‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 62 sur 64 · LETTRE DE PIERRE, ABBÉ DE CLUNI · texte numérisé non relu

LETTRE DE PIERRE, ABBÉ DE CLUNI

A sa respectable et très-chère sœur en Jesus Christ, Heloise, abbesse, son humble frère, Pierre, abbé de Cluni : le salut que Dieu a promis à ceux qui l'aiment.

La lettre de votre charité, que vous m'avez dernièrement envoyée par mon fils Thibault, m'a pénétré de joie; et en considération de la personne qui l'avait écrite, je l'ai reçue avec un sentiment d'affection. J'ai voulu vous récrire aussitôt ce que j'avais dans le cœur; les exigences de mes

occupations auxquelles je suis la plupart du temps, pour ne pas dire toujours, obligé de céder, ne me l'ont pas permis. Mais, dès le premier jour de relâche que j'ai trouvé au milieu de ces tracas, j'ai mis la main à ce que j'avais résolu. Je voulais au moins reconnaître par mon empressement les sentiments que me témoignaient votre lettre, ainsi que les présents d'hospitalité que vous m'avez antérieurement adressés ; je voulais vous montrer quelle place j'avais réservée dans mon cœur à l'affection que je vous porte en Jésus-Christ. Et ce n'est pas d'aujourd'hui que date celte affection ; elle remonte fort loin dans mes souvenirs.

Je n'avais pas franchi les bornes de l'adolescence, je n'étais pas entré dans les années de la jeunesse, quand votre nom parvint à mes orcilles ; ce n'était pas encore votre profession religieuse, mais votre si honorable et si louable goût de l'étude que signalait la renommée. J'entendais dire alors qu'une femme, encore retenue dans les liens du siècle, se consacrait à l'étude des lettres, et, chose rare, de la sagesse ; et que les plaisirs du monde, ses frivalités et ses dé-irs, ne pouvaient l'arracher à l'idée de s'instruire. Quand le monde entier, pour ainsi dire, donne le spectacle de la plus déplorable apathie pour ces études, quand la sagesse ne sait. plus où poser le pied, je ne dirai pas chez le sexe féminin, d'où elle est entièrement bannie, mais dans l'esprit même des hommes, vous, par le transport de votre zèle, vous vous êtes élevée au-dessus de toutes les femmes, et il est peu d'hommes que vous n'ayez surpassés.

Plus tard, quand, selon les paroles de l'Apótre, il plut à celui qui vous avait mise à part dés le sein. de votre mére de vous appeler à lui par sa grâce, vous avez dirigé vos études dans une voie meilleure ; femme vraiment philosophe, vous avez laissé la logique pour l'Evangile, la physique pour l'Apótre, Platon pour le Christ, l'Académie pour le cloitre.

Vous avez enlevé les dépouilles de l'ennemi vaincu, et, traversant les déserts de ce pèlerinage avec les trésors de l'Égypte, vous avez élevé à Dieu dans votre cœur un précieux tabernacle. Pharaon englouti, vous avez chanté avec Marie le cantique de louanges ; et, comme elle autrefois, portant dans vos mains le tambour de la bienheureuse mortification, vous avez envové jusqu'aux oreilles mêmes de la Divinité les harmonies d'une hymne nouvelle. Vous avez foulé dès les premiers pas, el avec la grâce du Tout-Puissant, vous écraserez tout à fait, en persévérant dans cette marche, la tête du serpent, l'antique et implacable ennemi de la femme; vous la briserez si bien qu'il ne pourra plus désormais élever contre vous ses sifflements. Vous faites et vous ferez un monstre de ce superbe prince du monde ; et celui que la parole divine appelle le roi des fils de l'orgueil, selon les paroles mémes de Dieu au saint homme Job, vous le réduirez à gémir enchainé à vous et aux servantes du Seigneur qui habitent avec vous.

Miracle vraiment unique et qu'il faut élever au-dessus de toutes les œuvres les plus merveilleuses ! Celui dont. le prophète à dit que les cèdres

ne portaient pas si haut leur téte dans le paradis de Dieu, et que n'égalait point la cime des pins, est vaincu par le sexe fragile; le plus terrible des archanges est abattu par une faible femine! Ce combat que vous avez livré est pour le Créateur un grand sujet de gloire, et pour le tentateur un sujet de confusion profonde. Cette lutte rappelle, à sa honte, qu'il fut non-seulement insensé, mais sihguliérement ridicule d'aspirer à élever son front jusqu'au niveau de la sublime Majesté, lui qui ne peut méme pas triompher de la faiblesse d'une femme. Le front de la victorieuse, en récompense d'une telle victoire, reçoit du Roi des cieux une couronne de pierreries ; ainsi, plus elle était faible par la chair dans le combat qu'elle a livré, plus elle apparaitra glorieuse daus la récompense éternelle.

Ceci, ma trés-chére sœur en Notre-Seigneur, je ne le dis point pour vous flatter, mais comme exhortation à envisager l'éminence du bien que vous poursuivez depuis longtemps, et à le conserver avec sagesse; en sorte que vos exemples et vos paroles euflamment, suivant la grâce que Dieu vous a départie, le cœur des saintes qui servent avec vous le Seigneur, et qu'elles soutiennent. la lut'e avec le méme zèle. Vous êtes, bien que femme, un des animaux de la vision du prophète Ézéchiel; vous ue devez pas seulement brûler comme un charbon ; mais, comme une lampe, vous devez à la fois brûler et éclairer. Vous êtes disciple de la vérité; mais pour le rôle dont la charge vous est confiée, vous étes en méme temps maîtresse d'humilité. L'enseignement de l'humilité et de toutes les célestes pratiques vous est imposé par lieu. Aussi devez-vous veiller non-seulement sur vous-méme, mais sur le troupeau qui vous est confié; responsable de la communauté, vous recevrez une récompense supérieure à la communauté.

Oui, une palme vous est réservée entre toutes; vous ne l'ignorez pas, toutes celles qui, sous votre direction, auront vaincu le monde et le prince du monde, vous prépareront autant de triomphes, autant de glorieux trophées auprès du Roi et du Juge étern-l.

Au surplus, il n'est pas sans exemple dans l'humanité que des femmes aient commandé à des femmes ; quelquefois méme on les a vues prendre les armes et accompagner les hommes sur les champs de bataille. Et, s'il est vrai, comme on le dit, que nous pouvons recevoir des leçons mème d'un ennemi, ne vovons-nous pas que, chez les Gentils, la reine des Amazones, Pentliésilée, au rapport de l'histoire, combattit plusieurs fois, pendant la guerre de Troie, avec son armée, nou d'hommes, mais de femmes ; et que, mème chez le peuple de Dieu, la prophétesse Débora anima, dit-on, Barach, juge d'Israël, contie les idolàtres? Pourquoi donc les femmes qui marches t aux combats de la vertu contre le fort revétu de ses armes ne pourraient-elles conduire les armées du Seigneur, quand Penthésilée, bravant ce qu'on appelait les convenances, ne craisnit pas de combattre les ennemis de son propre bras; quand notre grande Débora souleva, arma,

enflamma les hommes eux-mêmes pour la guerre de Dieu, et, le roi Jabin vaincu, Sisara son général tué, l'armée profaue détruite, entonna un cantique et le consacra pieusement aux Jouanges dui Seigneur? Bien plus glorieuse sera la victoire que vous remporterez par la grâce de Dieu, vous et vos filles, sur des ennemis bien plus redoutables; bien plus glorieux aussi sera le chant que vous entonnerez, et si joyeuse vous le chauterez, que jamais plus la joie ni le chant ne cesseront de retentir dans votre cœur. Vous serez pour les servantes de Dieu, c'est-à-dire pour l’armée céleste, ce que Débora fut pour le peuple juif. Et ce combat, dont le profit est si grand, aucun temps, aucun événement ne viendra l'interrompre : la victoire seule y mettra un terme. |

Le nom de Débora, votre savoir ne l'ignore pas, signifie en langue hé braïque abeille. Vous serez encore en cela une Débora, c'est-à-dire une abeille. En effet, vous composerez un trésor de miel, mais non pour un seul. Tous les sucs que vous aurez recueillis çà et là de diverses fleurs, vous les verserez par votre exemple, par vos paroles, par tous les moyens possibles, dans le cœur des femmes de votre maison ou d'autres femmes. Pendant le court espace de cette vie mortelle, vous vous rassasierez vous-même de la secrète douceur des saintes Écritures, et votre libre prédication en rassasiera vos sœurs bicuheureuses jusqu'au jour où, suivaut la parole du Prophète, les montagnes distilleront léternelle douceur, où du sein des collines couleront des ruisseaux de lait et de miel. Eu effet, bien que cela soit dit du temps de la grîce, rien n'empêche, et il est plus doux de l'entendre du temps de la gloire.

ll serait doux aussi pour moi de prolonger avec vous un semblable entretien, tant je suis charmé par votre érudition; tant surtout l'éloge que bien des personnes m'ont fait de votre piété m'attire ! Plüt à Dieu que notre abbaye de Cluni vous eût possédée ! Plàt à Dieu que cette délicieuse maison de Marcigny vous eùt renfermée avec les autres servantes du Christ qui attendaient dans cette captivité la liberté céleste ! J'aurais préféré les richesses de la religion et de la science aux trésors des rois les plus opulents, et J'aurais vu avec ravissement le maumfique collége de ces saintes sœurs recevoir de votre présence un redoublement d'éelat. Vous auriez vous-mème tiré quelque avantage de cet entourage, en considérant la plus haute noblesse du monde et l'orgueil foulés aux pieds. Vous auriez vu toutes les délices du siècle échangées contre nu dénüment inoui, et les vases impurs du démon devenus tout à coup des temples sans tache de l'Esprit saint. Vous auriez vu ces Jeunes filles du Seigneur, dérobées à Satan ou au inoude comme par un larcin, élever sur les fondements de l'innocence les saintes murailles des vertus, et conduire jusqu'aux voûtes mêmes du ciel le faite de leur bienheureux édifice. Vous auriez tressaillt de joie, en contemplant ces jeunes filles dans la fleur de leur angélique virginité, réunies aux plus chastes des veuves, soutenant avee elles la gloire de cette heureuse et 2lo-

rieuse résurrection, et sous l'étroite enceinte de la prison déjà corporellement ensevelies dans le sépulcre de l'immortelle espérance. ll est vrai que toutes ces grâces, et de plus grandes sans doute, vous sont départies par le ciel, à vous et à vos compagnes, et il serait difficile assurément de rien ajouter à votre zèle pour toutes les perfections chrétiennes. Mais notre communauté se füt assürément enrichie par l'accession des grâces précieuses que vous possédez.

Toutefois, si la Providence divine, dispeusatrice de toutes choses, nous a refusé les avantages de votre propre présence, elle nous a du moins accordé celle de l'homme qui vous appartient, du grand homme qu'il ue faut pas craindre d'appeler avec respect Je serviteur et le véritable philo-ophe du Christ, de maitre Pierre. La méme Providence divine a bien voulu nous l'envoyer à Cluni dans les dernières années de sa vie; et nous pouvons dire qu'elle nous a fait, en sa personne, un don plus précieux que l'or et les perles.

Sur la vie édifiante, pleine d'humilité et de dévotion qu'il a menée parmi nous, il n'est à Cluni personne qui ne puisse rendre témoignage, et on ne saurait la dépeindre en peu de mots. Je ne erois pas avoir jamais vu son pareil pour l'humilité dans la démarche et la tenue ; à ce point qu'aux veux les plus atteutifs saint. Germain n'aurait pu paraître plus négligé, ni saint Martin lui-même plus pauvre. Dans ce grand troupeau de nos frères, où je l'invitais à prendre la première place, il semblait toujours, par la misère de sou vêtement, occuper la dernière. Je m'étonnais souvent, j'étais presque stupéfait de voir dans les processions, lorsqu'il marchait devant moi avec les autres frères suivant l'ordre cérémonial, de voir, dis-je, un homme d'un nom si grand et si fameux s'humilier et s'abaisser à ce point. ll est des professeurs de religion qui, mème dans l'habit qu'ils portent, recherchent l'éclat du luxe; pour lui, modeste dans son costume, 1l se contentait de la robe la plus simple, et ne cherchait rien au delà du nécessaire. Ainsi faisait-il pour le manger, pour le boire, pour tous les soins du corps ; tout ce qui est superflu, tout ce qui n'est pas absolument indispensable, il le condamnait par sa parole et par son exemple, pour lui-mème comme pour les autres. Sa lecture était incessante, sa prière assidue, son silence persistant, à moins de questions familières de la part des frères ou de conférences générales sur les choses divines qui le forçassent de parler. Il s'approchait des sacrements, offrant à lieu le sacrifice de Agneau immortel, aussi souvent qu'il le pouvait, que dis-je? presque sans interruption, depuis que, par ma lettre et mon entremise, il. était rentré eu grâce auprès du saint-siége. Qu'ajouterai-je de plus? son esprit, sa bouche, ses actes, étaient voués incessamment à la méditation, à l'enseignement, à la manifestation des choses divines, philosophiques et savantes.

Ainsi vécut parmi nous cet homme simple et droit, craignant Dieu. ct se détournant du mal; ainsi vécut-il, dis-je, consacrant à Dieu les derniers

Hm

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