dans les autres langues et rendre en la nôtre le sens tel que nous l'avons saisi. »
Heureuse l'âme qui, méditant nuit ct jour sur la loi du Seigneur, peut étancher sa soif des Écritures à la source méme comme à une eau limpide, et qui n'est pas exposée, en suivant des dérivations qui se répandent en sens contraire, à prendre, par ignorance et par. impossibilité de faire autrement, un breuvage troublé au lieu d'un breuvage pur, et à rendre ce qu'elle a bu! Depuis longtemps, l'étude des langues étrangères a faibli chez les hommes, et, à force de les négliger, on est arrivé à ne les plus comprendre. Ce que nous avons perdu chez les hommes, que les femmes nous le rendent ; que, pour la condamnation des hommes et le jugement du sexe fort, la reine de l'Orient retrouve cn vous la sagesse de Salomon. Vous pouvez donner à l'étude d'autant plus de soin que les religieuses ont, moius que les religieux, à s'adonner aux travaux manuels, et que le repos de l'oisiveté, non moins que la faiblesse du sexe, vous expose à tomber plus facilement en tentation. Aussi le grand docteur que j'ai cité, ce maitre si autorisé à vous guider de ses lumières et de ses exhortations, dirige-t-il votre application vers l'étude des lettres par ses conseils non moins que par ses evemples. Il veut qu'avant un sujet d'apprendre, vos forces ne soient pas sollicitées d'un autre côté ; il craint que, au milieu des occupatious du corps, l'àme ne s'échappe, et, infidèle à son céleste époux, ne s'abandonne au commerce impur du siècle.
HELOISSÆ PARACLITENSIS PROBLEMATA