QUARANTE-DEUXIÈME QUESTION D'HÉLOISE
Nous demandons si l'on peut être coupable, en faisant une chose permise ou méme ordounée par Dieu.
Réponse d' Abélard.
A vrai dire, la question est grave. Il s'agit de savoir si, tant dans l'ancien peuple que dans le nouveau, le commerce de la chair dans le mariage, lequel sert à la transmission du péché originel, est un péché.
Dans l'ancien peuple, le Seigneur, par un de ses commandements, bien plus, par la malédiction prononcée par la Loi contre ceux qui ne laissaieut pas de postérité à Israél, le Seigneur obligeait à la génération des enfants. Ce n'est pas seulement avant le péché qu'il dit aux premiers parents : « Croissez, multipliez et remplissez la terre; » il répète cet ordre à Noé et à ses fils aprés le déluge. Sur cette malédiction de la Loi dont je parle et qui obligeait les hommes à propager la race, saint Jéróme dit dans un passage du Traite contre Helvidius touchant la virginité perpetuelle de sainte Marie : « Tant qu'a régné cette loi : croissez, multipliez et remplissez la terre, » et celle-ci : « Maudite soit la femme stérile qui n'a pas laissé de postérité dans Israël ! » hommes et femmes, tous se mariaient. Tel est aussi le sens de ce passage de saint Augustin daus son livre sur le Bien du Mariage : « Jean observait la continence en action, et Abraham, en intention seulement. En ce temps-là, en effet, la Loi, se conformant à la vie des patriarches, frappait de malédiction celui qui ne laissait pas de postérité en Israël; et pour ne se pas produire au dehors, la continence n'était pas moins dans le cœur. » Le mème dit encore dans son Traite à Julianus sur la conservation du veuvage : « Si j'ai écrit que Ruth était heureuse et Aune plus heureuse, l'une pour avoir été unie à res divers époux, l'autre pour être restée longtemps veuve aprés uu premier mariage, ce n'est pas à dire que vous puissiez vous considérer comme meilleure que Ruth. Autre, en effet, était la loi imposée aux saintes femmes au temps des prophètes. C'était l'obéissance, non la concupiscenee qui les poussait au mariage: elles devaient travailler à la propagation du peuple de Dieu, pour qu'il en sortit le corps du Christ. »
Maudit était, effectivement, par l'arrêt de la Loi, en vuc de cette propagation, celui qui ne laissait pas de postérité en Israel. Ce n'était donc pas le désir du commerce charnel, mais le zèle de l'obéissance qui enflammait le cœur des saintes femmes ; et l'on peut croire qu'elles n'auraient assurément
pas cherché le mariage, si les enfants avaient. pu. venir d'une autre facon. Les hommes avaient méme la faculté d'entretenir commerce avec plusieurs femmes. C'est ainsi que Ruth ne trouvant plus dans son époux mort le moyen de propager la race d'Israël, selon les obligations du temps, chercha un autre époux. Cette malédiction de la Loi rappelée par le saint docteur, cette tache d'infamie imprimée aux fidéles, avait pour principe la préoccupation de la conservation du peuple, préoccupatiou telle que les fréres plus jeunes poussaient leurs femmes à donner des enfants à leurs frères ainés, méme alors qu'ils en avaient eus par leurs propres femmes, ct à concevoir, en quelque sorte, pour celles qui étaient mortes, non pour elles, afin d'affranchir de la malédiction de la Loi ceux qui, en réalité, avaient. déjà une postérité. Le Seigneur lui-même avait établi comme récompense pour les observateurs de la Loi, que rien chez eux ne demeurerait stérile, ni hommes, ni troupeaux. C'est ainsi qu'il est écrit dans le Deutéronome : « Si, après avoir entendu ces prescriptions, tu les observes fidèlement, le Seigneur te protégera et te chérira ; 1l imultipliera ta race, il bénira le fruit de tes entrailles, les taureaux de tes pâturages, les brebis de tes troupeaux ; tu seras béni entre tous les peuples. » Aussi voyons-nous que, parmi les saints l'éres, aucun ne fut privé de postérité, bien qu'ils cussent des épouses stériles. C'est qu'ils les avaient épousées pour propager la race du peuple de Dieu, non pour se livrer au plaisir du commerce de la chair ; c'était non pour eux, mais pour Dieu qu'ils avaient des enfants.
Tel est le sens de ce passage de Tobie : « Et maintenant, Seigneur, tu le sais, ce n'est pas dans une intention de luxure que je reçois ma sœur, je n'ai en vue que la postérité par laquelle ton nom sera béni dans les siècles des siècles. » C'est dans cette intention qu'Abraham se maria et mérita d'avoir des en'auts d'une femme stérile. Ainsi encore [saac, Manué père de Samson, Elcana, Zacharias, eurent, les derniers d'Anne et d'Élisabeth, la lignée qu'ils souhaitaient, pour ne point encourir la malédiction de la Loi et l'opprobre attaché à la stérilité. Matrimonium fut le nom donné, dans la suite, au mariage, parce que c'était le point de départ pour faire la mére de famille (mater familias). C'est en considérant cette malédiction de la Loi que la fille de Jephté pleurait sa virginité : mourant vierge, elle ne devait pas laisser de postérité en Israël. Enfin Élisabeth triomphait d'être sauvée de cet opprobre, quand elle disait : « Voilà ce que Dieu a fait pour mot dans le temps où il a daizné me préserver de l'opprobre parmi les hommes. »
Fidèle à tous ces souvenirs, le docteur que j'ai cité recommande le commerce des époux qui a pour objet moins d'engendrer des enfants que de les régénérer dans le Christ, à ce point qu'il déclare exempt du péché le commerce qui a lieu dans cett? vue plutôt que pour éviter la fornication, et cependant la fornication est la seule cause pour laquelle il nous exhorte à la continence. « Vous m'avez écrit, dit-il, que le bien pour l'homme, c'est de ne point avoir commerce avec la femme ; mais qu'à cause de la fornica-
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gere ; propter fornicationem. autem, unusquisque suam uxorem, et unaquæque suum virum habeat. » Tanquam ergo melius fit concubitum quoque conjugalem Deo magis quam nobis impendi ; ut ei scilicet filios generare magis quam utilitati nostre intendamus providere. Adeo prædictus doctor illam intentionem isti. præponit, ut nequaquam illum concubitum ad indulgentiam referat, quem a culpa penitus alienat : ut non solum tanquam culpabilis non vitetur, sed tanquam laudabilis expetatur.
Qui etiam nuptiarum. bonum commendat, ut si causa qua convenit ineantur, procrendi videlicet filios, illos etiam concubitus excuset, qui non hac intentione, qua convenit, fiunt, atque in seipsis, magis quam in operationem vitandze fornicationis, nuptias esse bonas convincit. Unde et in predicto libro, de Bono scilicet conjugali, sic ait : « Bonum ergo conjugii, quod etiam Dominus in Evangelio confirmavit, non solum quia prohibuit dimittere uxorem nisi ex causa fornicationis, sed etiam quia venit invitatus ad nuptias, eur sit bonum merito quæritur. Quod milii non videtur propter solam filiorum procreationem, sed propter ipsam etiam naturalem in diverso sexu societatem. » [tem : « Tantum valet illud sociale vinculum conjugum, ut quum causa procreandi colligetur, nec ipsa causa procreandi solvatur. Posset etiam homo dimittere sterilem nxorem, et ducere aliam, de qua filios habeat, et tamen non licet habere. » ltem : « Sane videndum est alia. bona Deum nobis dare, qui? proptcr seipsa. expetenda sunt, sicut est sapientia, salus, amicitia ; alia quæ propter aliquid sunt necessaria, sicut doctrina, cibus et potus, somnus, conjugium, concubitus. Horum enim quiam necessaria sunt propler sapientiam, sicut. doctrina; quadam propter salutem, sicut eibus, et potus, et somnus; qædam propter amicitiam, sicut nuptiæ vel concubitus. llinc. enim subsistit propagatio generis humani, in quo societas amicabilis magnum bonum est. His itaque bonis, qux propter aliud. necessaria. sunt, qui non ad hoc utitur propter quod instituta sunt, peccat, alias. venialiter, alias damnabiliter. Quisquis vero eis propter hoe utitur propter quod data sunt, benefacit. » Item : « Mili videtur. hoc tempore solos eos, qui se non continent, conjugari oportere, secundum illam. ejusdem Apostoli sententiam : quod si se non continent, nubant. Melius est euim. nubere, quam uri. » Nec ipsis tamen non peccatum sunt nupliz ; qux si in operationem fornicationis eligerentur, minus peccatum esset, quam fornicatio, sed tamen peccatum cessent.
lion, il faut que chaque homme ait sa femme, chaque femme son mari. » Le mieux dans sa pensée, c'est donc de se livrer au commerce du mariage, mais pour Dieu, non pour nous, et de songer à engendrer des enfants pour lui et non dans un intérét personnel. Telle est si bien la pensée du docteur cité, qu'il ne classe pas le mariage dans la catégorie des choses ayant besoin d'indulgence. Il l'affranchit de toute faute, et non-seulement il ne demande pas de l'éviter comme coupable, mais il veut qu'on le recherche comme louable.
À ses yeux, en effet, ceux qui recherchent les douceurs du commerce charnel dans l'intention convenable, c'est-à-dire en vue d'engendrer des enfants, ceux-là sont excusés, alors méme qu'ils s'y livrent en dehors de cette intention. Ainsi démontre-t-il que le mariage est chose bonne en soi, et non comme moyen d'éviter la fornication. C'est en ce sens qu'il dit dans le livre déjà cité, du Bien du Mariage : « On demande si le bien du mariage, que le Seigneur a consacré daus l'Évaugile, non-seulement en défendant de renvoyer celle qu'on a épousée, si ce n’est comme coupable de fornication, mais en assistant de sa personne à des noces auxquelles il avait été invité, on demande si ce bien est véritablement un bieu : je réponds oui, et cela, non-seulement à cause de la génération des enfants, mais à cause du lien naturel qui rapproche les deux sexes. » Et ailleurs : « Telle est la force du lien qui unit les époux que, formé en vue de la génération des enfants, il ne peut pas ètre rompu méme en vue de la génération des enfants. Un homme pourrait croire qu'il a le droit de renvoyer une épouse stérile et d'en prendre une autre pour en avoir des enfants : non, il n'a pas ce droit. » Et ailleurs : « 11 faut considérer que parmi les biens que Dieu nous donne, les uns sont dignes d'être recherchés pour eux-mêmes : telles la sagesse, la santé, l'affection; d'autres sont nécessaires à quelque chose : tels l'instruction, le manger, le boire, le dormir, le mariage, le commerce de la chair. De ces derniers, les uns sont nécessaires en vue de la sagesse, comme l'instruction ; les autres en. vue de la santé, comme le manger, le boire, le dormir; d'autres en vue de l'affection, comme le mariage et le commerce de la chair. Telle est, en effet, la base de la propagation de l'espèce humaine, et les sentiments d'affection y sont un grand bien. Donc celui qui n'use pas de ces biens qui sont nécessaires en vue d'autre chose, pour ce en vue de quoi ils ont été établis, se rend coupable soit de péché véuiel, soit de péché mortel. Mais celui qui en use conformément au bul pour lequel ils ont été institués fait bien. » Et ailleurs : « À mon avis, ceux-là seuls, en ces temps-ci, qui ne sont pas voués à la vie religieuse, doivent contracter mariage, suivant le conseil de l'Apótre : s'ils ne se vonent pas à la vie religieuse, qu'ils se marient : mieux vaut, en effet, se marier que d'étre brülé des feux du désir. » Pour eux, le mariage n'est pas un péché; si on le contractait en vue de la foruication, ce serait moins un péché que la fornication, ce serait toutefois un péché.
Mais que répondre à cette parole si. claire de l'Apótre : « Qu'il fas-e ce qu'il veut : ce n'est pas un péché que se marier. Si vous prenez femme, vous ne péchez point ; une vierge ménie qui se marie ne péche point ? » On ne peut donc mettre en doute que le mariage ne soit pas un péché. L'Apótre n'accorde pas le mariage par indulgence; car qui pourrait soutenir sans absurdité que ceux-là ne pèchent point, auxquels indulgence est accordée ? Ce qu'il accorde par indulgeuce, c'est le commerce do la chair auquel on se livre par incontinence et non-seulement sans le désir d'avoir des enfants, mais avec le désir de n'en point avoir : commerce dont le mariage ne fait pas une nécessité, mais dont on demande la tolérauce ; encore ne faut-il pas toutefois qu'il passe la mesure, qu'il entreprenue sur les instants qui doivent être réservés à la prière, et tourne à un usage contre nature. L'Apôtre ne pouvait se taire sur ce point, dés le moment qu'il parlait de la corruption excessive des hommes impurs et impies. Quant au commerce de la chair, nécessaire pour la génération des enfants, il est en soi exempt de péché dans le mariage.
Pour celui qui franchit les limites de cette nécessité, il n'obéit plus à la raison, il cède à la passion. L'époux cependant doit non exiger ce commerce de l'épouse, mais s'y préter, pour que celui des deux qui le recherche n'encoure pas la damnation éternelle par péché de fornication. Que si tous deux sont les esclaves de la méme concupiscence, ce qu'ils font n'a plus le moindre rapport avec le mariage. Toutefois si, dans leur union, ils aiment ce qui est honuète plutôt que ce qui ne l'est pas, c'est-à-dire ce qui lient au mariage plutôt que ce qui n'y tient pas, « indulgence leur est accordée, » suivant la parole de l'Apótre. Et ailleurs : « Ce commerce naturel, quand il va au delà du but du mariage, c'est-à-dire de la nécessité de propager l'espèce, est faute vénielle chez une femme mariée, péché mortel chez la courtisane ; quant au commerce contre nature, exécrable chez la courtisane, il est plus exécrable chez la femme mariée. Telle est l'harmonie des règles de la création et des rapports des créatures, qu'il est beaucoup plus pardounable de passer la mesure dans les choses dont l'usage cst concédé, que de la forcer, ne füt-ce qu'une fois, dans celles dont l'usage n'est pas permis. »
Voici pourquoi l'intempérance de l'époux doit être tolérée : c'est de peur que sa passion l'entraine dans des abus défendus. C'est pour cela qu'il est beaucoup moins coupable de rechercher le commerce de sa femme, que de se livrer à Da fornication, füt-ce aussi rarement que possible. D'autre part, quand l'homme veut user de sa femme contre nature, la femme est plus criminelle de s laisser faire, que de le laisser faire sur une autre femme. L'honneur du mariage est d'engendrer chastement et de se payer mutuellement le fidèle tribut du commerce de la chair; tel est le but du lien conjugal, et voilà ce que l'Apótre affranchit de toute faute, quaud il dit : « Si vous avez pris femme, vous n'avez point péclié ; une vierge méme peut se marier, sans
pécher ; qu'elle fasse ce qu'elle veut ; elle ne péche pas en se mariant. » L'intempérance dans les exigences des époux l'un vis-à-vis de l'autre est méine concédée par iudulgence, par les raisons que j'ai énoncées plus laut,
Quand donc l'Apótre dit : « Que celle qui n'est. pas mariée pense aux choses du Seigneur, afin d'être pure de corps et d'âme, » il ne faut pas l'eatendre en ce sens que l'épouse chrétienue n'est pas pure de corps. C'est à tous les fidèles, en effet, que s'adresse cette parole : « Ne savez-vous pas que vos corps sout le temple de l'Esprit-Saint, que vous tenez de Dieu ? » Oui les corps de ceux qui sont enchainés par les liens du mariage sont purs aussi, lorsque ceux-ci sont fidéles à leurs devoirs et à Dieu. Cette pureté du corps, non-seulement l'iufidélité de l'un d'eux ne la détruit pas; tout au contraire, la pureté de l'épouse sauve l'infidélité de l'époux, ou la pureté de l'époux, l'infidélité de l'épouse, suivant ce témoignage du même Apôtre : « L'homme infidèle est sanctifié dans la personne de son épouse fidèle ; la femme infidèle est sauctifiée dans la personne de son fidèle époux. » Nul doute d'ailleurs que la grâce ne s'applique aux femmes qui ue sont pas mariées plus qu'à celles qui sont mariées. Et ailleurs : « Le lien conjugal subsiste, alors méme que par stérilité manifeste, il n'est point suivi des fruits en vue desquels il a été contracté : les époux fussent-ils sûrs de n'avoir pas d'enfants, ils ne doivent pas se séparer ni s'unir à d'autres pour avoir des enfants. Faire ainsi, c'est commettre un adultére, car les liens qui les unissent n'en subsistent pas moins. Jadis, chez nos pères, il était permis de prendre une autre feinme, du consentement de l'épouse, afin d'avoir des eufauts, produit de l'union et de la semence de l'une, des dons et de la puissance de l'autre; est-ce chose encore permise aujourd'hui ou non? je n'oserais le dire. Aujourd'hui, en effet, il n'y a plus la iéme nécessité de se marier qu'autrefois, alors que, méine dans les familles oü l'on avait eu des eufants, 1l était | ermis de prendre plus d'une femine pour accroitre sa postérité, ce qui certes n'est pas permis maintenant. »
Et ailleurs : « Ce qu'est la nourriture pour la santé de l'homme, le commerce de la chair l'est pour la santé de la race; on ne peut donner satisfaclion ni à l'un ni à l'autre sans certunes jouissances physiques ; prises avec mesure et maintenues par la modération daus les limites du besoin naturel, ce sont des satisfactions sans péché. Mais il en est du commerce de la fornication ou de l'adultére pour la propagation de la race comme des aliments illicites pour le soutien des forces. De même qu'est illicite l'aliment pris en vue de plaire au ventre et à la bouche, de mème est illicite le commerce recherché en vue d'un plaisir étranger à la propayation de l'espèce. Enfin le commerce entre époux qui dépasse un peu la mesure est faute vénielle an mème degré que le désir intempérant des aliments permis. De même donc qu'il vaut mieux mourir de faim que de se nourrir des offrandes faites à des idoles, de méme il vaut mivux vivre sans cufants que de chercher à eu avoir par un commerce défendu. Mais quelle que soit la source dont on
naisse, si l'on ne suit pas les vices de ses parents et qu'on honore Dieu, ou sera digne d'être honoré et sauvé. La semence de l'homme, d'où qu'elle vienne, est la créature de Dieu. Mal peut arriver à ceux qui en usent mal; mais en elle-méme, elle ne peut être un mal. Les fruits de l'adultére peuvent être bons, sans qu'il puisse y avoir excuse pour l'adullére, tout comme les fruits d'une union légitime peuvent être mauvais, sans qu'il y ait faute dans l'union légitime. »
Et plus haut : « ll est des hommes si incontinents qu'ils ne ménagent pas leurs femmes, alors méme qu'elles sont enceintes. Mais tout ce que des époux peuvent apporter dans le mariage d'immodeste, de peu chaste, de bas, est le vice des hommes, non la faute du mariage. Jusque dans les exigences immodérées que l'Apótre ne prescrit point comme un commandement, mais qu'il accorde par indulgence, dans ces désirs auxquels l'idée de la génération est étrangère, méme quand ce sont de mauvaises. habitudes qui poussent à ce commerce, le mariage est encore une sauvegarde contre la fornication ou l'adultére. L'abus n'est pas admis comme but du mariage; mais il est pardouné à cause du mariage. Ce n'est donc pas seulement en vue de la génération, qui est la base des sociétés humaines, que les époux se doivent l'un à l'autre le. fidèle commerce de la chair, c'est aussi pour éviter les communes tentations des commerces illicites qu'ils sont tenus à une mutuelle condescendance; l'un ne peut se vouer à la continence, sans le consentement et l'agrément de l'autre. Ce n'est pas la femme qui a pouvoir sur son propre corps, c'est son mari. De méme ce n'est pas l'homme qui doit disposer de son propre corps, c'est la femme. Qu'ils ne se refusent pas l'un à l'autre ce qu'evigent, je ne dis pas les besoins de T1 génération, mais la faiblesse de la nature, l'incontinence mème, s'ils ne veulent tomber dans les piéges que le démon ne manquera pas de tendre, soit à l'incontinence des deux, soit à celle de l'un des deux. Le commerce de la chair dans le mariage est sans péché. » Et ailleurs : « Payer le tribut du mariage est chose exempte de toute faute : exiger au delà des devoirs de la génération est faute vénielle. »
Le méme, dans le premier livre de son traité du Mariage et de la Concupiscence, adressé au comte Valérien, écrit : « Qui oserait dire qu'un don de Dieu soit un péché? L'àme et le corps et tous les biens de l'âme et du corps, qui evistent naturellement pour les pécheurs comme pour tout le monde, sont des dons de Dieu, puisque c'est Dieu qui les a faits, et non eux. On a dit que parmi les choses qu'ils font, tout ce qui n'est pas suivant la foi est péché. Qu'on se garde de déclarer qu'il est honteux d'observer la fidélité du mariage non contracté en vue de Dieu. L'union des sexes en vue de la génération est le bien propre du mariage; seulement, c'est mal user de ce bien de le chercher pour le plaisir de la chair, non pour le plaisir de la génévation.... Celui qui possède son vase, c'est-à-dire sou épouse, dans cette peusée, ne le possède pas assurément avec le mal du désir comme les peu-
ples qui ignorent Dieu, mais en état de sanctification et d'adoration, comme les fidéles qui ignorent en Dieu. L'homme, en effet, use du mal de la concupiscence, il n'y succombe pas quand il le règle, quand il contraint ses élans déshonnétes et les enchaîne, ou quand il ne leur laisse leur liberté et leur essor qu'en vue de la propagation, en vue d'engendrer charnellement des étres qui doivent étre régénérés spirituellement, et non de soumettre l'esprit à la basse servitude de la chair. »
Et ailleurs, au sujet de l'union de Joseph et de Marie : « Tout le bien du mariage a été accompli dans les pére et mére du Christ : la génération, la fidélité, la consécration ; la génération, nous en voyons le produit dans le Seigneur Jésus-Christ lui-même; la fidélité, puisqu'il n'y a pas eu d'adultère ; la consécration, puisqu'il n'y a pas eu séparation. La seule chose qui manque, c'est le commerce de la chair, parce qu'il ne pouvait avoir lieu que par le péché de la chair, parce qu'il ne pouvait s'accomplir en dehors de cette concupiscence de la chair, produit du péché sans lequel il voulut être concu, lui qui devait étresans péché. 1] voulut être engendré non dans le péché de la chair, mais dans l'apparence du péché de la chair, afin de’ montrer que toute chair qui naît d'un commerce charnel participe au péché; sa chair à lui seul n'étant pas née de ce commerce et n'étant pas une chair de péché. Toutefois le commerce du mariage qui a eu lieu dans la pensée de la génération n'est pas, par lui-même, un péché, parce qu'une bonne pensée dirige celui qui en subit l'attrait, parce que ce n'est pas le corps qui suit l'amorce de la volupté, ni la volonté qui est trainée sous le joug du péché, le péché étant ramené à l'exercice légitime de la génération. »
Et ailleurs, au sujet de ce que dit l'Apótre : « Je dis indulgence, non commandement. Ou il y a lieu d'accorder indulgence, on ne peut nier qu'il y ait faute. Puis donc que le commerce de la chair en vue de la génération, qui est le but propre du mariage, n'est pas coupable, à quoi s'applique l'indulgence de l'Apótre, si ce n'est au cas dans lequel les époux, ne contenant pas leurs désirs, exigent l'un de l'autre la dette de la chair, non dans la pensée de la génération, mais par lentrainement du plaisir? Plaisir non coupable à cause du mariage, et à cause du mariage pardonnable. Donc, méme en cela, le mariage est louable, parce qu'il fait pardonner pour lui ce qui ne tient pas à lui. En effet, le commerce dont je parle, et qui n'est que l'eflet servile de la concupiscence, ne se propose pas d'empécher le fruit naturel du mariage. Autre chose est cependant de ne s'y livrer qu'en vue de la génération, laquelle est exempte de tout péché, autre chose d'y chercher l'attrait de la chair pour soi, ce qui est une faute vénielle. »
Et ailleurs, livre second : « Nous ne condamnons pas le pain et le vin à cause de ceux qui s'abandonnent à la gourmandise et à l'ivresse, pas plus que l'or à cause des gens cupides et avares. Nous ne condamnons pas davantage le commerce lionnéte de la chair, à cause de ceux qui en abusent. Il
aurait pu s'accomplir en effet, sans qu'il y eüt une faute dont les époux eussent à rougir. La faute a commencé aprés le péché, et c'est ce que dans un sentiment de honte, les premiers époux ont dà cacher. D'où est demeurée dans la suite, méme chez ceux qui usent bien et convenablement de ce mal, l'habitude d'éviter les regards dans l'accomplissement de l’œuvre charnelle et de marquer ainsi comme hónteuse une chose dont nul ne devrait avoir honte, puisqu'elle est bonne. Ainsi s'expliquent à la fois, le bien d'une union louable, source de la génération, et le mal d'une passion honteuse, telle que ceux qui en sont engendrés ont besoin d'étre régénérés pour n'être pas condamnés. Au surplus, celui qui se livre au commerce légitime de la chair avec pudeur, celui-là use bien d'un mal; celui qui s'y livre contre les règles et les convenances use mal d'un bien. Et le nom de mal est plus juste que celui de bien, parce que c'est un sujet de honte pour ceux qui en usent bien, comme pour ceux qui en usent mal. Nous avons plus de confiance en celui qui dit : « Je sais que c'est un bien qui n’habite pas en moi, » c'est-à dire en ma chair, qu'en celui qui dit que c'est un bien, et qui est forcé de convenir que c'est un mal, ou qui, s'il n'en convient pas, agerave, par l'impudeur, le mal d'un mal plus fort. C'est donc avec raison que nous avons dit que le bien du mariage ne peut être condamné pour le mal originel qui en sort, pas plus que le mal del'adultére ne peut être excusé pour le bien naturel qui en soit, puisque la créature humaine qui nait du mariage ou de l'adultére est l'œuvre de Dieu; puisque, si c'était un mal, elle ne pourrait être engendrée, et que si elle ne contenait pas quelque mal, elle n'aurait pas besoin d'être régénérée. »