DIX-HUITIÈME QUESTION D'HÉLOISE
Que signifient ces mots dans le même Évangéliste : « Ne dites point avec inquiétude : que mangerons-nous? » Et ailleurs : « Ne prenez pasiuquiétude du lendemain ; demain s’inquiètera de lui-même ; à chaque jour suffit son tourment ? » Y a-t-1l là quelque interdiction d'avoir la prévoyance de l'avenir? Dieu ne prévient-il pas celui qui veut bâtir une tour de songer à la dépense? Et l'Apótre ne dit-il pas: «. Celui qui commande est dans le souci; » comme il faisait lui-même quand il disait : « Mon inquiétude incessante, c'est l'avenir de toutes les églises? »
Réponse d'Abélard.
Le Seigneur dit que tout souci de l'avenir est superflu, en ce sens que pour préparer certaines choses, on en néglige quelquefois de plus nécessaires. l'ar exemple, omettre, pour préparer le repas du lendemain, de prier Dieu que son règne arrive, c'est faire que le péché, et non Dieu, règne en nous. Quand il parle des soucis du lendemain, c'est comme s'il disait : ne vous affligez pas de soins superflus pour l'avenir, avant que l'avenir vienne : quand il sera venu, il apportera par lui-même assez d'inquiétude à ceux qui n'out pas confiance en Dieu pour le nécessaire et ne réfléchissent pas à ce mot du prophéte : « Remettez-vous de vos inquiétudes au Seigneur, et il vous nourrira. » « À chaque jour suflit, etc. » Cela veut dire qu'à chaque moment de la vie suffit le tourment que nous apporte le soin superflu des choses de ce monde, lequel nous fait oublier le soin de l'éteruité.
Quant à l'inquiétude du bien ou de ce qui touche à la vie éternelle, l'Apótre l'appelle prévoyance, c'est-à-dire souci raisonnable de l'avenir ou pour l'avenir : c'est le cas où nous pourvoyons au temporel en vue de l'éternel, en sorte que l'un. soit comme le viatique qui nous soutienue ct nous mène à l'autre.
480 PROBLEMATA CUM RESPONSIONIBUS.
PROBLEWA HELOISSE XIX.
Quid illud est, quod sequitur : « Nolite judicare, ut non judicemini. | quo enim judicio judicaveritis, judicabimiui ? » Quid enim si injustum fea rimus judicium? nunquid simile recepimus?
Solutio Abælardi.
Nolite judicare, hoc est, ne præsumatis de incertis aliquem certa seu tentia gravare. Quum enim iratus patet, de seipsa res judicat, non tu. Hin et Apostolus : « Nolite ante tempus judicare, quoadusque veniat Dominu: qui et illuminabit abscondita cordium. » Venit Dominus occulta revelando quum ejus dispositioue, quz latebant, apparent, vel quum secundum legen ejus aliquid discutiendum investigamus, vel de probatis penam inferimus et tunc potius ipse judicat, vel punit, quam nos. » In quo enim judicio judi caveritis, judicabimini. » Ac si diceret : ideo non debetis in Judicio præsu mere, ut alios appetatis gravare : quia consimile judicium gravaminis incur relis apud Deum. Non ait denique : ne judicetis : sed : « Nolite judicare, ut nou hoc scilicet sponte appetamus, quod tamen nonnunquam facere cogimur, officio judicis nobis commisso.
PROBLEMA HELOISSÆ XX.
Quærimus et illud, quod in sequentibus adjungit : « Omnia ergo quæcur que vultis ut faciant vobis homines, et vos facite illis. Hæc est enim lex « prophete. » Si quis enim vult ut in malo sibi quisquam consentiat, nunqui debet illi prebere consensum in re cousimili?
Solutio Abælardi.
Duo Legis naturalis precepta sunt circa dilectionem proximi : unum scilicet, quod hoc loco ponitur; alterum, quod in Tobia legimus, ipso a filium dicente : « Quod ab alio odis fieri tibi, vide ne alteri tu aliquand facias. » Sicut ergo hoc de malis, ita illud de bonis accipiendum est. U videlicet, sicut mala nolumus nobis inferri, sic nec aliis inferamus, et , contrario, bona, quse nobis ab aliis volumus conferri, aliis impenden simus parati. Quum ergo dicitur : « Que vultis ut faciant vobis homines, 1 tale est : quod approbatis in conscientia vestra vobis ab aliis debere fieri Nullus enim in conscientia approbat, sibi consentiendum esse in malo
sed in his, quæ bona æstimat, et fieri digna. Sic et Apostolus quur ait : « Non quod velo, hoc ago : » volo dixit, profieri approbo.
Sed quid est, quod ait : « Omnia quecunque vultis? » Multi quipp pro dignitate, vel diversitate personarum, multa sibi debere fieri censent qua nequaquam alii$ se debere recognoscunt : ut in prelatis videmus e subjectis, quum isti multa exigant ab illis, ut sibi fiant, quæ nequaquas illis facere debent. Sed profecto sic est accipiendum, ut quaecunque fier debere nobis ab hominibus credimus, parati essemus et illis facere, na quidem quibuscunque, sed nostri similibus, hoc est, qui hzc a nobi suscipere digui essent, sicut nos ab illis.
lllud quoque Tobiæ : « Quod ab alio odis fieri tibi, vide ne alter tu aliquando facias, » nonnihil habet quæstionis, quum is scilicet, qu alium propter justitiam occidit, nunquam ab alio id sustinere velle possit Sed quia quum quis justitiam propter Deum exercet, Deus potius i quam ille facit, sieut dudum superius diximus, præcipitur ut quo odit fieri sibi, ipse alteri ne faciat : quia quum aliquem recte punit Deus hoc potius, vel lex, quam homo facit.
PROBLEMA HELOISSE XXI.
Quid est, ut ait Apostolus : « Sine intermissione orare? » Solutio Abælardi.
Nullum tempus, quo debeamus orare, prætermittere.
PROBLEMA HELOISSÆ XXII.
Quid est illud in Mathico de fide centurionis rogantis pro servo : « At diens autem Jesus, miratus est, et sequentibus se dixit : « Amen dico vobi: non inveni tantam fidem in Israel? » Non enim aliquid mirari dicuntui nisi qui insperatum aliquid accidere vident, quod nullatenus eventurur antea sciebant, vel credebant.
Solutio Abelardi.
Miratus esse dicitur, quia similem miranti se fecit; vel quia mirari ali fecit de fide centurionis, quem in tantum extulit.
que ce qu'il estime comme bon et comme digne d'être fait. C'est ainsi que l'Apôtre, lorsqu'il dit : « Je ne fais pas ce que je veux, » dit je veux, pour J estime bon.
Mais que signifie : « Tout ce que vous voulez? » Bien des gens considérent comme dues à leur dignité, à leur rang, des choses qu'ils ne reconnaissent nullement devoir aux autres. Ainsi voyons-nous les choses se passer entre princes et sujets, les princes exigeant ce qu'ils ne croient nullement devoir aux-sujets. Évidemment il faut entendre par là que tout ce que nous croyons que les autres doivent faire vis-à-vis de nous, nous devons être préts à le leur rendre; mais non tous les autres, nos semblables seulement, c'est-à-dire ceux qui sont en état de recevoir de nous, comme nous sommes en état de recevoir d'eux.
Quant au mot de Tobie : « Ce que tu n'aimerais pas qu'autrui te fit à toi-méme, garde-toi de le faire toi-même à autrui, » il peut, à quelques égards, soulever une question, en ce sens que celui qui tue autrui par zéle de justice ne peut vouloir qu'autrui lui fasse méme chose. Mais comme quand quelqu'un exerce la justice au nom de Dieu, c'est Dieu, à vrai dire, qui agit, atusi que nous l'avons établi plus haut, on peut dire : ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit à vous-même ; parce que, lorsqu'on punit quelqu'un justement, c'est Dieu ou la Loi, plutót que l'homme qui agit.