Lettres d'amour de Mirabeau
« Vivent MM. de Mirabeau ! Voulez-vous que lei boujarrein louteis à la mar? » Ainsi hurlait, vers 1715, le peuple de Marseille, prêt à lancer dans la merles sergents du fisc^ qui avriient osé essayer de franchir le seuil redouté de Jean-Antoine Riquetti de Mirabeau, le hrave Provençal,
« Vive Mirabeau, le père de la patrie! » tonnait, en 1790, le peuple immense de Paris, prêt à disperser au gré de Mirabeau Vouragan, bastilles et monarchies.
Vous le voyez, c'était de famille, comme on dit; l'empire des foules était le titre de légitimité, le patrimoine des Mirabeau. Et maintenant, qui voudra prétendre encore que l'Italie, aima mater, n'a point tout donné à la France, l'art, la science, la forme, l'idée et ce qui les éclaire, et ce qui les entraîne en un rayonnemeat iûfmi, la Révolution.
Donc, en 1267-08, frappés par une des vicissitudes de la lutte éternelle entre l'Empire et le Sacerdoce, un grand nom-
bre d'entêtés Gibelins, dont l'un s'appelait Dante et d'autres Arrighetti, furent exilés de Florence. L'acte d'accusation porte: Azzucius Arrighetti Jllius Gherardi et omnes masculi descendentes ex eis. Azzucius vint s'établir sous le ciel italien delà Provence, où il mourut en 1294. Son fils Pierre, qui ne voulait mentir à sa devise : Jwcat pietas, fonda sur la pointe d'une montagne, à Seyne, un hôpital : ses fils et-arrière petitsfils fondèrent à Marseille toutes sortes de couvents, où pas un d'eux ne s'enfroqua. Un seul membre de la famille, au dixhuitième siècle, prit l'habit, sans savoir pourquoi. « Tous, dit Mirabeau, paraissent s'être ressentis d'un esprit ardent et actif, vrai type de la race. » Ce Pierre, fils d' Azzucius, avait, sans coup férir, en prenant pied sur le sol de France, épousé Sibille de Fos, cette fille des comtes de Provence dont tant de troubadours ont chanté les talents et la merveilleuse beauté. Ainsi s'allia par cette haute et romanesque union le sang de France au sang d'Italie; ils mêlèrent leurs ardeurs, leurs sèves, leurs finesses, leurs audaces. Pierre et Sibille engendrèrent toute cette lignée « de diables » dont le nom franco-italien symbolise l'origine et signifie, à cinq siècles d'intervalle : Révolution et Révolution.
Ils se démènent, ils font tapage, ils enlèvent tous une place dans l'histoire ou la légende, ces enragés de Mirambeaux. Antoine (1412) réunit deux montagnes par une chaîne de fer que l'on voit encore à Moustier. Jean (1562), premier consul de Marseille, sauve cette ville d'une tentative des huguenots, qui détruisent par pieux dépit l'hôpital de Seyne et ouvre la la ville à Charles IX : son neveu l'ouvrira à Henri IV, son fils à Louis XIII, son petit-fils à Louis XIV. Jean reçoit du roi divers lots qui excitent la jalousie de l'archevêque de Digne; le prélat intente un procès à Jean, ce marchand de Marseille, « ditil, qui a surpris le don du roi. » a Je suis ou fus marchand de
poUce, repartit Jean, comme M. l'Évêque est marchand d'eau bénite. » En vérité, je vous le dis, les Mirabeau ont la réplique. Honoré III, premier procureur et Salomon du pays, veut, en dépit de sa sagesse, chasser à coups de canne les robes d'une assemblée de la noblesse où M. Delamolle, conseiller au parlement, a insulté le marquis d'Oraison. Aix, sous Louis XIV, se révolte contre le fisc; il empêche Aix de se donner au duc de Savoie et répond au duc d'Hamilton, qui s'étonne, à son arrivée, de trouver les portes fermées aux troupes royales : «Jeune homme, un ton plus bas, et songez que d'un signe je puis faire sortir sur vous vingt mille hommes qui répondraient pour moi. Votre troupe sera reçue, mais par mes ordres seulement; et quant à vous, c'est chez moi que vous logerez, et vous me direz dans deux heures si vous croyez que de vous à moi le ton du commandement ait quelque grâce. » Les frères d'Honoré sont des démons. L'un d'eux rompt tout simplement la chaîne du port de Marseille pour faire évader la connétable Colonne et la belle duchesse de Mazarin, sa sœur, qui s'en vont courir le monde, et se tue en domptant un cheval fougueux. Un autre frère d'Honoré, Bruno fait dire de lui par Vauban, que l'on s'étonne de voir l'ami d'un si drôle de corps : « Ah ! ce fou-là a des qualités qu'on ne trouve point dans les sages. » Et ces qualités vont croissant de génération en génération, jusqu'à leur expression souveraine, Mirabeau.
Le héros de la famille, la grande admiration et l'orgueil de notre orateur, c'est son aïeul Jean-Antoine, fils d'Honoré III né en 1666. C'est à lui qu'il consacre les trois quarts d'une importante notice sur sa maison, écrite dans la prison du château d'If (fin 1774). C'est Jean qui inspire à Mirabeau cette réflexion, où perce le sentiment de sa propre personnalité, où éclate le passé de sa race et resplendit l'honneur futur de son nom : a L'audace est vraiment odieuse, pour peu qu'elle soit
oppressive et qu'elle ne respecte pas le droit d'autrui, le faible^ soit de sexe, soit d'âge, soit d'état, de rang ou de moyen. Elle devient orgueil alors, vice repoussant, ou insolence, vice lâche. Mais, jointe à l'équité et à la générosité, qui est la vertu naturelle des hommes forts et bouillants, l'audace s'attire infailliblement le respect des petits, portion de la société la moins brillante sans doute, mais la plus utile et celle qui exécute. Cette audace fut un des caractères distinctifs de notre race et lui attira toujours l'amour du peuple. » Avec cette audace les vaillants de la famille, en effet, ont tenu tète aux princes, dominé des villes et des provinces, conquis l'amour de leurs vassaux; avec cette audace, le génie de la famille, Gabriel-Honoré Riquetti de Mirabeau, brisera un trône et conquerra l'amour d'un grand peuple. Le coup de tête se fera Révolution, la généalogie deviendra histoire. Et ne voyez-vous point, dans cette préférence pour la portion de la société qui exécute, le pressentiment de 89?
Il est de Jean, il est une parole fière qui sera le mot d'ordre de son petit-fils : « Il y a, dit Jean, des hommes faits pour obéir; il en est de faits pour commander, et cela ne se ressemble pas. » Cet aphorisme, que Mirabeau a pour sa part cent fois raison de trouver bien autrement profond que l'aphorisme trivial : « 11 faut savoir bien obéir pour apprendre à bien commander, » est d'une application fort délicate. Les natures d'élite, grandes par le cœur et l'intelligence sont la plupart du temps trop modestes ou généreuses pour en tirer profit; les vaniteux ou les despotes s'en emparent, comme l'âne et le renard de la peau du lion. Pour les voyants, heureusement, il passe toujours un petit bout de l'oreille.
Jean fait ses premières armes dans le corps magnifique des mousquetaires. UnvraiPorthos, ma foi, cinq pieds dix pouces, tt II est bien grand, marmonnent les méchantes langues. Bien
grand un jour d'aflaire^ ripostent les vieux capitaines. Jean est beau, il a la taille parfaite, il est généreux et même fastueux, fier mais humain, obligeant, poli, ingénieux, digne comme un portrait d'aïeul. Ses reparties courent la ville. Il est rangé comme une demoiselle de Saint-Cyr. Jean est le bras droit du gros Vendôme, il se bat comme un paladin d'Arioste. Jean n'a point de préjugés. Il enfonce un jour les portes d'une église où des cordeliers avaient recueilli des déserteurs; une procession de moines se présente sur le seuil, le Saint-Sacrement en tête : « Enlevez-moi donc le bon Dieu à ces drôles ! » ordonne Jean; et il fait fusiller les déserteurs sur le parvis. A la célèbre journée de Cassano, une armée tout entière lui passe sur le corps ; on le ramasse sous un paquet de morts tout perforé et tailladé de blessures. On le recoud tant bien que mal: une écharpe soutiendra désormais son bras fracassé, un collier d'argent maintiendra sa tête sûr ses épaules. Ainsi paré, il subjugue ( aux eaux de Barèges ) le cœur de mademoiselle de Castellane, une de ces femmes pour qui Montluc écrit : « Quelle est l'honnête dame qui voudrait s'associer à un homme qui eût tous ses nerfs et tous ses os? » Sans plus de préambules il propose à la jeune fille un mariage secret avant le consentement des parents. « Vous avez tort de ne point accepter, » dit à la demoiselle madame de Valaverre, une étrange marquise qui a pris à la mort de son mari le commandement de l'armée française et fait lever aux impériaux le siège de Valence ; et Jean épouse (mai 1708), au château de Noran te, la belle Françoise de Castellane. Jean n'a qu'un tort, il regarde le Manitou de Versailles comme le modèle achevé de la forme du commandement, et la perruque royale lui semble un soleil; si bien que, dès l'âge de vingt-cinq ans, il s'emperruque, le hrave ProvençalAl^ii^QdJi sait réparer ses torts. Vendôme, un beau matin, le présente au lever de l'astre. Celui-ci daigne com-
6 INTHODUCTION.
plimenter le seigneur de Mirabeau sur ses liéroïques cicatrices. « Oui, Sire, répond le colonel Riquetti, et si, quittant les drapeaux, j'étais venu à la cour payer quelque catin, j'aurais eu mon avancement et moins de blessures. » — a J'aurais dû te connaître, dit Vendôme ; mais désormais je te présenterai toujours à l'ennemi et jamais au roi. » Une fois marié, il retourne à la bataille; puis l'amour de sa femme le rappelle et le dérangement de sa fortune, occasionné par la folie du marquis de Castellane qui a donné dans le Système. A force de vertus domestiques il la rétablit. L'archevêque d'Aix, Vintimille, et M. Le Bret veulent le faire premier procureur du pays. « Vous m'honorez de quelque estime, répond Jean, et moi, je vous respecte également. Au bout de quinze jours, si j'étais là, vous me prendriez pour un fou, et si j'osais je vous prendrais pour des fripons. Ainsi demeurons. » Et le brave Provençal meurt le 27 mai {737.
Jean-Antoine Riquetti de Mirabeau laisse trois enfants, les survivants d'une bande de sept : le comte Louis-Alexandre, qui épouse par folie amoureuse la demoiselle de Navarre, une fille du harem du maréchal de Saxe, le bailli de Mirabeau, le meilleur des oncles, et Victor marquis de Mirabeau, le plus intraitable des pères.
Victcfrestné en 1715, la même année où le roi-soleil s'éteint comme un lampion de fête nationale. Victor n'est point un guerrier comme son père, il tourne vite le dos au régiment. Il épouse, le 21 mars 1743, Marie-Geneviève de Vassan, née le 3 décembre 1725,veuve de Jean-FrançoisdeFerrières, marquis de Saulvebeuf, veuve et vierge. Le mouvement du siècle entraîne l'excellent marquis ; il est pour ainsi dire le prélude de son fils et comme la transition naturelle entre le guerrier Jean et l'orateur Mirabeau. Tout affolé d'économie politique, il publie un livre sous ce titre naïf : VAmi des hommes, qui
lui attirp l'approbation de toutes les têtes couronnées. Le dauphin se plaît à nommer VAmi des hommes a le bréviaire des honnêtes gens » et à regretter que le vertueux économiste ne daigne accepter la place de sous-gouverneur de ses fils. Une Théorie de V impôt, un peu moins approuvée, donne à Victor les joies du martyre. On le retient cinq longs jours dans ce donjon de Vincennes oii, de par sa volonté, son fils souffrira trois ans. Il quitte le Midi pour s'établir au Bignon, près de Paris, afin de se tenir à portée de l'Encyclopédie. Victor brave homme tout au fond, maniaque et boursoufflé, est au demeurant un être fort bizarre, un toqué de raison dont on ne saurait aucunement excuser la conduite brutale envers scm fils, s'il ne s'était lui-même condamné par cet aveu : « J'ai toujours exagéré et déplacé ma conscience. »
Le bailli de Mirabeau, qui rafiole de son neveu, est un homme fort aimable et de conception large, un audacieux comme les autres. « Quel dommage, lui dit un jour madame de Pompadour, toute prête à solliciter le roi en sa faveur, quel dommage que les Mirabeau soient si mauvaises têtes. » — « Madame, répond le bailli, il est vrai que c'est le titre de légitimité dans cette maison; mais les froides têtes ont fait tant de sottises et perdu tant d'États, qu'il ne serait peut-être pas fort imprudent d'essayer des mauvaises. Assurément, du moins, elles ne feraient pas pis, w
JEUNESSE DE MIRABEAU Des faiclz du noble Pantagruel en son ieune eagej^
le me double que ne croyez asseurement ceste estrange natiuité.
« Ce miséraL'le échapperait au diable, et il en a douze dans le corps.
« Il ne descendra pas le nom. »
La France esr de l'avis du cher bailli. Lasse des bonnes et Iroides têtes, elle s'en va bientôt essayer des mauvaises.
Le 9 mars 1749, le marquis, tout entiché de postéromanie, se proclame au comble de ses vœux. Il y a fête au château, fête au village. Les paysans dont la marquise, de temps en temps, soigne les ulcères, tandis que le marquis leur glisse cinq sols dans la poche, se réjouissent cà outrance. Ce ne sont que pétards et hurlements : « Si le nouveau-né ressemble à son père, s'écrient-ils, nous ne mangerons de longtemps du gland comme le firent nos voisins d'Egreville, l'an passé.» Le nouveau-né, Gabriel-Honoré Riquetti, comte de Mirabeau, dit V Ouragan, aura nom dans l'histoire Mirabeau tout court; quoi qu'il soit destiné à devenir un grand homme, sa naissance si bruyante est dotée de circonstances inédites. Lui qui courra si bien l'aventure, il vient au monde avec un pied tordu ; lui dont ia parole tonnera à travers les âges, il débute avec la langue enchaînée par le filet {frœnum). Mais ce ne sont là que baga-
telles. Voici venir un chapitre de l'horrificque Gargantua. La grossesse est orageuse, l'accouchement un miracle, car les dimensions de la tête de l'enfant dépassent toute mesure ordinaire, sa taille îet sa vigueur n'ont point de précédents dans les annales de la science, et deux dents molaires arment sa bouche. « Je n'ai rien à te dire de mon énorme fils, écrit le marquis à son frère le bailli, sinon qu'il bat sa nourrice, qui le lui rend bien ; ils se gourment à qui mieux mieux, ce sont deux bonnes têtes ensemble. » La nourrice de Gabriel est une maréchale lerrante de la plus belle venue, qui ne laisse point chômer le commerce de son époux et bat chaque jour l'enclume pour se distraire.
Trois ans après, une petite vérole fond sur l'enfant, conlluente et maligne. La mère éperdue applique sur le visage du malade un collyre inopportun qui le crible de marques éternelles. Désormais « le neveu du bailli est laid comme celui de Satan, » ce dont le marquis enrage, car de tout temps les Riquetti furent beaux. Faut-il attribuer à ce désappointement esthétique l'inimitié paternelle de VA^ni des hommes ? Aucuns le supposent, ce qui n'est point à la louange d'un économiste vertueux. A sept ans, Gabriel subit la confirmation. Le prélat, en ce jour mémorable, dîne au château. « Mais M. l'évêque, jacasse l'enfant terrible, vous m'avez tort clairement expliqué comment Dieu ne peut pas faire les contradictoires : par exemple, un bâton qui n'aurait qu'un bout. Monsieur l'évêque, un miracle, est-ce pas un bâton qui n'a qu'un bout? » La contirmation, s'il nous souvient de notre catéchisme, sonne l'âge de raison : aussi, à quelque temps de là, la mère de Mirabeau lui disant : « Mon pauvre enfant, quand tu te marieras, 011 veux-tu que ta fiancée te regarde? — Ce ne sera pas peut-être au visage, réplique l'écolier. — Bah ! mais où donc? — Le dessous aidera le dessus.» Il nous semble, sitou-
tefois nous la comprenons^ deviner dans cette réponse, on ne peut plus précoce, le verveux amant des Lettres a Sophie,
A peine en puissance de pédagogue, le mauvais sujet s'engage dans une interminable série de pénitences. Le père, en observation pédante devant la nature exubérante de son fils, hésite entre le rôle de la douceur et celui de la sévérité. Un jour, Poisson, le précepteur, dit à son élève d'écrire ce qui lui viendrait dans la tête. Le petit écrit littéralement ceci : « Monsieur moi, je vous prie de prendre attention à votre écriture et de ne plus faire de pâtés sur votre exemple ; d'être attentif à ce qu'on fait. Obéir à son père, à son maître, à sa mère; ne point contrarier ; point de détours, de l'honneur surtout. N'attaquez personne lorsqu'on ne vous attaque. Délendez votre. patrie. Ne soyez pas méchant avec les domestiques, ne familiarisez pas avec eux. Cacher les défauts de son prochain parce que cela peut arriver à soi-même. » Qui ne reconnaît pas dans le petit écolier le grand orateur? Devant ce devoir, le père ne se sent pas d'aise. «C'est un cœur haut, écrit-il au bailli, sous la jaquette du bambin. Cela a un étrange instinct d'orgueil, noble pourtant; c'est un embryon de matamore ébouriffé qui veut avaler tout le monde avant d'avoir douze ans. » Le lendemain la girouette a tourné, le père Tant-mieux est devenu le père Tant-pis, et l'oncle, qui se garde d'y rien comprendre, apprend que son neveu est « un type profondément inouï de bassesse, de platitude absolue, une chenille raboteuse et crottée qui ne se déchenillera jamais. » Le matin, quand le soleil sourit et que les idées du marquis sont fraîches, Gabriel est doué « d'une mémoire,' d'une capacité, d'une intelligence qui saisissent, ébahissent, épouvantent; » le soir, quand tout se revêt de teintes sombres, il ne reste plus de l'enfant du miracle qu'an « esprit de travers, fantasque, fougueux, incommode, pen:hant vers le mal avant
de le eonnaître et d'en être capable, un rien enjolivé de fadaises qui donnera de la poudre aux yeux des caillettes, mais qui ne sera jamais qu'un quart d'homme si, par aventure, il est quelque chose. »
Le père, enfin, se décide pour la rigueur à perpétuité. On donne à Mirabeau, puis on lui retire l'honnête professeur Sigrais. On le dégrade de son nom ; il entre dans un pensionnat sousle pseudonyme de Pierre Buffière:«.. .Et, dit le père, je ne lui rendrai mon nom qu'à bon escient. » En attendant, l'enfant se dispose à illustrer sa nouvelle étiquette : langues italienne, anglaise, allemande, espagnole, mathématiques, dessin pittoresque et géométral : il s'assimile tout en se jouant; la musique, qu'il lit à livre ouvert et qu'il compose même; le chant, où il excelle ; l'équitation, l'escrime, la danse, sont ses distractions. Le marquis veut exiler M. Pierre Buifière; tout aussitôt une députation d'écoliers assiège Vami des hommes et lui fait signer la grâce au bas d'une immense « pancarte de rogations. » Le 9 juillet 1767, Buffière est incorporé dans le régiment du rude marquis de Lambert. Pour ses débuts, M. le comte de la Bourrasque (ainsi le bailli nomme son neveu) perd quarante louis au jeu. « Le voilà bien monté sur le type de sa race maternelle, qui mangerait vingt héritages et douze royaumes si on les lui mettait sous la main, s'écrie le père, avare selon les règles de l'économie politique. Allons, allons, nous lui trouverons à ce drôle une geôle bien fraîche et bien close. )) Pour surcroît de bonheur, la marquise de Mirabeau, qui, au fond, aimait tendrement son fils, abandonne son époux mal bâti; une intrigante, madame du Pailly, vrai brandon de discorde, s'installe au Bignon. Le comte du Saillant, beau-frère de notre officier, le rattrape chez le duc de Nivernois, à qui il a demandé asile, le ramène tambour battant à Saintes où son régiment tient garnison. Le colonel, un vert-
galant, n'est pas trop disposé à l'indulgence envers le souslieutenant qui, tout dernièrement, lui souffla une maîtresse. La du Pailly entretient près de sa victime une espèce de mentor ou, en bon français, une mouche, l'ignoble Grévin, qui envenime tout. Sur les instances du marquis, on emprisonne l'Ouragan au fort de l'île de Ré. En prison, comme partout, l'Ouragan ensorcelle tout le monde ; ses geôliers se font ses défenseurs. On le lâche; il se bat, à la Rochelle, avec un officier mal famé qu'il n'a daigné saluer, et Grévin de s'écrier : a Ce misérable échapperait au diable et en a douze dans le corps. » Enfin, à Toulon, il s'embarque (16 avril 1769) sur la « plaine qui se sillonne d'elle-même » — a Dieu veuille qu'il n'y rame pas quelque jour ! »
Il aborde au rivage de la Corse, que les Français sont en train de conquérir. En Corse, il se distingue ; il se bat comme un lion, il écrit comme un sage, — lisez plutôt V Éloge du grand Condé comparé à Scipion l'Africain; — il aime beaucoup, il aime de tous côtés. Une main sottement pieuse a, par malheur, brûlé tous les documents où nous eussions voulu suivre les aventures galantes de notre héros. M. Lucas de Montigny, fils adoptif du tribun, nous a légué sur son père un travail iort long et assurément très-utile, mais au demeurant fort incomplet. De telles pruderies niaises, dont il se glorifie, sont impardonnables. L'histoire est une muse virile qui n'a et ne doit avoir aucune pudeur et doit éclairer ses juges à la façon de Phryné. L'amour est une des formes du génie, et dans l'amant on retrouve les trois quarts de l'homme. En vérité.
sans la prévoyance de Manuel, monsieur Lucas (il l'avoue encore) eût étouffé Sophie, cette part si grande de Mirabeau.
Ceci dit en passant à l'adresse des historiens entachés de chasteté, quittons la Corse à la poursuite de l'Ouragan. Son oncle, retiré dans le Midi, le happe au passage. « Le romanesque, qui parfume ce vaurien du haut en bas, monte à la tête, pourtant bonne et forte » de l'excellent bailli. Il en est tout absorbé et le drôle de jouer de plus belle ses grandes marionnettes. Le marquis lui-même est en belle humeur. Une interminable correspondance s'engage entre les deux frères. « Reprends-le, dit l'oncle; garde-le, riposte le père. — Comme ton fils a beaucoup d'esprit et même ce qu'on peut appeler du génie; il y a toujours de la ressource avec cette sorte d'hommes. — Soit; mais, comme je suis économiste, je le lerai rural. — Oh ! pour cela, monsieur le comte Pierre Buffière travaille comme un forçat à se mettre la terre de Mirabeau dans la tête ; le drôle y mord bien, il lait des plans de campagne contre la Durance. — Très-bien, mais ayons patience, il ne faut pas déboucher trop tôt la bouteille qui est restée ficelée vingt et un ans, sans quoi tout s'en irait. «Pendant que ses parents se chamaillent ainsi, Mirabeau s'évertue il démêler sa mission dans les vagues effervescences de sa jeunesse. Les agitations de la vie militaire, ne lui déplaisent pas : il pressent de plus nobles activités. « Elevé dans les préjugés du service, écrit-il en parlant de cette époque, avide de gloire, robuste, ardent, infatigable, audacieux et cependant très-flegmatique, comme je l'ai prouvé dans tous les dangers où je me suis trouvé; ayant reçu de la nature un coup d'œil excellent et rapide, je devais me croire fait pour le service. » Quelque chose bouillonne en lui : quoi ? il ne le sait encore; il cherche sa voie, une voie brûlante et glorieuse. Patience, comme dit le marquis.
La légion de Lorraine, restée quelque temps àHyères, passe aux environs de Mirabeau : le sous-lieutenant la rejoint au Pont-Saint-Esprit. A peine a-t-il tourné les talons que le bailli ouvre une enquête sur son neveu ; il demande à chacun ce qu'il pense de cet étrange personnage. « Oh ! monseigneur ! il faudrait l'avoir suivi comme nous, répondent les paysans, pour savoir combien il est bon : Es ben vior, mai es bouen; nous fazie amitié en touties ; boulegue toujours, main'ager d'ourguei. » Vite le bailli chante les louanges du romanesque vaurien.
Le marquis enfin rappelle son fils et lui rend son nom. Si vous voulez bien, nous aussi, qui n'aurions jamais pensé à le lui ôter, nous ne le lui reprendrons plus. Pierre Buffîère est mort, vive Mirabeau ! L'Ouragan plante là son régiment et quitte la Provence le 23 août 1770. Il dévore le chemin si bien que par deux fois son cheval le lance au loin et sa voiture le verse. Il arrive le 21 septembre à Aigueperse, tout disloqué et meurtri. Qu'importe? « les horions ne sont-ils point nécessaires à l'exubérance comme le régime à la témérité. )> — « Je l'ai reçu avec bonté et même attendrissement, écrit l'Ami des hommes cà son frère. — Continue, répond le bailli, continue de prendre en gré M. le comte de la Bourrasque, que tu appelles avec raison rudis indîgestaque moles; ainsi tu le déshousarderas. » — L'enfant prodigue est le sujet de tous les étonnements, lepoint de mire de toutes les curiosités. «Avouez, lui dit naïvement le domestique Luce, une manière de Berthold^ avouez, monsieur le comte, qu'un corps est bien malheureux de porter une tête comme celle-là.)) «Quelque besoin qu'il ait de travailler, s'écrie le père, et quelle que soit la multiplicité des affaires qui avalent des heures comme des dragées, je suis étonné et effrayé de la quantité de besogne qui le compète. » Le plan du chef des Mirabeau est assez com-
plexe et ne pèche guère par le défaut d'ambition. « Il faut que le cher comte soit homme rural (rural tout d'abord^ cela va sans dire) pour ne pas être ruiné ; homme national pour n'être pas indigne de ses pères; homme du monde, vu son état et sa fortune ; homme de cabinet, attendu son goût et son talent. En tout, rabàche-t-il, laissons mûrir le Iruit vert. » En dépit du jardinier le fruit mûrira; le cher comte, homme assez peu rural, sera homme de cachot et de cabinet, vu son talent et sa passion; homme national, et nous constaterons avec joie que ses pères n'étaient point indignes de lui; homme du monde, vu son état qui sera de le gouverner.
Meurt la grand'mère maternelle de Mirabeau. Le marquis se rend au pays de la défunte, où il rencontre sa femme ; il s'engage entre les époux une série de procès scandaleux dont quinze ans ne verront point la fin. Pendant ce temps l'Ouragan ruralise tant qu'il peut; son père revient, l'emmène à Paris, le présente à Versailles. « Il étonne ceux-là mêmes qui y ont rôti le balai. Ils le trouvent tous fou comme un jeune braque. Madame de Duriort dit qu'il démonterait la dignité de toutes les cours nées et à naître ; mais ils trouvent qu'il a plus d'esprit qu'eux tous, ce qui n'est pas habile de sa part. » Ainsi VJmi des hommes raconte au bailli lès débuts de son fils à la cour. Est-ce point alors que le prince de Conti demande au futur tribun : — « Que ferais-tu si je te donnais un soufflet? » Il répond : — «Cette question eût été embarrassante avant l'invention des pistolets à deux coups. » Un prince ne l'intimide guère; un Dreux-Brézé, une monarchie, plus tard, lui sembleront des jouets. Madame Elisabeth, âgée de six ans, demande au fier grêlé s'il a été inoculé. « Et toute la cour de rire. Non, il n'avait pas été inoculé, dit Victor Hugo. Il portait en lui le germe d'une contagion qui plus tard devait gagner tout un peuple. » « Il vous retourne les grands
comme des fagots, s'écrie le père, dans un juste ravissement d'orgueil. Il a ce terrible don de la familiarité, comme disait Grégoire-le-Grand. » Et puis, comme les courtisans sont rares dans la généalogie des Mirabeau, le raisonnable vieillard continue : « Je n'ai pas du tout l'intention qu'il vive à la cour et qu'il y fasse comme les autres le métier de dérober sa subsistance au roi, de patrouiller dans les fanges de l'intrigue, de patiner sur les glaces de la faveur, car il faut, pour mon but même, qu'il voie ce dont il s'agit; et, du reste, quand on me dit pourquoi moi, qui n'ai jamais voulu m' enversailler, je l'y laisse aller si jeune, je réponds qu'il est bâti d'une autre argile que moi, oiseau hagard dont le nid fut entre quatre tourelles ; que là il n'extravaguera qu'en bonne compagnie soi-disant; que tant que je l'ai vu gauche, je l'ai caché; sitôt que je le trouve à droite, il a son droit ; qu'au reste, comme depuis cinq cents ans on a toujours souffert des Mirabeau qui n'ont jamais été laits comme les autres, on souffrira encore, celui-ci, qui, je te le promets, ne descendra pas le nom. » Mais le père ne peut guère suivre de son vieux pas méthodique cette nature bondissante, impérieuse, insaisissable ; il se reprend à murmurer que, quand la tête sera mûre, la queue sera demeurée en lanière aux buissons; il retourne à son domaine du Bignon, séjour paisible de l'économie politique où règne la du Pailly. Mirabeau reste quelque temps encore à Paris, où il met sens dessus dessous la cour et la ville, et bouquine à outrance avec ce bon M. Lefranc de Pompignan, l'auteur des Poésies sacrées pour tous, s'il en faut croire cette grande méchante langue d'Arouet.
Le 14 juin 1771, l'Ouragan, qui commence à redevenir pour son père eflaré « un barbouilleur, un gaspilleur, l'indécence, la garulance habillées qui rebuteraient trente men-
tors, » l'Ouragan part pour le Limousin, chargé d'une mission inventée par la haine de la du Pailly. Ce voyage de Mirabeau est, cela va sans dire, semé d'aventures charmantes. Il va sans dire aussi que la farouche vertu de monsieur Lucas nous les a entièrement confisquées. L'enfant terrible, pour faire enrager son monde, prend sa mission au sérieux et la remplit avec plus d'audace et d'habileté qu'on ne lui en demande. Et puis voici qu'un beau matin le marquis, tout ébahi, annonce en ces termes la grande nouvelle à son frère le bailli : « L'incrusté museau de mon fils, avec toutes ses grâces tant naturelles qu'acquises, a trouvé en Provence, oii je l'avais envoyé pour faire peur à des vassaux insolents, à se faire accepter, désirer et enfin rechercher en mariage. »
Ce mariage, à propos duquel nous serons brefs, car il n'occupe point par lui-même une grande place dans la vie de Mirabeau, eut de part et d'autre les allures d'un véritable impromptu. De vieux et jeunes beaux, fades néophytes de je ne sais quelle cour d'amour, assiégeaient mademoiselle Marie- Emilie de Lovet, fille unique du marquis de Marignane, alors âgée de 18 ans. L'occasion d'un éclatant triomphe tente Mirabeau; sans nul doute il croit aimer celle qu'il désire. Quand on ensorcelle ses geôliers, on n'est point absolument incapable d'ensorceler une jeune fille. L'Ouragan se présente, Emilie l'aime au nez et à la barbe de sa revêche aïeule, la Renarelle, et, le 29 juin 1772, lui donne sa main. A ce mariage, enlevé d'assaut, aucun des grands parents n'assiste, et pourtant l'aîné de leur maison épouse une des plus riches héritières du royaume. « Elle était, a dit le marquis, d'une figure très-ordinaire et même vulgaire au premier abord, même un peu mauricaude: de beaux yeux, de beaux cheveux, les dents pas belles, mais un joli rire continuel; ayant la taille petite, mais bien, quoique se tenant de côté; montrant bien de l'es-
prit ingénu, fier et sensible,, vif^, gai et plaisant, et un des plus fcssentiellement jolis caractères. »
Est-ce bien vraiment un joli caractère qui pourra enchaîner cette indomptable nature? Lui, l'orage et la révolte incarnés, sera-t-il magnétisé par cette risette perpétuelle^, et la gentille petite comtesse suivra-t-elle longtemps, sans perdre haleine, le futur tribun de 89 ? Non, madame de Mirabeau, la tiède épouse, ne sera qu'un éphémère dans la vie de Mirabeau. Sophie de Monnier, la fougueuse amante, la femme en lutte contre la société, la digne maîtresse de Y Ouragan, va bientôt envahir la scène, où nous hâterons son entrée.
Mirabeau, toutefois, commence par aimer sincèrement Emilie. Un fils naît de leur union. La fortune du jeune ménage consiste tout entière dans les espérances, comme disent les positifs. Le comte fait des dettes pour subvenir aux modestes besoins de sa maison. Son père l'économiste s'indigne tout aussitôt contre ce barbouilleur gaspilleur. Il obtient contre lui une interdiction de biens au Châtelet de Paris, puis un exil, de par ordre royal, au château de Mirabeau et ensuite dans la ville de Manosque. Là, Mirabeau trouve dans la chambre de la comtesse des lettres à elle adressées par un jeune homme qui l'avait aimée jeune fille et persistait à l'aimer mariée. Il n'en fallait certes autant pour exciter la jalousie de maris plus débonnaires. Mirabeau s'emporte, il écume, il tonne, puis il pardonne. «Qu'on juge, s'écrie-t-il, si l'on veut, qu'on juge ma situation, celle où entouré de tous les malheurs domestiques que le sort peut déchaîner contre un infortuné, je pardonnais une imprudence à la femme, à la jeune femme qui, portant mon enfant dans ses bras, baignait mes pieds de ses larmes et me demandait au nom de mon fils l'oubli de ses torts ; qu'on juge cette situation comme une situation commune ! Quel est donc le mari qui, ayant à se plaindre de
sa femme, ne voudrait pas que tout le monde crût qu'il n'a qu'à s'en louer. » A quelque temps de là, Mirabeau rompit son exil pour faire un voyage à Grasse. Mal lui en prit: un lâche matamore, un capitaine parvenu ayant nom le baron Villeneuve de Mohans insulte, en la présence du comte, sa sœur, madame de Cabris. Mirabeau le provoque, le baron ne bouge; Mirabeau le bâtonne et le baron bàtonné arrache à de serviles robins contre ce méchant homme un décret de prise de corps. Qui ne s'étonnerait de ne point voir, en cette occurence, le marquis de Mirabeau faire acte d'importance et lutter d'acharnement avec les persécuteurs de son fils? 11 n'a oncques voulu s'enversailler, le brave Ami des hommes, mais il ne dédaigne de postuler fort souvent des lettres de cachet contre l'héritier de son nom. Cela lui fait si peu de peine, et à la du Pailly tant de plaisir ! Donc, le marquis postule et, comme on ne saurait en conscience rien refuser à l'auteur du bréviaire des honnêtes gens qui a failli élever le roi nouveau, Mirabeau, l'indigne Mirabeau, qui mériterait bien en vérité de redevenir M. Pierre Buffière, est jeté au château d'If, le 23 décembre 1774. Là, pour oublier son père, il écrit, d'après les notes de ce dernier, la vie de son aïeul, Jean-Antoine Riquetti de Mia.hediUyle brave Provençal; là, comme l'expérience des gouvernements commence à lui venir, il crée son magnifique Essai sur le Despotisme « Le vœu des honnêtes gens, des vrais amis de V humanité (Monsieur le marquis, qu'en dites-vous?) serait que la morale fut appliquée à la science du gouvernement avec le même succès que l'algèbre Ta été à la géométrie. C'est un rêve, dira-t-on ; d'abord, je suis loin de le croire; mais, si c'est un rêve, qu'on ne me parle plus de morale, qu'on pose hardiment le fait pour le droit; en un mot, qu'on m'enchaîne sans m'ennuyer et sans insulter à ma raison. » Et vous aussi, qu'en dites-vous, messieurs les amis
des hommes de l'an de grâce 18G1 ? Au château d'Ii comme au fort de Ré, le comte de Mirabeau conquiert l'estime de ses gardiens ; le commandant Dalègre écrit lui-même au marquis pour laver son fils de certaines calomnies odieuses et solliciter la grâce du prisonnier. Pour toute grâce, le Jupin tonnant de la ferme du Bignon accorde à Mirabeau une prison plu? douce, celle du château de Joux.