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plains encore plus de venir de si loin, parmi tant de périls, ravir nos denrées les armes à la main. On dit qu'ils ont commis à Calicut des cruautés épouvantables pour du poivre ; cela fait frémir la nature indienne, qui est en tout différente de la leur : car leurs poitrines et leurs cuisses sont velues; ils portent de longues barbes; leurs estomacs sont carnassiers; ils s'enivrent avec le jus fermenté de la vigne plantée, disent-ils, par leur Noé. Le P. Fa tutto lui-même, tout poli qu'il est, a égorgé deux petits poulets; il les a fait cuire dans une chaudière, et il les a mangés impitoyablement : cette action barbare lui a attiré la haine de tout le voisinage, que nous n'avons apaisé qu'avec peine. Dieu me pardonne! je crois que cet étranger aurait mangé nos vaches sacrées, qui nous donnent du lait, si on l'avait laissé faire. Il a bien promis qu'il ne commettrait plus de meurtres envers les poulets , et qu'il se contenterait d'œufs frais, de laitage, de riz, de nos excellens légumes, de pistaches, de dattes, de cocos, de gâteaux d'amandes, de biscuits, d'ananas, d'oranges, et de tout ce que produit notre climat béni de l'Éternel.
Depuis quelques jours il paraît plus attentif auprès de Charme des yeux ; il a même fait pour elle deux vers itahens qui finissent en o. Cette
politesse me plait beaucoup, car tu sais que mon bonheur est qu*on rende justice à ma chère Adaté.
Adieu. Je me mets à tes pieds, qui t'ont toujours conduit dans la voie droite, et je baise tes mains, qui n'ont jamais écrit que la vérité.
Képonse de Shastasid.
Mon cher fils en Birma, en Brama, je n'aime point ton Fa tutto qui tue des poulets, et qui fait des vers pour ta chère Adaté. Veuille Birma rendre vains mes soupçons!
Je puis te jurer qu'on n'a jamais connu son Adam ni son Noé dans aucune partie du monde, tout récens qu'ils sont ; la Grèce même, qui était le rendez-vous de toutes les fables quand Alexandre approcha de nos frontières, n'entendit jamais parler de ces noms-là. Je ne m'étonne pas que des amateurs du vin, tels que les peuples occidentaux, fassent un si grand cas de celui qui, selon eux, planta la vigne; mais sois sûr que Noé a été ignoré de toute l'antiquité connue.
Il est vrai que du temps d'Alexandre il y avait dans un coin de la Phénicie un petit peuple de courtiers et d'usuriers, qui avait été longtemps
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esclave à Babylone : il se forgea une histoire pendant sa captivité, et c'est dans cette seule histoire qu'il ait jamais été question de Noé. Quand ce petit peuple obtint depuis des privilèges dans Alexandrie, il y traduisit ses annales en grec; elles furent ensuite traduites en arabe; et ce n'est que dans nos derniers temps que nos savans en ont eu quelque connaissance; mais cette histoire est aussi méprisée par eux que la misérable horde qui l'a écrite '.
Il serait plaisant en effet que tous les hommes, qui sont frères, eussent perdu leurs titres de famille, et que ces titres ne se retrouvassent que dans une petite branche composée d'usuriers et de lépreux. J'ai peur, mon cher ami, que les concitoyens de ton P. Fa tutto, qui ont, comme tu me le mandes, adopté ces idées, ne soient aussi insensés, aussi ridicules, qu'ils sont intéressés, perfides et cruels.
Épouse au plus tôt ta charmante Adaté, car, encore une fois, je crains les Fa tutto plus que les Noé.
I . On voit bien que Shastasid parle ici en brame qui n'a pas le don de la foi, et à qui la grâce a manqué.
Troisième lettre d'Amabed à Shastasid.
Béni soit à jamais Birma, qui a fait l'homme pour la femme ! Sois béni, ô cher Shastasid, qui t'intéresses tant à mon bonheur. Charme des yeux est à moi, je l'ai épousée. Je ne touche plus à la terre, je suis dans le ciel : il n'a manqué que toi à cette divine cérémonie. Le docteur Fa tutto a été témoin de nos saints engagemens; et, quoiqu'il ne soit pas de notre religion, il n'a fait nulle difficulté d'écouter nos chants et nos prières; il a été fort gai au festin des noces. Je succombe à ma félicité. Tu jouis d'un autre bonheur, tu possèdes la sagesse; mais l'incomparable Adaté me possède. Vis longtemps heureux, sans passions, tandis que la mienne m'absorbe dans une mer de voluptés. Je ne peux t'en dire davantage : je revole dans les bras d'Adaté.
Qu.afrièm€ lettre d'Amabed à Shastasid.
Cher ami, cher père, nous partons, la tendre Adaté et moi, pour te demander ta bénédiction : notre félicité serait imparfaite si nous ne remphssions pas ce devoir de nos cœurs; mais, le croirais-tu? nous passons parGoa, dans la com-
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pagnie de Coursom, le célèbre marchand, et de sa femme. Fa tutto dit que Goa est devenu la plus belle ville de l'Inde, que le grand Albuquerque nous recevra comme des ambassadeurs, qu'il nous donnera un vaisseau à trois voiles pour nous conduire à Maduré ; il a persuadé mafemme, et j'ai voulu le voyage dès qu'elle l'a voulu. Fa tutto nous assure qu'on parle italien plus que portugais à Goa. Charme desyeux brûle d''envie de faire usage d'une langue qu'elle vient d'apprendre : je partage tous ses goûts. On dit qu'il y a eu des gens qui ont eu deux volontés ; mais Adaté et moi nous n'en avons qu'une, parce que nous n'avons qu'une âme à nous deux. Enfin nous partons demain, avec la douce espérance de verser dans tes bras, avant deux mois, des larmes de tendresse et de joie.
Première lettre d'Adaté à Shastasid.
A Goa, le 5 du mois du tigre, l'an du renouvellemeat du monde ii5652.
IRMA, entends mes cris, vois mes pleurs , sauve mon cher époux !
Brama, fils de Birma, porte ma douleur et ma crainte à ton père ! Généreux Shastasid, plus sage que nous, tu avais prévu nos malheurs. Mon cher Amabed, ton disciple, mon tendre époux, ne t'écrira plus : il est dans une fosse que les barbares appellent prison; des gens que je ne puis définir (on les nomme ici inquisitori, je ne sais ce que ce mot signifie), ces monstres, le lendemain de notre arrivée, saisirent mon mari et moi, et nous mirent chacun dans une fosse séparée, comme si nous étions morts ; mais si nous l'étions, il fallait du moins nous ensevelir ensemble. Je ne sais ce qu'ils ont fait de mon cher Amabed ; j'ai dit à mes anthropophages: « Oii est Amabed? ne le tuez pas, et tuez-moi. « Ils ne m'ont rien répondu.
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« Où est-il ? pourquoi m'avez-vous séparée de lui ? » Ils ont gardé le silence ; ilsm'ont enchaînée. J'ai depuis une heure un peu plus de liberté; le marchand Coursom a trouvé moyen de me faire tenir du papier de coton, un pinceau et de l'encre. Mes larmes imbibent tout, ma main tremble, mes yeux s'obscurcissent; je me meurs !
Seconde lettre (VAdaté à Shastasid , écrite de la prison de l'inquisition.
Divin Shastasid, je fus hier longtemps évanouie : je ne pus achever ma lettre; je la pliai quand je repris un peu mes sens; je la mis dans mon sein, qui n'allaitera pas les enfans que j'espérais avoir d'Amabed : je mourrai avant que Birma m'ait accordé la fécondité.
Ce matin au point du jour sont entrés dans ma fosse deux spectres armés de hallebardes, portant au cou des grains enfilés, et ayant sur la poitrine quatre petites bandes rouges croisées; ils m'ont prise par les mains, toujours sans me rien dire, et m'ont menée dans une chambre où il y avait pour tous meubles une grande table, cinq chaises, et un grand tableau qui représentait
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un homme tout nu, les bras étendus et les pieds joints.
Aussitôt entrent cinq personnages vêtus de robes noires avec une chemise par-dessus leur robe et deux longs pendans d'étoffe bigarrée par-dessus leur chemise : je suis tombée à terre de frayeur; mais quelle a été ma surprise! j'ai vu le P. Fa tutto parmi ces cinq fantômes; je l'ai vu, il a rougi ; mais il ma regardée d'un air de douceur et de compassion qui m'a un peu rassurée pour un moment. «Ah! père Fa tutto, ai-je dit, où suis-je? qu'est devenu Amabed? dans quel gouffre m'avez-vous jetée? On dit qu'il y a des nations qui se nourrissent de sang humain : va-t-on nous tuer ? va-t-on nous dévorer?» Il ne m'a répondu qu'en levant les yeux et les mains au ciel, mais avec une attitude si douloureuse et si tendre que je ne savais plus que penser.
Le président de ce conseil de muets a enfin délié sa langue, et m'a adressé la parole; il m'a dit ces mots: «Est-il vrai que vous avez été baptisée?» J'étais si abîmée dans mon étonnement et dans ma douleur que d'abord je n'ai pu répondre. Il a recommencé la même question d'une voix terrible : mon sang sVst glacé, et ma langue s'est attachée à mon palais; il a répété les mêmes mots pour la troisième fois ; et à la fin j'ai dit
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oui, car il ne faut jamais mentir : j'ai été baptisée dans le Gange, comme tous les fidèles enfans de Brama le sont, comme tu le fus, divin Shastasid, comme l'a été mon cher et malheureux Amabed. Oui, je suis baptisée : c'est ma consolation, c'est ma gloire; je l'ai avoué devant ces spectres.
A peine cette parole oui, symbole de la vérité, est sortie de ma bouche, qu'un des cinq monstres noirs et blancs s'est écrié: Apostata! les autres ont répété : Apostata ! Je ne sais ce que ce mot veut dire, mais ils l'ont prononcé d'un ton si lugubre et si épouvantable que mes trois doigts sont en convulsion en te l'écrivant.
Alors le P. Fa tutto, prenant la parole, et me regardant toujours avec des yeux bénins, les a assurés que j'avais dans le fond de bons sentimens, qu'il répondait de moi, que la grâce opérerait, qu'il se chargerait de ma conscience ; et il a fini son discours, auquel je ne comprenais rien, par ces paroles : lo la convertero; cela signifie en italien, autant que j'en puis juger, je la retournerai.
«Quoi ! disais-je en moi-même, il me retournera! qu'entend-il par me retourner? veut-il dire qu'il me rendra à ma patrie ? « Ah ! père Fa tutto, « lui ai-je dit, retournez donc le jeune Amabed,
u mon tendre époux ! rendez-moi mon âme, ren- « dez-moi ma vie ! »
Alors il a baissé les yeux ; il a parlé en secret aux quatre fantômes dans un coin de la chambre : ils sont partis avec les deux hallebardiers; tous ont fait une profonde révérence au tableau qui représente un homme tout nu, et le P. Fa tutto est resté seul avec moi.
Il m'a conduite dans une chambre assez propre, et m'a promis que, si je voulais m'abandonner à ses conseils, je ne serais plus enfermée dans une fosse. « Je suis désespéré comme vous, m'at-il dit, de tout ce qui est arrivé; je m'y suis opposé autant que j'ai pu; mais nos saintes lois m'ont lié les mains; enfin, grâce au Ciel et à moi, vous êtes libre dans un bonne chambre dont vous ne pouvez pas sortir : je viendrai vous y voir souvent, je vous consolerai, je travaillerai à votre félicité présente et future.
— Ah ! lui ai-je répondu, il n'y a que mon cher Amabed qui puisse la faire, cette félicité, et il est dans une fosse ! Pourquoi y est-il enterré ? pourquoi y ai-je été plongée? qui sont ces spectres qui m'ont demandé si j'avais été baignée? où m'avez-vous conduite ? m'avez-vous trompée? est-ce vous qui [êtes la cause de ces horribles cruautés? Faites-moi venir le marchand
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Coursom, qui est de mon pays et homme de bien; rendez-moi ma suivante, ma compagne, mon amie Déra, dont on m'a séparée: est-elle aussi dans un cachot pour avoir été baignée? Qu'elle vienne, que je revoie Amabed, ou que je meure ! »
Il a répondu à mes discours et aux sanglots qui les entrecoupaient par des protestations de service et de zèle dont j'ai été touchée; il m'a promis qu'il m'instruirait des causes de toute cette épouvantable aventure, et qu'il obtiendrait qu'on me rendît ma pauvre Déra, en attendant qu'il pût parvenir à délivrer mon mari; il m'a plainte, j'ai vu même ses yeux un peu mouillés. Enfin au son d'une cloche il est sorti de ma chambre en méprenant la main et en la mettant sur son cœur; c'est le signe visible, comme tu le sais, de la sincérité, qui est invisible : puisqu'il a mis ma main sur son cœur, il ne me trompera pas. Eh! pourquoi me tromperait-il? que lui aije fait pour me persécuter? nous l'avons si bien traité à Bénarès, mon mari et moi! je lui ai fait tant de présens quand il m'enseignait l'italien! il a fait des vers italiens pour moi , il ne peut pas me haïr. Je le regarderai comme mon bienfaiteur, s'il me rend mon malheureux époux, si nous pouvons tous deux sortir de cette terre
envahie et habitée par des anthropophages, si nous pouvons venir embrasser tes genoux à Maduré et recevoir tes saintes bénédictions.
Troisième lettre d'Adaté à Shastasid.
Tu permets sans doute , généreux Shastasid, que je t'envoie le journal de mes infortunes inouïes; tu aimes Amabed, tu prends pitié de mes larmes, tu lis avec intérêt dans un cœur percé de toutes parts, qui te déploie ses inconsolables afflictions.
On m'a rendu mon amie Déra, et je pleure avec elle : les monstres l'avaient descendue dans une fosse, comme moi. Nous n'avons nulle nouvelle d'Amabed ; nous sommes dans la même maison, et il y a entre nous un espace infini, un chaos impénétrable. Mais voici des choses qui vont faire frémir ta vertu , et qui déchireront ton âme juste.
Ma pauvre Déra a su, par un de ces deux satellites qui marchent toujours devant les cinq anthropophages, que cette nation a un baptême comme nous. J'ignore comment nos sacrés rites ont pu parvenir jusqu'à eux. Ils ont prétendu que nous avions été baptisés suivant les rites de
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leur secte. Ils sont si ignorans qu'ils ne savent pas qu'ils tiennent de nous le baptême depuis très-peu de siècles. Ces barbares se sont imaginé que nous étions de leur secte, et que nous avions renoncé à leur culte. Voilà ce que voulait dire ce mot apostata que les anthropophages fesaient retentir à mes oreilles avec tant de férocité. Ils disent que c'est un crime horrible et digne des plus grands supplices, d'être d'une autre religion que la leur. Quand le P. Fa tutto leur disait : lo la convertero, je la retournerai, il entendait qu'il me ferait retourner à la religion des brigands. Je n'y conçois rien; mon esprit est couvert d'un nuage comme mes yeux. Peut-être mon désespoir trouble mon entendement ; mais je ne puis comprendre comment ce Fa tutto, qui me connaît si bien , a pu dire qu'il me ramènerait à une religion que je n'ai jamais connue, et qui est aussi ignorée dans nos climats que Fêtaient les Portugais quand ils sont venus pour la première fois dans l'Inde chercher du poivre , les armes à la main. Nous nous perdons dans nos conjectures, la bonne Déra et moi: elle soupçonne le P. Fa tutto de quelques desseins secrets; mais me préserve Birma de former un jugement téméraire! J'ai voulu écrire au grand brigand Albuquerque pour implorer sa justice, et pour lui deman-
der la liberté de mon cher mari ; mais on m'a dit qu'il était parti pour aller surprendre Bombay et le piller. Quoi ! venir de si loin dans le dessein de ravager nos habitations et de nous tuer! Et cependant ces monstres sont baptisés comme nous! On dit pourtant que cet Albuquerque a fait quelques belles actions. Enfin je n'ai plus d'espérance que dans l'Etre des êtres, qui doit punir le crime et protéger l'innocence. Mais j'ai vu ce malin un tigre qui dévorait deux agneaux : je tremble de n'être pas assez précieuse devant l'Etre des êtres pour qu'il daigne me secourir.
Quatrième lettre d'Adaté à Shastasid.
Il sort de ma chambre, ce P. Fa tutto. Quelle entrevue, quelle complication de perfidies, de passions et de noirceurs! Le cœur humain est donc capable de réunir tant d'atrocités! Comment les écrirai-je à un juste ?
Il tremblait quand il est entré; ses yeux étaient baissés: j'ai tremblé plus que lui. Bientôt il s'est rassuré. «Je ne sais pas, m'a-t-ildit, si je pourrai sauver votre mari : les juges ont ici quelquefois de la compassion pour les jeunes femmes, mais
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ils sont bien sévères pour les hommes! — Quoi! la vie de mon mari n'est pas en sûreté ? » Je suis tombée en faiblesse. Il a cherché des eaux spiritueuses pour me faire revenir : il n'y en avait point ; il a envoyé ma bonne Déra en acheter à l'autre bout de la rue chez un banian; cependant il m'a délacée pour donner passage aux vapeurs qui m'étouffaient. J'ai été étonnée, en revenant à moi, de trouver ses mains sur ma gorge et sa bouche sur la mienne. J'ai jeté un cri affreux, je me suis reculée d'horreur. Il m'a dit: «Je prenais de vous un soin que la charité commande : il fallait que votre gorge fût en liberté, et je m'assurais de votre respiration.
— Ah ! prenez soin que mon mari respire! est-il encore dans cette fosse horrible? — Non, m'a-t-il répondu, j'ai eu, avec bien de la peine, le crédit de le faire transférer dans un cachot plus commode. — Mais, encore une fois, quel est son crime, quel est le mien ? d'où vient cette épouvantable inhumanité? pourquoi violer envers nous les droits de l'hospitaHté, celui des gens, celui de la nature? — C'est notre sainte religion qui exige de nous ces petites sévérités : vous et votre mari vous êtes accusés d'avoir renoncé tous deux à notre baptême. »
Je me suis écriée alors : « Que voulez-vous
dire? nous n'avons jamais été baptisés à votre mode ; nous l'avons été dans le Gange au nom de Brama : est-ce vous qui avez persuadé cette exécrable imposture aux spectres qui m'ont interrogée? quel pouvait être votre dessein?»
Il a rejeté bien loin cette idée: il m'a parlé de vertu, de vérité, de charité ; il a presque dissipé un moment mes soupçons , en m'assurant que ces spectres sont des gens de bien, des hommes de Dieu, des juges de l'âme, qui ont partout de saints espions, et principalement auprès des étrangers qui abordent dans Goa. «Ces espions ont, dit-il, juré à ses confrères les juges de l'âme, devant le tableau de^l'homme tout nu, qu*Amabed et moi nous avons été baptisés à la mode des brigands portugais , qu'Amabed est apostatOj et que je suis apostata. »
O vertueux Shastasid ! ce que j'entends, ce que je vois de moment en moment me saisit d'épouvante depuis la racine des cheveux jusqu'à l'ongle du petit doigt du pied.
<( Quoi ! vous êtes, ai-je dit au P. Fa tutto, un des cinq hommes de Dieu , un des juges de l'âme? — Oui, ma chère Adaté, oui, Charme des yeux, je suis un des cinq dominicains délégués par le vice-Dieu de l'univers pour disposer souverainement des âmes et des corps. — Qu'est-ce
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qu'un dominicain? qu'est-ce qu'un vice-Dieu? — Un dominicain est un prêtre enfant de saint Dominique, inquisiteur pour la foi ; et un vice- Dieu est un prêtre que Dieu a choisi pour le représenter, pour jouir de dix millions de roupies par an, et pour envoyer dans toute la terre des dominicains vicaires du vicaire de Dieu. »
J'espère, grand Shastasid , que tu m'expliqueras ce galimatias infernal, ce mélange incompréhensible d'absurdités et d'horreurs, d'hypocrisie et de barbarie.
Fa tutto me disait tout cela avec un air de componction, avec un ton de vérité qui, dans un autre temps, aurait pu produire quelque effet sur mon âme simple et ignorante: tantôt il levait les yeux au ciel, tantôt il les arrêtait sur moi; ils étaient animés et remplis d'attendrissement; mais cet attendrissement jetait dans tout mon corps un frissonnement d'horreur et de crainte. Amabed est continuellement dans ma bouche comme dans mon cœur. « Rendez-moi mon cher Amabed ! » c'était le commencement, le milieu et la fin de tous mes discours.
Ma bonne Déra arrive en ce moment; elle m'apporte des eaux de cinnamum et d'amomum. Cette charmante créature a trouvé le moyen de remettre au marchand Coursom mes trois lettres
précédentes. Coursom part cette nuit; il sera dans peu de jours à Maduré: je serai plainte du grand Shastasid ; il versera des pleurs sur le sort de mon mari; il me donnera des conseils; un rayon de sa sagesse pénétrera dans la nuit de mon tombeau.
Képonse du brame Shastasid aux trois lettres
précédentes d'Adaté.
Vertueuse et infortunée Adaté, épouse de mon cher disciple Amabed, Charme des yeux, les miens ont versé sur tes trois lettres des ruisseaux de larmes. Quel démon ennemi de la nature a déchaîné, du fond des ténèbres de l'Europe, les monstres à qui l'Inde est en proie ? Quoi ! tendre épouse de mon cher disciple, tu ne vois pas que le P. Fa tutto est un scélérat qui t'a fait tomber dans le piège ! tu ne vois pas que c'est lui seul qui a fait enfermer ton mari dans une fosse , et qui t'y a plongée toi-même , pour que ,tu lui eusses l'obligation de t'en avoir tirée ! Que n'exigera-t-il pas de ta reconnaissance ! Je tremble avec toi : je donne part de cette violation du droit des gens à tous les pontifes de Brama , à
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tous les omras, à tous les raïas, aux nababs, au grand empereur des Indes lui-même, le sublime Babar, roi des rois, cousin du soleil et de la lune, fils de Mirsamachamed, fils de Semcor, fils d'Abouchaïd, fils de Miracha, fils deXimur, afin qu'on s'oppose de tous côtés aux brigandages des voleurs d'Europe. Quelle profondeur de scélératesse ! Jamais les prêtres de Timur, de Gengiskan, d'Alexandre , d'Ogus-kan , de Sésac , de Bacchus, qui tour à tour vinrent subjuguer nos saintes et paisibles contrées, ne permirent de pareilles horreurs hypocrites : au contraire, Alexandre laissa partout des marques éternelles de sa générosité ; Bacchus ne fit que du bien : c'était le favori du ciel ; une colonne de feu conduisait son armée pendant la nuit, et une nuée marchait devant elle pendant le jour * ; il traversait la mer
I . Il est indubitable que les fables concernant Bacchus étaient fort communes en Arabie et en Grèce longtemps avant que les nations fussent informées si les Juifs avaient une histoire ou non. Josèphe avoue même que les Juifs tinrent toujours leurs livres cachés à leurs voisins. Bacchus était révéré en Egypte, en Arabie, en Grèce, longtemps avant que le nom de Moïse pénétrât dans ces contrées. Les anciens vers orphiques appellent Bacchus Misa, ou Mosa. Il fut élevé sur la montagne de Nisa, qui est précisément le mont Sina; il s'enfuit vers la mer Rouge, il y rassembla une armée, et passa avec elle cette
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Rouge à pied sec; il commandait au soleil et à la lune de s'arrêter quand il le fallait; deux gerbes de rayons divins sortaient de son front ; l'ange exterminateur était debout à ses côtés , mais il employait toujours l'ange de la joie. Votre Albuquerque, au contraire, n'est venu qu'avec des moines, des fripons de marchands et des meurtriers. Coursom le juste m'a confirmé le malheur d'Amabed et le vôtre. Puissé-je avant ma mort vous sauver tous deux, ou vous venger ! puisse l'éternel Birma vous tirer des mains du moine Fa tutto ! Mon cœur saigne des blessures du vôtre.
N. B. Cette lettre ne parvint à Charme des yeux que longtemps après, lorsqu'elle partit de la ville de Goa.
mer à pied sec. Il arrêta le soleil et la lune. Son chien le suivit dans toutes ses expéditions, et le nom de Caleb, l'un des conquérants hébreux, signifie chien.
Les savants ont beaucoup disputé, et ne sont pas convenus si Moïse est antérieur à Bacchus , ou Bacchus à Moïse. Ils sont tous deux de grands hommes; mais Moïse, en frappant un rocher avec sa baguette, n'en fit sortir que de l'eau; au lieu que Bacchus, en frappant la terre de son thyrse, en fit sortir du vin. C'est de là que toutes les chansons de table célèbrent Bacchus^ et qu'il n'y a peut-être pas deux chansons en faveur de Moïse.
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Cinquième lettre d'Adaté au grand brame Shastasid.
De quels termes oserai-je me servir pour t' exprimer mon nouveau malheur? comment la pudeur pourra-t-elle parler de la honte ? Birma a vu le crime, et il l'a souffert! que deviendraije? La fosse où j'étais enterrée est bien moins horrible que mon état.
Le P. Fa tutto est entré ce matin dans ma chambre, tout parfumé, et couvert d'une simarre de soie légère. J'étais dans mon lit. «Victoire! m'a-t-il dit, l'ordre de délivrer votre mari est signé. » A ces mots les transports de la joie se sont emparés de tous mes sens; je Tai nommé mon protecteur, mon père : il s'est penché vers moi, il m'a embrassée. J'ai cru d'abord que c'était une caresse innocente, un témoignage chaste de ses bontés pour moi; mais, dans le même instant, écartant ma couverture, dépouillant sa simarre, se jetant sur moi comme un oiseau de proie sur une colombe, me pressant du poids de son corps, ôtant de ses bras nerveux tout mouvement à mes faibles bras, arrêtant sur
mes lèvres ma voix plaintive par des baisers criminels, enflammé, invincible, inexorable quel
moment ! et pourquoi ne suis-je pas morte ?
Déra, presque nue, est venue à mon secours, mais lorsque rien ne pouvait plus me secourir qu'un coup de tonnerre. O providence de Birma ! il n'a point tonné, et le détestable Fatutto a fait pleuvoir dans mon sein la brûlante rosée de son crime. Non, Drugha elle-même avec ses dix bras célestes n'aurait pu déranger ce Mosasor ' indomptable.
Ma chère Déra le tirait de toutes ses forces; mais figurez-vous un passereau qui becqueterait le bout des plumes d'un vautour acharné sur une tourterelle : c'est l'image du P. Fa tutto, de Déra et de la pauvre Adaté.
Pour se venger des importunités de Déra, il la saisit elle-même, la renverse d'une main en me retenant de l'autre ; il la traite comme il m'a traitée, sans miséricorde ; ensuite il sort fièrement comme un maître qui a châtié deux esclaves, et nous dit: «Sachez que je vous punirai ainsi
1 . Ce Mosasor est l'un des principaux anges rebelles qui combattirent contre l'Éternel, comme le rapporte VAutorashasta, le plus ancien livre des brachmanes; et c'est là probablement l'origine de la guerre des Titans, el de toutes les fables imaginées depuis sur ce modèle.
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toutes deux, quand vous ferez les mutines. »
Nous sommes restées, Déra et moi, un quart d'heure sans oser dire un mot, sans oser nous regarder. Enfin Déra s'est écriée : « Ah ! ma chère maîtresse, quel homme! Tous les gens de son espèce sont-ils aussi cruels que lui? »
Pour moi, je ne pensais qu'au malheureux Amabed ; on m'a promis de me le rendre, et on ne me le rend point : me tuer, c'était l'abandonner; ainsi je ne me suis pas tuée.
Je ne m'étais nourrie depuis un jour que de ma douleur. On ne nous a point apporté à manger à l'heure accoutumée: Déra s'en étonnait et s'en plaignait. Il me paraissaitbien honteux de manger après ce qui nous était arrivé; cependant nous avions un appétit dévorant: rien ne venait; et, après nous être pâmées de douleur, nous nous évanouissions de faim.
Enfin, sur le soir, on nous a servi une tourte de pigeonneaux, une poularde et deux perdrix, avec un seul petit pain; et, pour comble d'outrage, une bouteille de vin sans eau. C'est le tour le plus sanglant qu'on puisse jouer à deux femmes comme nous, après tout ce que nous avions souffert; mais que faire? Je me suis mise à genoux : O Birma ! ô Vitsnou ! ô Brama ! vous savez que l'âme n'est point souillée de ce qui entre dans
le corps; si vous m'avez donné une âme, pardonnez-lui la nécessité funeste où est mon corps de n'être pas réduit aux légumes : je sais que c'est un péché horrible de manger du poulet; mais on nous y force. Puissent tant de crimes retomber sur la tête du P. Fa tutto ! qu'il soit, après sa mort, changé en une jeune malheureuse Indienne; que je sois changée en dominicain; que je lui rende tous les maux qu'il m'a faits, et que je sois plus impitoyable encore pour lui qu'il ne l'a été pour moi! Ne sois point scandalisé; pardonne, vertueux Shastasid ! nous nous sommes mises à table : qu'il est dur d'avoir des plaisirs qu'on se reproche !
Postcript. Immédiatement après le dîner, j'écris au modérateur de Goa, qu'on appelle le corrégidor : je lui demande la liberté d'Amabed et la mienne; je l'instruis de tous les crimes du P. Fa tutto. Ma chère Déra dit qu'elle lui fera parvenir ma lettre par cet alguazil des inquisiteurs pour la foi, qui vient quelquefois la voir dans mon antichambre, et qui a pour elle beaucoup d'estime. Nous verrons ce que cette démarche hardie pourra produire.
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Sixième lettre d'Adaté.
Le croirais-tu, sage instructeur des hommes? il y a des justes à Goa, et don Jéronimo, le corrégidor, en est un. Il a été touché de mon malheur et de celui d'Amabed : l'injustice le révolte, le crime Tindigne. Il s'est transporté avec des officiers de justice à la prison qui nous renferme. J'apprends qu'on appelle ce repaire le palais du saint-office; mais, ce qui t'étonnera, on lui a refusé l'entrée ; les cinq spectres, suivis de leurs hallebardiers, se sont présentésà laporte, et ont dit à la justice: « Au nom de Dieu, tu n'entreras pas. — J'entrerai au nom du roi, a dit le corrégidor; c'est un cas royal. — C'est un cas sacré, ont répondu les spectres. « Don Jéronimo le juste a dit : « Je dois interroger Amabed, Adaté, Déra, et le P. Fa tutto. — Interroger un inquisiteur, un dominicain ! s'est écrié le chef des spectres : c'est un sacrilège; scommunicaOj scommunicao ! )> On dit que ce sont des mots terribles, et qu'un homme sur qui on les a prononcés meurt ordinairement au bout de trois jours.
Les deux partis se sont échauffés; ils étaient
près d'en venir aux mains; enfin ils s'en sont rapportés à l'obispo de Goa. Un obispo est à peu près parmi ces barbares ce que tu es chez les enfans de Brama : c'est un intendant de leur religion ; il est vêtu de violet, et il porte aux mains des souliers violets; il a sur la tête, les jours de cérémonie, un pain de sucre fendu en deux. Cet homme a décidé que les deux partis avaient également tort, et qu'il n'appartenait qu'à leur vice-Dieu de juger le P. Fa tutto. Il a été convenu qu'on l'enverrait par-devant sa divinité avec Amabed et moi, et ma fidèle Déra. Je ne sais où demeure ce vice, si c'est dans le voisinage du grand lama ou en Perse ; mais n'importe , je vais revoir Amabed : j'irais avec lui au bout du monde, au ciel, en enfer. J'oublie dans ce moment ma fosse, ma prison, les violences de Fa tutto, ses perdrix que j'ai eu la lâcheté de manger, et son vin que j'ai eu la faiblesse de boire.
Septième lettre d'Adaté.
Je l'ai revu, mon tendre époux : on nous a réunis; je l'ai tenu dans mes bras; il a effacé la tache du crime dont cet abominable Fa tutto
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m'avait souillée : semblable à l'eau sainte du Gange, qui lave toutes les macules des âmes, il m'a rendu une nouvelle vie. Il n'y a que cette pauvre Déra qui reste encore profanée ; mais tes prières et tes bénédictions remettront son innocence dans tout son éclat.
On nous fait partir demain sur un vaisseau qui fait voile pour Lisbonne : c'est la patrie du fier Albuquerque; c'est là sans doute qu'habite ce vice-Dieu qui doit juger entre Fatutto et nous: s'il est vice-Dieu, comme tout le monde l'assure ici, il est bien certain qu'il condamnera Fa tutto. C'est une petite consolation; mais je cherche bien moins la punition de ce terrible coupable que le bonheur du tendre Amabed.
Quelle est donc la destinée des faibles mortels, de ces feuilles que les vents emportent! Nous sommes nés, Amabed et moi, sur les bords du Gange; on nous emmène en Portugal; on va nous juger dans un monde inconnu, nous qui sommes nés libres! Reverrons-nous jamais notre patrie ? Pourrons-nous accompHr le pèlerinage que nous méditons vers ta personne sacrée?
Comment pourrons-nous, moi et ma chère Déra, être enfermées dans le même vaisseau avec le P. Fatutto? cette idée me fait trembler. Heureusement j'aurai mon brave époux pour me dé-
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fendre ! mais que deviendra Déra, qui n'a point de mari? Enfin, nous nous recommandons à la Providence.
Ce sera désormais mon cher Amabed qui t'écrira; il fera le journal de nos destins; il te peindra la nouvelle terre et les nouveaux cieux | que nous allons voir. Puisse Brama conserver ongtemps ta tête rase, et l'entendement divin qu'il a placé dans la moelle de ton cerveau!
Première lettre d'Amabed à Shastasid, après sa captivité.
E suis donc encore au nombre des vivans ! c'est donc moi qui t'écris, divin Shastasid ! J'ai tout su, et tu sais tout. Charme des yeux n'a point été coupable; elle ne peut l'être: la vertu est dans le cœur, et non ailleurs. Ce rhinocéros de Fa tutto, qui avait cousu à sa peau celle du renard, soutient hardiment qu'il nous a baptisés, Adaté et moi, dans Bénarès, à la mode de l'Europe; que je suis apostato, et que Charme des yeux est apostata. Il jure, par l'homme nu qui est peint ici sur presque toutes les murailles, qu'il est injustement accusé d'avoir violé ma chère épouse et sa jeune Déra; Charme des yeux, de son côté, et la douce Déra, jurent qu'elles ont été violées. Les esprits européens ne peuvent percer ce sombre abîme; ils disent tous qu'il n'y a que leur vice-Dieu qui puisse y rien connaître, attendu qu'il est infaillible.
Don Jéronimo, le corrégidor, nous fait tous embarquer demain pour comparaître devant cet être extraordinaire qui ne se trompe jamais. Ce grand juge des barbares ne siège point à Lisbonne, mais beaucoup plus loin, dans une ville magnifique qu'on nomme Roume. Ce nom est absolument inconnu chez nos Indiens. Voilà un terrible voyage ! A quoi les enfans de Brama sont-ils exposés dans cette courte vie!
Nous avons pour compagnons de voyage des marchands d'Europe, des chanteuses, deux vieux officiers des troupes du roi de Portugal, qui ont gagné beaucoup d'argent dans notre pays, des prêtres du vice-Dieu, et quelques soldats.
C'est un grand bonheur pour nous d'avoir appris Titahen, qui est la langue courante de tous ces gens-là : car comment pourrions-nous entendre le jargon portugais ? mais ce qui est horrible, c'est d'être dans la même barque avec un Fa tutto. On nous fait coucher ce soir abord, pour démarrer demain au lever du soleil. Nous aurons une petite chambre de six pieds de long sur quatre de large pour ma femme et pour Déra : on dit que c'est une faveur insigne. Il faut faire ses petites provisions de toute espèce; c'est un bruit, c'est un tintamarre inexprimable. La foule du peuple se précipite pour nous regarder ;
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Charme des yeux est en larmes; Déra tremble: il faut s'armer de courage. Adieu ; adresse pour nous tes saintes prières à TEternel, qui créa les malheureux mortels il y a juste cent quinze mille six cent cinquante-deux révolutions annuelles du soleil autour de la terre, ou de la terre autour du soleil.
Seconde lettre d'Amahed pendant sa route.
Après un jour de navigation, le vaisseau s'est trouvé vis-à-vis Bombay , dont l'exterminateur Albuquerque, qu'on appelle ici le Grand, s'est emparé. Aussitôt un bruit infernal se fait entendre : notre vaisseau a tiré neuf coups de canon; on lui en a répondu autant des remparts de la ville. Charme des yeux et la jeune Déra ont cru être à leur dernier jour; nous étions couverts d'une fumée épaisse. Croirais-tu, sage Shastasid, que ce sont là des politesses ? c'est la façon dont ces barbares se saluent. Une chaloupe a apporté des lettres pour le Portugal; alors nous avons fait voile dans la grande mer, laissant à notre droite les embouchures du grand fleuve Zonboudipo, que les barbares appellent l'Indus.
Nous ne voyons plus que les airs, nommés
ciel par ces brigands si peu dignes du ciel , et cette grande mer que l'avarice et la cruauté leur ont fait traverser.
Cependant le capitaine paraît un homme honnête et prudent : il ne permet pas que le P. Fa tutto soit sur le tillac quand nous y prenons le frais, et lorsc[u'il est en haut, nous nous tenons en bas; nous sommes comme le jour et la nuit, qui ne paraissent jamais ensemble sur le même horizon. Je ne cesse de réfléchir sur la destinée qui se joue des malheureux mortels : nous voguons sur la mer des Indes avec un dominicain, pour aller être jugés dans Roume , à six mille lieues de notre patrie.
Il y a dans le vaisseau un personnage considérable, qu'on nomme l'aumônier : ce n'est pas qu*il fasse l'aumône; au contrarie , on lui donne de l'argent pour dire des prières dans une langue qui n'est ni la portugaise, ni l'italienne, et que personne de l'équipage n'entend; peut-être ne l'entend-il pas lui-même, car il est toujours en dispute sur le sens des paroles avec le P. Fa tutto. Le capitaine m'a dit que cet aumônier est franciscain, et que, l'autre étant dominicain, ils sont obligés en conscience de n'être jamais du même avis. Leurs sectes sont ennemies jurées l'une de l'autre : aussi sont-ils vêtus tout différemment.
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pour marquer la différence de leurs opinions. Le franciscain s'appelle Fa molto; il me prête des livres italiens concernant la religion du vice- Dieu devant qui nous comparaîtrons. Nous lisons ces livres, ma chère Adaté et moi; Déra assiste à la lecture. Elle y a eu d'abord de la répugnance, craignant de déplaire à Brama; mais, plus nous lisons, plus nous nous fortifions dans l'amour des saints dogmes que tu enseignes aux fidèles.
Troisième lettre du journal d'Amabed.
Nous avons lu avec l'aumônier des épîtres d'un des grands saints de la religion italienne et portugaise: son nom est Paul. Toi qui possèdes la science universelle, tu connais Paul, sans doute. C'est un grand homme: il a été renversé de cheval par une voix, et aveuglé par un trait de lumière; il se vante d'avoir été comme moi au cachot; il ajoute qu'il a eu cinq fois trente neuf coups de fouet , ce qui fait en tout cent quatre-vingt-quinze écourgées sur les fesses; plus, trois fois des coups de bâton, sans spécifier le nombre ; plus, il dit qu'il a été lapidé une fois : cela est violent, car on n'en revient guère; plus, il jure qu'il a été un jour et une nuit au fond de
la mer. Je le plains beaucoup; mais en récompense il a été ravi au troisième ciel. Je t'avoue, illuminé Shastasid, que je voudrais en faire autant, dussé-je acheter cette gloire par cent quatre-vingt-quinze coups de verges bien appliqués sur le derrière.
Il est beau qu'un mortel jusques aux cieux s'élève, Il est beau mêtne d'en tomber,
comme dit un de nos plus aimables poètes indiens, qui est quelquefois sublime.
Enfin je vois qu'on a conduit comme moi Paul à Roumc pour être jugé. Quoi donc ! mon cher Shastasid, Roume a donc jugé tous les mortels dans tous les temps? Il faut certainement qu'il y ait dans cette ville quelque chose de supérieur au reste de la terre; tous les gens qui sont dans le vaisseau ne jurent que par Roume; on fesait tout à Goa au nom de Roume.
Je te dirai bien plus: le Dieu de notre aumônier Fa molto, qui est le même que celui de Fa tutto, naquit et mourut dans un pays dépendant de Roume, et il paya le tribut au zamorain qui régnait dans cette ville. Tout cela ne te paraît-il pas bien surprenant? Pour moi, je crois rêver, et que tous les gens qui m'entourent rêvent aussi.
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Notre aumônier Fa molto nous alu des choses encore plus merveilleuses. Tantôt c'est un âne qui parle ; tantôt c'est un de leurs saints qui passe trois jours et trois nuits dans le ventre d'une baleine, et qui en sort de fort mauvaise humeur; ici, c'est un prédicateur qui s'en va prêcher dans le ciel, monté sur un char de feu traîné par quatre chevaux de feu; un docteur passe la mer à pied sec, suivi de deux ou trois millions d'hommes qui s'enfuient avec lui; un autre docteur arrête le soleil et la lune; mais cela ne me surprend point : tu m'as appris que Bacchus en avait fait autant.
Ce qui me fait le plus de peine, à moi qui me pique de propreté et d'une grande pudeur, c'est que le Dieu de ces gens-là ordonne à un de ses prédicateurs = de manger de la matière louable sur son pain, et à un autre de coucher pour de l'argent avec des filles de joie ^, et d'en avoir des enfans.
Il y a bien pis: ce savant homme nous a fait remarquer deux sœurs, Oolla et OolibaJ, Tu les