‹ Lettres d'AmabedChapitre 5 sur 20 · I. Sodome (Genèse, chapitre xix · texte numérisé non relu

I. Sodome (Genèse, chapitre xix

pinceau dans la laque noire délayée , pour te rendre un compte fidèle. Nous avons laissé loin derrière nous à notre droite le détroit de Babel- Mandel, qui entre dans la fameuse mer Rouge, dont les flots se séparèrent autrefois et s'amoncelèrent' comme des montagnes pour laisser passer Bacchus et son armée. Je regrettais qu'on n'eût point mouillé aux côtes de l'Arabie heureuse, ce pays presque aussi beau que le nôtre , dans lequel Alexandre voulait établir le siège de son empire et l'entrepôt du commerce du monde. J'aurais voulu voir cet Aden, ou Eden, dont les jardins sacrés furent si renommés dans l'antiquité ; ce Moka, fameux par le café, qui ne croît jusqu'à présent que dans cette province; Mecca, où le grand prophète des musulmans établit le siège de son empire, et où tant de nations de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe viennent tous les ans baiser une pierre noire descendue du ciel, qui n'envoie pas souvent de pareilles pierres aux mortels. Mais il ne nous est pas permis de contenter notre curiosité : nous voguons toujours pour arriver à Lisbonne et de là à Roume.

Nous avons déjà passé la ligne équinoxiale ; nous sommes descendus à terre au royaume de Mélinde, où les Portugais ont un port considérable : notre équipage y a embarqué de l'ivoire,

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de l'ambre gris, du cuivre, de l'argent et de l'or. Nous voici parvenus au grand Cap: c'est le pays des Hottentots. Ces peuples ne paraissent pas descendus des enfans de Brama : la nature y a donné aux femmes un ablier que forme leur peau ; ce tablier couvre leur joyau, dont les Hottentots sont idolâtres, et pour lequel ils font des madrigaux et des chansons. Ces peuples vont tout nus; cette mode est fort naturelle , mais elle ne me paraît ni honnête ni habile. Un Hottentot est bien malheureux : il n'a plus rien à désirer quand il a vu sa Hottentote par devant et par derrière ; le charme des obstacles lui manque : il n'y a plus rien de piquant pour lui. Les robes de nos Indiennes, inventées pour être troussées, marquent un génie bien supérieur. Je suis persuadé que le sage Indien à qui nous devons le jeu des échecs et celui du trictrac imagina aussi les ajustemens des dames pour notre félicité.

Nous resterons deux jours à ce cap, qui est la borne du monde, et qui semble séparer l'Orient de l'Occident. Plus je réfléchis sur la couleur de ces peuples, sur le gloussement dont ils se servent pour se faire entendre, au lieu d'un langage articulé, sur leur figure, sur le tablier de leurs dames, plus je suis convaincu que cette race ne peut avoir la même origine que nous.

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Notre aumônier prétend que les Hottentots, les nègres et les Portugais descendent du même père: cette idée est bien ridicule; j'aimerais autant qu'on me dît que les poules, les arbres et l'herbe de ce pays-là viennent des poules, des arbres et de l'herbe de Bénarès ou de Pékin.

Cinquième lettre d'Amabed.

Du i6 au soir, au cap dit de Bonne-Espérance.

Voici bien une autre aventure! Le capitaine se promenait avec Charme des yeux et moi sur un grand plateau au pied duquel la mer du raidi vient briser ses vagues; l'aumônier Fa molto a conduit notre jeune Déra tout doucement dans une petite maison nouvellement bâtie qu'on appelle un cabaret : la pauvre fille n'y entendait point finesse, et croyait qu'il n'y avait rien à craindre parce que cet aumônier n'est pas dominicain. Bientôt nous avons entendu des cris. Figure-toi que le P. Fatutto a été jaloux de ce tête-à-tête : il est entré dans le cabaret en furieux; il y avait deux matelots qui ont été jaloux aussi. C'est une terrible passion que la jalousie! Les deux matelots et les deux prêtres avaient beaucoup

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bu de cette liqueur qu'ils disent avoir été inventée par leur Noé , et dont nous prétendons que Bacchus est l'auteur, présent funeste, qui pourrait être utile s'il n'était pas si facile d'en abuser. Les Européans disent que ce breuvage leur donne de l'esprit: comment cela peut-il être puisqu'il leur ôte la raison?

Les deux hommes de mer et les deux bonzes d'Europe se sont gourmés violemment, un matelot donnant sur Fa tutto, celui-ci sur l'aumônier, ce franciscain sur l'autre matelot, qui rendait ce qu'il recevait; tous quatre changeant de main à tout moment, deux contre deux, trois contre un, tous contre tous; chacun jurant, chacun tirant à soi notre infortunée, qui jetait des cris lamentables. Le capitaine est accouru au bruit : il a frappé indifféremment sur les quatre combattans; et, pour mettre Déra en sûreté, il l'a menée dans son quartier, où elle est enfermée avec lui depuis deux heures ; les officiers et les passagers, qui sont tous fort polis, se sont assemblés autour de nous, et nous ont assuré que les deux moines (c'est ainsi qu'ils les appellent) seraient punis sévèrement par le vice-Dieu dès qu'ils seraient arrivés à Roume : cette espérance nous a un peu consolés.

Au bout de deux heures le capitaine est re-

venu, en nous ramenant Déra avec des civilités et des complimens dont ma chère femme a été très-contente. O Brama, qu'il arrive d'étranges choses dans les voyages, et qu'il serait bien plus sage de rester chez soi !

Sixième lettre d'Amahed pendant sa roule.

Je ne t'ai point écrit depuis l'aventure de notre petite Déra: le capitaine pendant la traversée a toujours eu pour elle des bontés trèsdistinguées; j'avais peur qu'il ne redoublât de civilités pour ma femme; mais elle a feint d'être grosse de quatre mois : les Portugais regardent les femmes grosses comme des personnes sacrées qu'il n'est pas permis de chagriner; c'est du moins une bonne coutume qui met en sûreté le cher honneur d'Adaté. Le dominicain a eu ordre de ne se présenter jamais devant nous, et il a obéi.

Le franciscain, quelques jours après la scène du cabaret, vint nous demander pardon. Je le tirai à part; je lui demandai comment, ayant fait vœu de chasteté, il avait pu s'émanciper à ce point. Il me répondit : « Il est vrai que j'ai fait ce vœu; mais si j'avais promis que mon sang

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ne coulerait jamais dans mes veines, et que mes ongles et mes cheveux ne croîtraient pas, vous m'avouerez que je ne pourrais accomplir cette promesse : au lieu de nous faire jurer d'être chastes, il fallait nous forcer à l'être, et rendre tous les moines eunuques ; tant qu'un oiseau a ses plumes, il vole; le seul moyen d'empêcher un cerf de courir est de lui couper les jambes : soyez très-sûr que les prêtres vigoureux comme moi, et qui n'ont point de femmes, s'abandonnent malgré eux à des excès qui font rougir la nature; après quoi ils vont célébrer les saints mystères. »

J'ai beaucoup appris dans la conversation avec cet homme; il m'a instruit de tous les mystères de sa religion, qui m'ont tous étonné : M Le révérend P. Fa tutto, m'a-t-il dit, est un fripon qui ne croit pas un mot de tout ce qu'il enseigne; pour moi, j'ai des doutes violens; mais je les écarte, je me mets un bandeau sur les yeux, je repousse mes pensées, et je marche comme je puis dans la carrière que je cours; tous les moines sont réduits à cette alternative : ou Tincrédulité leur fait détester leur profession, ou la stupidité la leur rend supportable. »

Croirais-tu bien qu'après ces aveux il m'a proposé de me faire chrétien ? Je lui ai dit: « Corn-

ment pouvez-vous me présenter une religion dont vous n'êtes pas persuadé vous-même, à moi qui suis né dans la plus ancienne religion du monde, à moi dont le culte existait cent quinze mille trois cents ans pour le moins, de votre aveu, avant qu'il y eût des franciscains dans le monde?

— Ah! mon cher Indien, m'a-t-il répondu, si je pouvais réussir à vous rendre chrétiens, vous et la belle Adaté, je ferais crever de dépit ce maraud de dominicain qui ne croit pas à l'immaculée conception de la Vierge ! vous feriez ma fortune, je pourrais devenir obispo^ ; ce serait une bonne action, et Dieu vous en saurait gré. »

C'est ainsi, divin Shastasid , que parmi ces barbares d'Europe on trouve des hommes qui sont un composé d'erreur, de faiblesse, de cupidité et de bêtise, et d'autres qui sont des coquins conséquens et endurcis. J'ai fait part de ces conversations à Charme des yeux : elle a souri de pitié. Qui l'eût cru que ce serait dans un vaisseau, en voguant vers les côtes d'Afrique,

I . Obispo est le mot portugais qui signifie episcopus, évêque en langage gaulois. Ce mot n'est dans aucun des quatre Évangiles.

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que nous apprendrions à connaître les hom-

mes:

Septième lettre d'Amahed.

Quel beau climat que ces côtes méridionales! mais quels vilains habitans! quelles brutes! Plus la nature a fait pour nous , moins nous fesons pour elle. Nul art n'est connu chez tous ces peuples ; c'est une grande question parmi eux s'ils sont descendus des singes, ou si les singes sont venus d'eux. Nos sages ont dit que l'homme est l'image de Dieu : voilà une plaisante image de l'Etre éternel qu'un nez noir épaté, avec un peu ou point d'intelligence ! Un temps sans doute viendra où ces animaux sauront bien cultiver la terre, l'embellir par des maisons et par des jardins, et connaître la route des astres : il faut du temps pour tout. Nous datons, nousautres, notre philosophie de cent quinze mille six cent cinquante-deux ans : en vérité, sauf le respect que je te dois, je pense que nous nous trompons; il me semble qu'il faut bien plus de temps pour être arrivés au point où nous sommes; mettons seulement vingt mille ans pour inventer un langage tolérable, autant pour écrire par le moyen d'un alphabet, autant pour la métallurgie, autant

pour la charrue et la navette, autant pour la navigation ; et combien d'autres arts encore exigentils de siècles ! Les Chaldéens datent de quatre cent mille ans, et ce n'est pas encore assez.

Le capitaine a acheté, sur un rivage qu'on nomme Angola, six nègres qu'on lui a vendus pour le prix courant de six bœufs : il faut que ce pays-là soit bien plus peuplé que le nôtre, puisqu'on y vend les hommes si bon marché ; mais aussi comment une si abondante population s'accorde-t-elle avec tant d'ignorance ?

Le capitaine a quelques musiciens auprès de lui: il leur a ordonné de jouer de leurs instrumens, et aussitôt ces pauvres nègres se sont mis à danser avec presque autant de justesse que nos éléphans. Est-il possible qu'aimant la musique, ils n'aient pas su inventer le violon, pas même la musette? Tu me diras, grand Shastasid, que l'industrie des éléphans mêmes n'a pas pu parvenir à cet effort, et qu'il faut attendre. A cela je n'ai rien à répHquer.

Huitième lettre d'Amabed.

L'année est à peine révolue, et nous voici à la vue de Lisbonne, sur le fleuve du Tage, [qui

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depuis longtemps a la réputation de rouler de l'or dans ses flots : s'il en est ainsi, d'où vient donc que les Portugais vont en chercher si loin? Tous ces gens d'Europe répondent qu'on n'en peut trop avoir. Lisbonne est, comme tu me l'avais dit, la capitale d'un très-petit royaume : c'est la patrie de cet Albuquerque qui nous a fait tant de mal ; j'avoue qu'il y a quelque chose de grand dans ces Portugais qui ont subjugué une partie de nos belles contrées ; il faut que l'envie d'avoir du poivre donne de l'industrie et du courage.

Nous espérions, Charme des yeux et moi, entrer dans la ville; mais on ne l'a pas permis, parce qu'on nous dit que nous sommes prisonniers du vice-Dieu, et que le dominicain Fa tutto, le franciscain aumônier Fa molto, Déra, Adaté et moi, nous devons tous être jugés à Roume.

On nous a fait passer sur un autre vaisseau qui part pour la ville du vice-Dieu.

Le capitaine est un vieux Espagnol, différent en tout du Portugais qui en usait si poliment avec nous: il ne parle que par monosyllabes, et encore très-rarement; il porte à sa ceinture des grains enfilés qu'il ne cesse de compter : on dit que c'est une grande marque de vertu.

Déra regrette fort l'autre capitaine : elle trouve

qu'il était bien plus civil. On a remis à l'Espagnol une grosse liasse de papiers pour instruire notre procès en cour de Roume. Un scribe du vaisseau l'a lu à haute voix: il prétend que le P. Fatutto sera condamné à ramer dans une des galères du vice-Dieu, et que l'aumônier Fa molto aura le fouet en arrivant. Tout l'équipage est de cet avis; le capitaine a serré les papiers sans rien dire. Nous mettons à la voile. Que Brama ait pitié de nous, et qu'il te comble de ses faveurs ! Brama est juste ; mais c'est une chose bien singulière qu'étant né sur le rivage du Gange, j'aille être jugé à Roume : on assure pourtant que la même chose est arrivée à plus d'un étranger.

Neuvième lettre d'Amabed.

Rien de nouveau ; tout l'équipage est silencieux et morne comme le capitaine. Tu connais le proverbe indien: « Tout se conforme aux mœurs du maître. » Nous avons passé une mer qui n'a que neuf mille pas de large entre deux montagnes; nous sommes entrés dans une autre mer semée d'îles. Il y en a une fort singulière; elle est gouvernée par des religieux chrétiens.

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qui portent un habit court et un chapeau, et qui font vœu de tuer tous ceux qui portent un bonnet et une robe; ils doivent aussi faire l'oraison. Nous avons mouillé dans une île plus grande et fort jolie, qu'on nomme Sicile : elle était bien plus belle autrefois; on parle de villes admirables dont on ne voit plus que les ruines. Elle fut habitée par des dieux, des déesses, des géans, des héros; on y forgeait la foudre; une déesse nommée Cérès la couvrit de riches moissons. Le vice- Dieu a changé tout cela : on y voit beaucoup de processions et de coupeurs de bourse.

Dixième lettre d'Amabed.

Enfin nous voici sur la terre sacrée du vice- Dieu. J'avais lu dans le livre de l'aumônier que ce pays était d'or et d'azur; que les murailles étaient d'émeraudeset derubis; que les ruisseaux étaient d'huile, les fontaines de lait, les campagnes couvertes de vignes dont chaque cep produisait cent tonneaux de vin'. Peut-être trou-

) . Il veut apparemment parler de la sainte Jérusalem décrite dans le livre exact de VApocalypse, dans Justin, dans Tertullien, Irénée et autres grands personnages ; mais on voit bien que ce pauvre brame n'en avait qu'une idée très-imparfaite.

verons-nous tout cela quand nous serons auprès de Roume.

Nous avons abordé avec beaucoup de peine dans un petitport fort incommode, qu'on appelle la cité vieille. Elle tombe en ruine, et est fort bien nommée.

On nous a donné pour nous conduire des charrettes attelées par des bœufs. Il faut que ces bœufs viennent de loin, car la terre à droite et à gauche n'est point cultivée : ce ne sont que des marais infects, des bruyères, des landes stériles. Nous n'avons vu dans le chemin que des gens couverts de la moitié d'un manteau, sans chemise, qui nous demandaient l'aumône fièrement. Ils ne se nourrissent, nous a-t-on dit, que de petits pains très-plats qu'on leur donnegratis le matin, et ne s'abreuvent que d'eau bénite.

Sans ces troupes de gueux, qui font cinq ou six mille pas pour obtenir par leurs lamentations la trentième partie d'une roupie, ce canton serait un désert affreux. On nous avertit même que quiconque y passe la nuit est en danger de mort. Apparemment que Dieu est fâché contre son vicaire, puisqu'il lui a donné un pays qui est le cloaque de la nature. J'apprends que cette contrée a été autrefois très-belle et très-fertile, et qu'elle n'est devenue si misérable que depuis

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le temps où ces vicaires s'en sont mis en possession.

Je l'écris, sage Shastasid, sur ma charrette pour me désennuyer. Adaté est bien étonnée. Je t'écrirai dès que je serai dans Roume.

Onzième lettre d'Amabed.

Nous y voilà, nous y sommes, dans cette ville de Roume. Nous arrivâmes hier en plein jour, le 3 du mois de la brebis, qu'on dit ici le i5 mars i5i3. Nous avons d'abord éprouvé tout le contraire de ce que nous attendions.

A peine étions-nous à la porte dite de Saint- Pancrace*, que nous avons vu deux troupes de spectres, dont l'une est vêtue comme notre aumônier, et l'autre comme le P. Fa tutto. Elles avaient chacune une bannière à leur tête, et un grand bâton sur lequel était sculpté un homme tout nu, dans la même attitude que celui de Goa. Elles marchaient deux à deux , et chantaient un air à faire bâiller toute une province. Quand cette procession fut parvenue à notre charrette.

I . C'était autrefois la porte de Janicule : voyez comme la nouvelle Roume l'emporte sur l'ancienne.

une troupe cria : « C'est saint Fa tutto ! » l'autre : ((C'est saint Famolto!» On baisa leurs robes, le peuple se mit à genoux. « Combien avez-vous converti d'Indiens, monrévérendpère? — Quinze mille sept cents, disait l'un ; onze mille neuf cents, disait l'autre. Bénie soit la Vierge Marie!» Tout le monde avait les yeux sur nous, tout la monde nous entourait. (( Sont-ce là de vos catéchumènes, mon révérend père? — Oui, nous les avons baptisés. — Vraiment ils sont bien jolis! Gloire dans les hauts! gloire dans les hauts!»

Le P. Fa tutto et le P. Fa molto furent conduits, chacun par sa procession, dans une maison magnifique; pour nous, nous allâmes à l'auberge : le peuple nous y suivit en criant : Cazzo! cazzo! en nous douant des bénédictions, en nous baisant les mains, en donnant mille éloges à ma chère Adaté, à Déra et à moi-même. Nous ne revenions pas de notre surprise.

A peine fûmes-nous dans notre auberge, qu'un homme vêtu d'une robe violette, acompagné de deux autres en manteau noir, vint nous féliciter sur notre arrivée. La première chose qu'il fit fut de nous offrir de l'argent de la part delà propaganda, si nous en avions besoin. Je ne sais pas ce que c'est que cette propaganda. Je lui répondis qu'il nous en restait encore, avec beaucoup de dia-

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mans. En effet, j'avais eu le soin de cacher toujours ma bourse et une boîte de brillans dans mon caleçon. Aussitôt cet homme se prosterna presque devant moi, et me traita d'Excellence. « Son Excellence la signora Adaté n'est-elle pas bien fatiguée du voyage ? ne va-t-elle pas se coucher! je crains de l'incommoder; mais je serai toujours à ses ordres. Le signor Amabed peut disposer de moi; je lui enverrai un cicéron* qui sera à son service : il n'a qu'à commander. Veulent-ils tous deux , quand ils seront reposés, me faire l'honneur de venir prendre le rafraîchissement chez moi? j'aurai l'honneur de leur envoyer un carrosse. »

Il faut avouer , mon divin Shastasid , que les Chinois ne sont pas plus polis que cette nation occidentale. Ce seigneur se retira. Nous dormîmes six heures, la belle Adaté et moi. Quand il fut nuit, le carrosse vint nous prendre; nous allâmes chez cet homme civil. Son appartement était illuminé , et orné de tableaux bien plus agréables que celui de l'homme tout nu que nous avions vu à Goa. Une très-nombreuse compagnie nous accabla de caresses , nous admira

I . On sait qu'on appelle à Rome cicérons ceux qui font métier de montrer aux étrangers les antiquailles.

d'être Indiens , nous félicita d'être baptisés, et nous offrit ses services pour tout le temps que nous voudrions rester à Roume.

Nous voulions demander justice du P. Fa tutto, on ne nous donna pas le temps d'en parler. Enfin nous fûmes reconduits, étonnés, confondus d'un tel accueil, et n'y comprenant rien.

Douzième lettre d'Amabed.

Aujourd'hui nous avons reçu des visites sans nombre, et une princesse de Piombino nous a envoyé deux écuyers nous prier de venir dîner chez elle. Nous y sommes allés dans un équipage magnifique; l'homme violet s'y est trouvé. J'ai su que c'est un des seigneurs, c'est-à-dire un des valets du vice-Dieu, qu'on appelle préférés, prelati. Rien n'est plus aimable, plus honnête que cette princesse de Piombino. Elle m'a placé à table à côté d'elle. Notre répugnance à manger des pigeons romains et des perdrix l'a fort surprise. Le préféré nous a dit que, puisque nous étions baptisés, il fallait manger des perdrix et boire du vin de Montepulciano; que tous les vice-Dieu en usaient ainsi, que c'était la marque essentielle d'un véritable chrétien.

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La belle Adaté a répondu avec sa naïveté ordinaire qu'elle n'était pas chrétienne, qu'elle avait été baptisée dans leGange. « Eh! mon Dieu ! Madame , a dit le préféré , dans le Gange, ou dans le Tibre, ou dans un bain, qu'importe? vous êtes des nôtres. Vous avez été convertie par le P. Fa tutto, c'est pour nous un honneur que nous ne voulons pas perdre. Voyez quelle supériorité notre religion a sur la vôtre ! » Et aussitôt il a couvert nos assiettes d'ailes de gelinottes. La princesse a bu à notre santé et à notre salut. On nous a pressés avec tant de grâce, on a dit tant de bons mots, on a été si poli, si gai, si séduisant, qu'enfin, ensorcelés par le plaisir (j'en demande pardon à Brama), nous avons fait, Adaté et moi, la meilleure chère du monde, avec un ferme propos de nous laver dans le Gange jusqu'aux oreilles, à notre retour, pour effacer notre péché. On n'a pas douté que nous ne fussions chrétiens. « Il faut, disait la princesse, que ce P. Fa tutto soit un grand missionnaire; j'ai envie de le prendre pour mon confesseur. » Nous rougissions et nous baissions les yeux, ma pauvre femme et moi.

De temps en temps la signora Adaté fesait entendre que nous venions pour être jugés par le Vice-Dieu, et qu'elle avait la plus grande

envie de le voir. « Il n'y en a point, nous dit la princesse : il est mort, et on est occupé à présent à en faire un autre; dès qu'il sera fait, on vous présentera à Sa Sainteté. Vous serez témoins de la plus auguste fête que les hommes puissent jamais voir, et vous en serez le plus bel ornement. » Adaté a répondu avec esprit; et la princesL^ s'est prise d'un grand goût pour elle.

Sur la fin du repas nous avons eu une musique qui était, si j'ose le dire , supérieure à celle de Bénarès et de Maduré.

Après dîner la princesse a fait atteler quatre chars dorés ; elle nous a fait monter dans le sien. Elle nous a fait voir de beaux édifices, des statues, des peintures. Le soir on a dansé. Je comparais secrètement cette réception charmante avec le cul de basse-fosse où nous avions été renfermés dans Goa, et je comprenais à peine comment le même gouvernement, la même religion, pouvaient avoir tant de douceur et d'agrément dans Roume, et exercer au loin tant d'horreurs.

Treizième lettre d'Amabed.

Tandis que cette ville est partagée sourdement en petites factions pour élire un vice-Dieu,

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que ces factions, animées de la plus forte haine, se ménagent toutes avec une politesse qui ressemble à l'amitié ; que le peuple regarde les PP. Fatutto et Famolto comme les favoris de la Divinité ; qu'on s'empresse autour de nous avec une curiosité respectueuse, je fais, mon cher Shastasid, de profondes réflexions sur le gouvernement de Roume.

Je le compare au repas que nous a donné la princesse de Piombino. La salle était propre, commode et parée; l'or et l'argent brillaient sur les buffets; la gaieté, l'esprit et les grâces animaient les convives; mais dans les cuisines le sang et la graisse coulaient; les peaux des quadrupèdes, les plumes des oiseaux, et leurs entrailles pêle-mêle amoncelées, soulevaient le cœur et répandaient l'infection.

Telle est, ce me semble, la cour romaine: polie et flatteuse chez elle, ailleurs brouillonne et tyrannique. Quand nous disons que nous espérons avoir justice de Fa tutto, on se met doucement à rire; on nous dit que nous sommes trop au-dessus de ces bagatelles; que le gouvernement nous considère trop pour souffrir que nous gardions le souvenir d'une telle facétie; que les Fatutto et les Famolto sont des espèces de singes élevés avec soin pour faire des tours de passe-

passe devant le peuple ; et on finit par des protestations de respect et d'amitié pour nous. Quel parti veux-tu que nous prenions, grand Shastasid? Je crois que le plus sage est de rire comme les autres, et d'être poli comme eux. Je veux étudier Roume, elle en vaut la peine.

Quatorzième lettre d'Amabed.

Il y a un assez grand intervalle entre ma dernière lettre et la présente. J'ai lu, j'ai vu, j'ai conversé, j'ai médité. Je te jure qu'il n'y eut jamais sur la terre une contradiction plus énorme qu'entre le gouvernement rom.ain et sa religion. J'en parlais hier à un théologien du vice-Dieu. Un théologien est dans cette cour ce que sont les derniers valets dans une maison : ils font la grosse besogne, portent les ordures; et s'ils y trouvent quelque chiffon qui puisse servir, ils le mettent à part pour le besoin.

Je lui disais : « Votre Dieu est né dans une étable, entre un bœuf et un âne ; il a été élevé, a vécu, est mort dans la pauvreté; il a ordonné expressément la pauvreté à ses disciples; il leur a déclaré qu'il n'y aurait parmi eux ni premier ni dernier, et que celui qui voudrait commander

aux autres les servirait; cependant je vois ici qu'on fait exactement le contraire de ce que veut votre Dieu; votre culte même est tout différent du sien : vous obligez les hommes à croire des choses dont il n'a pas dit un seul mot.

— Tout cela est vrai, m'a-t-il répondu: notre Dieu n'a pas commandé à nos maîtres formellement de s'enrichir aux dépens des peuples, et de ravir le bien d'autrui; mais il l'a commandé virtuellement. Il est né entre un bœuf et un âne ; mais trois rois sont venus l'adorer dans une écurie : les bœufs et les ânes figurent les peuples que nous enseignons , et les trois rois figurent tous les monarques qui sont à nos pieds. Ses disciples étaient dans l'indigence : donc nos maîtres doivent aujourd'hui regorger de richesses; car si ces premiers vice-Dieu n'eurent besoin que d'un écu, ceux d'aujourd'hui ont un besoin pressant de dix millions d'écus : or, être pauvre, c'est n* avoir précisément que le nécessaire ; donc nos maîtres, n'ayant pas même le nécessaire, accomplissent la loi de la pauvreté à la rigueur.

« Quant aux dogmes, notre Dieu n'écrivit jamais rien, et nous savons écrire; donc c'est à nous d*écrire les dogmes : aussi les avons-nous fabriqués avec le temps, selon le besoin. Par exemple, nous avons fait du mariage le signe vi-

yO LES LETTRES

sible d'une chose invisible : cela fait que tous les procès suscités pour cause de mariage ressortissent de tous les coins de l'Europe à notre tribunal de Roume, parce que nous seuls pouvons voir des choses invisibles. C'est une source abondante de trésors qui coulent dans notre chambre sacrée des finances, pourétancherla soif de notre pauvreté. »

Je lui demandai si la chambre sacrée n'avait pas encore d'autres ressources. « Nous n'y avons pas manqué, dit-il; nous tirons parti des vivans et des morts. Par exemple, dès qu'une âme est trépassée, nous l'envoyons dans une infirmerie; nous lui fesons prendre médecine dans l'apothicairerie des âmes; et vous ne sauriez croire combien cette apothicairerie nous vaut d'argent. — Comment cela, Monsignor? car il me semble que la bourse d'une âme est d'ordinaire assez mal garnie. — Cela est vrai, Signor; mais elles ont des parens qui sont bien aises de retirer leurs parens morts de l'infirmerie, et de les faire placer dans un lieu plus agréable : il est triste pour une âme de passer toute une éternité à prendre médecine. Nous composons avec les vivans, ils achètent la santé des âmes de leurs défunts parens, les uns plus cher, les autres à meilleur compte, selon leurs facultés; nous leur délivrons

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des billets pour l'apothicairerie. Je vous assure que c'est un de nos meilleurs revenus.

— Mais, Monsignor, comment ces billets parviennent-ils aux âmes? » Il se mita rire. «C'est l'affaire des parens, dit-il; et puis ne vous ai-je pas dit que nous avons un pouvoir incontestable sur les choses invisibles ? »

Ce monsignor me paraît bien dessalé; je me forme beaucoup avec lui, et je me sens déjà tout autre.

Quinzième lettre d'Amahed.

Tu dois savoir, mon cher Shastasid, que le cicéron à qui monsignor m'a recommandé, et dont je t'ai dit un mot dans mes précédentes lettres, est un homme fort intelligent, qui montre aux étrangers les curiosités de l'ancienne Roume et de la nouvelle. L'une et l'autre, comme tu le vois, ont commandé aux rois; mais les premiers Romains acquirent leur pouvoir par leur épée, et les derniers par leur plume. La discipline militaire donna l'empire aux Césars, dont tu connais l'histoire; la discipline monastique donne une autre espèce d'empire à ces vice- Dieu, qu'on appelle papes. On voit des procès-

sions dans la même place où l'on voyait autrefois des triomphes. Les cicérons expliquent tout cela aux étrangers; ils leur fournissent des livres et des filles. Pour moi, qui ne veux pas faire d'infidélité à ma belle Adaté, tout jeune que je suis, je me borne aux livres, et j'étudie principalement la religion du pays, qui me divertit beaucoup.

Je lisais avec mon cicéron l'histoire de la vie du Dieu du pays : elle est fort extraordinaire. C'était un homme qui séchait des figuiers d'une seule parole, qui changeait l'eau en vin, et qui noyait des cochons. Il avait beaucoup d'ennemis; tu sais qu'il était né dans une bourgade appartenante à l'empereur de Roume. Ses ennemis étaient malins; ils lui demandèrent un jour s'ils devaietit payer le tribut à l'empereur. Il leur répondit : c( Rendez au prince ce qui est au prince ; mais rendez à Dieu ce qui est à Dieu. » Cette réponse me paraît sage; nous en parlions, mon cicéron et moi, lorsque monsignor est entré. Je lui ai dit beaucoup de bien de son Dieu, et je l'ai prié de m'expliquer comment sa chambre des finances observait ce précepte en prenant tout pour elle, et en ne donnant rien à l'empereur: car tu dois savoir que, bien que les Romains aient un vice-Dieu, ils ont un empereur aussi,

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auquel même ils donnent le titre de roi des Romains. Voici ce que cet homme très-avisé m'a répondu :

(( Il est vrai que nous avons un empereur, mais il ne l'est qu'enpeinture : il est banni de Roume ; il n'y a pas seulement une maison : nous le laissons habiter auprès d'un grand fleuve qui est gelé quatre mois de l'année, dans un pays dont le langage écorche nos oreilles; le véritable empereur est le pape, puisqu'il règne dans la capitale de l'empire : ainsi rendez à l'empereur veut dire rendez au pape; rendez à Dieu signifie encore rendez au pape, puisqu'en effet il est vice-Dieu : il est seul le maître de tous [les cœurs et de toutes les bourses. Si l'autre empereur, qui demeure sur un grand fleuve, osait seulement dire un mot, alors nous soulèverions contre lui tous les habitans des rives du grand fleuve, qui sont pour la plupart de gros corps sans esprit, et nous armerions contre lui les autres rois, qui partageraient avec nous ses dépouilles. »

Te voilà au fait, divin Shastasid, de l'esprit de Roume. Le pape est en grand ce que le dalaï-lama est en petit : s'il n'est pas immortel comme le lama, il est tout-puissant pendant sa vie, ce qui vaut bien mieux; si quelquefois on

lui résiste, si on le dépose, si on lui donne des soufflets, ou si même on le tue' entre les bras de sa maîtresse, comme il est arrivé quelquefois, ces inconvéniens n'attaquent jamais son divin caractère : on peut lui donner cent coups d'étrivières , mais il faut toujours croire tout ce qu'il dit. Le pape meurt, la papauté est immortelle. Il y a eu trois ou quatre vice-Dieu à la fois qui disputaient cette place : alors la divinité était partagée entre eux ; chacun en avait sa part ; chacun était infaiUible dans son parti.

J'ai demandé à monsignor par quel art sa cour est parvenue à gouverner toutes les autres cours. (( Il faut peu d'art, me dit-il, aux gens d'esprit pour conduire les sots. » J'ai voulu savoir si on ne s'était jamais révolté contre les décisions du vice-Dieu. Il m'a avoué qu'il y avait eu des hommes assez téméraires pour lever les yeux.

I . Jean VIII, assassiné à coups de marteau par un mari jaloux; — Jean X, amant de Théodora, étranglé dans son lit; — Etienne VIII, enfermé au château qu'on appelle aujourd'hui Saint-Ange; — Etienne IX, sabré au visage par les Romains; — Jean XII, déposé par l'empereur Othon P', assassiné chez une de ses maîtresses; — Benoît V, exilé par l'empereur Othon I^'; — Benoît VII, étranglé par le bâtard de Jean X; — Benoît IX, qui acheta le pontificat, lui troisième, et revendit sa part, etc., etc. Ils étaient tous infaillibles.

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mais qu'on les leur avait crevés aussitôt, ou qu'on avait exterminé ces misérables, et que ces révoltes n'avaient jamais servi jusqu'à présent qu'à mieux affermir l'infaillibilité sur le trône de la vérité.

On vient enfin de nommer un nouveau vice- Dieu : les cloches sonnent, on frappe les tambours, les trompettes éclatent, le canon tire, cent mille voix lui répondent. Je t'informerai de tout ce que j'aurai vu.

Seizième lettre d'Amabed.

Ce fut le 2 5 du mois du crocodile, et le i3 de la planète de Mars, comme on dit ici, que des hommes vêtus de rouge et inspirés élurent l'homme infaillible devant qui je dois être jugé, aussi bien que Charme des yeux en qualité d'à postata.

Ce Dieu en terre s'appelle Leone, dixième du nom : c'est un très-bel homme de trente-quatre à trente-cinq ans, et fort aimable ; les femmes sont folles de lui. Il était attaqué d'un mal immonde qui n'est bien connu enc ore qu'en Europe, mais dont les Portugais commencent à faire part à rindoustan : on croyait qu'il en mourrait, et

c'est pourquoi on l'a élu, afin que cette sublime place fût bientôt vacante; mais il est guéri, et il se moque de ceux qui l'ont nommé.

Rien n'a été si magnifique que son couronnement : il y a dépensé cinq millions de roupies pour subvenir aux nécessités de son Dieu qui a été si pauvre. Je n'ai pu t'écrire dans le fracas de nos fêies ; elles sesontsuccédé si rapidement, il a fallu passer par tant de plaisirs, que le loisir a été impossible.

Le vice-Dieu Leone a donné des divertissemens dont tu n'as point d'idée; il y en a un surtout qu'on appelle comédie, qui me plaît beaucoup plus que tous les autres ensemble : c'est une représentation de la vie humaine, c'est un tableau vivant; les personnages parlent et agissent; ils exposent leurs intérêts; ils développent leurs passions ; ils remuent l'âme des spectateurs.

La comédie que je vis avant-hier chez le pape est intitulée la Mandragora : le sujet de la pièce est un jeune homme adroit qui veut coucher avec la femme de son voisin; il engage avec de l'argent un moine, un Fa tutto ou un Famolto, à séduire sa maîtresse, et à faire tomber son mari dans un piège ridicule ; on se moque, tout le long de la pièce, de la religion que l'Europe pro-

fesse, dont Roume est le centre, et dont le siège papal est le trône. De tels plaisirs te paraîtront peut-être indécens, mon cher et pieux Shastasid : Charme des yeux en a été scandalisée ; mais la comédie est si jolie, que le plaisir l'a emporté sur le scandale.

Les festins, les bals, les belles cérémonies de la religion, les danseurs de corde, se sont succédé tour à tour sans interruption. Les bals surtout sont fort plaisans : chaque personne invitée au bal met un habit étranger et un visage de carton par-dessus le sien ; on tient sous ce déguisement des 'propos à faire éclater de rire ; pendant les repas il y a toujours une musique très-agréable : enfin c'est un enchantement.

On m'a conté qu'un vice-Dieu, prédécesseur de Leone, nommé Alexandre, sixième du nom, avait donné aux noces d'une de ses bâtardes une fête bien plus extraordinaire : il y fit danser cinquante filles toutes nues; les brachmanes n'ont jamais institué de pareilles danses. Tu vois que chaque pays a ses coutumes. Je t'embrasse avec respect, et je te quitte pour aller danser avec ma belle Adaté. Que Birma te comble de bénédictions !

Dix-septième lettre d'Amabed.

Vraiment, mon grand brame, tous les vice- Dieu n'ont pas été si plaisans que celui-ci : c'est un plaisir de vivre sous sa domination. Le défunt, nommé Jules, était d'un caractère différent: c'était un vieux soldat turbulent qui aimait la guerre comme un fou; toujours à cheval, toujours le casque en tête, distribuant des bénédictions et des coups de sabre, attaquant tous ses voisins, damnant leurs âmes et tuant leurs corps autant qu'il le pouvait : il est mort d'un accès de colère. Quel diable de vice-Dieu on avait là ! Croirais-tu bien qu'avec un morceau de papier il s'imaginait dépouiller les rois de leurs royaumes? Il s'avisa de détrôner de cette manière le roi d'un pays assez beau, qu'on appelle la France; ce roi était un fort bonhomme; il passe ici pour un sot, parce qu'il n*a pas été heureux. Ce pauvre prince ^fut obligé d'assembler un jour les plus savans hommes de son royaume', pour leur

I . Le pape Jules II excommunia le roi de France Louis XII en i5io.Il mit le royaume de France en interdit, et le donna au premier qui voudrait s'en saisir. Cette excommunication et cette interdiction furent réitérées en 1 5 I 2 . On a peine à concevoir aujourd'hui cet excès d'in-

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demander s'il lui était permis de se défendre contre un vice-Dieu qui le détrônait avec du papier. C'est être bien bon que de faire une question pareille! j'en témoignais ma surprise au monsignor violet qui m'a pris en amitié. « Est-il possible, lui disais-je, qu'on soit si sot en Europe? — J'ai bien peur, me dit-il, que les vice-Dieu n'abusent tant de la complaisance des hommes qu'à la fin ils leur donneront de l'esprit. »

Il faudra donc qu'il y ait des révolutions dans la religion de l'Europe. Ce qui te surprendra, docte et pénétrant Shastasid, c'est qu'il ne s'en fit point sous le vice-Dieu Alexandre qui régnait avant Jules; il fesait assassiner, pendre, noyer.

solence et de ridicule. Mais, depuis Grégoire VII, il n'y eut presque aucun évêque de Rome qui ne fît^ ou qui ne voulût faire et défaire des souverains, selon son bon plaisir. Tous les souverains méritaient cet infâme traitement, puisqu'ils avaient été assez imbéciles pour fortifier euxmêmes chez leurs sujets l'opinion de l'infaillibilité du pape, et son pouvoir sur toutes les Églises. Ils s'étaient donné eux-mêmes des fers qu'il était très-difficile de briser. Le gouvernement fut partout un chaos formé par la superstition. La raison n'a pénétré que très-tard chez les peuples de l'Occident; elle a guéri quelques blessures que cette superstition, ennemie du genre humain, avait faites aux hommes; mais il en reste encore de profondes cicatrices.

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empoisonner impunément tous les seigneurs ses voisins ; un de ses cinq bâtards fut l'instrument de cette foule de crimes à la vue de toute l'Italie. Comment les peuples persistèrent-ils dans la religion de ce monstre! C'est celui-là même qui fesait danser les filles sans aucun ornement superflu : ses scandales devaient inspirer le mépris, ses barbaries devaient aiguiser contre lui mille poignards; cependant il vécut honoré et paisible dans sa cour. La raison en est, à mon avis, que les prêtres gagnaient à tous ses crimes, et que les peuples n'y perdaient rien. Dès qu'on vexera trop les peuples ils briseront leurs liens; cent coups de bélier n'ont pu ébranler le colosse, un caillou le jettera par terre : c'est ce que disent ici les gens déliés qui se piquent de prévoir.

Enfin les fêtes sont finies; il n'en faut pas trop : rien ne lasse comme les choses extraordinaires devenues communes ; il n'y a que les besoins rénaissans qui puissent donner du plaisir tous les jours. Je me recommande à tes saintes prières.

Dix-huitième lettre d'Amabed.

L'infaillible nous a voulu voir en particulier, Charme des yeux et moi. Notre monsignor nous a conduits dans son palais; il nous a fait mettre à genoux trois fois. Le vice-Dieu nous a fait baiser son pied droit en se tenant les côtes de rire; il nous a demandé si le P. Fa tutto nous avait convertis, et si en effet nous étions chrétiens. Ma femme a répondu que le P. Fa tutto était un insolent, et le pape s'est mis à rire encore plus fort. Il a donné deux baisers à ma femme, et à moi aussi.

Ensuite il nous a fait asseoir à côté de son petit lit de baise-pieds; il nous a demandé comment on fesait l'amour à Bénarès, à quel âge on mariait communément les filles , si le grand Brama avait un sérail. Ma femme rougissait; je répondais avec une modestie respectueuse. Ensuite il nous a congédiés en nous recommandant le christianisme, en nous embrassant et en nous donnant des petites claques sur les fesses en signe de bonté. Nous avons rencontré en sortant

les PP. Fa tutto et Fa molto, qui nous ont baisé le bas de la robe. Le premier moment, qui commande toujours à l'âme, nous a fait reculer d'abord avec horreur, ma femme et moi; mais le \iolet nous a dit : «Vous n'êtes pas encore entièrement formés; ne manquez pas de faire mille caresses à ces bons pères. C'est un devoir essentiel dans ce pays-ci d'embrasser ses plus grands ennemis : vous les ferez empoisonner, si vous pouvez, à la première occasion; mais, en attendant , vous ne pouvez leur marquer trop d'amitié. » Je les embrassai donc ; mais Charme des yeux leur fît une révérence fort sèche, et Fa tutto la lorgnait du coin de l'œil en s'inclinant jusqu'à terre devant elle. Tout ceci est un enchantement; nous passons nos jours à nous étonner. En vérité, je doute que Maduré soit plus agréable que Roume.

Dix-neuvième lettre d'Amabed.

Point de justice du P. Fa tutto. Hier notre jeune Déra s'avisa d'aller le matin, par curiosité, dans un petit temple. Le peuple était à genoux;

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un brame du pays, vêtu magnifiquement, se courbait sur une table; il tournait le derrière au peuple: on dit qu'il fesait Dieu. Dès qu'il eut fait Dieu, il se montra par-devant. Déra fit un cri, et dit : « Voilà le coquin qui m'a violée ! » Heureusement, dans l'excès de sa douleur et de sa surprise, elle prononça ces paroles en indien : on m'assure que , si le peuple les avait comprises, la canaille se serait jetée sur elle comme sur une sorcière. Fa tutto lui répondit en italien : « Ma fille, la grâce de la Vierge Marie soit avec vous! Parlez plus bas. » Elle revint tout éperdue nous conter la chose. Nos amis nous ont conseillé de ne nous jamais plaindre; ils nous ont dit que Fa tutto est un saint et qu'il ne faut jamais mal parler des saints. Que veux-tu ? ce qui est fait est fait. Nous prenons en patience tous les agrémens qu'on nous fait goûter en ce pays-ci. Chaque jour nous apprend des choses dont nous ne nous doutions pas. On se forme beaucoup par les voyages.

Il est venu à la cour de Leone un grand poëte : son nom est messer Ariosto ; il n'aime pas les moines. Voici comme il parle d'eux :

Non sa quel che sia amor, non sa che vaglia La caritade ; e quindi avvien che i frati Sono si ingorda e si crudel canaglia.

Cela veut dire en indien :

Moderraen sebar eso La te ben sofa meso.

Tu sens quelle supériorité la langue indienne, qui est si antique, conservera toujours sur tous les jargons nouveaux de l'Europe : nous exprimons en quatre mots ce qu'ils ont de la peine à faire entendre en dix. Je conçois bien que cet Ariosto dise que les moines sont de la canaille; mais je ne sais pourquoi il prétend qu'ils ne connaissent point l'amour... Hélas! nous en savons des nouvelles. Peut-être entend-il qu'ils jouissent et qu'ils n'aiment point.

Vingtième lettre d'Amabed.

Il y a quelques jours, mon cher grand brame, que je ne t'ai écrit : les empressemens dont on nous honore en sont la cause. Notre monsignor nous donna un excellent repas, avec deux jeunes gens vêtus de rouge de la tête aux pieds. Leur dignité est cardinal, comme qui dirait gond de porte : l'un est le cardinal Sacripante, et l'autre

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le cardinal Faquinetti. Ils sont les premiers de la terre après le vice-Dieu : aussi sont-ils intitulés vicaires du vicaire. Leur droit, qui est sans doute droit divin , est d'être égaux aux rois et supérieurs aux princes, et d'avoir surtout d'immenses richesses. Ils méritent bien tout cela , vu la grande utilité dont ils sont au monde.

Ces deux gentilshommes, en dînant avec nous, proposèrent de nous mener passer quelques jours à leur maison de campagne : car c'est à qui nous aura. Après s'être disputé la préférence le plus plaisamment du monde, Faquinetti s'est emparé de la belle Adaté, et j'ai été le partage de Sacripante, à condition qu'ils changeraient le lendemain, et que le troisième jour nous nous rassemblerions tous quatre. Déra était du voyage. Je ne sais comment te conter ce qui nous est arrivé ; je vais pourtant essayer de m'en tirer.

Ici finit le manuscrit des lettres d'Amabed. On a cherché dans toutes les bibliothèques de Maduré et de Bénarès la suite de ces lettres; il est sûr qu'elle n'existe pas.

Ainsi , supposé que quelque malheureux faussaire imprime jamais le reste des aventures des deux jeunes Indiens : Nouvelles Lettres d'Amabed^ Nouvelles Lettres de Charme des yeux; Re-

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ponses du grand brame Shastasid^ le lecteur peut être sûr qu'on le trompe et qu'on Tennuie, comme il est arrivé cent fois en cas pareil.

LE

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