‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 9 sur 64 · HISTOIRE DES MALHEURS D'ABÉLARD ADRESSÉE A UN AMI · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES MALHEURS D'ABÉLARD ADRESSÉE A UN AMI

SOMMAIRE

Cette lettre est adressée par Abélard, du monastère de Saint-Gildas, situé en Bretagne, qu'il dirigeait alors, à un ami, dont le morc: au, bien que fort étendu, ne fait pas connaître le nom, et qu'iléloïse, en s'y référant, ne désizue pas non plus dans le morceau «suivant. Elle est rédigée sous forme de récit. Abélard y raconte tout au long l’histoire de sa vie depuis son enfance, Toutefois, il ne fait aucune mention de Jean Rosselin, le savant philosophe dont l'évé jue Othon de Freisingen, écrivain d'une autorité considérable et son contemporain, alfirme qu'il suivit les leçons. Mais il expose en détail les sentiments qui on! inspiré s1 conduite ou ses écrits, les persécutions dont il a été l'ohjet, les fureurs de l'emie qui a animé s's rivaux contre lui, et. il en prend occasion pour adresser. en pass,nt, un mot de vive réponse à ses ennemis. Eufin, il parait avoir écrit cette lettre comme un soulagement pour lui-même plutôt que comme une consolation pour autrui, c'est-à-dire en vuc de rendre plus léger le poids de ses inlortunes présentes par le souvenir de ses malheurs passés, ct d'effac:r de son cœur la crainte des périls qui le menscen'. Nulle part, en effet, il n'était entre les chagrins de son ami et les siens aucun rapprochement de nature à en faire sentir la. gravité relative.

Souvent l'exemple a plus d'eflet que la parole pour exciter ou pour ealmer les passions humaines. Aussi, après vous avoir fait. entendre de vive voix quelques consolations, je veux retracer à vos veux le tableau de mes propres infortunes : j'espère qu'en comparant mes malheurs et les vôtres, vous reconnaitrez que vos épreuves ne sont rien ou qu'elles sont peu de chose, et que vous aurez moins de peine à les supporter.

l. Je suis originaire d'un bourg situé à l'entrée de la. Bretagne, à huit milles environ de Nantes, vers l'est, et appelé le Palais. Si je dois à la vertu du so] uatal ou au sang qui coule dans mes veines la légéreté de mon caracf^re, je recus en méme temps de la nature une grande facilité pour la seietice. Mou père, avant de ecindre le baudrier du soldat, avait recu quelque teinture des lettres ; et plus tard, il s'éprit pour elles d'une telle passion, qu'il voulut faire donner à tous ses fils unc. éducation littéraire, avant de les foriner au métier des arines. Et ainsi fut-il réalisé. J'étais son premier-

que profecto actum est. Me itaque primogenitum. suum, quanto cariorem liabebat, tanto diligentius erudiri curavit. Ego vero, quanto amplius et facilius in studio litterarum profeci, tanto ardentius in eis inhæsi, et in tanto earum amore illectus sum ut, militaris glorie pompam cum hæredidate et prarogativa primogenitorum meorum fralribus derelinquens, Martis curiæ penitus abdicarem ut Minerve gre:nio educarer. Et quo iam dialecticarum rationum armaturam omnibas philosophie documentis prætuli, his armis alia commutavi, et trophæis bellorum conflictus prætuli disputationum. Proinde diversas disputando perambulans provincias, ubicunque hujus artis vigere studium audieram, peripateticorum æmulator factus sum.

II. Pei veni tandem Parisius. ubi Jam maxime disciplina hæc florere consueverat, ad Guillelmum scilicet Campellensem, præceptorem meum in hoc tunc magisterio re ct fama praecipuum : cum quo aliquantulum moratus primo ei acceptus, postmodum gravissimus extiti, quum nonnul:as scilicet ejus senteutias ref lere cou rer, et ratiocinari contra cum ssepius aggrederer, et nonnunquam superior in disputando. viderer. Quod quidem et ipsi qui inter conscholares nostros præcipui habebantur tanto majori sustinebant indignatione, quanto posterior habebar ætatis et studii tempore. Hinc calamitatum mearum, qui nunc usque perseverant, ceperunt exordia, et quo amplius fama extendebatur nostra, aliena in me succensa est invidia. Factum tandem est ut, supra vires ætatis inez de ingenio meo præsumens, ad scholarum regimen adolescentulus asp'rarem, et locum, in quo id agerem, providerem : insigne videlicet tunc temporis Meliduni castrum, et sedem regiam. Præsensit lioc predictus magister meus, et quo longius posset scholas nostras a se removere conatus, quibus potui! modis latenter machinatus est ul, priusquam a suis recederem scholis, nostrarum præparationem præpediret, et provisum miliMocum auferret. Sed quoniam de poteulibus terre nonnullos ibidem habebat æmulos, fretus eorum auxilio, voti mei compos extiti, et plurimorum mihi assensum ipsius invidia manifesta conquisivit. Ab lioc autem scholarum nostrarum tvrocinio ita in arte dialectica nomen meum dilatari cepit, ut non solum condiscipulorum meorun, verum etiam ipsius magistri fama contracta paulatim extingueretur. Hinc factum est, ut, de me amplius ipse præsumens, ad castrum Corbolii, quod Parisiacæ urbi vicinius est, quantocius scholas nostras transferrem, ut inde videlicet crebriores disputationis assultus nostra daret importunitas. Non multo autem interjecto tempore, ex immoderata studii afilictione correptus infirmitate, coactus sum repatriare, et per annos aliquot a Francia q'iasi remolus, quxrebar ardentius ab iis quos dialectica sollicilabat doctrina. Elapsis autem paucis anuis, quum ex infirmitate jamdudum convalerem, preceptor meus

né ; plus ;e lui étais cher, plus il s'occupa de mon instruction. De mon cóté, plus j'avancais avec rapidité dans l'étude, plus je m'y attachais avec ardeur, et tel fut bientôt le charme qu'elle exerca sur mon esprit, que, renonçant à l'éclat de la gloire militaire, à ma part d'héritage, à mes priviléges de droit d'ainesse, J'abaudonnai délinitivement la cour de Mars pour me réfugier dans le sein de Minerve. Préférant entre tous les enseignements de la philosophie la dialectique et son arsenal, j'échanseai les armes de la guerre contre celles de la logique et sacrifiai les triomphes des batailles aux assauts de la discussion. Je me mis à parcourir les provinces, allant partout où j'entendais dire que cet art était en. honneur, et toujours disputaut, en digne émule des péripatéticiens.

II. J'arrivai enfin à Paris, où depuis longtemps la dialectique était partieulièrement florissante, auprès de Guillaume de Champeaux, consid^ré, à juste titre, comme le premier des maîtres dans ce genre d enseignement, et je séjournai quelque temps à son école. Mais, bien accueilli d'abord, je ne tardai pas à lui devenir iucommode, parce que je m'attachais à réfuter certaines de ses idées, et que, ne craignant pas d'engager la bataille, j'avais parfois l'avantage. Cette hardiesse excitait aussi la colère de ceux de mes condisciples qii étaient regardés comme les premiers, colère d'autant plus grande que j'étais le plus jeune et le dernier venu. Ainsi commença la série de mes malheurs, qui durent encore. Ma renommée grandissant chaque jour, l'envie s'alluma contre moi. Enfin, présumant de mou esprit au delà des forces de mon àge, j'osai, tout jeune encore, aspirer à deveuir chef d'école, et déjà j'avais marqué dans ma pensée le théâtre de mon action : c'était Melun, ville importante alors et résidence royale. Mon maitre soupconna ce dessein et mit sourdement en œuvre tous les moyens dont il disposait pour éloigner ma chaire de la sienne, cherchant, avant que je quittasse son école, à m'empécher de former la mienne et à m'eulever le lieu. que j'avais choisi. Mais il avait des jaloux parmi les puissants du pays. Avec leur concours. j'arrivai à mes fins; la manifestation de son envie me valut méme nombre de sympathies. Dès mes premières leçons, ma réputation de dialecticieu prit une extension telle, que la renommée de mes coudisciples, celle de Guillaume lui-méme, peu à peu resserrée, en fut comme étouflée. Le succès augmentant ma confiance, je m empressai de transporter mon école à Corbeil, ville voisine de Paris, afin de pouvoir. plus à l'aise multiplier les assauts. Mais peu après, atteint. d'une maladie de langueur causée par un excès de travail, je dus retourner dans mon pays natal ; et pendant quelque temps je fus, pour ainsi dire, séquestré de la France. J'étais ardemment regretté par tous ceux que tourmentait le goût de la dialectique. Quelques années s'étaient écoulées, depuis longtemps déjà j'étais rétabli, quand mon illustre maitre, Guillaume, archidiacre de Paris, quitta «on habit pour entrer dans l'ordre des eleres réguliers, avec la pensée, disait-on, que cette manifestation de zèle le pousserait dans la voie des

ille Guillelmus Parisiensis archidiaconus, habitu pristino commutato, ad regularium clericorum ordinein se convertit ; ea, ut referebant, intentione, ut, quo religiosior crederetur, ad majorem prælationis gradum promoveretur, sicut in proximo contigit, eo Catalaunensi episcopo facto. Nec tamen is suæ conversionis habitus aut. ab urbe Parisiaca, aut a consueto philosophie studio eum revocavit : sed in ipso quoque monasterio, ad quod se causa religioni: contulerat, statim more solito publicas exercuit scholas. Tum ego ad eum reversus ut ab ipso rhetoricam audirem, inter cætera disputationum nostrarum conamina, antiquam ejus de universalibus sententiam patentissimis argumentorum disputationibus ipsum commutare, imo destruere compuli. Erat autem iu ea sententia de conimunitate universalium, ut eamdem essentialiter rem totam simul singulis suis inesse astrueret individuis ; quorum quidem nulla esset in essentia diversitas, sed sola multitudine accidentium varietas. Sic autem istam tunc suam correxit sententiam, ut deinceps rem eamdem non essentialiter, sed indifferenter diceret. Et quoniam de universalibus in hoc ipso praecipua semper est apud dialecticos quæstio, ac tanta ut eam Porphyrius quoque in Jsagogis suis, quum de universalibus scriberet, diflinire non præsumeret, dicens : « Altissimum euim est hujusmodi negotium ; » quum hanc ille correxissct, imo coactus dimisisset sententiam, in tantam lectio ejus devoluta est negligentiam, ut jam ad dialecticæ lectionem vix admitteretur : quasi in hac scilicet de universalibus sententia tota hujus artis consisteret summa. Hinc tantum roboris et auctoritatis nostra susc-pit disciplina, ut ii qui, antea vehementius magistro illi nostro adhærebant, et maxime nostram infestabant doctrinam, ad nostras convolarent scholas; et ipse, qui in scholis Parisiacæ sedis magistro nostro successerat, locum milii suum offerret, ut ibidem cum cseteris nostro se traderet magisterio, ubi antea suus ille et noster magister floruerat.

Paucis itaque diebus ibi me studium dialecticæ regente, quanta invidia tabescere, quanto dolore æstuare cœperit magister noster, non est facile exprimere. Nec conceplæ miserie æstum diu sustinens, callide aggressus est me etiam tunc removere. Et quia in me quod aperte ageret non habebat, ei scholas auferre molitus est, turpissimis objectis criminibus, qui mihi suum concesserat magisterium, alio quodam æmulo meo in locum cjus substituto. Tunc ego Melidunum reversus, scholas ibi nostras, sicut antea, constitui ; et quanto manifestius ejus me persequebatur invidia, tanto mihi auctoritas amplius conferebat, juxta illud poeticum ! :

Summn petit livor, perflant altissima venti.

Non multo autem post, quum ille intelligeret fere omnes discipulos de reli-

! Ovide, De remed. amor, 1, 369.

dignités ; ce qui, en effet, ne tarda pas à arriver : car il fut fait évêque de Cbàlons. Ce changement de profession toutefois ne lui fit abandonner ni le

séjour de Paris ni ses études de philosophie, et dans le monastère méme où. il s'était retiré par esprit de piété, il. rouvrit aussitôt un cours public d'enseignement. Je revins alors auprès de lui, pour étudier la rhétorique à son école. Entre autres controverses, j'arrivai, par une argumentation irréfutable, à Jui faire amender, bien plus, à ruiner sa doctrine des universaux. Sur les universaux, sa doctrine consistait à aflirmer l'identité parfaite de l'essence dans tous les individus du méme genre, en telle sorte que, selon lui, il n'y avait point. différence dans l'essence, mais seulement dans l'infinie variété des accidents individuels. D en vint alors à modifier cette doctrine, c'est-àdire qu'il affirmait toujours l'essence dans un méme genre, mais non plus sans différence. Et comme cette questio: des universaux avait toujours été une des questions les plus importantes de la dialectique, si importante que lorphyre, la touchant dans ses Preliminaires, n'osait prendre sur lui de la trancher et disait : « c'est un point très-grave, » Champeaux, qui avait été obligé de modifier sa pensée, puis d'v renoncer, vit son cours tomber dans un tel discrédit, qu'on lui permettait à peine de faire sa leçon de dialectique, comme si Ja dialectique cût consisté tout entière dans la question des universaux, Cette situation donna à mon enseignement tant de force et d'autonté, que les partisans les plus passionnés de ce grand docteur et mes adversaires les plus violents l'abandonnérent pour accourir à mes leçons ; le successeur de Cham: eaux lui-même vint m'offrir sa chaire et sc ranger, avec la foule, parmi mes auditeurs, dans l'enceinte. où avait jadis brillé. d'uu Si vif éclai son maitre et le mien.

Au bout de peu de temps, je végnais donc sans partage dans le domaine de la dialectique. Quel sentiment d'envie desséchait Guillaume, quel levain d'amertume fermentait dans son cœur, il ne serait point facile de le dire. Il nc pat pas longtemps contenir Jos bouillonnements de son ressentiment, et id. chercha encore une fois à m'écarter. par la ruse. N'avant. point. de motif pour ine. faire une guerre ouverte, il fit destituer, sur une accusation infamante, celui qui m'avait cédé sa claire, et eu mit un autre à sa place pour me faire échec. Mors, revenant mor méme à Melun, je rétablis mon école, et plus j'étais manifestement poursuivi par l'envie, plus je gagnais en considération, suivant le mot du poëte : « La grandeur est en butte à l'envie; c'est contre les cimes élevées que se. déchaïinent les tempêtes. Peu de temps après, sentant que la sincérité de sa piété était suspecte à la plupart de ses disciples et qu'on murmurait tout haut au sujet de sa con-

8 | ADÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLÆ.

gione ejus plurimum hæsitare, et de conversione ipsius vehementer susurrare, quod videlicet a civitate minime recess sset, transtulit se et conventiculum fratrum cum scholis suis ad villam quamdam ab urbe remotam. Statimque ego Meliduno Parisius redii, pacem ab illo ulterius sperans. Sed quia, ut diximus, locum nostrum ab «mulo nostro fecerat occupari, extra civitatem in moate S. Genovefæ. scholarum nostrarum "castra p sui, quasi eum obsessurus qui locum occupaverat nostrum. Quo audito, magister noster statim ad urbem impudeuter rediens, schola- quas tunc habere poterat, et conventiculum fratrum ad pristinum reduxit monasterium, quasi militeut suum, quem deseruerat, ab obsidione nostra liberaturus. Verum, quum illi prodesse in'euderet, maxime nocuit. Ile quippe anlea aliquos habebat qualescunque discipulos, maxime propter lectionem Prisciaui in qua plurimum valere credebatur. Postquam autem magister advenit, omues. penitus amisit, et sic a regimine. scholarum cessare compulsus est. Nec post mulium tempus, quasi jam. ulterius de mundara desperans gloria, ipse quoque ad monasticam conversus est vilam. l'ost reditum. vero magistri nostri ad urbem, quos couflictus disputationum scholares nostri, tam cum ipso, quam cum discipulis ejus habuerint, et quos fortuna eventus in his bellis dederit nostiis, imo milit ipsi in eis, te quoque res ipsa jam dudum edoeuit. lllud vero Ajacis et temp»rantius loquar, et au lacter proferam ! : Si quæri‘is hujus Fortunam pugne, non sum superatus ab illo.

Quod si ego taceam, res ipsa clamat, et ipsius rei finis indicat.

IT. Dum vero hæc agerentur, carissima mihi mater mea Lucia repatriare me compulit. Quæ videlicet, post conversionem Derengarii patris. inei ad professionem monasticam, idem facere disponchat. Quo completo, reversus sum in Franciam, maxime ut de Divini'ate addiscerem, quando jam sepe fatus magister noster Guillelmus in episcopatu Catalaunensi poll bat, in hac autem lectione magister ejus Anselmus Landunensis maximam ex antiquitate auctoritalem tunc tenebat.

Accessi igitur ad hunc senem, cui magis longævus usus quam ingenium vel memoria nomen comparaverat. Ad quem si quis de aliqua. quiestione pulsandum accederet incertus, redibat incertior. Mirabilis quidem. erat in oculis auscultantium, sed nullus in conspectu quæstionantium. Verborum usum habebat mirabilem, sed sensu. contemptibilem, et ratione vacuum. Quum ignem accenderet, domum suam fumo implebat, non luce illustrabat. Arbor ejus tota in foliis aspicien:ibus a longe conspicua videbatur, sed propinquantibus et diligentius intuentibus iufructnosa reperiebatur. Ad hanc

1! Ovide, Métamorph., xw, 89.

version qui ne lui avait pas fait un moment q'utter Paris, il se transporta, lui. sa petite confrérie et son école, dans une campagne, à quelque distance de la capitale. Aussitôt je revitis de Meluu à Paris, avec l'espérance qu'il me laisserait la paix. Mais voyant qu'il avait fuit occuper ma chaire par un rival, jallai établir mon camp hors de la ville, sur la montagne Sainte-Geneviéve, comme your faire le siége de celui qui avait usurpé ma place. A cette nouvelle, Guillaume, perdant tout: pudeur, revint à Paris, ramenant ce qu'il pouvait avoir de disciples et sa petite confrériec dans un ancien cloitre, comme pour délivrer le lieutenant qu'il y avait laissé. Mais, en le voulant servir, il le perdit. Eu effet, le malheureux avait encore quelques disciples tels quels, à cause de ses leçons sur Priscien qui lui avaient valu quelque réputation. Le maitre à peine de retour. il les perdit tous, dut renoncer à son école, et peu après, désespérant de la gloire de ce mond», il se convertit, lui aussi, à ]a vie monastique. Les discussions que. mes éléves soutinrent avec Guillaume et ses disciples après sa rentrée à Paris, les succès que la fortune nous donua dans ces rencontres, la part qui m'en revint, sont des faits que vous connaissez depuis longtemps. Ce que je puis dire avec un sentiment plus modeste qu'Ajax, mais hardiment, c'est que, « si vous demandez quelle a été l'issue de ce combat, je n'ai point été vaincu par mon ennemi. » Je voudrais n'en rien dire, que les faits parleraient d'eux-mémes, ct l'événement le ferait assez connaitre.

WI. Sur ces entrefaites, Lucie, ma tendre mère, me pressa de revenir en Dretague. Bérenger, mon pére, avait pris l'habit ; elle se préparait à faire de méme. La cérémonie accomplie, je revins en France, partieuliérement dans l'intention d'étudier la théologie. Guillaume, qui lenseignait depuis quelque temps, avait commencé à s'y faire un nom dans son évèché de Chälon : il avait recu Tes lecous d'Auseline de Laon, le maitre Le plus autorisé de ce temps.

J'allai donc entendre ce vieillard. C'était à là routine, 11 est vrai, plutôt qu'à intelligence et à la mémoire qu'il devait sa réputation. Allut-on frapper à sa porte et le cousulter sur quelque difficulté, on reinportait plus de doutes qu'on n'en avait apportés. Admirable aux veux d'un auditoire, dans une entrevue. de consultation il. était nul. I avait une merveilleuse facilité de langage, mais le fond était misérable et vide de raison. Le feu quil allumait remplissant là maison de fumée et n'éclairait. point. C'était un aibre tout cn feuilles qui, de loin, présentait un aspect imposant : de près, et quand oa l'examinait avec attention, on trouvait un hois stérile. Je m'en “tait apyroché pour recueillir quelque fruit ; je reconnus que c'était le fi-

10 | ABÆLARBI ET JNELOISSÆ EPISTOLAE.

itaque quuni accessissem ut fructum inde colligerem, deprehendi illam esse ficulneam cui maledixit Dominus, seu illam. veterem. quercum, cui Pompeium Lucanus comparat dicens ! :

Stat magni nominis umbra,

Qualis frugifero quercus sublimis in agro.

Hoc igitur comperto, non multis diebus in umbra ejus otiosus jacui. Paulatim vero me jam rarius et rarius ad lectiones ejus accedente, quidam tunc inter discipulos ejus eminentes graviter id ferebant, quasi tanti magistri contemptor fierem. Proinde, illum quoque adversum me latenter commoventes, pravis suggestionibus ei me invidiosum fecerunt. Accidit autem, quadam die, ut post aliquas sententiarum collationes nos scholares invicem jocarcmur. Ubi quum me quidam animo intentans interrogavisset quid mihi de divinorum lectione librorum videretur, qui nondum nisi in physicis studueram, respondi saluberrimum quidem hujus lectionis esse studium ubi salus anima cognoscitur, sed me venementer mirari, quod his qui litterati sunt, ad expositiones Sanctorum intelligendas, ipsa corum scripta vel glosæ non sufficiant, ut alio scilicet non egeant magisterio. Irridentes plurimi qui aderaut, an hoc ego possem et aggredi. przesumcrem, requisierunt. Respondi me id, si vellent, experiri paratum esse. Tunc conclamantes et amplius irrideutes : « Certe, inquiuut, ct nos assentimus. » — « Quæratur itaque et tradatur vobis expositor alicujus inusitatæ scripturæ, et probemus quod vos promittitis. »

Et consenserunt omnes in obscurissima Ezechielis prophetia. Assumpto itaque expositore, statim in crastino eos ad lectionem invitavi. Qui, invito mihi consilium dantes, dicebant ad rem tantam non esse properandum, sed diutius in expositione rimanda et firmanda mihi banc inexperto vigilandum. Indignatus autem respondi non esse mes consuetudiuis per usum proficere, sed per ingenium ; atque. adjeci vel me penitus desiturum esse, vel eos pro arbitrio meo ad lectionem accedere. non differre. Et primæ quidem lectioni nostræ pauci tunc intei fuere, quod ridiculum omnibus videretur me, adhuc quasi penitus sacra lectionis expertem, id lam propere aggredi. Omnibus tamen qui affuerunt in tantum lectio illa. grata. extitit, ut eam singulari præconio extollerent, et me secundum hunc nostre lectionis tenorem ad glosandum compellerent. Quo quidem audito, ii qui non interfuerant coeperunt ad secundam et tertiam lectionem certatim accedere, ct omues pariter de transcribendis glosis quas prima die incæperam, in ipso eorum initio plurimum solliciti esse.

IV. llinc itaque przedictus senex vehementi commotus invidia, et quorum-

1 Lucain, Phareal., ww, 135.

euier maudit par le Seigueur, ou le vicux chéne auquel Lucain compare Pompée dans ces vers : « Ce n'est plus que l'ombre d'un grand nom : tel le chéne alti r dans une campagne féconde. »

La chose reconnue, je ne demeurai pas longtemps oisif sous son ombre. Je me montrai de moins en moins assidu à ses leçons, Quelques-uns de ses disciples les plus distingués en étaient blessés, comme d'une marque de mépris pour un tel docteur. L'excitant donc sourdement contre moi, ils parvinrent, par leurs suggestions perfides, à l'émouvoir de jalousie. Un jour, après la séance de controverse, nous devisions familiérement entre camarades : l'un d'eux, n'ayant demandé insidicusement ce que je pensais de la lecture des livres saints, moi qui n'avais eucore étudié que la physique, je répondis que c'était la plus salutaire des lectures, puisqu'elle nous éclairait sur le salut de notre àme, mais que j'étais extrémement étonné que des gens instruits ne se contentassent point, pour expliquer la Bible, du texte méme et de la glose, et qu'il leur fallüt un commentaire. Cette réponse fut accueillie par un rire général. On me demanda si je me sentais la force et la hardiesse d'entreprendre une pareille tàclie. Je. répondis que j'étais prét à en faire l'épreuve, si l'on voulait. Se récriant alors, et riant de plus belle : * Assurément, dirent-ils, nous y consentons de grand cœur. » — « Eh bieu! repris-je, qu'on cherche ct qu'on me donne un texte qui ne soit pas usé avec une seule glose, et je soutiendrai le défi. »

D'un comm'in accord, ils choisirent une obscure prophétie d'Ézéchiel. Je pris la glose, et je les invitat à venir, dès le lendemain, entendre mon commentaire. Me. prodiguant alors des conseils que je ne voulais pas entendre, ils m'engageaient à ne point précipiter une telle épreuve, à prendre plus de temps, dans mon incxpérience, pour trouver et arrêter mon interprétation. Piqué au vif, je répoudis que j'avais l'habitude de compter non sur le temps, mais sur mon. intelligence; J'ajoutai que je renonçais à l'épreuve, s'ils ne venaient m'entendre sans autre délai. Ma première lecon réunit, il est vrai, peu de monde : il paraissait. ridicule qu'un jeune homme, qui n'avait fait aucune étude des livres saints, les abordât si légèrement. Cependant, ceux qui ireutendireut furent tellement ravis de cette séance, qu'ils en firent un élue éclatant, et m'engagérent à donner suite à mon commentaire suivant la méme méthode. La chose ébruitée, eeux qui n'avaient pas assisté à la première leçon s'empresserent à la seconde et à la troisième, tous jaloux de preudre eu note mes explications, surtout celles de la première séance.

IN. Ce suceës alluma l'envie du vieil Anselme. Déjà excité contre moi, comine je l'ai dit, par des instigations malveillantes, il commença à me per-

dam persuasiouibus jam adversum me, ut supra memini, ex tunc stimulatus, non nunus in sacra lectione. me persequi cæpit, quam antea. Guillelmus noster in philosophia.

Erant autem. tunc in scholis hujus senis duo qui cæteris præcminere videbantur : Alberieus scilicet. Remensis, et Lotulphus Lombardus ; qui quanto de se majora praesumebant, amplius adversum me accendebantur. Horum itsque maxime suggestionibus, sicut postmodum deprehensum est, senex ille perturbatus impudenter mihi interdixit. incæptum glosandi opus in loco magisterii sui amplius exercere : hanc videlicet causam prætendeus, ne si forte in illo opere aliquid per errorem scriberem, ut pote rudis adhuc in hoc studio, ei deputaretur. Quod quum ad aures. scholarium pervenisset, maxima commoti sunt indignatione super tam manifesta livoris calumnia, quie nemini unquam ulterius acciderat. Quæ quanto manifestior, tanto mihi honorabilior extitit, et persequendo gloriosiorem effecit.

V. Post paucos itaque dies Parisius reversus, scholas mihi jamdudum destinatus atque oblatas, unde primo fueram expulsus, anuis aliquibus quiete possedi ; atque ibi in ipso statim seholarum initio glosas illas Ezechielis, quas Lauduni incæperam, consummare studui. Quo quidem adeo legentibus acceptabiles fuerunt, ut me non minorem gratiam in sacra lectione adeptum jam crederent, quam in philosophica viderant. Unde utriusque lectionis studio scholie nostrae vehementer multiplicati quanta mihi de pecunia lucra, quantam gloriam comparareut, ex fama te quoque latere non potuit. Sed quoniam prosperitas stultos semper inflat, et mundana tranquillitas vigorem enervat animi, et per carnales illecebras facile resolvit ; quum jan me solum in mundo superesse philosophum æstimarem, nec ullam ulterius inquietationem formidarem, frena libidini cœpi laxare, qui antea vixeram continentissime; et quo amplius in philosophia vel saera lectione profeceram, amplius a philosophis et divinis immunditia vitæ rec:debam. Constat quippe philosophos, nedum diviuos, id est saeræ lectionis exliortationibus intentos, continentize decore maxime polluisse. Quum igitur totus in superbia atque luxuria laborarem, utriusque morbi remediuni divina. mihi gratia, licet nolenti, contulit ; ac primo luxurie, deinde superbis : luxuriæ quidem, his me privando quibus hanc exercebam ; superbie vero, quæ mihi ex litterarum maxime scientia nascebatur, juxta illud Apostoli : « Scientia iuflat, » illius libr, quo maxime gloriabar, combustione me humiliando.

VI. Cujus nunc rei utramque historiam verius ex ipsa ro, quam ex auditu coguoscere te volo, ordine quidem quo processerunt.

Quia igitur scortorum immunditiam semper abhorrebam, et ab accessu

sécuter pour mes leçons théologiques, comme avait fait Guillaume pour la

philosophie.

]l y avait alors, dans son école, deux disciples qui passaient pour ètre supérieurs à tous les autres, C'étaient Albéric de Reims et Lotulphe de Lombardie. [ls étaient d'autant plus animés contre moi, qu'ils avaient d'euxmèmes une plus haute idée. L'esprit troublé par leurs insinuations, ainsi que j'en eus plus tard la preuve, le vieillard m'interdit brutalement de continuer dans sa chaire le commentaire que javais commencé, sous le prétexte que les opinions erronées que je pourrais émettre, dans mon inexpérience de la matière, sergent mises à sa charge.

La nouvelle de cette interdiction répandue dans l'école, l'indignation fut graude : jamais l'envie n'avait si ouvertement frappé ses coups. Mais plus l'attaque était manifeste, plus elle tournait à mon honneur, et les persécutions ne firent qu'accroitre ma renommée.

V. Je revins donc peu après à Paris; je remontai dans la chaire qui m'était depuis longtemps destinée. de laquelle j'avais été expulsé : je ] occupat tranquillement pendant quelques années. Dès l'ouverture du cours, reprenant les textes d Ézéchiel dont j avais commencé l'explication à Laon, je pris à tâche a'en terminer l'étude. Ces leçons furent si bien accueillies, que bientôt le crédit du théologien ne parut pas moins grand que n'avait été jadis celui. du philosophe L'enthousiasme multipliait le nombre des auditeurs de mes deux cours; quels bénéfices ils me rapportaient et quelle gloire, la renommée a dà vous l'apprendre. Mais la prospérité enfle toujours les sots; la sécurité de ce monde énerve la vigueur de l'âme et la brise aisément par les attraits de la chair. Me croyant désormais le seul philosophe sur terre, ne voyant plus d'attaques à redouter, je commençai, moi qui avais toujours vécu dans la plus grande continence, à lâcher la bride à mes passions ; et plus j'avancais dans la voie de la philosophie et. de la theologie, puis je m'éloignais, par l'impureté de ma vie, des philosophes et des saints. Car il. est certain que les philosophes, à plus forte raison, les saints, Je veux dire c:ux qui appliquent leur cœur aux lecons de l'Ecriture, ont dà leur grandeur surtout à leur chasteté. J'étais done. dévoré par la fièvre de l'orgueil et de la luxure; la grâce divine vint me guérir malgré mot de ces deux maladies ; de la luxure d'abord, puis de Vorgueil : de la luxure, en me privant des moyens de la. satisfaire ;; de l'orgueil. que la «ence avait fait naître en noi, — suivant. cette parole de FApôtre : « la science enfle le cœur », — eu m'humiliant par la. destruction de ce livre fameux dont je tirais particulièrement vanité et qui fut brûlé.

Vl. Je veux vous initier à cette double histoire; l'exposition. des faits vous la fera mieux connaitre que tous les bruits qui en ont couru ; je suivrai l'ordre des événements.

4 avais de l'aversion pour les impurs commerces de la débauche; la pré-

et. frequentatione nobilium feminarum studii. scholaris. assiduitate revocabar, nec laicarum conversationem multum noveram, prava mihi, ut dicitur, fortuna. blandiens, commodiorem nacta est occasionem, qua me facilius de sublimitatis hujus fastigio prosterneret : imo. snperbissimum, uec accepte gratiæ memorem divina pietas humiliatum sibi viudicare!.

C Yrat quippe in ipsa civitate Parisius. adolescentula quadam nomine Heloissa, neptis canonici cujusdam, qui Fulbertns vocabatur, qui eam quanto wunplius diligebat, tanto diligentius in omnem quam poterat scientiam litterarum promoveri studuerat. Quæ quuni per faciem non esset infima, per abundantiam litterarum erat suprema. Nam quo bonum hoc, litleratoriae scilicet scientiæ, in mulieribus est rarius, eo amplius puellam commendabat, ct in toto regno nominatissimam fecerat. Hanc igitur, omnibus circumspectis, quæ amantes allicere solent, commodiorem censui in amorem milii copulare, et me id facillime credidi posse. Tanti quippe tunc nomiuis eram, et juventutis et formæ giatia. preeminebamn, ut quamcumque. feminarum nostro dignarer amore, nullam vereter repulsam. Tauto autem facilius hauc inihi puellam consensuram credidi, quanto amplius eam litterarum scientin et habere. et diligere noveram, nosque etiam. absentes scriptis. internuntiis invicem liceret presentare, ct pleraque audacius scribere quam col- | loqui, et sic semper jucundis interesse colloquiis.

In hujus itaque. adol-scentulæ amorem totus inllanminatus, occasioneni quaesivi qua can milii domestica et quotidiana conversatione famiharem c ficerem, et facilius ad cons-nsum traherem. Quod quidem ut fierel, egi cuim praedicto puelli avunculo, quibusdam ipsius amicis mtervenientibus, quatenus me in domum suam, qua scholis nostris proxima erat, sub quocunque: procurationis pretio susciperet ; hanc videlicet occasioncm prætendens quod studium nostrum domestica nostræ familias. cura plurimum præpediret et impensa uimia nimium me gravaret. Erat autem cupidus ille valde, atque erga neptim suam, ut amplius semper in doctrinam proficeret litteratoriam, plurimum studiosus. Quibus duobus facile assensum assecutus sum, et quod oplabam obtinui : quum ille videlicet et ad pecuniam. totus iuhiaret, et neplim suam ex doctrina nostra. aliquid percepturam crederet. Super quo vehementer me deprecatus, supra quam sperare præsumerem, volis meis accessit, et ainóri consuluit : eam videlicet totam nostro magisterio committens, ut quoties milii a scholis reverso vacaret tiim in die quam in nocte, ei docendie operam dareni, et cam si negligentem sentirem, vehementer constringerem. In qua re quidem quanta cjus simplicitas esset vehementer admiratus, non minus apud me obstupui, quam si agnam teneram famelico lupo committeret. Qui quum eam mihi non solum docendam, verum etiani

paration laborieuse de mes lecons ne me permettait guére de fréquenter la société des femmes de noble naissance ; j'étais aussi presque sans relations avec celles de la bourgeoisie. La fortune me caressant, comme on dit, pour me trahir, trouva un moyen plus facile pour me précipiter du faite de ces grandeurs, et ramener, par l'humiliation, au sentiment du devoir envers Dieu le cœur superbe qui avait méconnu les bienfaits de sa grâce.

Il existait à Paris une Jeune fille, nommée Héloise. Elle était. niéce d'un chanoine appelé Fulbert, lequel, par tendresse, n'avait rien négligé pour pousser l'éducation de sa pupille. Physiquement, clle n'était pas mal; par l'étendue du savoir, elle était des plus distinguées. Ces avantages de l'instruction si rares chez les femmes, ajoutaient à ses attraits : aussi étaitelle déjà en grand renom dans tout le royaume. La voyant donc parée de toutes les séductions, je pensai à entrer en rapport avec elle, ct je m'assurai que rien ne serait plus facile que de réussir. J'avais une telle réputation, une telle grâce de jeunesse et de beauté, que je croyais n'avoir aucun refus à craindre, quelle que fût la femme que j'honorasse de mon amour. Je me persuadai d'ailleurs que la jeune fille se rendrait à mes désirs d'autant plus aisément, qu'elle était instruite et aimait l'instruction ; méme séparés, nous pourrions nous rendre présents l'un à l'autre par un échange de lettres : la plume est plus hardie que la bouche ; ainsi se perpétueraient des entretiens délicieux. |

Tout enflummé de passion, je cherchai done l'occasion de nouer des rapports intimes. et journaliers qui familiariseratent cette jeune fille avec moi et l'amèneraient plus aisément à céder. Pour y arriver, j'entrai en relation avec son oncle par l'intermédiaire de quelques-uns de ses amis; ils l'engagerent à me preudre dans sa maison, qui était très-voisine de mon école, moyennant une pension dont il fixerait le prix. J'alléguais pour motif que les soins d'un ménage nuisaient à mes études. et m'étuent trop onéreux. Fulbert aimait l'argent. Ajoutez qu'il était jaloux de faciliter à sa nièce tous les inovens de prozrés dans la carrière des belles-letires. En flattant. ces deux passions, j'obtins sans peine son consentement, ct j'arrivai à ce que je souhaitais : le vicillard céda à la cupidité qui le dévorait, en mème temps qu'à l'espoir que «a nièce profiterait de mon savoir. Répondant même à mes vœux sur ce point au delà de toute espérance, et servant lui-même mor ainour, il confia Héloïse à ma direction pleine et entière, m'invita à consacrer à son éducation tous les instants de loisir que me laisserait l'école, la nuit comine le jour, et quand je la trouverais en faute, à ue pas craindre de Ja châtier. J'admirais sa naïveté, et ne pouvais revenir de mon étonnement : confier ainsi une tendre brebis à un loup affamé! Me la donner non-seulement à instruire, mais à contraindre, à chàtier, étaitce autre chose que d'offrir toute licence à mes désirs et me fournir, füt-

16 AB.ELARDI ET HELOISSÆ EPISTOL &..

vehementer constringendam trader.t, quid aliud. agebat, quam ut votis meis licentiam penitus daret, et occasionem, etiam si nollemus, oflerret, ut quam videlicet blanditiis non pos-em, minis et verberibus facilius flecterain? Sed duo erant, quæ eum maxime a turpi suspicione revocabant, amor videlicet. neptis, et continentiæe met fama preterita.

Quid plura? primum domo una conjungimur, postmodum | animo. Sub ocasione itaque discipline, amori penitus vacabamus, et secretos recessus, quos amor optabat, studium lectionis offerebat. Aperlis itaque libris, plura de amore quim de lectione. verba se inzerebant, plura eraut oscula quam sententie, )Sæpius ad sinus quam ad libros reducebantur manus; crebrius oculos amor in se reflectebat quam lectio. in scripturam dirigebat ; quoque minus. suspicionis haberemus, verbera quandoque dabat amor, nou furor, gratia. nou ira, qua omiium unguentorum suavitatem transcenderent. Quid denique ? nullus à cupidis intermissus est gradus amoris, et si quid insolitum. amor excogitare potuit, est additum. Et quo minus isla fueramus experti. gaudia, ardentius illis insistebamus, et minus in fastidium. v« rtebantur / Et quo me amplius hiec. voluptas oc upaverat, minus philosophize vacare poteram, et scholis operam dare. Tædiosum mihi veh: menter erat ad scholas procedere, vel in eis morari ; pariter et laboriosum, quum nocturnas amor vigilias, et diurnas studio conservarem. Quem eliam ita negligentem et tepidum lectio tunc habebat, ut jam niliil ex inzenio, sed ex usu cuncla proferrem ; nec jam nisi recitator prislinorum essem inventorum, et si qua invenire liceret carmina, essent amatoria, non philosophie secreta. Quorum etiam. carminum pleraque adhue in niultis, sicut et ipse nostt, frequentantur et decantantur regionibus, ab his maxime quos vita simul oblectat. Quantam autem mæstitiam, quos genitus, quæ LIunenta nosiri super hoc scholares assumerent, ubi videlicet hane auimi mei occupationem, iio perturbationem præsenserunt, non est facile vel cogitare. Paucos enim jam res tam manifesta decipere polerat, ac nemiuem (credo) preter eum, ad cujus ignominiam maxime id spectabat, ipsum videlicet. puelle avunculum. Cui quidem hoc quum a uounullis nonnunquam suggestum fuisset, credere non poterat, tum, ut supra memini, propter immoderatam suæ neplis amicitiam, tum etiam propler anteacte vitæ mræ continentiam cognitam. Non enim facile de lis quos plurimum diligimus turpitudinem. suspicamur, nec in vehementi dilectione turpis suspicionis labes potest inesse. Unde et illud est beati Hieronymi in epistola ad Sabinianum : « Solemus mala domus nostræ scire novissimi, ac liberorum ac conjugum vitia, vicinis canentibus, ignorare'. » Sed quod novissime

t Epist. 03.

ce contre mon gré, l'occasion. de fléchir par les menaces et par les coups, si les caresses étaient impuissantes? Mais deux choses écartaient de l'esprit de Fulbert tout soupçon injurieux : la tendresse filiale de sa nièce et ma réputation de continence.

Bref, nous fümes d'abord réunis par le méme toit, puis par le cœur. Sous prétexte d'étudier, nous élious tout entiers à l'amour; ces mystérieux entretiens, que l'amour appelait de ses vœux, les leçons nous en ménazeaient l'occasion. Les livres étaient ouverts, mais il se mélait, dans les lecons plus de paroles d'amour que de plulosophie, plus de baisers que d'explications ; mes mains revenaient plus souvent à son sein qu'à nos livres ; l'amour se réfléchissait dans nos yeux plus souvent que la lecture ne les dirigeait sur les textes. Pour mieux éloigner les soupçons, j'allais parfois jusqu'à la frapper : coups donnés par l'amour, nou par la colère, par la tendresse, non par la haine, ct plus doux que tous les baumes. Que vous diraisje? dans notre ardeur, nous avons traversé toutes les phases de l'amour; tout c» que la passion peut imaginer de raffinement, nous l'avons épuisé. Plus ces joies étaient nouvelles pour nous, plus nous les prolongions avec délire : nous ne pouvions nous en lasser. Cependant, à mesure que la passion du plaisir m'envahissait, je pensais de moins en moins à l'étude et à mon école. C'était pour moi un violent ennui d'y aller ou d'y rester ; c'était aussi une fatigue, ines nuits étant données à l'amour, mes journées au travail. Je ne faisais plus ines leçons qu'avec indifférence et tiédeur; je ne parlais plus d'inspiration, mais de mémoire ; je ne faisais guère que répéter mes an iennes leçons, et si j'avais assez de liberté d'esprit pour composer quelques piéces de vers, c'était l'amour, uon la philosophie qui me les dicfait. De ces vers, vous le savez, la plupart, devenus populaires en maint pavs, sont eucore chantés par ceux qui se trouvent sous le charme du méme sentiment.

Quelles furent la tristesse, la douleur, les plaintes de mes disciples, quand ils s'aperçurent de la préoccupation, que dis-je ? du trouble de mon esprit ; on peut à peine s'en faire une idée. Une chose aussi visible ne pouvait guère échapper qu'à celui dont l'honneur v était particulièrement intéressé, je veux dire à l'oncle d'Héloïse. Ou avait essayé de lui donner des inquiétudes; il n'v pouvait ajouter foi, d'abord, ainsi que je l'ai dit, à cause de l'affection sans bornes qu'il avait pour sa nièce, ensuite à cause de ma réputation de continence. On ne croit pas aisément à l'infamie de ceux. qu'on aime, et, dans un cœur rempli d'une tendresse profonde, il n'v a point place pour les souillures du soupçon. De là vient que saint Jérôme écrit dans sa lettre à Sabinien : « Nous sommes toujours les derniers à connaître les plaies de notre maison, et nous ignorons encore les vices de nos enfants et de nos épouses, quand déjà ils sont publiquement la risée de la foule. » Mais ce qu'on ap-

prend aprés les autres, on finit toujours par l'apprendre, et ce qui est connu de tous ne peut rester caché à un seul. Ce fut ce qui, aprés quelques mois, nous arriva.

Quel déchirement pour l'oncle à cette découverte! Quelle douleur pour les amants, contraints de se séparer! Quelle honte, quelle confusion pour moi! De quel cœur brisé je déplorais l'affliction de la pauvre enfant! et quels flots de désespoir souleva dans son âme la pensée de mon propre deshonneur! Chacun de nous gémissait, non sur notre propre sort, mais sur le sort de l'autre; chacun de nous déplorait l'infortune de l'autre, non la sienne. Mais la séparation. des corps ne faisait que resserrer l'étreinte des cœurs; privé de toute satisfaction, notre amour s'enflammait davantage ; la pensée du scandale subi nous rendait insensibles au scandale, et le seutiment de la honte nous devenait d'autant. plus indifférent. que la jouissance de la possession était plus douce. 11 nous arriva donc ce que la mythologie raconte de Mars et de Vénus surpris ensemble. Peu après, Héloise sentit qu'elle était mère, et elle me l'écrivit avec des transports d'allégresse, me consultant sur ce qu’elle devait faire. Une nuit, pendant l'abence de Fulbert, je l'enlevai furtivement, ainsi que nous en étions convenus, et Je la fis immédiatement passer en Bretagne, où elle resta chez ma sœur jusqu'au jour où elle donna naissance à un fils qu'elle nomma Astralabe.

Cette fuite rendit Fulbert comme fou ; 1l faut avoir été témoin de Ia violence de sa douleur, des abattements de sa confusion, pour en concevoir une idée. Que faire contre moi ? Quelles embüches me tendre? 1l ne le savait. Me tuer, me mutiler? Avant tout, 11 craignait d'appeler les représailles des miens, en Bretagne, sur sa nièce chérie. Se saisir de moi pour me réduire eu chartre privée était chose impossible : je me tenais en garde, convaincu qu'il était homme à oser tout ce qu'il pourrait, lout ce qu'il croit pouvoir faire. Enfin touché de compassion pour l'excès de sa douleur et m'accusant moi-même du vol que luit avait fait mon amour, comme de la dernière des trahisons, j'allai le trouver ; je le suppliat, je lui promis toutes les réparatiens qu'il lui plairait d'exiger; je protestai que ee que j'avais fait ne surprendrait aucun de ceux qui avaient éprouvé la violence de lV'ainour et qui Sateut dans quels abimes, depuis Ja. naissance du monde, les femmes avaient précipité les. plus grands homines. Pour mieux. Fapaser encore, Je Ini offris une satisfaction qui depassait tout ee qu'il avait. pu espérer : je lui proposai d'épouser celle que j'avais séduite, à la seule condition que le manage fût tenu secret, atin de ne pas nuire à ima réputation. D accepta, il ni engagea. sa parole et celle de ses amis, et scella de ses baisers la récoucilation que je sollicitais. C'était pour me mieux tralur.

VII. J'allai aussitôt en Bretagne, afin d'en ramener moa amante et. d'en faire ma femme. Mais elle n'approuva pas le parti que j'avais pris; bien plus, eMe me détourna de le suivre pour deux raisons : le péril d'abord, puis le

nulla unquam satisfactione super hoc placari posse, sicut postmodum cognitum est. Quærebat etiam quam de me gloriam habitura esset, quum me .ngloriosum efticerct, et se et me pariter humiliaret ; quantas ab ea mundus penas exigere deberet, si tantam ei lucernam auferret ; quantae maledictiones, quanta damna Ecclesie, quantæ philosophorum lacrvmæ hoc matrimonium essent secuturæ; quam indecens, quam lamentabile esset, ut quem omnibus natura creaverat, uni me feminæ dicarem, et turpitudini tante subjicer:m. Delestabatur vehementer hoc matrimonium, quod mihi per omnia probrosum esset, atque onerosum. Prætendebat infamiam mei pariter et difficultates matrimonii, ad quas quidem vitandas nos exhortans A postolus ait! : « Solntus es ab uxore? noli quærere uxorem. Si autem acceperis uxorem, non peccasti. Et si nupserit virgo, non peccabit. Tribulationem tamen carnis habebunt hujusmodi. Ego autem vobis parco. » Et iterum : « Volo autem vos sine sollicitudine esse. » Quod si nec Apostoli consilium, nec sauctorum exhortationes de tanto matrimonii jugo susciperem : saltem, inquit, philosophos consulerem, et quæ super hoc ab eis vel de eis scripta sunt attenderem ; quod plerumque ctiam Sancti ad increpationem nostram diligenter faciunt. Quale illud est beati. Hieronymi in primo Contra Jovinianum, uli scilicet commemorat Theophrastum intolerabilibus nuptiarum molestis, assiduisque inquietudinibus cx magna parte diligenter expositis, uxorem sapienti non esse ducendam evidentissimis rationibus adstrinxisse, ubi et ipse illas exhortationis philosophicæ rationes ta'i fine concludens : « Hoc, inquit, ct hujusmodi Theophrastus disserens, quem non suffundat Christianorum? » Idem in codem : « Cicero, inquit, rogatus ab Hirtio ut post repudium Terenti: sororem ejus duceret, omuino facere supersedit, dicens non posse se et uxori et philosophi: operam pariter dare. » Non ait « operam dare, » sed adjunxit pariter, « nolens quicquam agere quod studio æquaretur philosophiam. »

Ut autem hoc philosophici studii nunc omittam impedimentum, ipsum consule honest: conversationis statum. Qux enim conventio scholarium ad pedissequas, scriptoriorum ad cunabula, librorum sive tabularum ad colos, slylorum sive calamorum ad fusos? Qui denique. sacris vel philosophicis meditationibus intentus, pueriles vagitus, nutricum quæ hos mitigant nznias, tumultuosam famili: tam in viris quam in feminis turbam sustinere poterit? Quis etiam. inhonestas illas parvulorum sordes assiduas tolerare valebit? Id, inquies, divites possunt, quorum palatia vel domus ample

! Corinth., I, vu, 27, 98 ct 52.

déshonneur auquel j'allais m'exposer. Elle jurait qu'aucune satisfaction n'apaiserait son oncle; et l'événement le prouva. Elle demandait quelle gloire elle pouvait tirer d'un mariage qui ruinerait ma gloire, et la dégraderait, elle comme moi. Et puis quelle expiation le monde ne serait-il pas en droit d'exiger d'elle, si elle lui ravissait un tel flambeau ! Quelles malédictions elle appellerait sur sa téte! Quel préjudice ce mariage porterait à l'Église! Quelles larmes il coüterait à la philosophie! Combien ne serait-il pas inconvenant et déplorable de voir un homme , que la nature avait créé pour le monde entier, asservi à une femme, et courbé sous un joug honteux! Elle repoussait donc énergiquement cette union comme un déshonneur et comme une charge pour moi. Elle me représentait à la fois l'avilissement et les difficultés du mariage, difficultés que l'Apótre nous exhorte à éviter quand il dit : « Es-tu délivré de femme? ne cherche poiut femme. Se marier, pour l'homme, n'est point pécher ; ce n'est point pécher non plus pour la femme. Cependant ils seront soumis aux tribulations de la chair, et je veux vous épargner. » Et plus bas : « Je veux que vous soyez sans inquiétude. » Que si je ne me rendais ni au conseil de l'Apótre, ni aux exhortations des Saints sur les eutraves du mariage, je devais au moins, disaitelle, écouter les philosophes et prendre en considération ce qui avait été écrit, à ce sujet, soit par eux, soit pour eux, ainsi que le plus souvent les Saints le faisaient avec soin pour nous gourmander. Témoin, disait-elle, ce passage de saint Jérôme, — contre Jovinien, livre I, — où il rappelle que Théophraste, aprés avoir retracé en détail les intolérables ennuis du mariage et ses perpétuelles inquiétudes, prouve, par les arguments les plus convaincants, que le sage ne doit pas se marier, et couronne ces conseils de la philosophie par cette observation : « Quel est le chrétien qui ne serait pas confondu de trouver uue telle argumentation chez Théophraste ? » Dans le méme livre, continuait-elle, saint Jérôme cite encore l'exemple de Cicéron, qui, sollicité par Hirtius d'épouser sa sœur après la répudiation de Terentia, s'y refusa formellement, disaut qu'il ne pouvait donner à la fois ses soins à une femme et à la philosophie. I1 ne dit pas « donrer ses soins, » mais il ajoute, ce qui revient au méme, « qu'il ne voulait. rien faire qui püt balancer pour lui l'étude de la philosophie. »

Mais ne parlons pas, poursuivait-elle, des entraves qu'une femme apporterait à vos études de philosophie, et songez à la situation que vous dounerait une alliance légitime. Quel rapport peut-il v avoir entre les travaux de l'école et le train d'une maison, entre un pupitre et un berceau, un livre ou une tablette et une quenouille, un style ou une plume et un fuseau ? Est-il un homme qui, livré aux méditations de l'Écriture ou de la philosophie, puisse supporter les vagissements d'un nouveau-né, les chants de la nourrice qui l'endort, le va-et-vient du service, hommes ct femmes de la maison, la malpropreté de l'enfauce? Les riches le font bien, direz-vous : oui, sans doute, parce qu'ils ont dans leurs palais ou daus leurs vastes demeures des

scilicet. professione religionis adstricli, quid te clericum atque canonicum facere oportet, ne divinis officiis turpes præferas voluptates, ne te præcipitem hzc Charibdis absorbeat, ne obscenitatibus istis te impudenter atque irrevocabiliter immergas? Qui si clerici prierogativam non curas, philosophi saltem defende dignitatem. Si reverentia Dei contemnitur, amor saltem lionestatis impudentiam temperet. Memento Socratem uxoratum fuisse, 2t quam fædo casu hanc philosophiz labem ipse primo luerit, ut deinceps c:eteri exemplo ejus cautiores efficerentur. Quod nec ipse praterit Hieronymus ita in primo Contra Jovinianum de ipso scribens Socrate : « Quodam autem lempore quum infinita convicia ex superiore loco ingerenti Xanthippæ reslitisset, aqua profusus immunda, niliil respondit amplius, quain

capite delerso : « Sciebam, inquit, futurum ut ista tonitrua imber sequeretur. »

Addebat denique ipsa et quam periculosum milü cesset cam reducere et quam sibi carius existeret, mihique honestius amicam diei quam uxorem, ut me ei sola gratia conservaret, non vis aliqua vinculi nuptialis constringeret; tantoque nos ipsos ad tempus separatos gratiora de conventu nostro percipere gaudia, quanto rariora. Ie et similia persuadens seu dissuadeus, quum meam deflectere non posset stultitiam, nec me sustineret offendere, suspirans vehementer et lacrymaus, perorationem suam tali fine ternunavit : « Unum, inquit, ad ultimum restat, ut in perditione duorum, minor non succedat dolor quam præcessit amor. » Nec in hoc ei, sicut universus agnovit mundus, proplietice defuit spiritus, y

Nato itaque parvulo nostro sorori mex commendato, Parisius occulte revertimur, et post paucos dies, nocte secretis orationum vigiliis iu quadam ecclesia celebratis, ibidem summo mane, avunculo cjus atque quibusdam nostris vel ipsius amicis assistentibus, nuptiali benedictione confœderamus. Moxque occulte divisim abs: essimus, nec nos ulterius nisi raro latenterque vidimus, dissimulantes plurimum quod egeramus. |

VIII. Avunculus autem ipsius, atque domestici ejus, ignominiæ suæ solatium quærentes, initum. matrimonium divulgare, et fidem. milii super hoc datam violare cceperunt ; illa autem c contra anathematizare et jurare quia falsissimum esset. Unde vehementer ille commotus, crebris eam contumeliis afficiebat. Quod quum ego cognovissem, transmis cam ad abbatiam quamdam sanctimonialium prope Parisius, quz Árgenteolum appellatur, ubi ipsa olim puellula educata fuerat atque erudita, Vestes quoque ci religionis, quae

bler les preuves ; j'aurais l'air de faire la leçon à Minerve. Mais si les laïques, les gentils ont ainsi vécu, sans être euchainés par aucune espèce de vœux . religieux, vous qui êtes clerc et revétu du canomicat, irez-vous préférer des voluptés honteuses à votre sacré ministère, vous précipiter dans ce gouffre de Charybde, et bravant toute honte, vous plonger à Jamais dans les abimes de l'impureté? Si vous ne tenez compte des devoirs du clerc, songez au moins à la dignité du philosophe. A défaut du respect de Dieu, laissez le sentiment de l'honneur mettre un frein à votre impudeur. Rappelez vous que Socrate a été marié et par quelle triste peine il expia cette tache imprimée à la philosophie, comme pour que son exemple servit à rendre les hommes plus sages. Ce trait n'a pas échappé à saint Jérôme qui, dans son premier livre contre Joviuien, écrit au sujet même de Socrate : « Un jour ayant voulu tenir téte à l'orage d'injures que Xantippe faisait tomber sur lui d'un étage supérieur, il se sentit arrosé d'un liquide impur : « Je savais bien, dit-il pour toute réponse, en s'essuyant la téte, que ce tonnerre aménerait la pluie. »

Enfin, parlant en son nom, elle me représentait combien il serait dangereux pour moi de la ramener à Paris, combien le titre d'amante, plus honorable pour moi, lui serait, à elle, plus cher que celui d'épouse, à elle qui voulait me conserver par le charme de la tendresse, non m'enchainer par les liens du mariage; elle ajoutait que nos séparations momentanées rendraient les rapprochements d'autant plus doux qu'ils seraient plus rares. Puis voyant que ces efforts pour me dissuader venaient échouer contre ma folie, et n'osant me heurter de front, elle termina ainsi à travers les sanglots et les larmes : « C'est la seule chose qui nous reste à faire, si nous voulons achever de nous perdre tous les deux, et nous préparer un chagrin égal à notre amour. » Et en cela, le monde entier l'a reconnu, elle eut les lumières de l'esprit de prophétie.

Nous recommandons donc à ma sœur notre jeuue enfant, ct nous revenous secrètement à Paris. Quelques jours plus tard, après avoir. passé une nuit à célébrer vigiles dans une église, à l'aube du matin, en présence de l'oncle d'Héloise et de plusieurs de ses amis et des nôtres, nous recümes la bénédiction nuptiale. Puis nous nous retiràmes secrètement clacun de notre côté, et dès lors nous ne nous vimes plus qu'à de rares intervalles et furtivement, afin de tenir le mieux qu'il serait possible notre union cachée.

VIE. Mais Fulbert et les siens, pour se venger de l'affront qu'ils avaient reçu, se mirent à divulguer le mariage et à violer envers moi la foi jurée. Héloïse protestait hautement du contraire, et jurait que rien n'était plus faux. Fulbert, exaspéré, l'accablait de mauvais traitements. Informé de cette situation, je l'envoyai à une abbave de nonnes voisine de Paris et appelée Argenteuil, où elle avait été élevée et instruite dans sa première Jeunesse, ct à l'exception du voile, je lui fis prendre, les habits de religion en harmonie avec la vie monastique. A cette nouvelle, son oncle et ses parents ou alliés pensè-

26 AD.ELARDI ET HELOISS.E EPISTOLÆ.

conversioni monasticze. convenirent, excepto velo, aptart feci, et. his eam indui. Quo audito, avunculus et consanguinei seu affines ejus opinati sunt me nunc sibi plurimum illusisse, et ab ea moniali facta me sie facile expedire. Unde veliementer iudignati, et adversum me coujurati, nocle quadam quiescentem me atque dormientem in secreta hospitii mei camera, quodam mili servienti per pecuniam corrupto, crudelissima et pudentissima. ultione punierunt, et quam summa admiratione muudus excepit, eis videlicet corporis met partibus amputatis, quibus 1d. quod. plangebant commiseram. Quibus mox in fugam conversis, duo qui comprehendi potuerunt. oculis et genitalibus privati sunt. Quorum alter ille fuit supradictus. serviens, qui quum in obsequio meo mecum maneret, cupiditate ad proditionem ductus est. Mane. autein. facto, t0tà ad me civitas congregata. quanta. stuperel admiratione, quanta se. affligeret lamentatione, quanto me clamore. vexarent, quanto plauetu pertubarent, difficile, imo impossibile est exprimi. Maxine vero clerici, ac. precipue: scholares nostri intolerabilibus ine. lamentis et ejulatibus eruciabant, ut multo implius ex eorum compassione quam ex vulneris lederer passione, et plus erubeseentiam quiin. plagun sentireni, dit pudore magis quam dolore affligerer. Oceirrebat animo quanta modo gloria pollebam, quam facili: et temporali casu hiec humiliata, imo penitus esset extincta; quam justo Dei judicio in illa corporis miei portione plecterer, in qua deliqueram ; quam justa proditione 1s, quem antea prodideram, vicem mili vetulisset ; quanta laude mei iemult tam inanifestam æquitatem efferrent ; quantam perpetui doloris contritionem plaga hie parentibus meis et amicis esset eollatura ; quanta dilatatione hæc singularis infamia universum mundum esset occupatura ; qua nihi ulterius via pateret, qua fronte in publicum prodirem omuium digitis demonstrandus, omnium linguis. corrodendus, omnibus monstruosum spectaculum futurus. Nec me etiam parum confundebat quod, secundum occidentem legis litteram, tanta sit apud Deum eunuchorum abominatio, ut homines amputatis vel attritis testibus eunuchizati inirare ecclesiam, tanquam olentes et. immundi, prohibeantur, et in orificio quoque talia penitus animalia respuantur. Lih. Levitici* : « Omne aa], quod vel contrifis, vel tusis, vel sectis, ablatisque testiculis, fferetis Domino. » Deuter.?, cap. xxnr : « Non. intrabil eunuchus,

vel amputatis lestieulis, et abseisso. veretro, ecclesiam Dei. » In

sera me contritione positum confusio, fateor, pudoris potius quam conversionis ad monasticorum latibula claustrorum compulit, illa

ius ad imperium nostrum sponte velata, et monasterium ingressa.

un, v. 94. — * Cap. xxm, v. 1.

rent que je m'étais joué d'eux et que J'avais mis Héloïse au couvent pour m'en débarrasser. Outrés d'indignation, ils s'entendirent, et une nuit, pendant que je reposais chez moi, dans une chambre retirée, un de mes serviteurs, corrompu à prix d'or, les ayant introduits, ils me firent subir la plus barbare et la plus honteuse des vengeances, vengeance que le monde entier apprit avec stupéfaction : ils me tranchérent les parties du corps avec lesquelles j'avais commis ce dont ils se plaignaient, puis ils prirent la fuite. Deux d'entre eux qu'on put arrêter furent privés de la vue ct des organes de la génération. L'un d'eux était le serviteur particulièrement attaché à ma personne, que la cupidité avait poussé à la trahison.

Le matin venu, la ville entiére était rassemblée autour de ma maison. Dire l'étonnement, la stupeur géuérale, les lamentations, les cris, les gémissements dont on me fatiguait, dont on me torturait, serait chose difficile, impossible. Les clercs surtout, et plus particuliérement mes disciples, me martyrisaient par leurs gémissements intolérables. Je souffrais de leur compassion plus que de ma blessure ; je sentais ma honte plus que ma mutilation ; j'étais plus accablé par la confusion que par la douleur. Mille pensées se présentaient à mon espril. De quelle gloire je jouissais encore tout à l'heure; avec quelle facilité elle avait été, en un moment, abaissée, détruite! Combien était juste le jugement de Dieu qui me frappait dans la partie de mon corps qui avait péché! Combien étaient légitimes les représailles de Fulbert qui m'avait rendu trahison pour trahison! Quel triomphe pour mes ennemis, de voir ainsi le chátiment égalé à la faute! Quelle peine inconsolable le coup qui me frappait porterait dans l'àme de mes parents et de mes amis! Comme l'histoire de ce déshonneur saus précédent allait se répandre dans le monde entier! Où passer maintenant? Comment paraitre en public? J'allais être montré au doigt par tout. le monde, déchiré par toutes les langues, devenir pour tous une sorte de monstre. Ce qui contribuait encore à m'atterrer, c'était la pensée que, selon la lettre meurtrière de la loi, les cunuques sont en telle abomination devant Dieu, que les hommes réduits à cet état par l'amputation ou le froissement des parties viriles sont repoussés du seuil de l'Église comme fétides et immondes, et que les animaux cux mémes, lorsqu'ils sont ainsi mutilés, sont rejetés du sacrifice. « Tout animal dont les parties génitales ont été froissées, écrasées, coupées ou enlevées, ne sera pas offert au Seigneur, » dit le Leritique; et dans le Deutéronome : « L'eunuque, dont les parties viriles auront été écrasées ou amputées, n'entrera point dans l'église. » Dans cet état d'abattoment et de confusion, ce fut, je l'avoue, un sentiment de honte plutôt que la vocation qui me fit chercher l'ombre d'un cloitre. Héloïse, suivant mes ordres avec une entière abnégation, avait déjà pris le voile ct était entrée dans un monastère,

28 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLEÆ.

Ambo itaque simul sacrum habitum suscepimus : ego quidem in abbatia Sancti Dionvsii, illa in monasterio Argenteoli supradicto. Quæ quidem, memini, quum ejus adolescentiam a jugo monasticæ regule tanquam intolerabili pena plurimi frustra deterrerent & compatientes, in illam Corneliæ querimoniam inter lacrymas ct singulus prout poterat proruinpeus, ait ! :

O maxime conjux!

O thalamis indigne meis! Hoc juris habebat

In tantum fortuna caput? Cur impia nupsi,

Si miserum factura fui? Nunc accipe panas,

Sed quas sponte luam.

Atque in his verbis ad altare mox properat, et confestim ab episcopo bencdictum velum ab altare tulit, et se monasticæ professioni coram omnibus alligavit.

IX. Vix autem de vulnere adhuc convalueram, quum ad me confluentes clerici tam ab abbate nostro, quam a meipso, continuis supplicationibus efflagitabant, quatenus quod hucusque pecuniæ vel laudis cupiditate egeram, nunc amore Dei operam studio darem, attendens quod mihi fuerat a Dommo talentum commissum ab ipso esse cum usuris exigendum ; ct qui divitibus maxime hucusque intenderam, pauperibus erudiendis amodo studerem; et ob lioc maxime Dominica manu me nunc tactum esse cognoscerem, quo liberius, a carnalibus illecebris et tumultuosa vita seculi abstractus, studio litterarum. vacarem ; nec tam mundi quam Dei vere. philosophus fierem. Erat autem abbatia illa nostra, ad quam me contuleram, secularis admodum vitz? atque turpissimæ. Cujus abbas ipse, quo cæteris prolatione major, tanto vita deterior atque infamia notior erat. Quorum quidem intolerabiles spurcitias ego frequenter atque vehementer modo privatim, modo publice redargueus, omnibus me supra modum onerosum atque odiosum efleci, qui ad quotidianam discipulorum nostrorum instantiam. maxime gavisi, occasionem nacti sunt, qua me a se removerent. Diu itaque illis instantibus atque importune pulsantibus, abbate quoque nostro et fratribus intervenientibus, ad cellam quamdam recessi, scholis more solito vacaturus; ad quas quidem tanta seholarium multitudo confluxit, ut nec locus. hospitiis, nec terra sufficeret alimentis. Übi, quod professioni meæ convenientius erat, sacre plurimum lectioni studium intendens, secularium. artium. disciplinam, quibus amplius assuetus fueram, et quas a me plurimum requirebant, non penitus abjeci, sed de his quasi hamum quemdam fabricavi, quo illos philosophieo sapore inescatos ad veræ philosophiæ lectionem attraherem, sicut et summum christianorum philosophorum Origenem consuevisse Historia meminit ecclesiastica?. Quum autem in divina Scriptura non mi-

! Lucain, Pharsal., viu, 94 et 099. — 3 Euseb. Hist. cecles. vi, 7.

Nous revétimes donc tous deux en méme temps l'habit religieux, moi dans l'abbaye de Saint-Denis, elle, dans le couvent d'Argenteuil dont j'ai parlé plus haut. On voulait, je m'en souviens, soustraire sa jeunesse au joug de la règle monastique, comme à uu insupportable supplice, on s'apitoyait sur son sort; elle ne répondit qu'en laissant échapper à travers les pleurs et les sanglots, la plainte de Cornélie : « O noble époux, si peu fait pour un tel hymen! Ma fortune avait-elle donc ce droit sur une téte si haute? Criminellc que je suis, devais-je t'épouser pour causer ton malheur ! Reçois en expiration ce châtiment au-devant duquel je veux aller. » C'est en prononcant ces mots qu'elle marcha vers l'autel, reçut des mains de l'évéque le voile béni et prononça publiquement le scrment de la profession mónastique.

IX. A peine étais-je convalescent de ma blessure, qu'accourant en foule, les cleres commencérent à fatiguer notre abbé, à me fatiguer moi-méme de leurs prières : ils voulaient que ce que j'avais fait jusque-là par amour de l'argent ou de la gloire, je le fisse maintenant pour l'amour de Dieu ; ils disaient que le talent dont le Seigneur m'avait doué, le Seigneur m'en demanderait compte avec usure, que je ne m'étais guére encore occupé que des riches, que je devais me consacrer maintenant à l'éducation des pauvres; que je ne pouvais méconnaitre que, si la main de Dieu m'avait touché, c'était afiu qu'affranchi des séductions de la chair et de la vie tumultueuse du siècle, je pusse me livrer à l'étude des lettres, et de philosophe du monde devenir le vrai philosophe de Dieu. Or l'abbaye où je m'étais retiré était livrée à tous les désordres de la vie mondaine. L'abbé lui-même ne tenait le premier rang entre tous que par la dissolution et l'infamie de ses mœurs. Je m'étais plus d'une fois élevé contre ces scandaleux déportements tantôt en particuli r, tantôt en public, et je m'étais ainsi rendu odieux et insupportable à tous ; si bien que, charmés des instances journellement répétées de mes disciples, ils profitèrent de l'occasion pour m'écar. ter. Pressé par les sollicitations incessantes des écoliers, et cédant à l'intervention de l'abbé et des frères, je me relirai dans un prieuré, pour reprendre mes habitudes d'enseignement; et telle fut l'affluence des auditeurs, que le lieu ne suffisait pas à les loger, ui la terre à les nourrir. Là, conformément à mon caractère, je me livrai particulièrement à l'enseignement de la théologie. Toutefois je ne répudiai pas entièrement l'étude des arts séculiers dont j'avais plus particulièrement l'habitude et qu'on attendait spécralement de moi; j'en fis comme une amorce pour attirer ceux qui m'écoutaient, par une sorte d'avant-goüt philosoihique, à l'étude de la vraie philosophie, selon la méthode attribuée par l'Histoire ecclésiastique au plus grand des philosophes chrétiens, Origéne. Et comme le Seigneur semblait ne m'avoir pas moins favorisé pour l'intelligence des saintes Écritures que

norem mihi gratiam, quam in seculari Dominus contulisse videretur, cæperunt admodum ex utraque lectione scholæ nostre multiplicari, et. cæteræ omnes vehementer attenuari. Unde. maxime magistrorum. invidiam atque odium adversum me eoncitavi, qui in omnibus qui poterant milii derogantes, duo precipue absenti nihi semper objicicbant : quod. scilicet proposito monachi valde sit contrarium secularium librorum studio detineri, et quod sine magistro ad magisterium divinæ leotionis accedere. preesumpsisseni ; ut sic videlicet omne mihi. doctrinæ scholaris exercitium. interdiceretur, ad quod incessanter episcopos, archiepiscopos, abbates, et quascunque poterant religiosi nominis personas incitabant.

X. Accidit autem mihi ut ad ipsum fidei nostre fundamentum humauæ rationis similitudinibus disserendum primo me applicarem, et quemdiin theologiæ tractatum de Ünitale et Trinitate divina scholaribus nostris coinponerem, qui humanas, ct plulosophicas rationes requirebant, et plus quae intelligi quam quz dici. possent efflagitabant : dicentes quidem: verborum superfluam esse prolationem, quami intelligentia non sequeretur, nec credi posse aliquid nisi primitus. intellectum, et ridiculosum esse aliquem aliis pradicare quod. nee ipse, nec illi quos doceret intellectu. capere: possent, Domino ipso arguente quod cæci essent duces cæcorum. Quem quidem tractatum quum vidissent et legissent plurimi, ecpit in commune omnibus plurimum placere, quod in eo pariter omnibus satisfieri super hoe quiestionibus videbatur. Et quoniam. quiestiones istæ proe omnibus difficiles videbantur, quanto earum major extiterat gravitas, tanto solutionis earum ceusebatur major subtilitas. Unde æmuli mei, vehementer accensi, concilium contrame congregaverunt, maxime duo illi antiqui insidiatores, Albericus scilicet et Lotulfus, qui jan defunctis magistris eorum ct nostris, Guillelmo scilicet atque Anselmo, post eos quasi regnare se solos appetebant, atque etiam ipsis lanquam hæredes succedere. Quum autem utrique Remis scholas regerent, crebris suggestionibus archiepiscopum suuin Radulphum adversum me commoverunt, ut ascito. Conano, Priunestino episcopo, qui tunc. legatione fungebatur in Gallia, conventiculum quemdam. sub nomine. concilii. in Suessionensi civitate celebrarent, meque invitarent quatenus illud. opus clarum, quod de Trinitate composueran, mecum afferrem. Et factum est ita. Antequam autem 1lluc pervenivem, duo illi prædicti æmuli nostri ita me in clero et populo diffamaverunt, ut pene me populus paucosque qui advenerant ex discipulis nostris, prima die nostri adventus lapidarent, dicentes me tres Deos predicare et scripsisse, sicut ipsis persuasum fuerat. Accessi autem, mox ut ad civitatem veni, ad legatum, eique , libellum nostrum. inspiciendum et dijudicandum tradidi; et me,

pour celle des lettres profanes, le nombre de mes auditeurs, attirés par les deux cours, ne tarda pas à s'accroitre, tandis que l'auditoire des autres se dépeuplait. Ce qui excita contre moi l'envie et l'inimitié des maitres. Tous travaillaient à me dénigrer ; mais deux surtout profitaient de mon éloignement pour établir contre moi que rien n'était plus contraire au but de la profession monastique que de s'arréter à l'étude des livres profanes, et qu'il y avait présomption, de ma part, à monter dans une chaire de théologie sans le concours d'un théologien. Ce qu'ils voulaient, c'était me faire interdire l'exercice de tout enseignement, et ils y poussaient incessamment les évéques, les archevéques, les abbés, en un mot, toutes les personnes avant nom dans la hiérarchie ecclésiastique.

X. Or il arriva que je m'attachai d'abord à discuter le principe fondamental de notre foi par des analogies, et que je composai un traité sur l'unité ct la trinité divine à l'usage de mes disciples, qui demandaient sur ce sujet des raisonnements humains ct philosophiques, et auxquels il fallait des démonstrations, non des mots. Ils disaient, en effet, qu'ils n'avaient pas besoin de vaines paroles, qu'on ne peut croire que ce que l'on a compris, et qu'il est ridicule de précher aux autres ce qu'on ne comprend pas plus que ceux auxquels on s'adresse; que le Seigneur lui-méme condamne les aveugles qui conduisent les aveugles. On vit ce traité, on le lut, et généralement on en fut content, parce qu'il semblait répondre à tous les points du sujet. Et ces points paraissant d'une difficulté transcendante, plus on en reconnaissait la gravité, plus on en admirait la solution. Mes rivaux furieux assemblèrent contre moi un concile. A leur tête étaient les deux meneurs d'autrefois, Albéric et Lotulfe, qui, depuis la mort de nos maîtres communs, Guilla::me et Anselme, avaient la prétention de régner et de se porter leurs seuls héritiers. lls tenaient tous deux école à Reims. l'ar leurs suggestions réitérées, ils déterminèrent leur archevéque Raoul à appeler Conan, évêque de Préneste, qui remplissait alors en France la mission de légat, à réunir une sorte d'assemblée, sous le nom de concile, dans Ja ville de Soissons, et à m'inviter à leur apporter ce fameux ouvrage que j'avais composé sur la Trinité. Ainsi fut-il fait. Mes deux rivaux m'avaient tellement calomnié dans le clergé et dans le peuple, qu'il s'en fallut de peu qu à mon arrivée à Soissons, la foule ne me lapidàt, moi et ceux qui m'accompagnaient, sous le prétexte que j'enseignais et que j'avais écrit qu'il y avait trois Dieux. C'était ce qu'on leur avait persuadé. Cependant, à peine eutré en ville, j'allai trouver le légat, je lui remis mon livre, l'abandonnant à son examen et à son jugement, ct me déclarant prét, soit à amender ma doctrine, soit à faire réparation, si j'avais rien écrit qui s'écartàt des principes de la foi. Le Jégat m'enjoignit aussi de porter le livre à l'archevèque et à mes deux rivaux, me renvoyant au jugement de ceux qui m'accusaieut; en sorte que la parole divine fut ainsi accomplie envers moi : « et nos ennemis sont nos juges. » Ceux-ci, aprés avoir feuilleté ct

si aliquid scripsissem quod a catholica fide dissentiret, paratum esse ad correptionem vel satisfactionem obtuli. Ille autem statim milii precipit libellum ipsum archiepiscopo illisque æmulis meis deferre, quatenus ipsi me judicarent, qui me super hoc accusabant : ut illud in me etiam compleretur : « Et inimici nostri sunt Judices !. » Sæpius autem illi inspicientes atque revolventes libellum, nec quid in audientia proferre adversum me auderent invenientes, distulerunt usque iu finem concilii libii, ad quam. anhelabant, damnationem. Ego autem, singulis diebus antequam sederet concilium, in publice omnibus secundum quam seripseram fidem catholicam disserebam, et cum magna adnniratione omnes qui audiebant, tam verborum apertionem, quam sensum nostrum, commendabant. Quod quum populus et clerus iuspiceret, ceperunt adinvicem dicere : « Ecce nunc palam loquitur, et nemo in cum aliquid dicit ; ct concilium ad finem festinat, maxime in eum, ut audivimus, congregatum. Nunquid judices. cognoverunt quia ipsi potius quam ille errant? » Ex quo æmuli nostri quotidie magis ac magis inflammabantür. |

Quadam autem die, Albericus ad me animo intentandum cum quibusdam discipulis suis accedens, post quedam blanda colloquia, dixit se mirari quoddam, quod in libro illo notaverat : quod scilicet, quum Deus Deum genuerit, nec nisi unus Deus sit, negarem tamen Deum seipsum genuisse. Cui statim respondi : « Super hoc, si vultis, rationem proferam. — Non curamus, inquit ille, rationem humanam, aut sensui. nostrum in talibus, sed autoritatis verba solummodo. » Cui ego: « Vertite, inquam, folium libri, et invenietis auctoritatem. » Et erat presto liber quem secum ipse detulerat. Revolvi ad locum quem noveram, quem ipse minime compererat, aut cui non nisi mili nocitura quærcbat. Et voluntas Dei fuit, ut cito occurreret mihi quod volebam. Erat autem sententia iutitulata : Augustinus de Trinitate, lib. I : « Qui putat. ejus potentis Deum, ut seipsum ipse genuerit, eo plus errat quod non solum Deus ita non est, sed nec spiritualis creatura, nec corporalis. Nulla enim omnino res est, quz seipsam gignat. »

Quod quum discipuli ejus qui aderant audissent, obstupefacti erubescebant. Ipse autem, ut se quoquomodo protegeret : « Bene, inquit, est intelligendum. » Ego autem subjeci hoc non esse novellum, sed ad præsens nihil attinere, quum ipse verba tantum, non sensum requisisset, Si autem sensum et rationem attender: vellet, paratum me dixi ei ostendere, secundum ejus sententiam, quod in eam lapsus essct hæresim, secundum quam is qui

* Deuter, cap. xxxi, v. 51.

scruté le livre en tous sens, n'y trouvant rien qu'ils osassent produire contre moi à l'audience, ajournèrent à la fin du concile cette condamnation à laquelle ils aspiratent. Pour moi, j'avais employé tous les jours qui avaient précédé le concile à établir publiquement les bases de la foi catholique dans le sens de mes écrits, et tous mes auditeurs exaltaient avec une admiration sans réserve mes commientaires et leur esprit. Le peuple et le clergé, témoins de ce spectacle, commencèrent à s^ dire : Voici maintenant qu'il parle devant lout l: monde, et que personne ne lui répond, ct' le concile qu'on nous disait réuni principalement contre lui touche à sa fin : «st-ce que les juges auraient reconnu que l'erreur est plutôt de leur côté que du sien? Et ce langage exeitait chaque jour davantage la fureur de mes rivaux.

Un jour, Albéric, dans l'intention de me tendre un piége, vint me trouver avee quelques-uns de ses disciples. Après quelques mots de politesse, il me dil qu'il avait remarqué dans mon livre un passage qui l'avait étonné. Dieu avant engendré Dieu, et Dieu n'étant qu'un, comment pouvais-je nier que Dieu se füt engendré lui-même? — C'est, répondis-je aussitôt, une thèse que je vais, si vous voulez, démontrer rationnellement. — En telle matièré, répondital, nous ne tenons point compte de là. raison humaine et de notre sentunent : nous ne reconnassons que les paroles de l'autorité, — Eh bien, lui dis-je, tournez le feuillet et vous trouverez l'autorité. — Nous avions ju-tement sous la main le livre, qu'il avait pris avec lui. Je me reportai au passage que je connaissais et qui lut avait échappé ou qu'il n'avait pas voulu voir. parce qu'il ne cherchait dans mon hvre que ce qui pouvait me nuire. Et 1a volonté de Dieu fit que je trouvait aussitôt ce que ;e voulais. C'était Ja citation de saint Augustin. sur la. Trinité, livre Fr: « Celui qui suppose à [neni la puissance de s'être engendré Ini-nème se trompe d'autant plus que ce nest pas à l'égard de Dieu seulement qu'il n'en est pas ainsi, mais à l'ézard de toute créature spirituelle ou corporelle : il u'y a absolument rien, en ellet, qui S'engendre soi-même »

A la lecture de cette citation, les disciplesd'Albéric, qui étaientlà, rougirent de upéfaeti in, Quantà lus. cherchant à se retrancher de son mieux : Le tout, dital. est de bien comprendre, — Mais, répliquai-je, cela n'est point une opiuiti iouvelle' et pour Le mom: nt, au surplus id importe peu, puisque ee sont des pareles que vous demandez, et non une interpré'ation. J'ajoutai que, s'il voulait établir une interprétation et en appeler à la raison, j'étais prét à raisonner et à lui démontrer par ses propres paroles qu'il était tombé dans l'hérésie

9l ABÆLARDI ET IlIELOISS;E EPISTOLEE.

pater est sui ipsius filius sit. Quo ille audito, statim quasi furibundus etfec- (us, ad minas conversus est, asserens nec rationes Jneas, nec auctorilates mihi in hac causa suffragaturas esse. Atque ita recessit.

Extrema vero die concilii, priusquam residerent, diu legatus ille atque archiepiscopus cum æmulis meis et quibusdam personis deliberare co»perunt, quid de meipso et libro meo statuerctur, pro quo maxime vocati. fucrant. Et quoniam ex verbis meis, aut scripto quod erat in. præsenti, non habebant quod in me prætenderent, omnibus aliquantulum conticentibus, aut jam mihi niinus aperte detraheutibus, Gaufridus, Carnotensis episcopus, qui cæteris episcopis et relizionis nomiue et sedis dignitate præcellebat, ita exorsus est : « Nostis, domini omnes qui adestis, hominis hujus doctrinam, qualiscunque sit, ejusque ingenium, in quibuscunque studuerit, multos assentatores et sequaces habuisse, et magistrorum tam suorum quam nostrorum famam maxime compressisse, et quasi ejus vineam a mari usque ad mare palinites suos extendisse. Si hune præjudicio, quod non arbitror, gravaverilis, etiamsi recte, multos vos offensuros sciatis et non deesse plurimos qui eum defendere velint : prosertim quum in præsenti seripto nulla. videamus que aliquid obtineant apertæ calumniæ ; et quia juxta illud Hicronymi : « Semper in propatulo fortitudo æmulos habet, »

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