‹ Lettres d'AmabedChapitre 6 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Comment la princesse Amaside rencontre un bœuf.

A jeune princesse Amaside, fille d'Amasis, roi de Tanis en Egypte, se promenait sur le chemin de Péluse avec les damesdesasuite; elle était plongée dans une tristesse profonde, les larmes coulaient de ses beaux yeux : on sait quel était le sujet de sa douleur, et combien elle craignait de déplaire au roi son père par sa douleur même. Le vieillard Mambrès, ancien mage et eunuque despha-

raons, était auprès d'elle et ne la quittait presque jamais : il la vit naître, il l'éleva, il lui enseigna tout ce qu'il est permis à une belle princesse de savoir des sciences de l'Egypte. L'esprit d'Amaside égalait sa beauté; elle était aussi sensible, aussi tendre que charmante, et c'était cette sensibilité qui lui coûtait tant de pleurs.

La princesse était âgée de vingt-quatre ans; le mage Mambrès en avait environ treize cents : c'était lui, comme on sait, qui avait eu avec le grand Moïse cette dispute fameuse dans laquelle la victoire fut longtemps balancée entre ces deux profonds philosophes. Si Mambrès succomba, ce ne fut que par la protection visible des puissances célestes qui favorisèrent son rival : il fallut des dieux pour vaincre Mambrès. L'âge affaiblit cette tète si supérieure aux autres têtes et cette puissance qui avait résisté à la puissance universelle ; mais il lui resta toujours un grand fonds de raison: il ressemblait à ces bâtimens immenses de l'antique Egypte dont les ruines attestent la grandeur. Mambrès était encore fort bon pour le conseil, et, quoique un peu vieux, il avait l'âme très-compatissante.

Amasis le fit surintendant de la maison de sa fille, et il s'acquittait de cette charge avec sa sagesse ordinaire. La belle Amaside l'attendrissait

par ses soupirs : « O mon amant, mon jeune et cher amant! s'écriait-elle quelquefois, ô le plus grand des vainqueurs, le plus accompli, le plus beau des hommes ! quoi ! depuis près de sept ans tu as disparu de la terre ! Quel dieu t'a enlevé à ta tendre Amaside? L'univers aurait célébré et pleuré ton trépas. Tu n'es point mort (les savans prophètes de l'Egypte en conviennent), mais tu es mort pour moi : je suis seule sur la terre ; elle est déserte. Par quel étrange prodige as-tu abandonné ton trône et ta maîtresse ? Ton trône ! il était le premier du monde, et c'est peu de chose; mais moi qui t'adore, ô mon cher Na... » Elle allait achever. « Tremblez de prononcer ce nom fatal, lui dit le sage Mambrès, ancien eunuque et mage des pharaons; vous seriez peut-être décelée par quelqu'une de vos dames du palais. Elles vous sont toutes très-dévouées, et toutes les belles dames se font sans doute un mérite de servir les passions des belles princesses; mais enfin il peut se trouver une indiscrète, et même, à toute force , une perfide : vous savez que le roi votre père, qui d'ailleurs vous aime, a juré de vous faire couper le cou si vous prononciez ce nom terrible, toujours prêt à vous échapper. Pleurez, mais taisez-vous. Cette loi est bien

dure, mais vous n'avez pas été élevée dans la sagesse égyptienne pour ne savoir pas commander à votre langue. Songez qu'Harpocrate, l'un de nos plus grands dieux, a toujours le doigt sur sa bouche. » La belle Amaside pleura et ne parla plus.

Comme elle avançait en silence vers les bords du Nil, elle aperçut de loin, sous un bocage baigné par le fleuve, une vieille femme couverte de lambeaux gris, assise^sur un tertre; elle avait auprès d'elle une ânesse, un chien, un bouc; vis-à-vis d'elle était un serpent, qui n'était pas comme les serpens ordinaires, car ses yeux étaient aussi tendres qu'animés, sa physionomie était noble et intéressante , sa peau brillait des couleurs les plus vives et les plus douces ; un énorme poisson, à moitié plongé dans le fleuve, n'était pas la moins étonnante personne de la compagnie; il y avait sur une branche un corbeau et un pigeon : toutes ces créatures semblaient avoir ensemble une conversation assez animée.

ce Hélas ! dit la princesse tout bas, ces gens-là parlent sans doute de leurs amours, et il ne m'est pas permis de prononcer le nom de ce que j'aime ! »

La vieille tenait à la main une chaîne légère

d'acier, longue de cent brasses, à laquelle était attaché un taureau qui paissait dans la prairie. Ce taureau était blanc, fait au tour, potelé, léger même, ce qui est bien rare; ses cornes étaient d'ivoire. C'était ce qu'on vit jamais de plus beau dans son espèce : celui de Pasiphaé, celui dont Jupiter prit la figure pour enlever Europe, n'approchaient pas de ce superbe animal ; la charmante génisse en laquelle Isis fut changée aurait à peine été digne de lui.

Dès qu'il vit la princesse, il courut vers elle avec la rapidité d'un jeune cheval arabe qui franchit les vastes plaines et les fleuves de l'antique Saana pour s'approcher de la brillante cavale qui règne dans son cœur et qui fait dresser ses oreilles. La vieille fesait ses efforts pour le retenir; le serpent semblait l'épouvanter par ses sifflemens; le chien le suivait et lui mordait ses belles jambes; l'ânesse traversait son chemin et lui détachait des ruades pour le faire retourner; le gros poisson remontait le Nil, et, s'élançant hors de l'eau, menaçait de le dévorer; le bouc restait immobile et saisi de crainte ; le corbeau voltigeait autour de la tête du taureau, comme s'il eût voulu s'efforcer de lui crever les yeux; la colombe seule l'accompagnait sans curiosité et lui applaudissait par un doux murmure.

Un spectacle si extraordinaire rejeta Mambrès dans ses sérieuses pensées. Cependant le taureau blanc, tirant après lui sa chaîne et la vieille, était déjà parvenu auprès de la princesse, qui était saisie d'étonnement et de peur; il se jette à ses pieds, il les baise, il verse des larmes, il la regarde avec des yeux où régnait un mélange inouï de douleur et de joie; il n'osait mugir, de peur d'effaroucher la belle Amaside; il ne pouvait parler (un faible usage de la voix accordé par le Ciel à quelques animaux lui était interdit), mais toutes ses actions étaient éloquentes. Il plut beaucoup à la princesse; elle sentit qu'un léger amusement pouvait suspendre pour quelques momens les chagrins les plus douloureux, a Voilà, disait-elle, un animal bien aimable; je voudrais l'avoir dans mon écurie. »

A ces mots, le taureau plia les quatre genoux et baisa la terre. « Il m'entend ! s'écrie la princesse ; il me témoigne qu'il veut m'appartenir. Ah! divin mage, divin eunuque, donnez-moi cette consolation, achetez ce beau chérubin' , faites le prix avec la vieille, à laquelle il appartient sans doute; je veux que cet animal soit à moi.

Page 1