Lettres d'Amabed
A Bénarès, second du mois de la souris, l'an du renouvellement du monde 1 1 56S2 '.
UMIÈRE de mon âme, père de mes pensées, toi qui conduis les hommes dans les voies de l'Éternel, à toi, savant Shastasid, respect et tendresse.
Je me suis déjà rendu la langue chinoise si familière, suivant tes sages conseils, que je lis
I . Cette date répond à l'année de notre ère vulgaire i5i2, deux ans après qu'Alphonse d'Albuquerque eut pris Goa. Il faut savoir que les Brames comptaient I 1 1 100 années depuis la rébellion et la chute des êtres célestes, et 4552 ans depuis la promulgation du Shasta, le premier livre sacré; ce qui fesait 11 5652 pourl'année
avec fruit leurs cinq Kings, qui me semblent égaler en antiquité notre Shasta, dont tu es l'interprète, les sentences du premier Zoroastre, et les livres de l'Egyptien Thaut.
Il paraît à mon âme, qui s'ouvre toujours devant toi, que ces écrits et ces cuites n'ont rien pris les uns des autres : car nous sommes les seuls à qui Brama , confident de l'Eternel , ait enseigné la rébellion des créatures célestes, le pardon que l'Éternel leur accorde, et la formation de l'homme; les autres n'ont rien dit, ce me semble, de ces choses sublimes.
Je crois surtout que nous ne tenons rien, ni nous ni les Chinois, des Égyptiens: ils n'ont pu former une société policée et savante que longtemps après nous, puisqu'il leur a fallu dompter leur Nil avant de pouvoir cultiver les campagnes et bâtir leurs villes.
Notre Shasta divin n'a, je Tavoue, que quatre mille cinq cent cinquante-deux ans d'antiquité : mais il est prouvé par nos monumens que cette doctrine avait été enseignée de père en fils plus de
correspondante à notre année i5i2, temps auquel régnaient Babar dans le Mogol, Ismaël Sophi en Perse, Sélim en Turquie, MaximilienF'" en Allemagne, Louis XII en France, Jules II à Rome, Jeanne la Folle en Espagne, Emmanuel en Portugal.
D AMABED J
cent siècles avant la publication de ce sacré livre. J'attends sur cela les instructions de ta paternité.
Depuis la prise de Goa par les Portugais, il est venu quelques docteurs d^Europe à Bénarès. Il y en a un à qui j'enseigne la langue indienne; il m'apprend en récompense un jargon qui a cours dans l'Europe, et qu'on nomme Titalien. C'est une plaisante langue : presque tous les mots se terminent en a, en e , en i et en o ; je l'apprends facilement, et j'aurai bientôt le plaisir de lire les livres européens.
Ce docteur s'appelle le P. Fa tutto : il paraît poli et insinuant, je l'ai présenté à Charme des yeux, la belle Adaté, que mes parens et les tiens me destinent pour épouse; elle apprend l'italien avec moi; nous avons conjugué ensemble le verbe j^aime dès le premier jour; il nous a fallu deux jours pour tous les autres verbes. Après elle, tu es le mortel le plus près de mon cœur. Je prie Birma et Brama de conserver tes jours jusqu'à l'âge de cent trente ans , passé lequel la vie n'est plus qu'un fardeau.
Réponse de Shastcsid.
J'ai reçu ta lettre, esprit enfant de mon esprit. Puisse Drugha* montée sur son dragon étendre toujours sur toi ses dix bras vainqueurs des vices!
Il est vrai, et nous n'en devons tirer aucune vanité, que nous sommes le peuple de la terre le plus anciennement policé. Les Chinois eux-mêmes n'en disconviennent pas. Les Egyptiens sont un peuple tout nouveau, qui fut enseigné luimême par les Chaldéens. Ne nous glorifions pas d'être les plus anciens, et songeons à être toujours les plus justes.
Tu sauras, mon cher Amabed , que depuis très-peu de temps une faible image de notre révélation sur la chute des êtres célestes et le renouvellement du monde à pénétré jusqu'aux Occidentaux. Je trouve , dans une traduction arabe d'un livre syriaque, qui n'est composé que depuis environ quatorze cents ans, ces propres
I. Drugha est le mot indien qui signifie vertu. Elle est représentée avec dix bras , et montée sur un dragon pour combattre les vices, qui sont l'intempérance, l'incontinence, le larcin, le meurtre, l'injure, la médisance, la calomnie , la fainéantise , !a résistance à ses père et mère, l'ingratitude. C'est cette figure que plusieurs missionnaires ont prise pour le diable.
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paroles: « L'Éternel tient liées de chaînes éternelles, jusqu'au grand jour du jugement, les puissances célestes qui ont souillé leur dignité première '. » L'auteur cite en preuve un livre composé par un de leurs premiers hommes, nommé Enoch. Tu vois par là que les nations barbares n'ont jamais été éclairées que par un rayon faible et trompeur qui s'est égaré vers eux du sein de notre lumière.
Mon cher fils, je crains mortellement l'irruption des barbares d'Europe dans nos heureux climats. Je sais trop quel est cet Albuquerque qui est venu des bords de l'Occident dans ce pays cher à l'astre du jour: c'est un des plus illustres brigands qui aient désolé la terre; il s'est emparé de Goa contre la foi publique; il a noyé dans leur sang des hommes justes et paisibles. Ces Occidentaux habitent un pays pauvre, qui ne leur produit que très-peu de soie, point de coton, point de sucre, nulle épicerie ; la terre même dont nous fabriquons la porcelaine leur manque ; Dieu leur a refusé le cocotier, qui om-
1 . On voit que Shastasid avait lu notre Bible en arabe, et qu'il avait en vue l'épître de saint Jude, où se trouvent en effet ces paroles, au verset 6. Le livre apocryphe qui n'a jamais existé est celui d'Enoch, cité par saint Jude au verset 14.
brage , loge, vêtit, nourrit, abreuve les enfans de Brama; ils ne connaissent qu'une liqueur qui leur fait perdre la raison ; leur vraie divinité est Tor; ils vont chercher ce dieu à une autre extrémité du monde.
Je veux croire que ton docteur est un homme de bien ; mais l'Eternel nous permet de nous défier de ces étrangers : s'ils sont moutons à Bénarès, on dit qu'ils sont tigres dans les contrées où les Européens se sont établis.
Puissent ni la belle Adaté ni toi n'avoir jamais à se plaindre du P. Fa tutto ! mais un secret pressentiment m'alarme. Adieu. Que bientôt Adaté, unie à toi par un saint mariage, puisse goûter dans tes bras les joies célestes !
Cette lettre te parviendra par un banian qui ne partira qu'à la pleine lune de l'éléphant.
Seconde lettre d'Amabed à Shastasid.
Père de mes pensées, j'ai eu le temps d'apprendre ce jargon d'Europe avant que ton marchand banian ait pu arriversur le rivage du Gange. Le P. Fa tutto me témoigne toujours une amitié sincère. En vérité, je commence à croire qu'il ne ressemble point aux perfides dont tu crains
avec raison la méchanceté : la seule chose qui pourrait me donner de la défiance , c'est qu'il me loue trop, et qu'il ne loue jamais assez Charme des yeux; mais , d'ailleurs, il me paraît rempli de vertu et d'onction. Nous avons lu ensemble un livre de son pays, qui m'a paru bien étrange : c'est une histoire universelle du monde entier, dans laquelle il n'est pas dit un mot de notre antique empire; rien des immenses contrées au delà du Gange, rien de la Chine, rien de la vaste Tartarie. Il faut que les auteurs dans cette partie de l'Europe soient bien ignorans : je les compare à des villageois qui parlent avec emphase de leurs chaumières , et qui ne savent pas où est la capitale; ou plutôt à ceux qui pensent que le monde finit aux bornes de leur horizon.
Ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'ils comptent les temps depuis la création de leur monde tout autrement que nous. Mon docteur européen m'a montré un de ces almanachs sacrés, par lequel ses compatriotes sont à présent dans l'année de leur création 5552, ou dans l'année 6244, ou bien dans l'année 6940', comme on voudra. Cette bizarrerie m'a surpris. Je lui ai demandé
1 . C'est la différence du texte hébreu , du samaritain, et des Septante.
lO LESLETTRES
comment on pouvait avoir trois époques différentes de la même aventure. «Tu ne peux, lui ai-je-dit, avoir à la fois trente ans, quarante ans, et cinquante ans: comment ton monde peut-il avvoir trois dates qui se contrarient? » Il m'a répondu que ces trois dates se trouvent dans le même livre, et qu'on est obligé chez eux de croire les contradictions pour humilier la superbe de l'esprit.
Ce même livre traite d'un premier homme qui s'appelait Adam, d'un Caïn, d'un Mathusalem, d'un Noé qui planta des vignes après que l'Océan eut submergé tout le globe ; enfin d'une infinité de choses dont je n'ai jamais entendu parler, et que je n'ai lues dans aucun de nos livres. Nous en avons ri, la belle Adaté et moi, en l'absence du P. Fa tutto : car nous sommes trop bien élevés et trop pénétrés de tes maximes pour rire des gens en leur présence.
Je plains ces malheureux d'Europe qui n'ont été créés que depuis 6940 ans tout au plus, tandis que notre ère est de 1 1 5,652 années; je les plains davantage de manquer de poivre, de cannelle, de girofle, de thé, de café, de soie, de coton, de vernis, d'encens, d'aromates, et de tout ce quipeut rendre la vie agréable : il faut que la Providence les ait longtemps oubliés : mais je les