‹ Lettres d'amour de MirabeauChapitre 2 sur 5 · UN ROMAN TRÈS-HISTORIQUE · texte numérisé non relu

UN ROMAN TRÈS-HISTORIQUE

La vie ressemble plus au roman que le roman ne res- Bcrable à la vie.

George Sand.

Au seuil de cette prison, de ce nid de hiboux égayé par quelques invalides, expire la première jeunesse de Mirabeau. Nous nous sommes appesanti sur la généalogie, sur les débuts si tourmentés de cet homme exubérant; nous avons étudié la germination rapide, les affections tumultueuses de cette nature puissante ; nous avons assisté, en un mot, à la formation de l'homme, à son développement graduel par l'éducation et les choses de la vie, à l'exaltation de sa volonté par la lutte. Dans ces vingt- cinq premières années gît l'énigme de toute une personne, et voilà pourquoi nous avons insisté sur les commencements, en général fort vaguement connus de Mirabeau.

L'espace et le temps nous pressent. Nous allons esquisser à grands traits la seconde partie, si courte et si grande, de cette étrange existence. Sophie et la Révolution, ces deux belles moitiés de Mirabeau, le roman et l'histoire, le drame et l'épopée, chantent dans toutes les mémoires, « on dit Sophie et Mirabeau » comme l'on dirait (( Héloïse et Abeilard ; » on dit Mirabeau comme l'on dit à toute heure du jour : la Révolution, 89, la France, l'avenir, le monde, l'infini. On excusera donc notre concision.

A peine Mirabeau fut-il enfermé a dans ce nid de hiboui

« égayé par quelques invalides », qu'eurent lieu de par toute la France les fêtes du sacre de Louis XVI^ le roi de joyeux avènement. La petite ville de Pontarlier festoya tout comme une autre. M. de Saint-Mauris gouverneur du château de Joux, présidant l'allégresse publique, voulut avoir son noble prisonnier « pour témoin de sa gloire ». Donc l'Ouragan lut gratifié d'une demi-liberté et présenté par ce Saint-Mauris a dans la « seule maison où il put se lier, » chez Claude-François, marquis de Monnier, seigneur de Courvière, Mamerole... et autres lieux, ancien premier président de la chambre des comptes de Dôle. Cet homme, d'un âge on ne saurait plus respectable, malin comme tous les vieux avares, avait, pour faire piè :e à sa fille, mariée contre son gré (madame de Valcahon), épousé une fillette de dix-huit ans, Marie-Thérèse Richard de Ruffey, fille d'un président à la chambre des comptes de Bourgogne. Cette pauvre Marie n'avait en vérité point de chance. La vieillesse et l'ennui pesaient impitoyablement sur sa destinée ; son père était un de ces vieux maniaques que l'en nomme vertueux, sa mère une de ces femmes sèches, expertes en morale et en confitures. On l'avait une première fois fiancée à un vieillard aux manchettes solennelles, qui a écrit que « le cheval est la plus noble conquête de l'homme. » Un instant, à demi gagnée par la renommée de monsieur de Bufibn, la jeune fille s'était vite consolée de voir avorter ce mariage en lisant dans les écrits de son futur cet aphorisme que nous recommandons à monsieur Nisard Désiré, l'inventeur de la chasteté du pinceau de Buflbn : « En amour, il n'y a que le physique de bon, « et le sentiment qui l'accompagne ne vaut rien. » « Perdant « l'espoir de l'épouser, dit Marie, je perdis mon goût pour les « vieillards. » Il s'agissait bien vraiment de son goût et M. de Bufion était bien jeune encore. Les dix-huit ans de Marie furent vendus à monsieur le seigneur de Courvi^ :e et autres

lieux, septuagénaire. Le jour, il lui faisait couper des liards en quatre; le soir, il lui offrait les délices du whist, et sa mère la trouvait heureuse.

Quand survient le comte de la Bourrasque, fut-il jamais deux êtres plus disposés à s'aimer? Tous deux pleins de jeunesse et de rêves inassouvis et de passions ardentes, tous deux seuls, incompris, luttent contre la famille et la société. Celuici n'a guère de raisons d'aimer sa femme et il appelle l'amour. Celle-ci n'a que trop de motifs d'abominer son mari, et elle ne demande qu'à aimer. « Ame formée des mains de la nature «( dans un moment de magnificence, s'écrie Mirabeau, elle « réunit les rayons épars de ma bouillante sensibilité; sa phy- (( sionomie fine, douce et voluptueuse, est pleine de franchise «c et d'agrémei.t ; ses saillies, si heureuses et si naturelles, sorti tent comme un éclair et frappent d'autant mieux qu'elles «c sont plus imprévues; ses discours vont jusqu'à l'âme. » Nature énergique, Mirabeau lutte contre l'envahissement de la passion ; il s'évade même, il court en Suisse chercher l'oubli, qu'il n'y trouve point. La passion, plus lorte que sa grande volonté, le ramène à Pontarlier, où Saint-Mauris, le troisième amoureux cacochyme (1) de madame Monnier, et la Saint- Belin, une ancienne amie de la marquise, se liguent contre lui. Le marquis de Mirabeau leur prête, cela va sans dire, l'appui de sa colère stupide. Mirabeau s'évade une seconde fois : on le traque d'asile en asile. Il demande à reprendre du service militaire; d'honnêtes personnages interviennent en sa faveur près de son père. Il offre à sa femme une pleine réconciliation. Peines perdues, il jette enfin à ses persécuteurs ce défi suprême : (c II me reste une amie, une seule amie, je ne tiens

(1) « 11 n'avait qu^ ,iuarante-cinq ans de plus que moi, » a dit Mirabeau.

« plus à la vie que par elle. » Il arrive à Dijon sur les pas de madame Monnier, qui vient y demander à sa famille protection contre les outrages de son mari.

Pauvre Sophie (c'est le nom immortel que lui donna son mant), elle n'a fait que changer de bourreau. Une mère prude et sans cœur^ un père sans esprit ni cœur, ne valent guère mieux qu'un vieil époux en colère. Des gardes sont placés dans la chambre de Sophie; Mirabeau est arrêté sur l'avis de madame de Ruffey, puis laissé libre sur parole. Il tente encore une lutte désespérée contre l'amour. « On la traite, a-t-il écrit « plus tard en parlant de la bien-aimée Sophie, on la traite « comme une enfant dont l'opinion et les fantaisies seraient (c aisément vaincues. C'était bien fou, car elle a autant (( d'énergie dans l'âme que de force et de ressources dans « l'esprit. Je connais bien madame de Monnier,3e connais cette « âme douce mais forte ; mon amie n'est pas une femme à c( grands mouvements en dehors, mais son cœur est un volcan; « on la verra sereine et tranquille un quart d'heure avant la « catastrophe, qui n'en arrivera pas moins si on la réduit au

« désespoir Certainement, elle ne serait pas retournée à

« Pontarlier si je ne le lui eusse demandé comme une marque (( d'attachement. Elle y alla (24 mars 1776) et je restai à Di- M jon. » Aussitôt après le départ de Sophie, Mirabeau se constitue prisonnier du comte de Changey, le magistrat qui l'a krrêté sur la dénonciation de la RufTey et qui, comme tant f;'autres, se fait l'ami et le protecteur du pauvre aventurier. Mdé par sa mère, qui n'a cessé de l'aimer, il s'adresse à Malesherbes pour lui demander une fois encore un grade dans l'armée : « Si je rentre désormais sous la main de mon père, je « suis un homme perdu. » Malesherbes, à ce moment-là, quitte le ministère pour se réfugier dans la vie privée. « Prenez i( des grades à l'étranger, fait-il répondre au comte, ce conseil

« est le âernier service que je puisse vous rendre. » Et VAmi des hommes de s'écrier : a Ce Malesherbes, avec son débrail- « lement de philosophie et ses belles idées républicaines, ne « répondit-il pas à mes reproches qu'il était tout naturel de « rechercher sa liberté ! »

Relâché par le comte de Changey, Mirabeau franchit la frontière suisse. De Verrières, où il craint les agents de Saint- Mauris et de la famille Ruffey, il traverse le lac de Genève, où il essuie une tempête furieuse, arrive à Lyon, où sa sœur, madame de Cabris, accompagnée de son éternel amant, l'aventurier Brianson, l'engage à fuir du royaume avec Sophie. Mais l'amour n'en a point fini encore avec l'effrayante volonté de Mirabeau; il met cent lieues (en ce temps-là, cent lieues étaient l'infini) entre Sophie et )ui. Cinq mois durant, il se cache dans la Provence, il erre comme un bandit. Partout l'atteignent les appels déchirants de son amante. « Tiens, vois-tu, si tu ne m'écris pas, si je ne reçois pas tes lettres, je ne réponds plus de rien. Je lis tous les soirs tes serments. Ah! mon ami, je les répète après toi. Oui, je jure d'être à toi, de n'être qu'à toi, que rien au monde n'altérera mon amour ; je te l'ai dit mille fois, je ne survivrai ni à toi, ni à ton amour. Je sais qu'ils ne m'ont pas fait tout le mal qu'ils voulaient me faire, mais bien tout celui qu'ils ont pu. Il en est qui n'est pas

en leur pouvoir, ils ne m'ôteront pas ton cœur Ne rece-

vrai-je donc jamais le signal du départ ? Tu me disais que nous ne manquerions pas dans notre retraite, que tu te ferais maître de langues, de musique, de peinture ; tu penses sans doute encore de même, et moi-même, que ne ferai-je pas? que je travaille chez moi ou en boutique, gouvernante d'enfants, oui, tout ce que tu voudras, pourvu que nous soyons ensemble; il n'est rien que je ne fasse pour me réunir à toi. Aucun parti ne m'effrayerait^et je le suis horriblement de mon

état actuel. Je ne puis plus le supporter. Il faut que cela finisse, je te le répète, Gabriel ou mov.rir l » Ici j'entends rire à mon oreille un esprit malin : « Ne vous tourmentez pointdit-il, Sophie survivra à son amour; et puis Sophie se tuera^ pour un autre que Gabriel, w Tais-toi, Méphisto!

L'économie politique apprend aux hommes, si nous l'en croyons, à ne point perdre leur temps. Le marquis a sagement employé les instants, il a postulé, il a intrigué, il a obtenu pour son fils une prison presque aussi sûre que la tombe, la citadelle du Mont-Saint-Michel. Huit hommes sont partis de Paris à la recherche du fugitif ; fins limiers, s'il en fut. Mirabeau les dépiste. — Le marquis enrage; il épanche sa bile dans le cœur du bailli. « Cet homme, je te le dis, mon frère, ravagera le monde avec ses détestables talents. (Oui, marquis, il le ravagera)... Par le temps mou qui court et les folies publiques tissues d'anarchie, et les révolutions qui s'approchent (dites la Révolution, marquis), parce qu'on pend trop de pauvres et pas assez de riches, les scélérats ont beau jeu; et si ceux-ci ne font pas plus de mal, c'est qu'ils n'ont pas encore la griffe assez affilée. C'est en vain que j'aurai dépensé 2:;0 loais (pardon, marquis, les dettes de votre fils n'atteignaient pas 250 louis; si vous les aviez payées, il n'eût point aimé Sophie, et vous auriez fait par là de véritablesVco?20w«>5), pour couper le fil de cette union de malfaiteurs, tu verras qu'ils ne l'attraperont pas. » Non-seulement ils ne l'attrapèrent pas, mais même, avertis par Brianson, qui tout d'un coup se mit à trahir Mirabeau, ils se tinrent pariai tement tranquilles aux abords de la retraite du comte, et l'on peut sans grande chance d'erreur supposer qu'avis leur fut donné de lui laisser le temps de faire un coup de sa tête qai permit d'obtenir son expatriation. De tels soupçons, d'ailleurs, sont confirmés par la correspondance du marquis.

Mirabeau passe en Savoie; madame de Cabris exhorte Sophie : « Aimez bien votre sœur, lui écrit-elle, votre sœur qui vous aime tendrement et qui ne désire que le moment de la réunion. » Mirabeau franchit les montagnes et arrive la 23 août à Verrières, dans le voisinage de Pontarlier. La nuit suivante, Sophie, prévenue, revêt des habits d'homme, enjambe les murs de son jardin et, le 24, les amants sont enfin réunis. Cependant, notre héros ne cesse de demander à être entendu et jugé. Un combat de générosité s'élève entre lui et Sophie. Au bailli, il écrit : « Elle réclama mon assistance et mes serments; je courus, je volai, je traversai les Alpes, et elle vint ensuite se livrer à mon honneur et à ma foi. » Le père assure que ce maudit ne voit dans toutes ses aventures que l'occasion de faire du bruit. « Il est des cœurs qu'il ne faut pas juger par les principes ordinaires ; ce serait prendre l'horizon pour les bornes du monde, » lui répond son fils, qui se justifie avec chaleur et noblesse. Et Sophie, pour sauver son bien-aimé, rejette sur elle-même tous les torts. Les hommes de police restent cois. Le 47 septembre, enfin, les amants quittent les Verrières suisses et se dirigent vers la Hollande. Et hop ! et hop ! les amoureux entrent, le 26, à Rotterdam, le 7 octobre à Amsterdam, oii ils s'arrêtent dans le Calvestrand, chez un tailleur de corps, Lequesne. En Hollande, Honoré l'Ouragan Riquetti, dit Buffières, comte de la Bourrasque, Mirabeau, prend nom comte de Saint-Mathieu. Et il travaille pour Rey, un libraire, qui a déjà exploité Rousseau, et pour Changuyon, qui l'écrase d'ouvrage. Et il donne des leçons, et le ménage d'amour est parfaitement heureux ; ce qui ne tait point l'affaire de bien des gens. La fille exhérédée du seigneur de Courvière a accusé Sophie d'avoir emporté dans sa fuite l'argent et les bijoux de son mari; plate accusation. Le vieux Monnier, toujours épris de sa femme , selon la commune loi

des septuagénaires trompés, envoie à la recherche de Sophie son laquais Sage pour lui offrir des secours. Ce laquais, si bien nommé, échoue ni plus ni moins qu'un iou. La mère de Mirabeau conseille à son fils d'abandonner Sophie. La généreuse amante se voue d'elle-même au couvent. « Oui, ma chère maman, écrit-elle à la Ruffey, réglez tout avec vos amies et conseils; trouvez-moi un couvent près devons, mais ne m'imposez pas l'humiliation de rentrer chez monsieur de Monnier.» Pour toute réponse à ces conseils ou à ces sacrifices, Mirabeau presse Sophie contre son cœur. Cinq ans plus tard, la maîtresse du grand tribun résuma ainsi dans une lettre à son amant ses beaux, ses déchirants souvenirs de Hollande : « Tu liras dans le dernier Mercure une petite histoire de chevalerie qui te fera plaisir ; tu en auras surtout à celle de Sabinus, ce Romain qui, sous le règne de Vespasien, s'enferma avec sa femme dans un souterrain. Leur vie, passée loin de la société qui étourdit le bonheur, ressemble à celle que nous passions à Amsterdam. Mais pourtant, quelle différence! ils vécurent neuf ans dans leur cachette et nous neuf mois seulement dans la nôtre ; ils y eurent deux enfants qui vécurent, et notre pauvre petit n'est plus ; ils furent arrêtés ensemble comme nous, mais ils moururent ensemble et du même coup. Ah ! ils ont été bien plus heureux que nous ! » Mirabeau, qui avant de passer en Hollande s'était affflié aux francs-maçons, se fit en ce pays libre beaucoup d'amis qui, plus tard, servirent puissamment sa cause. Il écrivit, à Amsterdam « un Mémoire aux frères concernant une association intime à établir dans l'ordre des francs-maçons pour le ramener à ses vrais principes et le faire tendre véritablement au bien de l'humanité rédigé par le f.*. m.*, nommé présentement Arcésilas (1776)» Cependant une étourderie de Mirabeau apprend à ses ennemis le lieu de sa retraite. Monnier, le vieil avare, et Saint

Mauris, le vieux satyre, commencent par obtenir, le 10 mai 1777, un jugement du bailliage de Pontarlier qui déclare Mirabeau atteint et convaincu du crime de rapt et séduction, le condamne à avoir la tête tranchée, ce qui sera exécuté en effigie sur un tableau, puis à cinq livres d'amende envers le roi, quarante mille livres pour réparation civile, dommages-intérêts envers le marquis de Monnier. Sophie déclarée déchue de tous ses droits, douaires, contrats, condamnée à dix louis d'amende envers le roi, sera enfermée sa vie durant dans la maison de refuge de Besançon, rasée et flétrie comme les filles de la communauté. Le baron d'Esoagnac, indigné de cet ignoble jugement, arrache publiquement l'effigie de Mirabeau et la jette loin du poteau d'infamie. Les Ruffey s'agitent et piaillent, le marquis de Mirabeau se met en mouvement. Lui que les agents servirent si mal l'an passé, lui « qui n'avait qu'une bouse de vache pour outil », lui qui a déjà, « dans ce temps où toutes les cassettes ont une ceinture de chasteté, dépensé vingt mille livres contre son fils », il vient de mettre enfin la main sur un bon instrument, Brugnières, le roué de police. Toutes les difficultés tombent devant Brugnières, et la Hollande pays libre, pourra se vanter d'avoir, quelques années à peine avant 89, livré Mirabeau. Le comte de Saint-Mathieu, trop tard averti par des amis, est arrêté le 14 mai 1777. Sophie veut s'empoisonner, son amant lui ordonne de vivre. On jette Mirabeau dans un cachot du donjon de Vincennes à deux pas du marquis de Sades. On veut traîner Sophie à Sainte-Pélagie dans b société des catins; elle se débat, et M. Lenoir, le lieutenant dt police, plus humain que la vertueuse mère Ruffey, lui accorde une sorte de maison de discipline tenue par mademoiselle Douay, rué de Charonne, d'oii elle passe au couvent des Saintes-Claires, à Gien. Et même, comme il est impossible à tout être intelligent de ne se point Intéresser à dételles amours,

M. Lenoir se fait le complice de nos amants. Une correspondance, active, incessante, passionnée, éloquente, s'engage entre \e couvent et le donjon, sur laquelle la police ferme les yeux. Cette correspondance, qui ne l'a lue et relue? n'a-t-elle point fait oublier l'effusion un peu pédante d'Héloise et d'Abeilard? Quels sont les jeunes gens avides de savoir, les amants avides de sentir, les historiens à la recherche de la vérité, les écrivains, les artistes en quête de belle éloquence et de passion vivante, les hommes d'État même et les philosophes énamourés du progrès social qui n'ont fouillé, qui n'ont appris les Lettres à Sophie? Quand Mirabeau eut l'heur inouï d'attacher son nom à cette date que tous savent en tous pays, que tous invoquent ou bénissent, petits et grands, ignorants et lettrés, 89; quand il eut fait de sa voix la voix et de son rayonnement l'aurore de la Révolution géante, le tribun fit l'amant immortel; on se raconta tout haut le roman de Sophie et de Gabriel. Dès 1778, Mirabeau, à qui ne s'attachait encore que le renom de ses aventures, avait craint la publication de ses lettres, a Des monstres qui infestent le pavé de Paris, tandis que tant d'honnêtes gens gémissent à Bicêtre et aux galères, se vantent hautement qu'ils feront imprimer ma correspondance et celle de la malheureuse victime de mon amour : ce coup est affreux, et si j'y survivais, ce serait pour le venger, dussé-je y périr.» Tant que Mirabeau vécut, amis impatients, ennemis acharnés, tous hésitèrent, tant on redoutait les énormes colères de l'Ouragan. En 1792, P. Manuel, procureur de la commune, fit publier les lettres du donjon de Vincennes avec cette épigraphe absurde :

la nos toi a mens Venus Gyprum deseruit.

Quoi qu'il en soit, aujourd'hui que tous les parents ou contemporains de Mirabeau ne sont plus; aujourd'hui que trois quarts de siècle écoulés ont fait de Mirabeau une des grandes

figures de l'histoire, et de Sophie l'un des types légendaires de l'amour héroïque, nous sommes heureux de posséder ce monument d'amour, d'éloquence, de rage sublime, de passion rare et de haute raison. Les Lettres à Sophie vivront autant que l'Amour et la Révolution. Les Lettres à Sophie sont immortelles.

A Mirabeau nous laissons le soin de vous raconter les vives douleurs, et les espérances soudaines, et les désespoirs amers, et les rêveries, et les travaux, et les consolations, et les amitiés, et les luttes de sa longue captivité. Les lettres de Mirabeau, écrites au courant de l'idée, sous la poignante impression du moment, avec le laisser-aller de l'amour et l'énergie d'une âme iorte qui éclaire et soutient une âme tendre et incertaine, sont aussi belles et émouvantes que ses discours. Mirabeau prisonnier, combattant à toute heure et de toutes ses forces pour sa liberté ; Mirabeau, expliquant à la pauvre détenue de Gien, qui met en lui toute science et tout espoir, les lois du monde et les vicissitudes humaines, et défendant envers et contre tous, et souvent contre la sienne propre, la cause de Sophie; Mirabeau, père prévoyant et tendre jusqu'à l'enfantillage, Mirabeau, dans ces conditions exceptionnelles, est aussi grand écrivain que plus tard il iat grand orateur. On peut même dire que cette correspondance, où se traitent, à côté des événements journaliers de la vie de l'illustre captif, les plus hautes questions philosophiques ou politiques, l'athéisme, la permanence des armées, etc., n'est qu'une longue improvisation écrite où resplendit, dans toute sa verve fulgurante, le génie oratoire de Mirabeau. La lecture des Lettres à Sophie, que réunit ce volume, celle plus complète des lettres du donjon de Vinceunes, et les Mémoires de monsieur de Montigny donneront, sur la captivité de Mirabeau de longs détails trop nombreux pour le cadre de cette étude

Mirabeau ne "vécut point seul, durant ces deux sombres années, avec le souvenir de Sophie. Deux femmes, celle du gouverneur, dit-on, et une princesse française, victime prédestinée de la révolution, illuminèrent tour à tour de leur tendresse la cellule de Gabriel. Grâce à la princesse, il commença vers la fm de 1779 à voir s'allonger un peu sa chaîne. Tous les jours il venait à Paris, libre sur parole, jusqu'au coucher du soleil. C'est à Vincennes que le « spirituel polisson » Mirabeau, inspiré par les commentaires de dom Calmet sur la Bible, composa VErolica-Bihlion et peut-être aussi le Libertin de qualité, ou bien encore la traduction inédite du Parapilla italien ; mais c'est à Vincennes aussi que le grand orateur de la Constituante, Mirabeau, écrivit les Lettres de cachet, ce livre qui, dès lors, le rendit célèbre et précipita le cours de l'indomptable Révolution ; c'est de Vincennes qu'il lança le premier et le plus émouvant peut-être de ses Mémoires apologétiques.

Le marquis ayant pris lassitude à la fm de sa propre cruauté, l'Ouragan joyeux franchit, pour ne le plus repasser^ le pont-levis de Vincennes, le 17 décembre 1780. Après quelques cérémonies, l'asile du Bignon lui fut rouvert et le cœur de son père aussi, mais non sa bourse. « Je dis à Honoré, écrit le marquis à son frère, en lui tendant la main, que j'avais pardonné à l'ennemi, que je la tendais à l'ami, et que j'espérais pouvoir un jour en bénir le fils. Au moyen de quoi le voilà dans la maison. — Je l'ai trouvé grossi beaucoup, surtout des épaules, du col et de la tète. Il a de notre forme construction et allure, sauf son vif-argent -, ses cheveux sont fort beaux, son front s'est ouvert, ses yeux aussi ; beaucoup moins d'apprêt qu'autrefois dans l'accent, mais il en reste; d'air naturel d'ailleurs et beaucoup moins rouge : à cela près, tel que tu l'as vu. » La du Pailly étant allée passer quelque

temps en Suisse, son pays, Mirabeau put goûter six mois de paix au Bignon. Pendant ces six mois, il ne cesse de remplir de son absorbante personnalité la correspondance du marquis et du bailli. VAmi des hommes, qui prévoit le retour de la du Pailly, voudrait bien envoyer à son oncle le comte de la Bourrasque; aussi fait-il au solitaire de Provence le portrait le plus séduisant de l'enfant prodigue. Mirabeau est un fou, oui, mais (c il est impossible d'avoir plus d'esprit et de facilité ; avec toutes les conditions, ou à peu près, de la fusée, c'est un foudre de travail et d'expédition, et l'exemple, et l'acquit, et la supériorité le corrigent d'eux-mêmes; mais il a un besoin immense d'être gouverné, il le sent fort bien. Il sait qu'il te doit son retour ; il sait que tu me fus toujours et que tu lui dois être et pilote et boussole; il met sa vanité en son oncle. » Et le vieil oncle de répondre, effrayé de la tâche : « Te voilà donc, grâce à ta postéromanie, occupé de régenter un poulet de trente-deux ans ! Envoie-le, comme dit sa bonne femme, aux insurgens se faire casser la tête ou se faire un caractère. Entre nous, dans la famille, je ne suis rien, tu es la peau je ne suis que la chemise. » Cependant le marquis, tout préoccupé de régénérer son fils, lui conseille de rentrer en grâce près de la comtesse de Mirabeau, puis de purger sa contumace, car uno condamnation capitale demeure menaçante sur la tête de Mirabeau. Mais l'honneur, car ce n'est déjà plus l'amour, commande au comte de délivrer tout d'abord celle qui fut sa bien-aimée, Sophie-Gabriel. Et le père s'incline « Pas pour un diable mon fils ne prend pas le change, et comme il s'échauffe pour la folle qu'il ne veut pas laisser en contumace, et comme il raisonne tort bien quand il veut, il faut en démordre ; je le sauverais bien tout seul et obtiendrais des lettres d'abolition, car tous les cabinets sont de beurre et les puissances de laiton^ mais il ne veut point lâcher sa Sophie. »

Donc, le 2 février 1782, Mirabeau, plein d'audace, quitte le Bignon. Le 8, après avoir vainement essayé une transaction avec Valdahon, il se constitue prisonnier à Pontarlier.

11 se présente à la barre du tribunal, une fiole de poison dans sa poche, des cheveux de Sophie sur son cœur. Et dès ce jour, plus d'aventurier, l'immense orateur se révèle. Il parle, il s'indigne, il rugit, il déiend Sophie, il se défend, il accuse ses accusateurs, il étonne, il émeut, il intimide, il enlève les juges. Il écrit dans un cachot malsain, « entouré de fiévreux dans la malpropreté la plus fétide, et tellement resserré qu'il lui est impossible d'écrire une ligne à tête reposée ou de coniérer un quart d'heure avec ses conseils sans témoins. » Il écrit ses admirables Mémoires apologétiques; Paris les dévore, la France applaudit. Le père et l'oncle, stupéfaits, maudissent cette explosion de génie qui dévoilée l'Euxjope les misères d'Honoré. Six mois s'écoulent, six mois de iptivité et de luttes retentissantes. Mirabeau triomphe à la jarbe de ses ennemis puissants. Mirabeau dicte le jugement à ses juges. Il est absous, Sophie est sauvée. Et, trois ou quatre jours, il court les rues de Pontarlier pour montrer aux Saint- Mauris et autres qu'il se rit de leur colère; ce dont se réjouissent marquis et bailli, qui aiment que les Mirabeau se fassent partout respecter.

Au moment de suivre notre héros dans la vie politique, achevons la destinée des deux femmes qui traversèrent sa jeunesse. A tout seigneur, tout honneur; commençons par la maîtresse.

On devine sans peine que dès longtemps il ne restait entre Gabriel et Sophie d'autre lien que la magie des souvenirs, ^'nsi le veut, dit-on, mère Nature. La correspondance des deux amants était devenue oiseuse, puis aigre. Ils s'adressaient les reproches de ceux qui veulent se quitter. Sophie avait

reçu au couvent de Sainte-Claire, à Gîen, les assiduités de M. de Raucourt. Deux grandes dames avaient consolé Mira beau à Vincennes. Le 3 juillet 1781, Mirabeau partit à tranc ctrier du Bignon pour Gien, où, par l'entremise du docteur Ysabeau et de la sœur Louise, amie de Sophie, il eut avec madame de Monnier, devant témoins, une explication verbale fort violente, et ils ne se virent plus. Sic transit amormundi. Ainsi tombe cette plaisanterie niaise, rabâchée à la queue leu-leu par d'aimables perroquets. «Mirabeau, tranquille possesseur de sa maîtresse, se rit avec elle de la clémence des maris outragés; » mais Sophie pleura longtemps. Son mari et sa mère, ces deux bonnes têtes ensemble, moururent : depuis longtemps elle avait jeté aux orties le nom de Monnier et on ne la connaissait à Gien que sous celui de madame de Malleroy. Elle refusa de rentrer dans sa famille, et toute la noblesse de Gien, qui la respectait, lui ouvrit ses portes. Après une ou deux liaisons malheureuses, Sophie conçut une violente passion pour M. de Poterat, un gentilhomme de la famille des de Raucourt, belle et sensible nature. M. de Poterat aimait Sophie, et le mariage, consenti par toute la famille, allait légitimer leurs amours, quand une maladie de poitrine enleva le pauvre fiancé. Il fallut arracher du cadavre madame Monnier, qui dans la nuit s'asphyxia. Elle avait écarté avec un sombre courage toutes les chances de salut : toutefois, quand on pénétra chez elle, elle respirait encore, mais un frater de village déclara tous soins désormais inutiles. Sophie mourut en pleine année de 89 (8 septembre), alors que montait son Gabriel au faîte de la Révolution. Sophie, une femme supérieure, douce, gracieuse et bonne, qui aidait les pauvres de son travail, de ses deniers, et s'attachait les grands par le charme de son esprit, fut conduite à son dernier asile par toute la population de Gien. Son nom vit dans le pays comme

une légende de charité. Le jour de la Toussaint (1831), quarante-deux ans après la mort de Sophie, M. Lucas de Montigny vit un vieillard centenaire pleurer sur la tombe de celle qui l'avait, lui comme tant d'autres, arraché de • la misère et du désespoir. Héloïse s'était faite religieuse, mais Sophie resta femme. Pauvre grande Sophie !

Et, maintenant, qu'advint-il de la femme légitime, madame la comtesse de Mirabeau? Le bailli accueillit son neveu après l'affaire de Pontarlier. Puis après s'être concertés, père, fils et oncle firent auprès de la famille de Marignane les démarches les plus cordiales et les plus respectueuses pour obtenir la réunion de la comtesse et de son mari. A toutes les avances des Mirabeau, les Marignane répondirent par l'insulte et l'agression ; si bien qu'un jour le bailli écrivit à son frère : « Poussés à bout par les obsesseurs, les collatéraux, les dîneurs, soupeurs, parasites, flatteurs, histrions, etc., nos adversaires, ont comblé la mesure. Je ne te cache pas que ton fils s'est plus longtemps tenu et retenu que moi; enfin nous nous sommes réciproquement lâché la bride, il a donc présenté sa requête et nous voilà en danse. » La danse fut longue et le procès scandaleux. Mirabeau se présenta en personne devant le siège, à Aix, et plaida. «Marignane y fut et dans le commencement il ricanait; au milieu, il baissa la tête, on assure même qu'il finit par pleurer, comme la bonne moitié de l'auditoire. » Ce qui n'empêcha point la famille de Marignane de recourir aux procédés les plus odieux. Elle inonda le public de factums calomnieux auxquels Mirabeau répondit par des mémoires plus beaux encore, assure-t-on, que ceux de Pontarlier. Quand fut amenée l'affaire devant la grand'chambre, il préluda par une ovation sans pareille aux triomphes de 89. « Figurez-vous le triomphe de ce saltimbanque, écrit le père, qui n'a jamais .pardonné l'éloquence de son fils, le jour des

grandes marionnettes; malgré la garde triplée, portes, Darrières, fenêtres, tout a été envahi et enfoncé par la loule hébétée ; il y en avait jusque sur les toits pour le voir, sinon pour l'entendre; et c'est dommage que tous ne l'entendissent pas, car il a tant parlé, tant hurlé, tant rugi, que la crinière du lion était blanche d'écume et distillait la sueur. » « Son avocat adverse, écrit le bailli, qu'il a fallu emporter évanoui et foudroyé hors de la salle, n'a plus relevé du lit depuis le terrible plaidoyer de cinq heures dont il le terrassa. » Cet avocat, jeune alors, c'est Portails. Mirabeau gagna son procès devant l'opinion publique et le perdit devant la cour. Les époux demeurèrent bel et bien séparés de corps et de biens. La comtesse chercha, mais en vain, l'oubli dans les fêtes. Plus tard, quand le peuple élut Mirabeau, il se porta en foule à l'hôtel des Marignane pour supplier la comtesse de rejoindre son mari. Grâce à madame du Saillant, vers 1796, la réunion allait enfin se faire, quand mourut Mirabeau. La comtesse émigra, végéta dans l'exil, épousa M. de la Rocca, rentra en France en 1796, toute contristée et repentie. Elle pleura convenablement son second mari (24 pluviôse an vi); mais combien plus ensuite son Mirabeau. Elle se retira chez madame du Saillant, à Paris, « à l'hôtel de Mirabeau, au milieu du luxe royal du xvi^ siècle, conservé intact dans la chambre de Maguerite de Valois, à qui la spirituelle réfugiée se comparait, non certes par la beauté et les galanteries, mais par les vicissitudes d'une vie pénible et des orages de famille, par le périlleux isolement d'un divorce, par le goût et la pratique des arts et des lettres ». Jusqu'à sa mort, elle lut et relut les lettres de Gabriel, elle contempla son portrait, elle chanta la musique qu'il préférait. Elle mourut (le 15 ventôse an viii, 6 mars 1800) dans la chambre et dans le lit même du tribun, en appelant d'une voix déchirante son Mirabeau»

Ainsi vont les choses en ce monde renversé. Sophie l'amante passionnée se tue sur la tombe d'un monsieur du Poterat. Emilie, la femme rebelle, meurt eu invoquant son époux méconnu. 0 femmes que vous êtes! trois fois femmes ! C'est que, voyez-vous, Sophie avait tant aimé Mirabeau, qu'elle ne l'aimait plus. Emilie, qui ne l'avait aimé qu'un instant, se reprenait à l'aimer, sur le tard. Mieux, disait-elle sans doute, mieux vaut tard que jamais. Et puis la Révolution avait passé par là. Emilie avait fui l'aventurier, elle adorait le grand homme. 0 femme ' trois fois femme 1

« Allez dire à votre maître. »

t Cet homme était la un d'une société et le commencement d'une autre. »

« Ao Temps. •>

Mirabeau appartient désormais à Thistoire. Ici expire la tâche du biographe. Mirabeau aura, dieu merci, plus d'une maîtresse encore, et les aventures de toute sorte ne manqueront certes à sa vie privée. Mais la vie publique a commencé; bien des bouches ont maintes fois déjà redit son nom. L'orateur d'Aix et de Pontarlier, l'auteur de V Essai sur le Despotisme e,\^Q% Lettres de cachet, n'est plus désormais l'homme d'une femme, ou le fils du marquis, ou le neveu du bailli, il est l'homme d'un pays, le promis de la Révolution. Notre devoir est désormais restreint autant que nos forces. Nous nous bornerons donc aujourd'hui (nous disons aujourd'hui, car cette étrange physionomie nous attire, et nous y reviendrons plus tard) à un modeste et rapide résumé des dix dernières années de Mirabeau, si vastes, si touffues, si pleines et si retentissantes, mais si connues, et nous laisserons à l'histoire, avec sa grande voix et ses grands travaux, le soin de parler pour nous.

Entre la transaction de Pontarlier et le procès d'Aix, Mirabeau passe trois mois en Suisse, où les anarchies de Genève et la situation périlleuse de cette république vis-à-vis de la France frappent son esprit. Il s'institue dans un mémoire au ministre de Vergennes le médiateur entre Genève et la France, et se proclame dès ce jour l'apôtre de la liberté en tout et partout, envers et contre tous.

En 1784, craignant d'être poursuivi pour son mémoire en cassation (à propos de la séparation), il part pour l'Angleterre emmenant avec lui son fils adoptif, âgé de deux ans, et sa nouvelle amante, madame de Nehra. Madame de Nehra, qu'il n'a cette fois ravie à aucun mari, est une belle jeune fille de vingt ans, la fille naturelle du célèbre Hollandais Onno Zwier van Haren (4). Elevée dans un pensionnat de Paris, elle a vu le célèbre grêlé, elle l'a aimé, elle lui a confié sa vie. En abordant le sol de l'Angleterre, Mirabeau reconnaît que « l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur la terre, mais que le peuple anglais est un des moins libres qui existent ». Le peuple anglais n'a guère changé depuis et je ne sais trop pourquoi l'on nous vient proposer aujourd'hui comme récompense finale de notre sagesse les libertés anglaises. En Angleterre, il écrit ses fameuses Considérations sur Vordre de Cincinnatus où il reproche aux Américains l'invention peu républicaine d'une chevalerie, et leur enseigne les moyens de rendre la Révolution d'Amérique utile au monde.

De retour en France (1" avril 1785), on l'abouche avec M. de Galonné, et il publie en cinq mois cinq ouvrages sur les fi::ances, sur la Banque Saint Gharles, la Caisse d'escompte, la Compagnie des eaux de Paris, cinq pamphlets révolution-

(1) Nehra est l'anagramme de Ilaren.

naires. Ils soulèvent de vraies tempêtes : les agioteurs accusent Mirabeau de s'être vendu au ministre ; Beaumarchais le présente comme livré à des joueurs à la baisse ; une lutte violente s'engage. Mirabeau part pour la Prusse^ non point chargé d'une mission stérile, comme tant de biographes l'ont assuré, mais bien pour y écrire dans la retraite un mémoire sur ses relations avec de Galonné, dont ses amis ont obstinément empêché la publication.

Il quitte la France, le 23 décembre 1785, avec « saborde. » c'est ainsi qu'il nomme « madame de Nehra, Coco, son fils adoptif et son chien favori ». Il échappe sur sa route à une tentative d'assassinat; il arrive à Berlin le 19 janvier 1786, on le présente à Frédéric dit le Grand, qui lui écrit de sa propre main. Le bruit s'attache aux pas de Mirabeau, en quatre mois de séjour, il crée je ne sais combien de polémiques. Il démas- /jue l'illuminisme deGagliostro et Lavater, il compose la vie de Mosès Mendelsohn, il défend les juifs, il revendique la liberté de conscience. Et Frédéric ne veut point le laisser s'éloigner sans lui avoir une dernière fois serré la main. A peine a-t-il revu Paris, que M. de Galonné, conseillé par des amis communs, le renvoie à Berlin, chargé d'une mission diplomatique. Frédéric va mourir, et il faut guetter l'alliance importante de la Prusse. Voilà donc la chenille raboteuse, le rien enjolivé de fadaises, le saltimbanque, le bandit, éngé en arbitre des empires. Le second séjour de Mirabeau à Berlin est grandement célèbre. Deux œuvres, entre autres, le signalent : la Correspondance de Berlin, précédée d'un mémoire sur la situation actuelle de l'Europe, et l'audacieuse Lettre a Frédéric-Guillaume où Mirabeau conseille au nouveau roi d'accomplir lui-même en Prusse dans tout son programme la révolution dont se chargera bientôt le peuple en France.

Cependant, à Paris, le romanesque de Galonné convoque

l'Assemblée des notables, à cette seule fin de causer gentiment des affaires de la France. Nous sommes en 87, les grands jours s'en viennent. Mirabeau accourt, écrit et fait imprimer en trois sema.ines\a. Dénonciation de Vagiotage au Roi et àV Assemblée des notables. Les vérités pullulent dans ces cent pages : donc lautorité iait sa laide grimace et prépare ses lettres de cachet, Mirabeau s'enfuit avec sa chère Yet-lie (madame de Nehra) à Tongres et puis à Liège, où on le fête, semant partout les brandons d'incendie. Conseils à un jeune prince qui sent le besoin de refaire son éducation ; Seconde Lettre sur V administration de Necker, etc., etc. L'autorité fut toujours malaladroite, n'est-ce pas?

Mirabeau, disons-le avec madame de Nehra, n'avait point à cette époque un sou dans sa poche, car son père n'était prodigue que de malédictions ; mais il s'écriait avec douleur « qu'il n'y aurait bientôt plus un écu dans le trésor public. »

De Liège notre grand agitateur revint à Paris, où le ministère ferma les yeux sur sa présence. Puis il quitta presque aussitôt la France et retourna une troisième lois en Allemagne. Passant à Saverne, cette adorable petife ville que nous connaissons et aimons bien, et qui est en train de faire du bruit dans le monde, il formula sur le penchant dés Vosges le vœu comique de toutes les existences tourmentées , celui de vivre là en cultivant son jardin, comme Candide, avec son amie et son fils. En attendant le repos des champs, il alla terminer en Prusse son admirable ouvrage sur la monarchie 'prussienne jf^ui ne parut qu'en 1788. L'Assemblée des notables s'était dispersée apri''> une session aussi bruyante qu'inutile. Un autre fou, Loméaie de Brienne, avait remplacé de Calonne. Mirabeau jeta au pouvoir une grandiose profession de foi et réclama la prochaine convocation des États-Généraux, que ron voulait retarder jusqu'en 92. En attendant les États généraux ,

Mirabeau, sur laprière de quelques patriotes hollandais, écrivit laïameuse Adresse aucp Bataves,oùsoni'mscT\isious\es^Técep' tes de la démocratie moderne, une vive brochure 526r la liberté de la presse qu'il ne serait peut-être point inutile de réimprimer, ad majorem Dei gloriam et pour l'édification der Français de 1861, etc., etc. Mirabeau ne perdait point son temps. Hélas! fils dégénérés, à quoi passons nous le nôtre?

Enfin le 27 décembre 1788, un règlement du roi convoque les États généraux. Aussitôt un vaste espoir envahit l'âme de Mirabeau, sa tête fermente. Les États, ce sera la Révolution; la Révolution ce sera peut-être Lui. Il part le 8 janvier 89 pour la Provence, il arrive le 13 à Aix. Il met en mouvement son oncle le bailli ; lanuit, il écrit; le jour, il prononce des discours. La presse est pleine de sa polémique. Ses ennemis le harcèlent, le calommient : ils publientà son m%\i\^Correspondance de Ber- Zm etles accusationsles plus odieusespleuventsurlui.il démontre, dansles assemblées des ayant fief à la noblesse et au clergé, qu'ils ne savent point l'avenir, et le consul d'Aix, marquis de la Fare, le chasse des assemblées de la noblesse, sous prétexte que, n'étant investi que de substitutions, il ne possède aucun fief. On le désigne aux populations comme un chien enragé. «C'est une grande raison de m'élire, répond Mirabeau, si je suis un chien enragé : car le despotisme et les privilèges mourront de ma morsure. » Et le peuple d'applaudir. Le peuple idolâtre le terrible Ouragan. Toute sa route, à son retour d'un rapide voyage à Paris, n'est qu'un délirant triomphe. A Lambesc, on crie : Vive le comte de Mirabeau ! vive le père de la patrie ! Les boîtes de tirer, les cloches de sonner et lui, fondant en larmes : «Je vois commentles hommes sontdevenusesclaves, la tyrannie s'est entée sur la reconnaissance. » On veut dételer sa voiture : «Mes amis, dit-il, les hommes ne sont pas faits pour porter un homme, et vous n'en portez déjà que trop !» A deux lieues

d'Aix, des députations arrivent avec des couronnes de fleurs; dix mille personnes l'attendent en dehors de la ville. Les fenêtres se louent deux louis sur son passage. Il étouffe sous une avalanche de fleurs et de lauriers. A Marseille, où il se rend quelques jours après, les postes lui rendent les honneurs militaires, les autorités se portent à sa rencontre. On pavoise sa maison des drapeaux de tous les navires du port. On le supplie de venir à la comédie se montrer au peuple. Ses harangues sont mille fois interrompues par des vivats frénétiques. Mais lui, énergique contre lui-même, il comprime les battements de son cœur; il calme le peuple, car ses ennemis n'attendent qu'un prétexte. Aix et Marseille se révoltent pour avoir du pain. Mirabeau se jette au-devant de l'émeute, et sa voix et son nom la domptent. « C'est lui qui a fait tout le mal, y> crient les nobles. Qu'importe ! Aix et Marseille le nomment d'enthousiasme député du tiers état(l). Il opte pour Aix, et pas un n'ose réclamer contre son élection, et son retour à Paris n'est, comme son retour à Aix, qu'un interminable triomphe.

Le 5 mai 1789, une étrange procession défile à travers les rues de Versailles. Derrière les nobles chamarrés, le nez au vent et l'épée en quart de civadière ; derrière les prélats onctueux et rubiconds, s'avance, les rangs serrés comme des soldats au jour du danger, une longue file d'hommes noirs, sans broderies, sombres et dignes. Ils sont six cents, ils sont le Tiers-État, ils sont la France qui se lève, l'avenir qui gronde.

(1) Certains historiens prétendent que Mirabeau fut obligé de so faire boutiquier pour se présenter à l'élection du tiers-état, et qu'on lut quelque temps sur une enseigne à Aix ou à Marseille : Mirabeau marchand de draps. 11 ne nous souvient pas d'avoir rencontré la moindre trace de cette anecdote dans le travail très-recommandable et si bien informé de M. Lucas de Montigny.

Aux premiers rangs^ marche un homme^ dontla tête énorme, le regard droit et puissant^ la démarche audacieuse^ inquiètent la foule. Quel est cet homme? Un comte. Pourquoi n'est-il pas en avant, avecles comtes? C'est qu'il se nomme Mirabeau. C'est lui, vous savez bien, l'amant de Sophie, le prisonnier de Vincennes; c'est lui le pamphlétaire, c'est lui le député d'Aix, lui le grand lutteur et le grand débauché. Et la loule l'a noté, la Révolution l'a marqué au front. Le rêve des années de prison, le rêve des courses à toute bride à travers l'Europe va s'accomplir, Mirabeau pourra bientôt dire avec un juste orgueil : « Vous savez que j'ai mis plus de suite qu'un autre mortel quelconque peut-être, à vouloir opérer, améliorer et étendre une révolution qui plus qu'aucune autre avancera l'espèce humaine. Vous verrez aussi que ce qui n'a dû vous paraître longtemps que les aperçus électriques d'une tête trèsactive était la combinaison d'un énergique philanthrope qui a su tourner à son but toutes les chances, toutes les circonstances, tous les hasards d'une vie singulièrement étrange et féconde en bizarreries et en singularités. «

Point d'assemblée d'hommes sans un homme qui la domine, point de peuple en mouvement sans un homme qui le pousse et le dompte, et l'agite et le mène. Cet homme, ce sera Mirabeau. Une tribune surgit, chose miraculeuse, effrayante, inconnue dans cette France où les lettrés seuls savent les Catilinaires de Cicéron et puis les oraisons funèbres de monsieur de Meaux. Un homme s'empare de cette tribune et la proclame sienne. On lui a dit qu'il n'avait que des substitutions; eh bien, voici son fief, et ne le partageront avec lui que ceux qu'il voudra bien, car il s'appelle lion. Cet homme, c'est Mirabeau. A côté delà tribune, une autre machine s'élève, vrai bélier de guerre qui bat en brèche les monarchies, la presse. Un homme se saisit de la presse. Cet homme, c'est encore, c'est toujours

Mirabeau. Paraît la Feuille des Etats généraux, l'autorité la supprime sans avertissement (on ne connaissait point en ce temps-là les avertissements). Le lendemain^ paraît une autre feuille : Lettres a mes commettants. Pendant que cette voix âpre et rude et qui tonne toujours ébranle les voûtes de l'assemblée, cette feuille brûlante court les rues, enflamme les masses, soulève les provinces. La tribune et la presse s'entendent on ne peut mieux. La tribune et la presse, c'est le glaive à double tranchant, c'est l'épée à deux mains. Qui manie la parole et la plume, manie le monde. Qui écrasé la plume et la parole, étoufîe le monde. L'embryon de matamore ébouriffé a fait décidément une belle poussée, l'embryon est devenu géant et le marquis peut s'éteindre doucement (1790), par un beau soleil, en murmurant : Ah ! voilà de la gloire, de la vraie gloire! Oui, marquis, de la vraie gloire, celle qui a des rayons et des ombres, celle qui s'alimente d'amour et de haine, qui a un peuple pour héraut et pour base l'envie. Comme on le difiame et comme on l'injurie, co colosse qui tient tant de place et gêne tant d'ambitions ! comme on se moque adorablement de ce génie qui éclipse ou ajourne tant d'espoirs impatients ! comme on jette à la tête de ce terrible Mirabeau le louable Barnave ! Voici monsieur Mirabeau, le monstrueux bavard, ricane Rivarol. M. Barnave lait plaisir et M. Mirabeau fait peine, grogne M. Goupil. Bravo, Barnave ! souffle l'envie. Tais-toi, Mirabeau, répète la sotttise aux cent échos. Scélérat, gueux, assassin, traître! hurlent jacobins et cordeliers . Petit Mirabeau ! plaisante la noblesse en secouant son fin jabot. » Qu'on me donne vingt cavaliers, demande cet aimable prince de Lambesc, qui tue les vieillards et sabre les femmes; qu'on me donne vingt cavaliers, et je vous le fourre aux galères.» Et Robespierre hausse les épaules, dans un coin, disant: Cela ne vaut rien. Mirabeau sourit et secoue sa crinière^

Fixant Robespierre, il répond ; « Cet homme ira loin, car il croit tout ce qu'il dit.)) La presse qu'il a créée le conspue. Il y a grêle de pamphlets, tonnerre de menaces. « Citoyens, écrit 1p doux Marat, élevez huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres et, à leur tête, l'infâme Riquetti l'aîné ! )) Mirabeau sourit et dit : « Il paraît qu'on publie des extravagances ; ceci est un paragraphe d'homme ivre. )) Quand s'agite la Montagne, quand ragent ces quelques hommes ténébreux qui prennent en pitié l'Assemblée nationale et rêvent la Convention, Mirabeau se tourne vers la Montagne et, de son regard qui dompte et de sa voix qui rugit, il crie : Silence aux trente voix ! et la Montagne se tait. Patience, messieurs les coupeurs de tête, votre jour viendra; mais patience, et laissez cet assassin de Mirabeau montrer à VJmi du 2^6X1^16 le chemin du Panthéon ! Le peuple ne s'y trompe point, car le peuple et Mirabeau son! tous deux faits d'instincts. C'est l'instinct qui commeuceles révolutions, c'est l'instinct qui brise les vieilles choses et trouve les idées nouvelles. Mirabeau ne saurait se passer du peuple, et que serait le peuple sans Mirabeau? Aussi, comme le peuple l'aime, comme il l'acclame et obéit à sa voix !

Ainsi va Mirabeau, passant par-dessus toutes les colères, celles de la cour, celles de l'Assemblée, celles de la ville, bravant toutes les tempêtes, celles du nord et du midi, de la royauté qui croule et de la révolution qui se rue. A ouragan. Ouragan et demi ; il est de toutes les fêtes : il est au Serment du Jeu de paume. Quand Louis envoie son maître de cérémonies à son assemblée ; c'est Mirabeau qui le reçoit, et vous savez avec quelle éloquence. On ne peut, en vérité, renvoyer plus dignement un valet à son maître. Il est du 14 juillet, sa voix vaut cent canons, pour démolir les bastilles. Il est du 4 août, car il l'a dit ce chien enragé, « les privilèges mourront de sa morsure. » Il est de la Fédératioa. il est de toutes les fêtes où l'on

s'embrasse, où l'on travaille, où ron fonde. Il n'est point de celles où l'on massacre. Il n'est point des 5 et 6 octobre. Quand le peuple se précipite, le peuple que n'arrêtent, à certaines heures inévitables, ni casernes ni grenadiers, un seul homme peut parfois arrêter le peuple, c'est Mirabeau! Il est de tous les décrets, de toutes les abolitions, il est surtout de toutes les propositions; toutes les idées qu'a depuis exécutées la Révolution, Mirabeau les a proposées. Ce n*est ni un fondateur ni un homme d'Etat, c'est un démolisseur des iniquités, que les siècles ont faites et un sempur (^e théories que 1rs siècles léconderont. Il fait des ruines, et sur ces ruines il jette à poignées du grain. Viendront après lui les déblayeurs de ruines et les enfouisseurs de grain... Il est l'homme fatal l'i comme qui dirait la synthèse de 89. Il écla;e pour affirmer la vie et non la mort. Quand son œuvre sera faite, il s'en ira ; 93 n'aura point sa tête, et celui-là, au moins, ne descendra point de la tribune pour monter à l'échafaud.

Et tous, amis comme ennemis, sentent si bien que cet homme est l'atlas de la Révolution et peut tant qu'il vivra la lancer ou la retenir à son gré, que tous, ceux qui en ont peur comme ceux qui l'aiment, viennent à lui. Marie-Antoinette, cette pauvre belle entêtée, finit par comprendre ce que le faible Louis a dès longtemps deviné ; entre la Révolution et le roi qui en vérité ne se connaissent guère, Mirabeau ou, comme dit la reine, monsieur de Mirabeau pourra servir d'interprète. Le tribun est pauvre, le tribun a presque autant de dettes que d'idées. Le roi l'aidera un peu de son argent, il aidera beaucoup le roi de ses conseils. Quelques démarches sont tentées près de Mirabeau, qui hésite longtemps et adresse au roi, pour le bien éclairer sur ses véritables intentions, une profession de foi où nous lisons ces nettes paroles : « Je dé- « clare au roi que je crois une contre-révolution aussi dange-

« reuse et criminelle que je trouve chimérique en France « l'espoir ou le projet d'un gouvernement quelconque, sans « un chef revêtu du pouvoir nécessaire pour appliquer toute la « force publique à l'exécution de la loi. » Et, sur la promesse du roi de ne jamais tenter ni même rêver une contre-révolu lion, Mirabeau accepte et fait passer à Louis une série de notes où la Révolution s'impose non plus tout-à-fait comme une menace, mais comme un conseil in extremis, a Sire, écrit « Mirabeau, je vais proposer demain telle loi à l'Assemblée, « acceptez-la ou vous êtes perdu. » Et voilà que la tourbe immense, des sournois, des fanatiques et des niais crie à l'infamie; voilà qu'on colporte dans les rues la grande trahison découverte ^é-wîow^mir^giJ/^m^^ftw^voilàque les pamphlets se déchaînent et que les injures et les calomnies grouillent. Et les barbouilleurs de papier et lCi> petits, je ne dis pas les grands historiens répéteront in "C^cvJa sœculorum, sur tous les tons : « Voyez, messieurs et mesdamei5^ voilà ce qui vient de paraître : la grande trahison découverte de monsieur deMiraheau. « Or, messieurs, entendons-nous, je vous prie, et que votre austérité daigne un instant se calmer. Qui donc eut jamais la prétention d'ériger Mirabeau en un de ces êtres fabuleux que l'on nomme en rhétorique des Gâtons? Qui ne sait les besoins énormes et le tempérament surhumain de ce frère de Pantagruel, aussi grand en génie et en passions que son père Gargantua ? Quel parti eût donc osé réclamer Mirabeau pour son féal? Lequel, si large qu'il fût, eût pu contenir cet homme en qui, deux années durant, s'incarna pour ainsi dire toute la Révolution? A qui donc appartenait-il, si ce n'est à lui, à lui seul? La nature sait mieux que vous ce qu'elle fait; elle n'avait point créé tou'c exprès Mirabeau pour une république, 89 était l'œuvre de ce Messie et non 93. Il était royaliste non-seulement de naissance et. d'instincts, mais de convictions. Ge qu'il mandait au

roi, il l'avait dès l'aube proclamé du haut de la tribune : Ni contre-révolution, ni république. «Je serai toujours, écrivaitil sous les verroux de la forteresse royale de Vincennes et prisonnier de Louis XVI, je serai ce que j'ai toujours été, le défenseur du pouvoirmonarchique réglépar les loisetl'apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique. Le 6 octobre lui dénonçait le 21 janvier. Si Louis contemplait souvent le portrait de Charles I", Mirabeau, s'en allait souvent répétant : «On battra leurs cadavres! » Kt pourquoi lui reprocher à ce poète, à cet homme sensible d'avoir voulu conserver la vie do ceux dont il ne voulait point briser la couronne, «Sire, vous « êtes perdu si vous ne me suivez, mais moi je marche. » Qui sait si même il avait tort de considérer le salut de la royauté comme inséparable de celui de la liberté? Et il suivit jusqu'au bout sa voie. Pas une seconde il ne s'arrêta : tant pis pour la royauté qui ne le suivit pas. Cessez donc, républicains, de poursuivre jusque dans la mémoire du grand Mirabeau vos aînés les constitutionnels. Il n'est point nécessaire, pour être républicain, ou seulement sévère, ou même indulgent, de ne pas savoir discerner les temps et les hommes. Madame de Staël, une ennemie politique de Mirabeau, car elle était la fille de Necker, Madame de Staël, une femme, c'est-àdire une méchante langue, n''a-t-elle pas dit : « Mirabeau, « soit qu'il acceptât ou non l'argent de la cour, était bien « décidé à se faire le maître et non l'instrument de cette « cour. » Enfin à ceux qui supposent des relations entre Mirabeau et le Palais-Royal, cet éternel asile des princes républicains et des Césars déclassés, le tribun s'est chargé d'infliger un démenti qu'il ne nous convient point de rappeler ici. Singulier prince , du reste, dont Monsieur (Louis XVIII) comparait le caractère à deux boules d'ivoire huilées que l'on s'efforcerait en vain de retenir ensemble.

L'Assemblée a élu Mirabeau pour son président. En lui se concentrent toute la domination morale,, le pouvoir ofliciel, les espérances, les regrets; mais c'est bien rude à porter, si athlète qu'on soit, une révolution. Les forces extraordinaires de Mirabeau s'épuisent, le travail incessant, les luttes perpétuelles, les plaisirs passionnés usent le colosse, et aussi, selon toute apparence, (la lecture des documents nous a convaincu), le poison. Oui, le poison; Mirabeau ne manque pas d'ennemis, ei tous les moyens sont bons au fanatisme et surtout à l'envie. Le 27 mars 1791, tout Paris apprend que Mirabeau est malade, et toat Paris tremble aussitôt et comprend qu'un grand malheur est dans l'air. C'est égal, meurs, Mirabeau, car hier le peuple qui t'adore marquait « l'arbre où. tu seras pendu. » Une dernière fois il se traîne à l'Assemblée, qu'il a saisie d'une loi sur les mines. Cinq fois il monte à la tribune, il enlève les suffrages, la loi passe, et il retombe anéanti sur son lit de douleur pour ne s'en plus relever. Trois jours et trois nuits, une multitude immense stationne sur le boulevard et remplit la rue de la Chaussée-d'Antin, pressant, arrêtant, questionnant tous ceux qui vont à la maison mortuaire, les parents, les amis, les enthousiastes, les curieux, les envieux. Les députations iont la queue, l'Assemblée envoie d'heure en heure des membres choisis. M. Robespierre n'en veut être. La société des Amis de la Constitution accourt, Barnave en tête; ce dont Mirabeau est fort touché. De minute en minute, des bulletins sont lancés par les fenêtres : ils passent de main en main, de rues en rues, et vont porter par toute la ville de chétives espérances ou de poignantes inquiétudes Un jeune homme dans la foule, s'arrachant les cheveux, offre son sang pour qu'il soit transfusé dans les veines du moribond. Pendant ce temps, Lamarck, Frochot, Pellenc, madame du Saillant, sa sœur, la marquise d'Atagon, sa nièce, Legrain, le vieux domestique, sanglotent.

Son secrétaire, M. de Comps, s'est retiré dans sa chambre pour prendre une heure de repos; on le réveille, il croit que tout est fini déjà et se perce de plusieurs coups de canif, en s'écriant: c( Mon maître! crime! poison! » et lui le grand homme, il agonise lentement. Son médecin privilégié, son jeune ami Cabanis est là pour adoucir des souffrances parfois cruelles et le conduire doucement aux portes de l'éternité. Il s'entretient, paisible et souriant, avec Cabanis. Ils parlent ensemble de ce qui se passe à l'Assemblée, de ce qui se fait à la cour; ils se préoccupent de ce que sera la France quand Mirabeau ne sera plus. « J'emporte le deuil de la monarchie, dit le mourant; « après moi, les factieux s'en disputeront les morceaux. » Et ce pauvre roi : « Ils battront leurs cadavres, » répète-t-il. Et M. de lalleyrand, un vieil ami avec qui il était brouillé, vient tout d'un coup s'asseoir à son chevet. Ils causent une bonne heure avec effusion, et Talleyrand emporte pour l'Assemblée un mémoire sur les successions. Et l'Europe, que dit-elle ? — «Ah! si j'eusse vécu, que j'eusse donné de chagrin à ce « Pitt! » Sa lin approche. — «Allons mon cher Cabanis, je mourrai aujourd'hui. Quand on en est là il ne reste plus qu'une chose à faire : c'est de se parfumer, de se couronner de fleurs et de s'environner de musique, afm d'entrer agréablement dans ce sommeil dont on ne se réveille plus. Legrain, qu'on se prépare à me raser, à faire ma toilette tout entière.» Cabanis le contemple avec des sanglots étouffés. — «Eh bien! étes-vous content, mon cher connaisseur en belles morts?» Enfin, entendant le canon qui tonne, il demande : « Sont-ce déjà les funérailles « d'Achille ? » Ce mot si célèbre arrive aux oreilles de Robespierre, qui s'écrie : « Achille est mort, Troie ne sera pas prise. » Le 2 avril 1791, vers dix heures du matin, le président de l'Assemblée nationale se lève et dit : « il est mort ! » et tout Paris, et toute la France redit : il est mort ! Le directoire du

département s'avance et propose d'inhumer le grand citoyen dans la nouvelle église de Sainte-Geneviève et de décréter « que cet édifice sera désormais destiné à recevoir les cendres des grands hommes... Sur le fronton l'on gravera : Auû; grands hommes la patrie reconnaissante. » Barnave^ le louable Barnave, dit : « Il a mérité cet honneur. » Robespierre ajoute : « J'appuie la proposition de tout mon pouvoir ou plutôt de toute ma sensibilité. » Et l'Assemblée décrète pour. Mirabeau le Panthéon.

On n'avait point vu en France de funérailles comme celles de Mirabeau. Le cortège compta cent mille personnes. Mirabeau, le créateur de la tribune, le premier de nos orateurs dans l'ordre du génie et dans l'ordre du temps, eut l'heur étrange d'être le premier citoyen enterré avec pompe, et surtout le premier regretté. Jusque-là on n'avait rendu de tels hommages qu'aux princes et l'on n'avait pleuré personne. On entendit pour la première fois à ces funérailles, disent les naïfs récits du temps, le tam-tam et l'imposant trombone. Soit, mais on y entendit surtout pour la première fois les sanglots d'un peuple.

Ainsi se succédèrent d'année en année dans la tombe : Sophie, qui voulut partir la première (1789); le marquis (1790) et Honoré-Gabriel, l'amant de l'une et le iîls de l'autre (91). Le bailli vivra trois ans encore, il verra conduire son neveu au Panthéon et le roi à la guillotine.

Meurs, Mirabeau ; la mort, tu l'as dit toi-même, n'est point le repos. Ta mémoire sera orageuse comme le fut ta vie. Un jour vint où l'on chassa du Panthéon « l'infâme

Riquetti l'aîné )> pour lui substituer le vertueux Marat, puis un autre où l'on jeta au vent les cendres de VÀmi du peuple; et Mirabeau reprit le chemin du Panthéon. Il eut^ lui qui aimait tant la gloire; lui, le connaisseur en belles renommées, il eut tous les genres de gloire, l'accusation, l'amour, la calomnie, l'enthousiasme. On fit sur lui des complaintes. Ré la s ! il est mort} et puis des pamphlets : Les Turpitudes de M. de Mirabeau. Sur cette tombe à peine fermée, l'on déblatéra ces mauvais vers :

L'Eternel, fatigué des crimes de ce monde Et voulant le punir par un cruel fléau. Recueillit un instant sa sagesse profonde. 11 dit à Lucifer : Engendre Mirabeau.

Le diable alors le fit à son image, D'une peau dégoûtante enveloppa ses traits Et dans son cœur plaça tous les forfaits. 11 lui laissa l'éloquence en partage ; Mais par les charmes du laugage Sur les mortels il eut tant de pouvoir. Que le démon, au| désespoir, Détruisit son plus bel ouvrage.

Il eut raison ce monstre insidieux

Aurait anéanti son père, Renversé les temples des dieux Et placé l'enfer sur la terre.

Un poëte un peu meilleur, quoique fort classique, Marie- Joseph Chénier le chanta tout d'abord, puis le traîna aux gémonies. Les poètes n'en font jamais d'autres. 11 n'est point de joie folle, de divagation inouïe, de douleur profonde, d'imagination insensée aue n'ait suggérée la mort de Mirabeau.

LA RÉVuLUTION. 55

Une foule d'inventions des plus burlesques, mélanges innommés d'amour et de haine, sont les témoignages vivants du bruit immense que fit ce colosse en tombant. Entre autres libelles extravagants pleins de verve d'ailleurs, nous citerons la Confession générale de feu Honoré-Gabriel Riquetti, cidevant comte de Mirabeau, de son vivant très-infidèle mandataire du tiers état delà sénéchaussée d'Aix, membre du département de Paris, a son féal ami et digne collègue Talleyrand^ ci-devant évêqzie d'Autun, suivie d'une lettre à madame Lejay. Cette confession, où le mort s'accusait, cela va sans dire, de tous les crimes, avait pour épigraphe ces vers de la Pucelle :

... Au devoir il faut enfin se rendre; Toute ma vie, j'ai hanté les vauriens.

Et le pauvre Mirabeau finissait sa lettre à madame Lejay par ces mots : « Forcez le peuple à dire : Il n'a fait qu'une chose pour notre bonheur, il est mort. » Cette madame Lejay, femme du libraire-imprimeur des Lettres âmes commettants, fut 1& dernier caprice du tribun, comme madame de Nehra fut sa dernière amie. Et elle n'en garda point petite vanité, comme nous le montre l'anecdote suivante.

A une table bruyante et nombreuse, un jour, l'on parlait de la Révolution. Les uns l'exaltaient, les autres la maudissaient. « J'en sais plus long que vous, s'écria tout d'un coup madame Lejay, j'ai couché avec la Révolution. » Déranger, qui était de la fête, rapporta le mot à son illustre ami M. Michelet, de qui nous le tenons.

Il vint dans l'esprit d'un autre folliculaire une assez plaisante idée. Il mena Gabriel Riquetti, décrété grand homme des Français par l'Assemblé»- nationale et roi des Français de

.56 INTRODt/CTION.

par l'auteur, il le mena, la couronne royale en tête et la cocarde sur le cœur, à la diète générale des rois de France, tenue aux Champs-Elysées. Et le marquis de Mirabeau de sauter à la gorge de son fils impie, et les rois de crier : haro sur l'intrus ! Mais Riquetti, le monstrueux bavard, ne s'étonne pour si peu. Il harangue l'Assemblée royale tout comme il haranguait la veille l'Assemblée nationale. Il prouve à tous ces ci-devant qu'il a régné deux ans et qu'en ces deux ans, tout grand vaurien qu'il fût, il a fait plus de bien à la France qu'eux tous en tant de siècles ; et saint Louis se tait, et Henri IV s'écrie : Ventre-saint-gris ! et Louis XV fait la pirouette, et Louis XIV le roi-soleil, clôt la diète par la reconnaissance solennelle de la royauté de Mirabeau.

Trêve aux folies. Comme M. Lucas de Montigny, nous ne croyons pouvoir terminer mieux cette étude qu'en répétant ces paroles du grand homme, la meilleure de ses épitaphes :

«Souvenez-vous que la seule dédicace qui nous est venue de l'antiquité, celle d'Eschyle, ne porte que ces mots : au tesips. Eh bien ! cette dédicace est la devise de quiconque aima sincèrement et avant tout la gloire. Au temps ! ils auront beau faire: je serai moissonné jeune, et bientôt ou le temps répondra pour moi, car j'écris et j'écrirai pour le temps et non pour les partis. »

Le temps a, comme celle d'Eschyle, accepté et justifié la dédicace de Mirabeau. Maintenant que le temps a parlé et que les passions contemporaines peu à peu se sont tues, la grande figure de Mirabeau, tant et tant débattue et ballottée, tour à tour conspuée qt déifiée, éclairée puis voilée, a revêtu enfin le calme de l'éternité; l'argile changeante, où chacun

laissait son empreinte, s'est faite marbre, et la grande histoire, qui voit de haut et qui est la voix du teiMps, a compris Mirabeau ; cap elle aussi comme lui ne parle point « pour les partis », et elle lui a fait une grande place. Mirabeau, c'est rhomme de 89.

Un homme vient d'entrer dans l'éternité dont la destinée nous remet en mémoire celle d'Honoré-Gabriel Riquetti. Comme lui, frappé bien longtemps avant l'âge par la mort idiote, il a émancipé un grand peuple; il a été l'atlas, le génie unique, spes una d'une grande révolution qu'il dirigeait et modérait à son gré. Il a conquis l'estime du monde, l'amour d'une nation. Sa mort fut un deuil universel. Il a dédié son œuvre au temps, et non aux partis. Cette œuvre immortelle est sœur de celle de Mirabeau, car elle se nomme : l'Italie. Pauvre grand Cavour! il ne manque à sa renommée que le roman d'amour. Après tout, qui sait ? Et puis il est des hommes qui savent fort bien s'en passer.

Qu'il nous soit permis enfin de hasarder une conclusion contraire à celle de notre très-illustre et très-aimé poète Victor Hugo. « La Providence, dit-iUen terminant son admirable étude sur Mirabeau (1834), la Providence ne crée pas des hommes pareil's quand ils sont inutiles. Elle ne jette pas de cette graine-là au vent. Et, en effet, à quoi pourrait servir maintenant un Mirabeau? Un Mirabeau, c'est une foudre. Qu'y a-t-il à foudroyer?... Un orage comme Mirabeau qui passerait sur nous ne trouverait pas un seul sommet où s'accrocher. Mirabeau, c'est un grand homme de révolution. Il nous faut maintenant le grand homme du progrès. »

Mais non, tout nous dit, au contraire, qu'il faudra bien que

le grand homme du progrès soit un Mirabeau. La société qui s'éveillait en 89 s'est rendormie. M'est avis qu'une voix « âpre et rude et qui tonne toujours » pourra seule la réveiller de sa léthargie profonde. Tout est défait, dites-vous, rien n'est refait. C'est vrai, et bien des choses qui étaient défaites se sont refaites.

Vous savez mieux que personne, vous qui fûtes un sublime ouragan, qu'il est toujours des sommets où la tempête se peut accrocher.

Mario Proth.

Oh ! non, mon amie, je ne crois pas que tu aies été insensible à cet affreux silence qui nous a enveloppés pendant près de deux mois. Quand je ne te connaîtrais pas comme je fais, qui pourrait ne pas prendre confiance dans ta délicieuse ingénuité ? qui ne persuaderaient tes plaintes amères, ton trouble continuel, tes expressions si forte, quoique si simples, si variées et si naturelles? Ah! je le sens, je n'ai pas été seul malheureux; et, malgré les distractions qui t'obsèdent, tu ne l'étais guère moins que moi. Omon amie ! je serais bien cruel à moi-même si je ne croyais j)as à ton amour. Eh ! quel autre bien me reste-t-il? quelle autre consolation? quel autre espoir? Tu penses peut-être qu'il y aurait plus que de l'injustice à moi, qu'il y aurait de l'ingratitude à en douter. Mais prends garde, chère amante, que l'amour passé est plus que prouvé par ta conduite passée, sans doute ; mais que le présent seul peut prouver l'amour présent. Certainement j'ai de toi la plus haute opinion que jamais amant ait eue de sa i maîtresse; je te l'ai dit cent fois, je suis plus amoureux de tes vertus que de tes charmes ; et un mot, qui me peint ton

àme m*est plus délicieux que ces ravissantes faveurs dont l'idée seule me plonge dans le délire. D'après cette déclaration bien formelle^ je crois que tu peux et que tu dois me pardonner des craintes uniquement relatives au peu que je crois mériter, à l'opinion que j'ai de mon étoile, aux artifices que je redoute de mes ennemis. Tu es si jeune, si malheureuse, si tourmentée ; je suis si amoureux et, par cela même, si exigeant au fond de mon cœur, qu'il n'est pas étonnant que je tremble quelquefois; mais ce n'est jamais que lorsque tu te tais, que lorsque tu ne relèves pas le cœur abattu de ton ami. Tu peux voir, par les choses que je t'écris depuis huit mois, que tu calmes à ton gré ma tête et mon cœur. Je ne le crois pas plus vaste que le tien. Qui, mieux que Gabriel, connaît toute ta sensibilité, cette sensibilité inépuisable qui a fait, qui fait, qui fera tout mon bonheur? Mais il m'est permis d'assurer t'aimer plus encore que tu ne me chéris, parce que tu es infiniment plus aimable que moi, ce que je sais mieux discerner que toi, mettant à part, s'il est possible, les préventions de l'amour qui nous sont communes, parce que j'ai beaucoup plus connu de femmes que tu ne connaîtras jamais d'hommes. Il est vrai qu'il n'en est pas un seul capable de plus de sacrifices, de dévouement et de sincérité que moi ; et surtout pas un seul capable d'un amour aussi exclusif que le mien, parce que l'habitude de tromper des femmes leur ôte la faculté d'être constants, tandis que cette habitude-là même m'a fait soupirer après une amie telle que toi, que je n'espérais pas trouver, et dont je sens mieux le prix en raison de ce que je l'ai plus désirée. Mais il y a tout plein d'hommes plus aimables que je ne puis être, depuis que le vent de l'adversité a soufflé sur moi; et jamais tournure d'esprit, façon de penser et caractère ne furent mieux assortis pour me séduire que les tiens. Je n'eusse pu

beaucoup aimer une femme sans esprit^ parce qu'il me faut raisonner avec ma compagne. Un esprit recherché me fatigue : qui avait plus de celui-là que madame de Feuillans? L'affectation, selon moi, est à la nature, ce que le rouge et le blanc sont à la beauté c'est-à-dire non-seulement inutile, mais très-nuisible à ce qu'elle veut embellir. Il me fallai donc trouver un esprit naïf, quoique lin, solide, et cependant gai. J'ai si peu de préjugés ordinaires, je pense si peu comme tout le monde, qu'une femmelette, pétrie de petitesse et tyrannisée par les convenances, ne m'eût jamais convenu. Je t'ai trouvée forte, énergique, résolue, décidée. Ce n'était pas tout. Mon caractère est inégal, ma susceptibilité est prodigieuse, ma vivacité excessive; il fallait que je rencontrasse une femme douce et indulgente pour faire mes délices; et je ne devais pas espérer que ces qualités précieuses se rencontrassent avec des vertus beaucoup plus rares et qu'on regarde comme incompatibles. Cependant, ô mon épouse! j'ai trouvé tout cela réuni dans toi. Songe donc à ce que tu m'es : tout l'édifice de mon bonheur est fondé sur toi. Ne trouve pas mauvais que je tremble à la seule idée d'un péril qui me paraîtrait le'.menacer, nique jeté regarde comme un bien infiniment plus précieux pour moi que je ne puis l'être pour toi. Mon caractère était fait, le tien ne l'était pas; mes principes décidés, et à peine avais-tu pensé à la nécessité de t'en former. Tu aurais pu trouver dans le monde une autre sorte d'attachement et de bonheur que celui que tu as cueilli dans les bras de Gabriel ; mais Sophie était indispensable à ma félicité, elle seule pouvait l'assurer. — Que je suis sensible à cette espèce de répugnance que tu exprimes si bien, et que t'inspire le baiser d'une femme même ! Tu es si caressante, ô ma fanfanl que je dois m'applaudir de ce changement : car c'est bien à l'amour qu'il est entièrement dû. Hélas ! cela est

bien naturel, que de froides caresses te rappellent ces ardents transports que tu regrettes, et que tu ne retrouveras jamais que sur mon sein. 0 amour ! c'était une des choses qui me donnaient quelque humeur contre la Saint-Belin, avant qu'elle eût si bien mérité mon mépris et ma haine; c'est que tu lui prodiguais de ces doux riens qui faisaient tout mon bonheur, et que souvent tes caresses étaient si ardentes, que tu étais obligée de te réprimer, puisque toi-même m'3»3 écrit qu'il te prenait des idées qui te chassaient de ton lit qu'elle partageait. Il me semble que les faveurs les plus simples doivent être réservées à l'amour, et ton sexe me paraît les dérober : je puis dire même ton sexe seul ; car un regard gracieux qu'obtiendrait de toi un être du mien me mettrait au désespoir.

Je reviens de la promenade, j'y ai été assez longtemps aujourd'hui. Il faisait très-chaud : j'ai peur que tu n'en aies été incommodée; car tu m'y as paru très-sensible ; et le poids qui te le rend plus difficile à supporter augmente tous les jours. Heureusement les chaleurs seront absolument abattues lorsque tu accoucheras; mais surtout, ne fais point alors allumer de trop grands feux dans ta chambre, et souvienstoi, en dépit de toutes les commères qui t'entoureront, que l'excessive chaleur a causé plus d'accidents aux femmes en couches que les imprudences contraires.

Hélas ! oui, adorable amie, notre position précaire et dépendante, en Hollande, nous a ôté bien des moments. Tu souffrais de voir ton ami le stipendié d'un libraire, et tu aurais bien voulu que son travail ne fût que volontaire : il est certain qu'alors j'eusse été plus paresseux, et qu'assurément je ne me serais pas levé de si grand matin. Nous aimions tant notre lit ! ah! c'était là que, s'il y avait souvent des combats, il n'y avait jamais de longues querelles. Tu daignes te rap-

peler^ ô mon amie douce ! qu'un de tes baisers ramenait toujours la sérénité sur mon visage et la paix dans mon cœur. Ah ! qui aurait pu résister à tes douces caresses, à ta tendresse si complaisante, si docile même? Car enfin il est sûr que souvent j'étais injuste, ou du moins trop susceptible. Le premier mois surtout, cette furie de Belin était sans cesse après moi. Elle alla jusqu'à me dire que Draweman t'avait.voulu embrasser sur l'escalier : et, si elle ne me dit pas qu'il l'avait fait, cela avait plutôt l'air du ménagement, pour ne pas trop m'affliger, que celui de la vérité. Ensuite, quand Changuion m'écrasait d'ouvrage, j'avais des mouvements involontaires de vivacité et d'impatience que tu pouvais prendre pour de l'humeur contre toi, et tu te serais bien trompée j mais cette erreur très-excusable pouvait t'en donner à toi, douce et bonne Sophie, qui ne m'en as jamais montré un moment. D'ailleurs, j'avoue que ma jalousie est sans bornes : tes leçons d'italien me mettaient au supplice; je m'en allais de guerre lasse; souvent je te grondais sur ton étourderie grammaticale, pour cacher le vrai sentiment qui me tyrannisait. — Je te dis tous mes secrets, ma fanfan, bien sûr que tu me pardonneras, comme tu m'as déjà pardonné ; mais observe du moins que, convaincu comme je le suis, que j'avais quelquefois tort de me fâcher d'un rien très-innocent, je n'avais pas autant de mérite que tu crois à revenir si facilement. Il est vrai que, dans ces circonstances , ma peine, pour n'avoir qu'une cause légère, n'en était pas moins cuisante et moins vive. Mais tes yeux, qui me fixaient si tendrement et se détournaient avec tant de tristesse quand je paraissais encore assombri, avaient bientôt porté l'attendrissement et la persuasion jusqu'au fond de mon cœur, et mes lèvres te portaient aussitôt tout l'amour que tes regards en avaient pompé. En tout, mon amie, ton Gabriel a bien des

défauts ; mais ils sont excusables à raison des contrariétés, des malheurs qui l'ont tant aigri^ et surtout de son amour sans bornes et de son honnêteté sans tache. Oui, je le crois^ et j'ose le répéter avec toi : peu d'amants sont capables de m'imiter; mais c'est qu'aucune femme n'est digne d'inspirer un tel amour. — P... m'a parlé, en courant, d'un nouveau voyage à Lyon. Naturellement, il ne devrait pas être bien long; mais, comme tu dis, il s éternise partout, et j'ai déjà peur que nous ne languissions longtemps. Hélas ! à peine osé-je encore y penser, et ne voici que le neuvième jour que je l'ai vu : mais, comme tu le remarques bien, jamais nous n'avions connu de telles privations, et nous en éprouvons trop à la fois. D'ailleurs, mes premières lettres sont trop tristes, et celles-ci te feront plus de plaisir. En outre, elles répondent à des choses essentielles et te donnent des avis que tu ne saurais recevoir trop tôt. Tu le sentiras bien, ma belle amie, et cela me fait espérer que tu le presseras vivement de revenir bientôt : j'en ai d'autant plus besoin que je ne n'espère de papier qu'à sa quatrième visite; et je t'avertis que k disette me menace beaucoup. J'ai déjà sondé mon porte-clefs pour m'en donner; mais il fait la sourde oreille. Quand tu me sauras avec quinze ou vingt cahiers devant moi, cela te fera grand plaisir. A présent, je ne vis que de pillage ; et, quoique, grâce à mon caractère si prodigieusement serré et petit, je t'écrive au moins quatre heures par jour, cela me paraît bien peu. Ma vue s'afl'aiblit de plus en plus; je ne veux la perdre que pour toi : ainsi je désire te consacrer tout mon temps ; et ce temps est long, comme tu sais. Adieu, ma bien chère et à jamais unique amie, mon amante, mon épouse, ma Sophie-Gabriel. Dis-moi bien que tu n'apprendras jamais à pouvoir vivre sans moi. Le temps ne doit rien diminuer à l'amour, ô Sophie! puisque c'est lui seul qui peut en confir-

mer la vérité et la durée. D'ailleursj n'est-ce pas dans le sein de ce temps redoutable, quelquefois si rapide, actuellement si lent, que sont enserrées toutes nos espérances? Que seraitce donc que la vie, si, nous privant chaque jour de quelqu'un de nos bonheurs passés, elle ne tenait aucune des promesses qu'elle nous fait pour l'avenir? 0 mon amie! encourageons-nous; augmentons, s'il se peut, mutuellement notre amour de tout ce que nous avons perdu, de tout ce que nous espérons recouvrer. Songeons souvent que l'honneur est pour nous oii est la félicité : aspirons sans relâche à ce but, qui seul peut nous donner, par sa délicieuse perspective, la force de l'atteindre.

9 août, samedi. J'ai été toute la nuit occupé de toi, et cependant j'ai dormi ; mais je me suis réveillé vingt fois. Ces moments-là sont bien cruels : on vient de voir tout ce qu'on adore ; on se hâte de profiter de son bonheur; et, dans l'instant où l'on croit le saisir, l'on s'aperçoit, avec une désolante surprise, qu'il a fui. Mon amie bonne, tu éprouves souvent ce sentiment douloureux ; ainsi je n'ai que faire de t'en déceler toute l'amertume. Le jour, on n'est pas la proie de ces méprises, parce que l'illusion n'est jamais si complète; mais, la nuit, on arrose son chevet de ses larmes, et, cependant, on y enfonce la tête pour y retrouver son erreur. — Je pense comme toi, ma charmante amie, que nous nous accommoderions trcs-bien d'une fortune médiocre, et très-mal d'un grand état: mais observe que l'opulence ne nous obligera point à tenir un grand état, surtout résolus, comme nous le sommes, de vivre en pays étranger. Quelque petit que soit le nombre des fantaisies de deux amants, cependant il est doux de n'être arrêté dans aucun projet faute d'argent. Comme ncu? ne vivons que pour nous et nos enfants, nous serons bien aises

de pouvoir nous transporter, à volonté, où r.ous croirons mieux être, quoique bien sûrs d'être partout bien ensemble. Tu sais bien que ton ami voudrait te donner sans cesse de nouveaux plaisirs ; qu'il a un goût assez cher, qui est les livres ; que l'envie de te voir parée, quoique avec élégance, et non pas magnificence, l'excite vivement : qu'il ne sera vraiment content enfin, que lorsqu'il t'aura rendu tout ce qu'il t'a coûté. D'ailleurs, nous aurons probablement plusieurs entants, si nous nous retrouvons de bonne heure ensemble; et, pour mettre leur fortune à l'abri de tout procès, c'est sur notre revenu qu'il faut leur épargner. Je compte cependant que, toi achetant d'un tiers une de mes terres, je la leur mettrais à l'abri de tout événement. Quoi qu'il en soit, ne nous désire point une fortune médiocre; nous saurons très-bien jouir d'une plus grande, sans nous rendre esclaves de personne, ni d'aucun préjugé. Ah ! je le sais bien, que la vie la plus retirée ne t'efiraye pas, qu'elle te plaît même : eh! quel noviciat n'en as-tu pas fait en Hollande! mais, chère amante, tu savais bien que ton ami ne pouvait t'y procurer plus de dissipation. Il aurait fallu te jeter dans des sociétés mal assorties, et nous n'en avions que trop de cette bégueule de Coul qui ne m'a pas pardonné de ne point vouloir de son énorme corpulence. Moi-même je n'ai jamais voulu chercher à aller dans le monde, parce que je sentais que je ne pourrais t'y mener ; peut-être aurais-je bien fait cependant de m'y introduire, parce que cela aurait pu nous tirer de la dépendance de ce scélérat de Le Quesne. Mais, après l'exemple de Crévenna, tu dois voir ce qu'il y a à espérer des gens riches.

P... m'avait dit oii était le couvent de ma mère; je l'ai totalement oublié : il faut que tu tâches absolument qu'il te le dise. Tu peux même lui promettre de ne pas lui écrire à son

insu, d'autant qu'il y aurait du danger à le faire à présent. C'est à moi qu'il faut écrire sans cesse, mon amie bonne, à moi qui ne vis plus que pour lire tes lettres et te revoir un jour. — Tu vois bien que je n'ai pas un moment pour lui parler de cachets, cartouches, etc. J'ai demandé ici des crayons et des couleurs : on m'a répondu que cela ne se pouvait pas. Les cachets ne nous coûteront presque rien ; il n'y a |u'à les faire en acier ; mais cela n'est pas pressé tant qu'aucun de nous n'est libre. Je veux me faire faire un cachet dont j'ai trouvé la devise, qui est charmante par l'énergie et la brièveté qu'elle a en latin : A te principium^ tibi desinet. Cela veut dire : C'est avec toi qu'a commencé l'amour, c'est avec toi qu'il finira. Vois, que de choses en cinq mots! ce sera à jamais ma devise. Celle qui nous est commune, tu l'as choisie ; c'est : V amour brave le sort, en attendant qu'on puisse lui substituer : V amour a soumis le sort. Je ne me souviens point du tout des vers du cartouche, et tu me les enverras à la première fois ; mais tout cela n'est pas pressé. Epargnons notre argent pour tes couches, je t'en prie. J'approuve fort ton idée pour ma bague ; mais je ne veux pas changer celle que je porte, et d'ailleurs elle est trop gâtée. Tu peux bien me sacrifier de tes cheveux pour en faire une autre ; la tienne servira de modèle pour le chifi're; je la garderai ici sans qu'on s'en aperçoive ; mais je n'y consens qu'à condition que les frais de façon et la valeur de l'entourage n'excéderont pas celle de la bague j sans quoi je n'en veux pas : que P... consulte sur cela un joaillier. C'est à toi-même que tu aurais dû faire ce cadeau; mais je ne m'oppose point à ce charmant présent, sous ia condition que j'y ai mise, et dans l'espoir d'imaginer et de pou voir me procurer des revanches. D'ailleurs, je pense que cette bague t'eût attiré des querelles ; mais cependant, je ne veu:? pas que tu renonces à celle que tu portes; ni toi non plus,

n'est-ce pas^ Sophie? — Ma montre ne me sera sûrement pas rendue ici : j'ai eu bien du regret à voir qu'elle a été si gâtée dans les poches de P...; mais je ferai réparer cela; car cette montre-là ne me quittera jamais. — Tu sais à présent que je me suis mis au lait, et je ne le quitterai pas; car ma poitrine délabrée en a plus besoin que jamais. Cette pauvre folle, qui va mourir, et semble recouvrer sa raison pour sentir toute l'horreur de son état, m'a fait grande pitié, ma bonne amie ; cette circonstance, surtout, d'avoir été abandonnée par un lâche et perfide ravisseur, m'a été jusqu'au fond de l'âme. Peut-être cette infortunée, si elle eût rencontré un homme honnête, l'eût-elle été aussi, quoique faible, et par conséquent susceptible de dépravation. La plupart des femmes, et des hommes aussi, ne sont que ce que les font les circonstances. Ce n'est point la corruption de cette femme qu'il faudrait punir, c'est l'infamie du corrupteur. C'est à un tel homme que M. le président deR... prétendait m'assimiler. J'espère que tu ne lui pardonneras jamais cette iniquité. — Ahî oui, mon amie, quand la vie n'est pas un bonheur, elle est un supplice; mais l'amour et l'espoir la rendent supportable. Ne perds donc pas le courage, ô ma Sophie ! ce serait dégrader ton âme et nous ôter toutes sortes de ressources.

Tu es bien mal en livres, pauvre chère fan fan. Je suis bien aise que tu aies lu Young; il y a des choses sublimes, beaucoup de bizarres et quelques-unes de folles : mais un tel livre va au cœur quand on est malheureux; car on n'est jamais si

sensible. Ils ne veulent donc point que tu lises des romans? Les pauvres gens ne savent pas que rien ne semble si plat que la plupart des romans, quand on aime. Tu feras de furieux reproches à Rousseau quand tu reliras son Héloïse; mais tu y trouveras des choses vraiment inspirées par la passion et exprimées comme il exprime toujoursi Au reste, tous ces grands écrivains ne nous paraissent plus des maîtres, quand il est question d'amour ; c'est nous qui savons le secret de ce dieu. P... m'a dit qu'il te prêtait le journal de Linguet. Vois s'il n'y aura rien sur Watron, et n'oublie pas que tn m'as promis de prendre des notes pour mon grand ouvrage. Ce genre d'occupation te fera toujours plaisir, puisqu'il te rappellera sans cesse ton ami. Tu juges bien que je n'écris pas un mot sur cette matière depuis que je sais que mes papiers iront à la police. Tu ne saurais croire combien cela me gêne et me glace l'imagination. Aussi, hormis ce que je t'écris et nos dialogues, je ne prends que des notes pures et simples, sans hasarder la moindre réflexion. Tu peux noter aussi toute pensée remarquable et saillante dans mes principes ou contre mes principes, en observant toujours de citer exactement. Il faut que P... t'abonne à un cabinet littéraire dont tu aies le catalogue ; il est trop cruel de ne pouvoir se procurer jamais que des livres d'emprunt mal choisis. — Hélas! mon amie, je voudrais bien travailler à mes affaires avec la plus grande activité ; mais tu sais ce que j'y puis ; écrire des lettres auxquelles on ne répond pas. En voilà à peu près une douzaine, je crois, que j'envoie à M. Lenoir; de quoi cela m'a-t-il vancé? Cependant je continuerai toujours; mais il faut une permission, et, pour avoir cette permission, il faut voir M. de R...Je comptais que l'Assomption nous l'amènerait; mais il est tout occupé des ordres à donner pour dimanche, où tout Paris vient à Vincennes. Au moyen décela, nous ne le verrons

peut-être pas après-demain : en ce cas, je lui ferai demander d'écrire à M. Lenoir, d'autant que je veux lui faire un peu de honte de l'état où l'on me laisse. Il est vrai de dire que je n'ai plus ni culottes, ni souliers, ni bas, ni habit. Ma culotte de drap est en pièces; mes culottes de basin il faut bien les faire blanchir. Je n'ai pas une paire de bas dont les pieds ne soient troués. Mon habit de drap est en loques, l'autre plus sale qu'un torchon. Tous les prisonniers qui sont au compte du roi ont abondamment le nécessaire ; faut-il que je manque de tout parce que je suis au compte de mon père? J'écriai sur cela une lettre très-forte à M. Lenoir, pour lui donner tm peu d'humeur contre le vénérable Ami des hommes. — Pauvre mimi, tu auras bien chaud aujourd'hui ; car j'étouffe de chaleur dans mon cachot, dont les murs sont 7 ou 8 fois au moins plus épais que les tiens. Hélas ! les baisers de l'ami ne te ralraîchiraient pas ; mais cette chaleur te ferait oublier l'autre, et nous ne mourrions du moins que de volupté. Adieu, mon épouse ; adieu, ma bien-aimée, l'amie, l'élue de mon cœur, le bonheur de Gabriel et son amante à jamais adorée. Je t'embrasse comme et autant que tu veux l'être, le tout sans compter, sans te dérober la langue, sans te faire aucune malice; enfin, si ce n'est que je te mords partout, et que, jaloux de ta blancheur, je te couvre de suçons. Adieu, bonne bonne. Baise-moi donc bien fort.

16 aoUt, samedi. J'aurais été cruellement inquiet de ta fluxion, si je l'avais sue à temps, ma toute belle amie; car, outre que cela est bien douloureux, cela pouvait avoir de fâcheuses suites pour le petit enfant que tu portes dans ton sein. Aie bien soin de ta santé, chère amour, pour lui, mais surtout pour toi et pour moi. Voici la saison des Iruits ; ils te tenteront, car ceux de ce pays sont beaux et bons. Mais n'en

DE MIRABEAU. 7i

mange pas excessivement^ et surtout qu'ils soient mûrs. 0 mon. amie bonne ! que deviendrait ton Gabriel si tu étais malade ! — Je pleure de bien bon cœur quand je relis les tendres plaintes que t'arrachaient l'absence de P...et la privalion de mes lettres; mais ces larmes sont douces : je vois, je sens combien je suis aimé, et je pardonne presque au malheur auquel j'en dois de nouvelles preuves. Ton pauvre cœur a bien souffert, amie douce; tu étais presque désespérée. Tu as pensé tout ce qui m'a passé par la tète ; car je craignais bien aussi que Briançon n'eût de nouveau séduit P...; mais je tremblais, de plus, que M. de R..., piqué de ce que P... avait eu une permission de me voir en particulier, ne s'opposât à ce que je le revisse. S'il l'avait iait, tout était dit : je n'avais plus qu'à mourir. Ah ! si je pouvais le toucher^ ton cœur, quand il t'étouffe, bientôt il reprendrait plus d'activité : ses battements précipités ne seraient plus incommodes ; mes lèvres et ma main y porteraient, en un instant, le calme et la vie. J'éprouvais souvent, avant de recevoir tes lettres, et même encore aujourd'hui, quand je pense trop longtemps à nos malheurs, ou me rappelle notre séparation et ses funestes circonstances; j'éprouve, dis-je, le symptôme que tu me dépeins. Mon cœur se serre et se gonfle alternativement, au point qu'il semble vouloir éclater ou s'élancer hors de moi. Cela est précédé d'un froid glaçant qui, aussi vite que la pensée, se porte d'une extrémité du corps à l'autre, et me comprime le cerveau jusqu'à m'hébéter. Si les larmes ne venaient pas, je crois que j'expirerais. — Je te le promets, que tu n'ignoreras jamais rien des nouveaux événements qui pourront survenir, quand je les saurai et que je pourrai t'en instruire : j'ai trop éprouvé moimême que le doute et l'incertitude étaient les pires des maux pour t'y laisser. Un malheur connu abat le cœur et arrache mille larmes; mais enfin on cherche à y remédier, et l'on se

décide sur ce qu'on sait : mais l'incertitude tourmente et déchire; c'est un vautour dévorant qui ne laisse pas un moment de repos. — Il me tarde que tu puisses être seule autant que tu voudras, car l'agitation involontaire est un tourment réel. Tu ne peux jamais réfléchir de suite à nos affaires. Au moment où ton cœur te demande la solitude, tu es obligée d'entendre des propos dégoûtants; on t'étourdit, on t'importune même par des attentions. Du moins, quand tu auras ton chez toi, tu ne prendras de la dissipation que quand tu voudras, et alors elle te sera moins désagréable et plus salutaire. Tu m'écriras longtemps; tu penseras à moi plus de suite; tu ne m'aimeras pas plus, mais tu me le diras davantage. — 0 divine amie, tu ne regretteras jamais de les avoir achetés si cher, ces neuf mois de bonheur. Tant d'amants n'en ont pas eu autant, me dis-tu; mais qui d'entre eux les a payés d'un tel prix? Qui les a mérités comme nous? Ah ! qu'aucun ne se compare à Sophie- Gabriel et à son époux pour le dévouement, pour le courage, pour la tendresse. Qu'ils ne prétendent donc ni aux mômes dédommagements, ni à la même félicité. — Eh ! qui leur demandait leurs odieux secours? n'avions-nous donc pas des bras? ta subsistance n'était-elle point assurée? que nous importait le reste? Le bonheur était en nous : l'opulence n'y pouvait rien. Qu'ils ne viennent pas nous parler des embarras où nous serions tombés! J'étais devenu nécessaire à un homme trop vil pour être généreux, mais trop intéressé pour m' abandonner. S'il n'avait pas eu la certitude de me perdre, il ne se serait pas conduit comme il a fait; il m'aurait libéré, ou du moins il aurait fait patienter nos âpres créanciers; et, une fois sortis des griffes de Le Quesne, nous n'avions rien à craindre que des tyrans que nous avions fuis. 0 Sophie, Sophie ! que n'ai-je choisi un autre asile ! Mais, hélas ! tu as vu par quels degrés j'ai été inévitablement précipité dans le

DE MIKABEAU. 73

gouflre où nous gémissons. — Ne donne point dans le préjugé ordinaire, qu'il faut saigner une femme grosse à telle ou telle époque : il n'y a pas plus de raisons de saigner une femme grosse qu'une autre, à moins que la nature n'en indique le b esoin; ce qu'elle fait souvent par de grands maux de tète, des éblouissements et, en un mot, des symptômes qu'il ne faut point être médecin ou chirurgien pour reconnaître. Alors il faut une saignée. Les femmes très-sanguines sont plus sujettes que d'autres aux accidents qui la nécessitent. Je ne crois pas que tu le sois beaucoup : tes maladies périodiques n'ont jamais été bien considérables. Quoi qu'il en soit, consulte un bon chirurgien et laisse les contes de bonnes femmes pour ce qu'ils sont. — Je ne sais à propos de quoi M. Martin te tourmente et te protège. Il me déplaît souverainement, ton M. Martin, surtout s'il en veut à P... Mande-moi donc ce que c'est que cet original, et avertis P... d'être sur ses gardes. Ce n'est pas celui qui a le district des prisonniers; au moins, je ne le crois point. J'ai encore oublié de demander aujourd'hui à Fontelliau le nom de celui qui a cette charge, et qui vient toujours ici avec M. Lenoir. Je ne sais si celui-là est mieux avec P...; mais c'est un matador et presque un sousministre, comme son maître.

Ta mère se trompe fort, si elle croit que je fais consister m fermeté dans le style. On se doit d'écrire noblement, mais san^ emportement. La modération prouve un parti pris, et la fougue n'est ordinairement que passagère. Qu'elle croie donc qu'on ne lui refusera pas le respect en formule; mais de là à celui du cœur il y a infiniment loin, et celui-ci ne se commande pas. Ce qu'elle appelait une lettre impudente était une lettre très-sage. Ce qu'elle appelle des leçons d'impudence, ont été, j'ose le dire, des leçons d'honneur et de vertu, dont tu n'avais pas besoin sans doute, mais qui sont les seules

donner, situ en exceptes celles d'amour, chère fanfan. Je jouis de ma maîtresse avec délices, avec transport; je suis le plus voluptueux et le plus ardent des hommes; mais je ne corromps pas. On peut jouir sans corrompre; mais les dévotes, qui ne le sont qu'après avoir été des catins, ne savent pas cela. Ces vaines apparences, qu'elles appellent piété, sont des compliments qu'elles font à la ^rertu. Elles l'ont fait consister, dans leur jeunesse, à cacher leurs ébats; elles croient ensuite toute réparer par des momeries, et surtout une aigre sévérité. Pour Sophie et Gabriel, ils pensent que la vertu et la sensibilité soi: l inséparables; qu'on doit tout à qui a fait tout pour nous; que l'honneur d'une femme ne consiste pas à n'avoir point d'amants , comme la sobriété n'est pas de se laisser mourir de faim, mais qu'il ordonne de n'avoir qu'un amant et de l'adorer; que celui de tous les sexes est de tenir ce qu'il a promis, d'être fidèle à ses serments, reconnaissant, ferme, incapable de céder à l'infortune, à la persécution, de trahir par inconstance ou par lâcheté celui ou celle dont on a reçu tous les sacrifices. Voilà notre honneur, notre religion, nos principes : malheur à qui les trouve impudents !son âme aride n'est pas faite pour juger la nôtre.

Que tu m'as fait pleurer, quand j'ai lu ces mots : Il n'y a pasmoyen de travailler ici ! Mais tu ajoutes, avec une dignité qiji te convient, que tu ne le ferais pas, quand cela serait possible ; que tu ne l'eusses fait que pour ton ami et ton

fils Ah! Sophie, tu sais s'il eût bêché la terre pour toi

avec joie Tu es toujours la même, ô mon amante! unique

en délicatesse, en courage, en amour.... Ah! crois que tu es aimée comme ne le sera jamais aucune femme, — 0 ma Sophie ! je l'ai pensé bien des fois, ce que. tu as écrit dans un violent accès de douleur, que nous aurions été bien heureux d'expirer an moment où nous nous sommes dit adieu. Cepen-

dant conviens qu'on ne médit pas de la vie, le jour où l'on reçoit des lettres de ce qu'on aime. Quelquefois je pense que c'est lorsqu'on n*a pas de chagrins qu'on ne doit pas regretter de mourir, parce qu'on ne peut plus que perdre en continuant à vivre. Souvent aussi je pense qu'il serait bien cruel de renoncer à un avenir qui peut nous dédommager de tant de maux, en nous rendant le bonheur, ne fût-ce que pour une nuit. Tant qu'il nous restera de l'espoir et quelque consolation par des lettres mutuelles, pour tempérer le chagrin qui nous ronge et en arrêter un peu les progrès, il faut lui résister. Ton ami, qui n'est pas moins malheureux que toi, qui sûrement est plus las de la vie, t'y invite, chère amour; et tu sais bien qu'il ne donne jamais de conseils pusillanimes.

Chère Sophie, ne va donc pas t'imaginer que tu portes un faux germe : tu te forges des tourments. Il est des enfants qui remuent plus tard les uns que les autres. Peux-tu croire que Gabriel et Sophie aient produit un être insensible? Oh ! non, non; mais, au moment où je te rassure, tu l'as déjà senti, cet enfant si cher; tu comptes les preuves de son existence; tu sens les battements de son cœur animé par le tien. Oh! que j'attends avec impatience cette délicieuse nouvelle ! et que celle de ta délivrance me sera plus précieuse encore ! Dieux ! oue de larmes de crainte et d'attendrissemen-t ! quelle horrible inquiétude pour ton époux! mais aussi, qu'il lui sera doux de recevoir par toi le nom sacré de père!... Pauvre enfant!... exposé, si jeune et sans défenseur, à tous les coups du sort î L'amour veillera- t-il sur lui? Hélas! que chaque instant ajoute à nos inquiétudes, à nos maux! Quel fardeau que l'existence, si l'amour ne versait pas sur nos plaies quelques

gouttes de ce philtre dont il a abreuvé nos cœurs! Non,

non, ma Sophie, jamais deux mortels ne furent si infortunés ;

7r, LETTRES D'AMOUR

mais aussi jamais une tendresse si vraie, si active, si continuelle, ne soutint leur courage.

Oui sûrement, mon amie chère, ma franchise a toujours prévalu avec toi, et jamais elle ne m'abandonnera, quand elle devrait me nuire. Ce m'est une qualité trop naturelle, et dont je ne me méfie point assez avec mes ennemis ou es gens ind gnes de confiance. Ma physionomie parle, lors même que je ne parle pas; et tu as dû voir souvent qu'il faut que je me prépare d'avance avec soin, quand je veux soutenir un déguisement que j'ai cru nécessaire. Si je ne contiens pas tou? mes mouvements, je me décèle bientôt; car ils tendent tous à peindre au vrai ce qui se passe dans mon âme. C'est un défaut très-essentiel qui résulte de l'excès d'une qualité estimable; et certainement, je chercherai à m'en corriger tout \ fait, comme j'y suis déjà parvenu en partie : mais ce n'est point avec Sophie que je m'observerai jamais; je ne puis que gagner à ce qu'elle voie mon cœur tel qu'il est; car elle y règne absolument et sans partage. Les traces de jalousie qu'elle y remarquera ne lui paraîtront qu'un hommage de plus, dont elle me saura gré. Je ne te cacherai pas même les événements qui peuvent t'affliger, parce que je sais que c'est un soulagement Uès-réel que de savoir jusqu'à quel point on est malheureux. Les doutes et les craintes étendent les maux à l'infini, et il est impossible de prendre des résolutions et des mesures sur des objets qui n'ont point de bornes et qu'on ne voit qu'à travers un brouillard épais. — Changer? oh l non, tu n'en admets

pas la possibilité; et jamais Gabriel n'aura besoin de se justifier d'un crime atroce dont tu ne pourrais le croire coupable sans lui donner une preuve complète du plus parfait mépris. Mais ne va pas croire que des considérations de devoir et d'honneur entrent pour rien dans ma constance. Je t'aime parce que je vis. L'amour est mon souffle. Penser à ne plus t'adorer me paraîtrait une supposition aussi absurde que celle de continuer de vivre sans un cœur pour distribuer le sang dans mes veines, et sans des poumons pour respirer. Je t'assure, ma Sophie, que je n'ai pas plus de mérite à t'aimer, que les rivières n'en ont à couler, ou le feu à brûler : c'est ma nature, c'est mon essence. Je t'adorerais assurément encore quand il me serait libre de choisir l'indifférence ou î'amour, la constance ou l'inconstance; mais cela ne me l'est pas; et je t'aime,

ne pouvant faire autrement Aime-moi donc de même, si

tu peux; mais non pas par reconnaissance, car je n'en mérite aucune. — Pourquoi donc est-ce qu'Alexandrine soupe avec toi, dès que cela te gêne?. Donne-moi les plus petits détails do ta vie journalière. Hélas! je voudrais minute par minute te voir, te suivre, t'entendre. — Qu'il est heureux cet inséparable! que j'envie son sort! Que j'en serais jaloux, si je pouvais le remplacer quelquefois ! Mais, hélas ! il ne faut point te reprocher cette faible consolation" Et puis n'ai-je pas la petite

Sophie Va, va, je me venge plus et mieux que tu ne crois:

et je pariebienquemon représentant ne peut pas t'accuser d'autant d'infidélités qu'elle en a obtenues de moi. — Il en est du moins bien peu, mon tendre amour, de femmes qui ne soient pas méprisables : certainement il n'en est qu'une qui sache aimer, et c'est toi. J'ai lu, avec bien du plaisir, avec quelle indignation tu as appris les déportements d'Alexandrine ; et cette découverte t'est une double preuve du mépris que mciite ton sexe; car sa confidente est aussi méprisable qu'elle de

t'avoir dit des choses qui doivent la perdre dans ton esprit. Au reste, tu devais bien te douter de la dépravation de ses mœurs, du moment où. tu t'apercevais de familiarités, et de familiarités si indécentes avec son geôlier. Mais par quel hasard l'astu vu manger dans la même assiette? Est-ce que cet homme mange devant toi? est-ce que tu manges avec lui? Assurément je ne le crois pas, ni ne le dois croire, et je te prie que cela ne soit pas. Tiens toutes ces espèces à la distance immense où elles doivent être de toi, et que cet homme ne soit jamais que ton valet, comme en effet il n'est que cela. De la douceur sans doute, des ménagements aussi ; mais de la politesse, non, non;

et des familiarités mille fois non, moins dans ta position

que dans toute autre. C'est dans l'adversité qu'on se doit à soimême le plus de respect

Tu trouves bien étrange qu'on ait un comédien, ma tendre amie; mais je t'assure que ce Clairval, chéri d'Alexandrine, a eu les plus huppées de Paris ; et, au lait, il a rendu service à une branche de Choiseul, en lui donnant un héritier. Puis assurément ce n'est que par air qu'Alexandrine s'est livrée à lui; car aujourd'hui il est las, flétri, et ne doit plus avoir les talents qui séduisent les femmes à tempérament : puisqu'elle s'est livrée à celui-là, elle est sans doute de celles qui sont rivales de toutes les femmes, sans aimer aucun homme. Elle l'a eu parce qu'il était à la mode. Toutes ces diseuses de grands mots sont plus grandes faiseuses encore, crois-moi. Je me rappelle à ce propos une certaine madame Carrouge, ilont je ne crois pas t'avoir jamais parlé, que je me mis en fantaisie d'avoir, parce qu'elle me parlait toujours de ses premières amours, qui seraient les dernières. Elle était amie et confidente de la Brémond et de la Latour-du-Pin, et elle savait par elles que j'avais quelque mérite dans un tête-à-tête.

Je connaissais l'objet de sa tendresse, petit, boiteux, malingre et absent. Je trouvai plaisant de tenir sa place le jour môme de son arrivée. Il revenait le soir et devait coucher avec elle. Je le savais par la Brémond, qui me dit qu'elle ne souperait point avec nous à cause de cela. Que lais-je? Je vais chez la tendre amante pour me plaindre du mauvais tour qu'elle nous joue; je la presse de venir avec moi : elle me dit qu'elle attend Guérin ; je l'assure que je la ramènerai de bonne heure : elle refuse; j'insiste, je la tiraille; elle résiste,

m'entraîne sur son sopha, et j'ai l'honneur Cela fut si

facile, que j'en tus presque indigné. Oh çà, convenez, lui disje, que bien qu'exclu de vos dernières amours irrévocablement destinées à Guérin, je vaux mieux que lui. Avant d'en convenir, je crois qu'elle voulait m'admettre à de nouvelles preuves ; mais je savais que la Brémond en attendait de moi, et je me ménageai. Quand la Carrouge vit qu'il n'y avait pas moyen d'être encore une fois offensée, elle déplora son malheur, pleura, se mit en colère et voulut me dévisager. Je m'en allai, et ne l'ai jamais touchée depuis. Voilà, mon amie, ce que sont toutes ces héroïnes ; voilà ce qu'est la Cabris : voilà ce qu'était la Latour-du-Pin, qui parlait mieux que qui que ce soit au monde de sensibilité, de délicatesse, d'amour, de passion. Ah! qu'on est plus simple dans son langage, quand on est vraiment ému ! et que tu es bonne de te laisser duper encore par ces grands étalages, que l'accent, la physionomie et les manières démentent autant que la conduite ! Il est bien aisé de voir si une femme aime réellement, surtout en la considérant avec d'autres hommes que son amant. Une âme vraiment remplie de son objet n'est pas susceptible de certaines distractions. L'amour est une fleur si délicate, que le moindre souffle étranger le détruit; et je ne croirai jamais qu'une femme capable de voir avec plaisir les hommes et

LETTRES D'AMOUU

d ciilendre sans répugnance leur jargon et leurs fadeurs^ le soit d'aimer constamment et tendrement. Mon opinion doit être comptée pour quelque chose, en fait d'amour et de senfibilité; car j'ose dire que je sais aimer. Je suis persuadé que le cœur n'est pas même susceptible d'unir une passion violente et des goûts vifs. Tu ne saurais croire quel plaisir m'a Jait ce jeu de mots : J'ai le cœiir trop plem de toi pour potcvoir m'atPicher. J'ai toujours été convaincu qu'une amitié vive était elle-même une espèce d'infidélité, non pas criminelle, mais qui décèle la faiblesse de l'amour. Au reste, j'ai besoin de penser ainsi, cher toutou, pour ma propre justification j car, depuis que je t'adore, je n'aime plus rien : je suis susceptible d'émotion, de pitié, d'empressement à obliger, mais non pas d'un attachement quelconque. Quand le cœur est une fois brûlant, il ne sent pas ce qui est tiède, ou la sensation que cela lui procure lui est pénible. Tu ne saurais imaginer combien, avant même que je fusse convaincu que la Saint-Bel... était méchante, fausse et perfide, j'étais affligé de l'ascendant que je lui voyais sur toi; si cela avait continué, je n'aurais jamais cru que ton amour fût vraiment fort et durable. La confiance, la tendresse exclusive me paraissent les vrais symptômes d'une passion : ce sont ceux de la mienne, et tu permets bien que je dise qu'il n'en est pas une autre aussi tendre : j'en excepterai seulement la tienne, pour que tu ne boudes pas. Oui, ma Sophie, je le crois, je le crois du fond de mon âme, nos cœurs étaient uniquement faits l'un pour l'autre; toi seule pouvais me rendre constant, et même amoureux; car tu ne dois pas croire, ô mon amie, que j'eusse jamais connu l'amour avant toi. La fièvre de mes sens n'avait pas plus de rapport aux transports que tu m'inspires, qu'il n'y a de comparaison à faire entre toi et les femmes auxquelles j'ai porté mes hommages avant d'être ton

DE MIRABEAU. 8i

époux. Je te l'ai dit cent fois : ta langue, ta langue, parfumée quand elle erre sur mes lèvres, me trouble mille lois plus que je ne le fus jamais par le dernier degré du plaisir dans les bras d'une autre femme. C'est un triomphe que tu ne sauras jamais apprécier, mon amie, mais qui me console d'avoir si longtemps encensé d'autres beautés, en me prouvant quelle différence il y a entre les désirs de la nature et ceux de l'amour, et que, par conséquent, je n'aimai jamais que toi. Tu sais, mon amie, la plupart de mes frivoles exploits dans la carrière du plaisir. La vigueur de ma constitution paraissait autrefois par la multiplicité et la variété de ce que j'appelais mes jouissances; mais jamais une seule femme n'était Tobjel d'un grand nombre d'assauts. Une seule fois, la lubricité d'une Messaline (tu sais qui c'est) pensa me tuer. Tout le reste de ma vie, jusqu'à toi, n'a guère été que celle des autres hommes. Mais ces lauriers que je croyais avoir cueillis si glorieusement, insensé que j'étais! comme l'amour les a flétris! que de guirlandes de fleurs il a substituées à quelques brins d'herbes! Dans quel délire ne m'as-tu pas plongé? Quelles incroyables victoires n'ai-je pas remportées sur ton sein? Oh Sophie! belle Sophie! que de volupté je trouve à y penser, et que mes forces étaient encore inférieures à mes désirs ! Mais l'ardeur de mes sens n'est pas la meilleure preuve que je n'aimai jamais que toi. C'est l'union des âmes qui met le sceau à notre tendresse : c'est ce dévoùment sans bornes et sans exemple, qui fait que l'univers entier n'est à nos yeux qu'un atome ; que 'ont intérêt cède devant l'objet aimé, ou plutôt se confond avec lui ; que tout sacrifice est une jouissance, tout sentiment un devoir; que le crime et la vertu, l'honneur et la honte, le bonheur et l'infortune, ne sont et ne seront jamais pour nous que dans ce qui peut servir Tamour ou lui nuire, plaire à Sophie-Gabriel ou

fenser. 0 mon amante ! relis et rappelle-toi tout ce que je t'ai écrit de plus tendre, de plus énergique, de plus enthousiaste, fais-en un seul tableau ; repais-en ton cœur, remplis-en ta mémoire ; ce n'est encore que l'ébauche, la faible ébauche de ce que sent ton ami, dans les moments oii il paraît le moins occupé de toi ! — Ah ! dis-le moi, dis-le moi souvent, que tu n'as jamais aimé comme tu aimes, que je suis le seul que tu pusses aimer ainsi! Dis-le moi, que je tâche de le croire, ô amante chérie ! Ne te fâche pas surtout de ce que je t'ai parlé de ces hommes : crois que j'en ai des raisons essentielles, et que, si je n'eusse été que méfiant, je me serais tu. Pour jaloux, je ne puis l'être. Je sais bien que tu ne les verras pas, parce que tu n'en es pas capable ; et d'ailleurs tu ne le peux point. Mais dis-moi tout, je t'en conjure; et nie

tout, soit à cet égard, soit à celui de M. P , à d'autres qu'à

moi.

Mon amie, guide-toi toujours suivant les circonstances; sois réservée, prudente, mais active ; et sois en garde contre ton cœur, trop fécond en confiance, en bonté, et fautif en pressentiments. Autrefois je croyais aux miens, et m'en suis bien corrigé; cependant le 31 juillet m'a un peu raccommodé avec eux; car, au premier mot que me dit Bérard, je pensai

involontairement à P , et j'étais persuadé au fond de mon

cœur que je l'allais voir, quoique convaincu par la réflexion que je n'avais aucune raison de l'espérer. Les songes m'affectent à présent, et je n'avais jamais éprouvé cett» f^vibiesse. Je

sais que le cours fortuit des esprits animaux réveille au hasard, pendant le sommeil, les idées qui ont le plus fortement préoccupé l'âme pendant le jour; mais cela ne satisfait que ma raison, et le sentiment reste vainqueur. Il me semble impossible qu'il n'y ait pas entre nous une espèce d'attraction invisible qui nous avertisse réciproquement de ce qui nous intéresse relativement aux sentiments l'un de l'autre. Depuis que j'ai reçu tes lettres, mes rêves sont plus heureux, et souvent ils sont délicieux; mais auparavant j'en ai eu, un surtout qui me fit luir de mon lit, tant j'avais de crainte de le trouver. Maintenant chaque nuit me rappelle quelques-uns des événements passés de nos amours ; souvent l'illusion est si forte que je t'entends, je te vois, je te touche. Il y a trois jours que j'étais chez la Barbaud, le jour même où tu consentis à me rendre heureux. Tout se retraça, ou plutôt se répéta à moi jusqu'aux plus petits détails. — 0 dieux ! je frissonne encore d'amour et de volupté, quand j'y pense. Ta tète appuyée sur mes bras... ton beau cou, ton sein d'albâtre... livré à mes brûlants désirs : ma main, mon heureuse main ose s'égarer : je soulève ces remparts redoutables dont tu m'avais toujours écarté avec tant de soin... Tes beaux yeux se ferment... tu palpites, tu frémis... Sophie... oserai-je? 0 mon amie î veux-tu faire mon bonheur? — Tu ne réponds rien... tu caches ton visage dans mon sein... la voluptt' t'enivre et la pudeur te tourmente... Mes désirs me consument; j'expire... je renais... je te soulève dans mes bras... inutiles efforts ?... le parquet se dérobe à mes pieds... je dévore tes charmes et n'en puis jouir... L'amour rendait la victoire plus difficile pour en augmenter le prix. Ah ! ces obstacles étaient bien inutiles... D'importuns voisins m'ôtaient toutes les ressources... Quels moments! quelles délices! que vie contrainte ! que de transports étouffés ! que de demi-

î. RTTRES D'AMOUR

jouissances cueillies! — Eh bien, mon amante, j'ai éprouvé de nouveau tout cela; je t'appuyais contre ce lit, qui depuis fut le témoin de mon triomphe et de ma félicité... Je te pressais sur ces chaises où tout m'offrait d'invincibles résistances; car quel genre de beautés ne réunis-tu pas?... Enfin, je me réveillai plein d'agitation et de trouble, et je m'aperçuî: jusqu'où avait été mon délire... Es-tu quelquefois heureuse, ô chère amante ! tes rêves semblent-ils réaliser mon amour? Sens-tu mes caresses, me prodigues-tu les tiennes? Tes baisers de feu animent-ils un peu l'inséparable? 0 ianfan, tu me dis que tu rêves, et tu ne me dis pas ce que tu rêves! INe me dois-tu pas compte de tes nuits comme de tes jours? Ah! oui, oui sans doute. Elles sont bien plus à moi : elles sont tout à moi, qu'à moi. Raconte-moi donc tes illusions, ô épouse chérie! trompe l'absence; embrasse ton ami; fais-lui voir qu'il possède ton imagination aussi bien que ton cœur. Ah ! ton âme est si brûlante ! tes sens seraient-ils glacés? Non, non, sans doute; la nature te donna toutes les sensibilités; tes sensations sont exquises comme tes sentiments délicats : je me plais à le croire du moins, c'est là mon seul amourpropre; je n'en ai que par toi, et tout le reste est en toi. Adieu, chère, chère et incomparable amante. Adieu, épouso de mon cœur, bien-aimée de Gabriel. Adieu, son tout, sa déesse, son àme, savie, son univers. Reçois tous les baisers que tu voudrais me donner. Je les disperse sur ton beau corps; ah! la plus petite place en est couverte; et combien se réfugient à l'ombre de ce délicieux bosquet qui couvre le , ;emple de l'Amour!

— Tu vois, mou amie chère, comme je me lue la vue pour écrire fin et ménager mon papier : encore ne puis-je diminuer mon caractère à ce point que le soir, parce qu'alors, le

soleil donnant à plomb sur ma chambre, j y vois bien clair, au lieu qu'en tout autre temps elle est si obscure, que 3e suis ^êné pour écrire. N'oublie pas de m'en faire donner bientôt et abondamment, ou je serais chagrin. Pour finir de te récapituler aujourd'hui tout ce que je t'ai demandé précédemment, donne-moi une explication bien nette et bien détaillée sur Ma et sur S. L'un des deux est sûrement un lâche coquin, ei peut-être tous deux. Surtout ne dis à personne que je t'en ai parlé, et n'oublie pas que c'est plutôt un ami qui veut te servir qu'un époux qui pourrait s'offenser qui t'interroge. Tout est pardonné, je te le proteste; mais, au nom de l'amour, plus de tergiversation et de réticence. Ne néglige pas non plus les mémoires que je t'ai demandés; ils feront mes délices. Écris-les avec détail, tendresse et naïveté ; fais , pour mon usage, une petite récapitulation des dates des principaux événements de nos amours (à la fois si heureux et si infortunés) depuis que je te connais. Comme tu as tout marqué sur ton almanach, cela te sera aisé. Adieu, bonheur de Gabriel; adieu, mon âme : j'espère que tu signeras toujours désormais : mais je t'avertis par avance que je soufflette Marie- Thérèse et ne donne et ne reçois de baisers que de Sophie-^

Bonjour, bonne et douce mimi que j'adoro. J'ai assez bien dormi, malgré le gros ouragan; et je ne me porte pas mal aujourd'hui. Je compte à présent les jours où ma santé ne souffre pas; mais je ne compte po.nt ceux où je suis tran-

Sr, LETTRES D'AMOUR

quille, car il n'en est pas un seul. Agitée d'espérance ou d'inquiétude, de douleurs ou de désirs, mon âme, quoique gouvernée sans cesse et exclusivement par le même sentiment, est le jouet de mille sensations contraires qui s'entre-choquent, et ne me laissent pas un moment de repos. Quelquefois je me repais de toutes sortes de chimères; j'invente, je conjecture, je combine ; je me persuade presque que je puis compter sur des ressources qui n'existent peut-être que dans mon imagination. Mais, quand l'édifice de mon bonheur est élevé, une seule réflexion vient le détruire; et je trouve plus aisément encore des raisons de me désespérer que je n'avais saisi celles de me flatter. C'est ainsi que mes jours se passent. Quelque chose que je fasse, par quelque lecture que je m'efforce de me distraire, je ne puis donner de l'attention à rien. Entièrement absorbé par mon amour, aucune distraction n'a de prise sur moi. Les belles-lettres qui avaient tant de charmes pour ton Gabriel, l'ennuient et le fatiguent. La politique dont je faisais mon étude la plus sérieuse, me dégoûte : je ne puis supporter que les hommes fa:sent tant de sacrifices et commettent tant de crimes, pour des intérêts qui me paraissent si petits. L'histoire me met en colère, en m'ofi"rant sans cesse la perfidie des hommes, la tyrannie des grands, la bassesse des subalternes, et surtout la lâcheté des historiens qui font de la profession la plus respectable, la plus utile et la plus noble, un vil commerce d'adulations, d'erreurs et de mensonges. Je parcours «les pages entières avec humeur ou sans intérêt. Je tue le temps. Je ne m'occupe pas, si je ne trouve un trait qui ait quelque rapport avec la disposition présente de mon âme. Je me réveille; je lis, je relis avec empressement : je médite; le livre se ferme, et me voilà replongé dans mon ordinaire rêverie. Hier au soir, j'ai éprouvé cela d'une manière très-vive, en lisant, dans une assez mauvaise histoire de Louis XII, une

anecdote que je ne connaissais pas. Ce prince était très-beau. Thcmassine Spinola, Génoise, devint éperdument amoureuse de lui, dans un bal à Gènes, qu'on lui donnait. Elle lui parla plusieurs fois, et lui fit l'aveu de sa tendresse, en le priant de vouloir bien être son intendio. Jusqu'ici tu ne vois qu'un compliment en italien, dans le genre de la C. M. P. L. Tu trouves même, comme moi, qu'il faut être bien inflammable pour être si amoureuse d'un roi, qui est ordinairement un assez sot homme; mais la pauvre Thomassine va t'intéresser. Du moment où Louis XII eut reçu ses serments (et l'on prétend qu'il n'en reçut que cela, ce qui, par parenthèse, est assez sot), elle dédaigna le commerce du reste des mortels et rejeta avec mépris les caresses et les empressements de son mari. Livrée entièrement à sa passion, elle écrivait sans cesse à son amant pendant son absence, et sut rendre son amour précieux et respectable à ses concitoyens, par les grâces qu'elle leur en obtint. Sa tendresse lui coûta la vie. Le bruit courut en Italie, pendant une grande maladie du roi, qu'il était mort. Cette fausse nouvelle trancha les jours de son amante. Thomassine s'enferma dans une chambre obscure, où, tout entière à sa douleur, elle invoquait la mort. Une fièvre ardente la consuma en moins de huit jours. L'ingrat Louis XII lui donna quelques larmes et fit graver une épitaphe sur un magnifique tombeau que lui élevèrent les Génois. Ne te sens-tu pas émue, ma tendre amie? Il faut être bien sensible pour pouvoir aimer à ce point sans retour et sans espoir; et cette Italienne infortunée méritait un intendio plus reconnaissant. 0 chère et douce amie, comme tout ce qui vient du cœur y retourne! Qu'il est doux d'être aimé pour soi-même ! celles qui aiment ainsi méritent seules le titre de vertueuses, de sensibles, et le nom d'amante. Mais, entre des millions de femmes, en trouve-t-on quelqu'une à qi'-- on puisse le donner? Au premier rang

comme au dernier, c'est ce qui flatte leur vanité qui touche leur cœur; et, depuis le sceptre jusqu'à la houlette, l'éclat de la couronne et celui du ruban sont les talismans qui enchaînent ton sexe. Oh combien différente.est ma Sophie ! que tous les riens pompeux ou frivoles ont peu d'accès dans son âme ^ que tous les rois de la terre lui paraissent petits auprès de son amant! Oui, chère épouse, j'ose le croire, tes regards ne se détourneraient pas de dessus les miens, pour fixer le plus puissant des mortels qui t'adresserait son hommage. Gabriel, fut-il né dans un état obscur, dans un rang subalterne, eût touché sa Sophie, s'il eût été connu d'elle. Ce ne sont pas les titres, ce n'est pas le faste que tu aimes, c'est ton amant; et la fleur qu'il place sur ton sein fait battre ton cœur, que re séduirait point un diadème. Voilà quelle idée j'ai de ta délicatesse et de ta sensibilité. Ah ! ne crains pas que Gabriel, qui se croit aimé d'un tel amour, puisse être sensible à l'ambition, aux honneurs, à tout autre désir qu'à celui de te posséder! Son but unique, la fin de son être, l'objet de toutes ses démarches, sera la réunion des deux moitiés que la tyrannie a séparées, maïs que la mort seule peut désunir.

23 août. Je suis maintenant, ma tendre amie, dans cette agitation que tu m'as si bien dépeinte, et qui ne te laissait pas un moment de relâche quand tu attendais P. chaque jour. Je compte sur sa promesse, parce que j'ai besoin d'y compter; et je me dis, dès l'aube du jour: Hélas! sera-ce aujourd'hui? Si notre bon P. lambine, comme il y est un peu sujet malgré son excessive vivacité, il commet une grande cruauté sans dessein. Il se hâtera sûrement (car il a bon cœur), s'il compare les inconvénients que nous soufi"rons par ses longueurs, avec les motifs qui suspendent peut-être sa visite. Tu sais du moins, ma tendre amie, s'il viendra, ou s'il

ne viendra pas; mais moi, je suis dans une continuelle attente, et l'espérance ne se présente jamais à mon âme que suivie de la crainte; de sorte que ces deux mobiles, réunis à l'objet toujours présent de mon amour, de mon inquiétude, de mes désirs, de ma douleur, me tiennent dans une tension continuelle. L'espérance adoucit un peu mes peines; mais la crainte fait équilibre et, quelquefois, emporte la balance. Cependant celle-là rend ma situation supportable, et je contiens celle-ci; mais je n'en serai pas maître longtemps. Hélas I mon amie, tout ce que je te dis de mon chagrin n'est que trop applicable au tien; et je te prie de croire que je ne perds jamais de vue cette triste vérité. Oh ! que nous sommes bien unis partons les liens, chère amante 1 les mêmes plaisirs ont fait notre bonheur; les mêmes disgrâces nous affligent aujourd'hui; et, comme tu le dis si bien, nous tenons l'un à l'autre ^ar Vunion de nos douleurs comme par tant d'autres nœuds : mais qu'on nous fasse les épancher dans le sein l'un de l'autre. Hélas! c'est le seul bien qui nous reste après tant de félicité. 0 mon amie, que n'était-elle inaltérable! que ne nous étions-nous réfugiés dans des déserts inconnus aux tyrans I C'est là que le flambeau de l'amour eût toujours lui pour nous d'une clarté céleste et pure. Je ne crois pas, ma Sophie, qu'il soit un autre exemple d'une tendresse aussi soutenue que la nôtre; et grâces t'en soient rendues, ô mon amante, dont l'imperturbable douceur enchaînait de roses ma fougueuse sensibilité. Pourquoi tous les amours, même les plus délicates, finissent-ils ? c'est qu'on s'imagine y goûter des plaisirs qu'on n'y trouve pas; c'est que, chez presque tous les mortels, l'imagination est plus active que le cœur n'est sensible. Toi, toi seule es une source intarissable de joie et de bonheur, parce que tu n'es sujette ni à la bizarrerie, ni à l'humeur, ni à l'impatience; et ta tendresse est si vive, qu'elle te

dérobait tous les défauts de ton ami, toutes les inlirmitcs de son esprit. Qui eût jamais obscurci cette douce sérénité due à tes vertus, à ton âme, à tes principes et, j'ose le dire, à ta passion? Rien au monde : ah! jamais rien. La foudre seule a pu nous séparer; et ce n'est que d'au dehors de nous que pouvaient venir les malheurs.

Si tu voyais comme je pleure, ma Sophie. Est-ce donc une honte à un être malheureux et sensible de verser des larmes? Hélas! c'est la seule douceur qui me reste; car, quand je pleure, ma tristesse est mêlée d'une certaine volupté indéfinissable, mais réelle. 0 mon amie, quel sentiment que l'amour, puisqu'il peut adoucir de si cruels malheurs ! Nous lui devons la force de supporter notre douleur, comme nous lui avons dû nos transports. Mais le sentiment de la perte est aussi vif que celui de la jouissance, et bien plus durable. Ah ! j'ai goûté tous les biens de l'amour heureux : j'éprouve tous

les supplices de l'amour persécuté Je n'ose décider, mais

je pleure, et je n'ai pas assez de soupirs pour tous mes maux. Quel courage n'y succomberait pas, ô amante? Quel effort veux-tu que je fasse sous un tel fardeau? Peut-il éclore en moi une pensée, un sentiment, une sen a ion qui n'en augmente le poids? Le commun des hommes trouve qu'il y a du courage à ne pas craindre la mort. Ne dirait-on pas qu'ils son'. bien heureux? Non; mais ils n'aiment qu'eux, et cependant ils sont toujours hors d'eux. Ils ont mille désirs, mille goût;^, et pas une passion. Ah! s'ils aimaient un objet unique qui fîi

tout leur espoir, qui réunît toutes leurs affections, tous leurs vœux; alors qu'ils le perdraient, ils ne craindraient plus rien, ils braveraient de folles terreurs. La réflexion et la raison suffisent assurément pour rabaisser le prix de la vie; mais les maux du cœur ne lui en laissent aucun. Eh ! qui voudrait la posséder pour n'en plus jouir! Sophie, il nous faut bien plus de courage pour ne pas souhaiter la mort que pour ne point la craindre. Puisque le temps, dont la durée excessive est une véritable mort, a dévoré nos plaisirs, que lui disputerionsnous encore s'il ne doit pas nous les rendre? Ah ! je lui abandonne sans regret tout ce qui ne t'est pas destiné. Je deviens plus triste chaque jour, mon amie, et je verse, malgré moi, sur le papier, les poisons dont mon cœur est abreuvé. Tu sais bien que deux lignes, deux lignes de toi, me guériraient bien vite; et sans doute tu n'as pas moins de besoin d'entendre les plaintes de ton Gabriel, que lui de recevoir tes consolations. Ma Sophie, pour être moins emportée, n'est pas moins sensible ; et je sens tout ce qu'elle souffre dans ces mêmes moments d'attente et de tourment oùje gémis plus haut, mais non pas plus amèrement. Qui sait même si l'avantage de savoir tout ce que j'ignore n'est pas un tourment de plus pour toi, chère épouse? J'espère du moins encore, et peut-être tu n'espères plus. Adieu, ma Sophie-Gabriel, que j'aime, que j'adore infiniment plus que je ne puis le dire et qu'elle-même ne peut le croire. Je te donne des millions de baisers que tu prendras et que tu me rendras sans compter. Je caresse le petit, et je le prie de remuer bien fort, mais non pas cependant jusqu'à incommoder sa maman; car je l'aime bien cet enfant; mais qu'il ne s'avise pas de vouloir jamais rivaliser avec Sophie.

Tu ne veux donc absolument pas m'envoyer des nouvelles de ta grossesse? Ah! si je savais du moins qu'elle est heureuse, que tu souffres peu, que tu marches beaucoup, que ce pauvre

petit remue! Ma mie bonne^ je crois t' avoir donné quelques avis, dans mes premières lettres, utiles sur la conduite que tu dois tenir à cet égard. La grossesse orageuse dont j'ai été le témoin et l'observateur très-attentif, m'en a beaucoup appris. Sophie, habille-toi bien large, pour que ton enfant se place à son aise; mange des choses saines, pour qu'il se porte bien et toi aussi ; ne ctois point aux envies, mais contente tes désirs avec modération, pour qu'il ne soit ni malingre, ni gourmand, ni capricieux; et surtout marche beaucoup, quoique sans t'excéder, pour faciliter tes couches. Hélas! c'est sur cette importante révolution que je voudrais veiller; car la santé des femmes dépend de leurs couches. Point d'imprudences, mais point de recettes de bonnes femmes : elles sont toutes fausses, pernicieuses et importunes.

M. de Rou... m'a fait dire, en réponse à ma lettre, qu'il me verrait demain ; d'où je conclus qu'il compte parler aujourd'hui à mon père. Il ne laisse jamais partir mon porte-clefs à l'heure du rapport, quand il a une lettre de moi, qu'il ne l'ait lue; faveur qui, dit-on, m'est particulière, mais dont, au fait, je ne retire rien. Toute l'honnêteté de ses propos et de ses manières n'avance pas le moins du monde mes affaires; je sais trop que, dans sa place, on n'est guère poli qu'aux dépens de la sincérité : et n'est-ce pas à peu près de même dans la société? La franchise, cette qualité noble etgénéreuse, qu'on ne trouve plus, pas môme dans nos romans, et qui est aussi loin de nos mœurs que les vertugadins le sont de nos

DE MlHAliKAU. 93

modes, n'est plus la manie que d'un certain nombre d'hommes qu'on appelle fous ou imprudents. Cependant, ma chère amie, elle est presque toujours la marque d'une âme véritablement élevée, et, le plus souvent aussi, elle est accompagnée d'un courage indomptable; mais tout contribue à l'éteindre. Cette vertu, hors de mode, si je puis m'exprimer ainsi, n'est presque plus que dangereuse. Etre sincère dans le monde, c'est se présenter au combat avec des armes inégales et lutter, le sein découvert, contre un homme plastronné qui vous tend un poignard. Les vains compliments, les perfides protestations qui surchargent tous nos discours, nous accoutument à tout altérer, à tout exagérer; et l'on ne peut penser sans indignation à quel bas prix on doit réduire, dans le cours de cette fausse monnaie, les expressions les plus énergiques d'amitié, de bienveillance, de soumission. On se dit le serviteur de tout le monde, parce qu'on n'est l'ami de personne; l'on offre tout, parce que l'on ne veut rien donner. Eh! qu'on ne croie pas que ces faussetés de convention n'influent point sur la conduite et sur l'àme. Celui qui prostitue ses lèvres ne peut avoir un cœur pur. Si sa conscience était délicate, sa bouche le serait aussi. L'habitude et l'exemple encouragent, parce que la plupart des hommes n'ont ]point de caractère; et l'on a bientôt, pour tout principe et toute conscience, un recueil de formules dont il n'y en a presque pas une qui ne soit une perfidie déguisée. Il me semble, mon amie chère, que je t'ai toujours dit cela, et que ce n'est pas l'humeur que peut me donner le malheur qui me fait parler ainsi. Au reste, quand j'invectiverais les hommes avec un peu trop d'aigreur, je serais bien excusable; car j'ai bien sujet d'être mécontent d'eux, et j'ai acquis le droit de me plaindre, sans être accusé de misanthropie

24 août, dimanche. Certains peuples de l'Afrique, au moins aussi raisonnables que nos dévots, prétendent, ma bonne amie, que tout ce qu'ils souhaiteront dans le ciel viendra d'abord se présenter à eux. C'est là l'idée qu'ils ont du bonheur à venir. Si cette croyance n'est pas chimérique, il serait aisé de me rendre aussi heureux sur la terre que je pourrais jamais l'être en paradis, car je ne forme qu'un souhait, je n'ai qu'un désir, et la possession tranquille de Sophie suffit à mon bonheur : ainsi je ne serais pas incommode à leur dieu; car, tandis que les uns lui demanderaient des promenades magnifiques, les autres une musique voluptueuse, ceux-ci toutes sortes de plaisirs, ceux-là une variété continuelle d'objets qui les intéressent et les occupent, tous mes désirs, réunis en un, n'exigeraient qu'une seule jouissance. Toutes les facultés de mon âme tendent vers toi; c'est Sophie que je veux voir, entendre, aimer : c'est d'elle seule que je suis capable de recevoir le plaisir et l'exercice de tous mes sens intérieurs et extérieurs. Ainsi, si le bonheur d'une autre vie doit être le bonheur de l'homme tout entier, c'est ma Sophie qui le constituerait encore. Quand bien même on parviendrait donc à nous rendre de vrais croyants, de zélés dévots, nous aspirerions à nous réunir, comme les âmes pieuses aspirent à leur salut; car c'est là le nôtre. Peut-on nous désapprouver de chercher à anticiper sur le bonheur céleste, et nous assimiler aux bienheureux dès cette vie?... Comment trouves-tu cette théologie, ma bonne amour? je crois qu'elle sera de ton goût, et cela me suffit; car je prétends qu'elle ne soit qu'à notre usage. Laissons aux cœurs glacés la leur : que, reniermés en eux-mêmes, ils feignent de s'élancer vers un être imaginaire^ pour lequel ils ne se piquent d'amour que parce que, no chérissant, dans le fait, que leurs individus, ils s'intéressent on ne peut moins à ceux de leur espèce, ce qu'ils n'osent

DE MIRABEAU. 9o

avouer : qu'ils gardent leur religion^ qu'ils accommodent à leur égoïsme et à leur méchanceté, ou plutôt qui en est le produit; et nous suivrons la nôtre, inspirée par la nature et dictée par l'amour; nous écouterons notre cœur, et nous lui obéirons, hélas ! quand nous pourrons, car nous ne sommes pas les plus forts; que dis-je? nous ne sommes pas maîtres du moindre de nos mouvements ; mais nous le serons toujours de nos sentiments et dé nos principes. N'est-il pas vrai, ô ma Sophie? Nos membres peuvent céder à la tyrannie; mais nous serions aussi vils que nos tyrans, s'ils pouvaient asservir nos âmes. Luttons contre la mauvaise fortune, chère amante, et croyons que l'amour nous élèvera au-dessus d'elle: soutenons courageusement nos cruelles épreuves; le triomphe en sera plus doux, et notre passion, s'il se peut, plus heureuse et plus tendre. J'ai toujours vu, ma tendre amie, les hommes et les femmes donner une longue liste des vertus et des bonnes qualités qu'ils exigent de leurs amis, ou de leurs amants ou maîtresses ; mais bien peu tâchent de les acquérir eux-mêrnes, ou d'en donner l'exemple. Pour moi, tout en avouant ta supériorité et le plaisir délicieux que je ressens à trouver en toi mille qualités qui me manquent, je crois du moins pouvoir assurer que je ne le céderai jamais à qui que ce soit en courage, en constance et en tendresse. Je t'accorde tout le reste, ô mon amie chérie! et je m'en glorifie, puisque étant un autre toi-même, j'ai quelque droit de m'attribuer, d'une certaine manière, tes vertus; mais laisse-moi le prix de la tendresse, et permets que je partage celui de la constance et de la fermeté. Le véritable devoir de l'amour est d'inspirer de l'ardeur, du zèle, du courage. Animé par un mobile si puissant, on se surpasse soi-même; et voilà pourquoi Gabriel peut figurer quelquefois à côté de Sophie. — J'ai passé de mon trou à un autre trou, ma tendre amie,

96 LETTRES D'AMOII W

auprès duquel on a jargonné ce tissu de solécismes qu'on appelle la messe; mais je ne me suis pas pour cela élevé de l'amour profane à l'amour divin, car j'avoue que je suis terrestre.

27 août 1777.

J'ai beaucoup saigné du nez cette nuit, mon adorable amie, et cela m'a réveillé au milieu d'un songe bien doux. J'étais avec toi à P... Nous étions seuls; j'humectais de mes lèvres tes paupières mourantes, où pesait le doux poids de mes baisers. Je séparais ta bouche en deux roses, et, descendant toujours, je m'ouvrais un passage dans tes plus secrets appas. Je t'enveloppais démon amour; nos cœurs s'appelaient, se répondaient : nos haleines unies formaient de voluptuoux murmures; des soupirs entrecoupés tenaient lieu de nos voix, qui n'étaient plus ; je venais d'expirer : ton àme allait suivre

la mienne Mais, hélas! cette illusion a lui comme une

vapeur légère... 0 mon amie! ces rêves brûlants m'offrent l'objet que je désire; mais je n'en saurais jouir S'ils donnent quelque plaisir, il est sitôt évanoui ! Loin d'apaiser la soif qu'il procure, il ne sert qu'à la redoubler. Toujours enflammé et jamais satisfait, je me consume, et mes pleur.s n'éteignent pas le feu qui me dessèche. — Hier, en travaillant à mon quatrième dialogue, j'ai éprouvé un vrai plaisir: c'est d'avoir trouvé et réuni la démonstration complète que tu ne m'as rendu heureux que parce que tu l'as dû. Telle que je l'ai écrite, je la mettrais sous les yeux du moraliste le plus

sévère, pourvu qu'il ne fût pas bigot. Ce dialogue est trop long pour que je le transcrive; mais je veux te dire en substance comment j'ai prouvé que, comme madame de Monnier, tu étais libre de me rendre heureux. C'était là sans doute C3 qu'il y avait de plus difficile à manier, car tu n'avais pas IViit le vœu de chasteté, et tu étais maîtresse de ta personne, si les devoirs de la fidélité conjugale ne te liaient pas. Après avoir invoqué mon honneur et ma générosité, tu me demandes : 1° si j'approuve la conduite de madame de Mirabeau; 2° si les devoirs du mariage sont des mots dépourvus de sens : rt je réponds à la première question : Non, sans doute; je ki déteste : mais c'est plutôt sa perfidie que son infidélité que j'abhorre. Si elle eût choisi tout autre amant que l'homme qui me devait tout, qui avait mon amitié, que je regardais comme un frère, qui m'a trahi à l'ombre de ma confiance, elle me serait moins odieuse. Cependant ce n'est ici que mon sentiment particulier que j'expose, et mon opinion n'est pas un principe. L'infidélité de madame de M. serait toujours une action très-làche, quel que fût son complice. Elle m'avait épousé par amour, disait-elle : j'avais été préféré par son choix à cinq rivaux. Je lui avais fait de grands sacrifices pour sauver sa réputation : j'avais lutté contre ma famille et la sienne et bravé tous les malheurs que me présageait l'o'dieuse parcimonie de mon père. Mes procédés ne se sont pas démentis un instant. La plupart de mes dettes ont été contractées pour elle. J'ai couru au-devant de ses goûts et prévenu toutes ses fantaisies. En un mot, je me suis toujours conduit avec elle comme si j'étais son amant, et je ne l'étais pas. Mon âge et ma conduite ne lui laissaient point d'excuse. C'est donc de gaîté de cœur, si je puis m'exprimer ainsi, et par une infâme dépravation d'âme et d'esprit qu'elle s'est égarée. Aucune de ces circonstances n'a de rapport à toi. Immolée à la cupidité

de ta famille, tu as été plutôt livrée que mariée. Cette différence infinie en apporte une considérable dans vos devoirs mutuels. Mais il ne faut pas traiter uno question si importante seulement dans quelques-uns de ses détails; il faut l'approfondir. Les devoirs du mariage sont-ils un vain nom? La réponse n'est pas douteuse. Le mariage est une institution civile souverainement respectacle : c'est un contrat sacré dont les obligations sont la base de la société. Elles intéressent à la fois l'ordre politique et le bonheur des individus, même des célibataires; car ils ont un .père et une mère, et l'union domestique est le meilleur garant du bien-être des enfants. Tous les hommes sont donc intéressés à respecter et à maintenir la force du lien conjugal; et si quelques circonstances peuvent excuser l'infraction des devoirs qu'il impose, aucune ne la justifie. Ce n'est pas là la morale du siècle, mon amie, mais c'est la vérité; et je suis incapable de l'altérer, quoique je n'aie point été assez vertueux pour me conduire selon ses principes. Mais, ma Sophie, es-tu mariée? Unie à un homme qui serait bien ton aïeul, tu n'as de commun avec lui que les armes, la livrée et le nom. — Mon amie, ceci n'est-il pas plutôt une excuse qu'une justification? Je me sers de ta propre distinction, parce qu'elle exprime parfaitement mon idée. Je serais peut-être moins coupable qu'un autre de céder à l'amour, mais je serais coupable. Tu supposes que mes sens me commandent tellement, que l'indispensable sceau du mariage est pour moi la jouissance ; et cette supposition me parait humiliante. Mon amie, nous ne nous sommes pas proposé de faire des romans platoniques. Nous examinons ce qu'exigent de toi les différents devoirs d'une femme, et d'une femme mariée; et la fidélité conjugale est celui auquel nous nous arrêtons en cet instant... Qu'est-ce que le mariage? C'est l'union d'un homme et d'une femme.

dont la société se re:id le garant. Mais pourquoi s'en rendt-elle le garant ? C'est sans doute parce qu'elle y a un intérêt. Cet intérêt est la naissance des enfants qui en doivent provenir, et sur lesquels elle a des droits, et leur existence civile qu'elle doit assurer et maintenir. Le but social du mariage est donc la propagation de l'espèce; et cela est si vrai, que les lois sont toujours prêtes à dissoudre toute union dont l'un des contractants ne peut remplir ce but. La fidélité conjugale n'est un devoir qu'en ce sens, quoique, considérée comme chasteté, elle soit une vertu morale. Nous n'en sommes point encore à cette question, que nous agiterons tout à l'heure : je n'ai prétendu qu'examiner en ce moment ce que tu te devais comme madame de Mo. ; et je vois que tu es parfaitement libre. — Si cela n'est pas raisonné, ma bonne Sophie, je ne m'y connais point. Je passe ensuite à toutes les autres faces de cette question. Je te demande si, quand tu fais une société agréable avec monsieur de M., tu n'es pas acquittée envers lui des obligations que tu lui as pour la petite partie de sa fortune que tu partages? quelle prétention il peut avoir sur tes charmas dont il ne peut pas jouir? s'il doit être tout à la fois auprès de toi vil eunuque et sultan impuissant? Je te prouve qu'il recueillera des avantages très-réels pour une perte très-imaginaire, puisque, te trouvant plus heureuse, tu combattras plus aisément le mépris et la répugnance que t'inspirent son humeur superstitieuse et monacale, son àme aride et inflexible, que lorsque tu ne peux t'empêcher de penser que cet homme, que tu as si peu de raisons d'estimer et d'aimer, est la cause du malheur de l'amant que tu chéris. Après cela, je passe à l'examen de la vraie et de la fausse pudeur, de la vraie et de la fausse chasteté, etc. En un mot, je te répète toute la conversation qui a fait mon bonheur; et, à ce propos, je pense à la singularité unique qui fit que ce

m LETTRES D'AMOUU

fut devant trente personnes que tu pris la résolution qui est ordinairement si cachée, et que je te dis (à l'oreille, il est vrai) toutes mes raisons pour t'y décider. Remarque qu"il fallait absolument que cela fût ainsi ; car, quand j'étais seul, je n'étais occupé que de mes désirs, et toi qu'à te défendre. Quelque éloquents que fussent mes baisers, ils ne te persuadaient pas. Je t'attaquais sans cesse : il fallait une trêve pour pouvoir capituler ; et la présence d'un cercle aussi nombreux qu'importun pouvait seule te la donner. 0 mon amie! d'un bout à l'autre ils sont bien uniques, nos amours. Notre tendresse est sans exemple, aussi bien que les événements qu'elle a suscités. Tout mon quatrième dialogue est très-joli. Quand tu m'auras envoyé beaucoup de papier, je te les ferai passer tous ; mais comme ils ont chacun quatre grandes pages infolio, et quelques-uns plus, tu vois bien que je ne puis pas faire une pareille dépense sans me réduire à la mendicité. Adieu, mon amie bien chère. Je suis très-las d'attendre P.; mais je n'ose pas t'en parler, de peur de devenir si triste, si triste, que j'en perde la raison. J'aime bien l'égarer sur tes lèvres et sur ton sein. Ah! combien de fois j'y ai trouvé le délire et laissé la vie! — Adieu, chère amante, épouse adorable, univers, Sophie-Gabriel, charme de ma vie, consolation de mes maux, et tout ce que j'adore et adorerai toujours.

7 septembre, lundi. Être avec les gens qu'on aime, dit La Bruyère, cela suffit. Rêver leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indiflerentes, mais auprès d'eux, tout est égal. 0 mon amie, que cela est vrai! et qu'il est vrai aussi qu'on en prend tellement l'habitude, que cela devient une partie nécessaire de l'existence! Hélas! je sais bien, je dois savoir trop bien, depuis

trois mois que je gémis loin de toi, que je ne te possède plus, que mon bonheur est fini. Cependant, chaque matin, lorsque je me réveille, je te cherche ; il me semble que la moitié de moi-même manque, et cela est trop vrai. Vingt fois dans le jour je me demande où tu es : juge combien l'illusion est forte, et qu'il est cruel de la voir disparaître! Lorsque je me couche, je ne manque pas de te faire ta place ; je me pousse tout près du mur et laisse un grand vide dans mon petit lit. Ce mouvement est machinal, ces pensées sont involontaires. Ah ! comme on s'accoutume au bonheur ! Hélas ! on ne le connaît bien que lorsqu'on l'a perdu ; et je suis sur que nous ne savons combien nous sommes nécessaires l'un à l'autre que depuis que la foudre nous a séparés. Elle n'est pas tarie, la source de nos larmes, chère Sophie : nous ne nous guérirons point, nous ne nous consolerons point; nous avons dans le cœur de quoi toujours aimer et, par conséquent, de quoi toujours pleurer. Laisse dire ceu.x qui prétendent être sortis d'une grande affliction par vertu, ou par force d'esprit; ils ne sont consolés que parce qu'ils sont faibles et légers. Il est des pertes auxquelles on ne doit pas s'accoutumer ; et lorsqu'on ne peut plus faire tout le bonheur de ce qu'on aime, on en doit faire le malheur : disons la vérité même, on le veut ; et ce sentiment délicat, quoi qu'on en puisse dire, est dans la nature d'un tendre amour. Sophi(^ ne serait-elle pas désespérée, si elle savait Gabriel consolé ? Eh bien! pourquoi le même sentiment serait-il interdit h Gabriel? Il est vrai, il est très-vrai, très-exact que, dans une grande passion, on aime sa maîtresse ou son amant plus que soi-même, mais non pas plus que leur amour; on peut tout sacrifier, que dis-je? on désire tout sacrifier, excepté la tendresse de l'objet aimé. S'il est un être humain qui pense autrement, qu'il ne se croie pas plus désintéressé que moi ; il

n'est que moins amoureux. 11 n'est qu'un seul moyen de sacrifier l'amour de ce qu'on idolâtre: c'est de se percer le cœur. Si je croyais que ma mort fût nécessaire à ton bonheur, et que tu pusses le recouvrer à ce prix, je ne balancerais pas un instant à m'immoler. Je le ferais avec joie, parce que je t'obligerais; mais surtout parce que c'estune vengeance trèsdouce, pour celui qui aime comme moi, de faire, par son procédé, d'une amante ingrate une personne très-ingrate. Je le ferais sans regret, parce qu'il serait évident que tu ne m'aimes plus, puisque tu pourrais être heureuse indépendamment de moi, sans moi. Ce n'est donc pas ton amour que je sacrifierais; c'est ton inconstance dont je me vengerais sur moimême, seule manière de me venger de Sophie. Loin de renoncer à ta tendresse, je me punirais de l'avoir perdue. L'amant qui ne pense pas ainsi se trompe lui-même, ou veut tromper: il croit aimer plus qu'il n'aime, ou veut le faire accroire. Pour moi, aussi simple que vrai, voilà ma profession de foi. Je puis te sacrifier tout au monde, excepté ton amour. Je ne sais si c'est manquer de générosité, et, le jour oh tu le croiras, je suis prêt à m'en punir; mais je sens que j'aime ainsi, et je ne crois pas qu'il soit dans l'humanité d'aimer plus que je fais : car mon cœur a un degré d'énergie et d'activité dont je n'ai point vu d'exemples ; et jamais amant ne dut autant à une aussi aimable maîtresse que Gabriel reconnaît devoir à Sophie. C'est un plaisir si pur pour mon âme que celui de la reconnaissance, qu'elle suffirait pour me rendre amoureux; mais ma tendresse est fort indépendante de toute autre considération qu'elle-même; et je doute que, quand tu m'aurais poursuivi de la plus belle haine, j'eusse pu guérir de mon amour, une fois que je t'ai connue, tant il est devenu rapidement mon despote et mon maître. Tandis que tes agréments, ta fraîcheur, ta physionomie fine, douce et voluptueuse, occu-

paient mes yeux, chacun de tes discours allait jusqu'à mon cœup. J'aurais bien voulu jouir des droits d'amant et n'être que ton ami, car je craignais terriblement l'amour; mais tu me menais, malgré moi, plus loin que l'amitié, et c'est de très-bonne foi que je te disais que je ne pouvais pas être ton ami. Trop jeune, trop jolie pour ne pas plaire à mes sens, tu étais trop séduisante pour ne pas intéresser mon âme. Chaque découverte que je faisais serrait mes liens. Pleine de vivacité et de sentiment, quoique dérobant celui-ci le plus souvent que tu pouvais, tu me surprenais et tu me touchais. Ces saillies si heureuses et si naturelles, qui sortent de ta bouche comme un éclair et frappent d'autant mieux qu'elles sont plus imprévues, m'enchantaient; et, quand je réfléchissais, j'étais troublé. C'était ce trouble-là qui m'inquiétait. Cependant je me rassurais; je disais : J'en ai tant vu, tant eu ! elle a si peu d'expérience! comment me subjuguerait-elle? c'est une enfant. Mais cette enfant était si aimable, flattait tant mon amourpropre par l'avidité avec laquelle elle m'écoutait, le compte qu'elle semblait faire de ce que je disais, le discernement avec lequel elle appréciait les moindres mots, que sa société me paraissait délicieuse et me devenait un besoin très-impérieux. Rien de ce qui sortait de ma bouche n'était perdu avec toi ; mais mille petits riens, qui échappaient, étaient aussi avidement recueillis. Nous nous aimions déjà sans vouloir nous l'avouer à nous-mêmes. Si simple, si naïve, et par cela même si éloquente, ma Sophie me paraissait un chef-d'œuvre de sincérité et de sensibilité : il ne lui manquait que de l'ardeur, et l'amour me promettait à l'oreille de lui en donner. Elle était elle, ne ressemblait à rien, avait même des singularités; mais tout cela lui allait si bien, qu'eùt-elle été farouche, j'aurais voulu l'apprivoiser, et je ne sais quoi m'assurait que j'en viendrais à bout. Je ne me suis pas trompé; mais, en sédui

sant, j'ai été séduit, et je ne m'y attendais pas, et je le craignais même. Insensé que j'étais ! à quel bonheur je voulais me refuser! Je substituais l'orgueil à l'amour Pardonne, ô ma Sophie, pard^mne ; je ne connaissais pas les délices d'une tendresse mutuelle : toi seule pouvais me les faire goûter. J'ai bien expié mon crime. Ah ! je chéris mes chaînes mille fois plus que je ne les ai craintes.

C'était Ninon Lenclos qui disait qu'elle remerciait Dieu tous les soirs de son es rit, et qu'elle le priait tous les matins de la préserver des erreurs de son cœur. Je dis erreur, parce que le mot effarouche moins ma pauvre mère; mais qu'est-ce que Ninon entendait par les sottises de son cœur? les faux pas multipliés où. l'entraînaient sa complexion et son tempérament. Elle-même n'approuvait sûrement point ses légèretés, ou plutôt ses prostitutions. Jamais on ne fut plus aimable en amitié et plus méprisable en amour. Ma pauvre mère a d'autres inconvénients encore à redouter de sa constitution presque aussi fougueuse qu'à vingt ans : c'est l'emportement où ellel'entraîne, l'inégalité, lesindiscrétionsetlesimprudences que cette inégalité nécessite. Je lui ai dit qu'elle était trop vraie; mais, dans le fait, elle n'est que trop inconsidérée. A mesure que ses sens se sont éteints, son caractère a pris do leur ardeur, et l'habitude du malheur et de la contrariété a encore accéléré cet embrasement. Quand je lui ai dit qu'on pouvait me faire le môme reproche, je n'ai prétendu parler que du défaut de méfiance, sur lequel je ne puis me vaincre,

et qui me fait tant de mal. Quoiqu'une triste expérience m'ait convaincu qu'il y a très-peu d'honnêteté dans ce monde et m'ait donné fort mauvaise opinion de l'humanité, je ne sais point, ou je sais trop tard appliquer cette mauvaise opinion à quelqu'un en particulier. J'excepte, de la meilleure foi du monde, de ma règle générale, ceux en qui je vois quelque apparence de vertu ; et je suis, sinon surpris, du moins affligé quand je vois que j'ai eu tort de les excepter. Tu es tout de même, ù mon amie ! et voilà dans quel sens je prétends qu'il nous faut méfier de notre cœur; car il est certain que cette duperie est la suite d'une bonté naturelle trop peu surveillée. C'est vraiment à nous, et seulement en ceci, que le mot erreurs du cœur convient. Mais je n'ai jamais voulu profaner de ce nom ni notre amour, ni même aucune autre véritable tendresse. Crois-tu de bonne foi que ce fut le cœur qui conduisit Ninon dans les bras de dix hommes en un jour? Ce qu'elle appelait son cœur était son tempérament inflammable, aiguisé par une imagination pervertie qui, quand elle était assouvie pour quelques instants, trouvait un juge sévère dans la droiture de ses sens et la délicatesse de sa raison. Si son cœur n'avait pas été dépravé, ou plutôt si elle avait eu réellement un cœur, il aurait contenu cette imagination en lui donnant pour pâture un seul objet de désir. Nous savons bien, nous dont les sens ne sont pas plus engourdis que ceux de tant d'autres, que, quand on aime vraiment, ils sont très-inflammables ; mais ce n'est qu'au feu de la passion qu'ils peuvent s'allumer. Certainement, la véritable vertu ressemble aussi peu à ce que l'on appelle ordinairement ainsi qu'au vice même. Elle n'est point cette exigence monacale et contradictoire à la nature appelée continence. La véritable vertu ne dépend point du caprice des mortels, des illusions des fanatiques, des temps, des lieux, des sexes ; elle consiste dans un

cœur droit, incapable de lâcheté, sincère. Mais on ne me persuadera pas que changer d'hommes au gré de l'appétit de ses sens, que laire un commerce de parjures et de tromperies, puisse s'accorder avec la vertu et l'honnêteté, telle que je îa définis sans sévérité. Une femme peut être très-chaste et trèsvoluptueuse; mais celle qui se prostitue à plusieurs hommes ne peut pas plus être chaste que celle qui trahit sa foi ne peut être honnête; et, comme on l'a très-bien remarqué, la nature venge l'honnêteté trahie par le plaisir, en flétrissant ce plaisir. Toute femme libertine est bientôt blasée : d'autant plus malheureuse qu'elle est plus méprisable; d'autant plus éloignée de la volupté qu'elle la poursuit avec plus d'ardeur. Mais est-ce l'amour qui guide cette Messaline? On pourra donc dire des animaux les plus lubriques qu'ils sont très-amoureux? On a appliqué le mot d'amour à l'action universelle de la génération qui reproduit les êtres, parce que, par une fausse et ridicule délicatesse, le mot propre à cette opération de la nature est devenu trop libre pour des femmes qui n'avaient de chaste que les oreilles. Mais cette application détournée a avili ce mot si sacré &' amour. Les femmes galantes en ont été enchantées, parce qu'elles ont voilé de ce mot, toujours sûres de s'attirer de l'intérêt et de l'indulgence, leurs excès méprisables et même dégoûtants. Nous autres amants, nous nous inscrivons en faux; et, plus connaisseurs en vraie volupté que qui que ce soit, nous ne sommes pas moins avides des délices des sens ; mais nous savons que c'est de la sincérité, de la tendresse et de la vivacité qu'ils reçoivent leur plus précieuse saveur, et ce n'est qu'à cette réunion que nous devons le mot amour.

Ne crois donc pas, ô mon amie! que le cœur puisse induire en erreur en amour; c'est au contraire lui qui le discerne et qui seul peut préserver les femmes d'une avilissante galanterie.

Ce n'est pas le cœur non plus qui produit les emportements de la tête ; c'est au contraire lui qui la ramème. Ce sont les ravages de l'imagination qui^ n'ayant plus de diversions du côté des sens, aigrissent le caractère, qui portent certaines femmes à des excès de déraison, tels que ceux qui font tant de tort à l'inlortunée que nous plaignons. C'est cela qui me rend croyable cette puérile malice d'aller arracher des fruits non mûrs, pour iaire enrager des religieuses qu'elle hait. Encore s'il y avait de la gaîté et de l'invention dans ce ressentiment, on en rirait; mais malheureusement la tristesse et l'humeur ennuient et irritent lorsqu'elles ne touchent pas, et c'est ce qui arrivera à ceux sous la dépendance de qui elle est. 1 1 célèbre madame de Mazarin, par exemple, celle qui s'enfu t en Angleterre, ayant été mise à Sainte-Marie de la Bastille, où elle s'ennuyait, remplissait d'encre le bénitier pour faire barbouiller les nonnes. Cela divertit tout Paris. Elle s'était associée avec une certaine madame de Courcelles, aussi maligne qu'elle; elles couraient par le dortoir pendant le premier sommeil des nonnes, avec beaucoup de petits chiens, en criant tayaut! Une autre fois, elles demandèrent à se laver les pieds: les religieuses s'avisèrent de le trouver mauvais et de leur refuser ce qu'il leur fallait, comme si elles eussent été là pour suivre leur règle. La duchesse et son amie remplissent d'eau deux grands coffres qui étaient sur le dortoir; et parce qu'ils ne la tenaient pas, et que les ais du plancher joignaient fort mal, ce qui se répandit perça ce mauvais plancher et alla inonder les lits des bonnes sœurs. Ces tours-là sont fort bons et ne fâchent que les vieilles et les dévotes.

Cependant, ma toute belle, ne va pas t' aviser de les mettre en pratique dans le couvent où tu vas : tu es assez espiègle pour rivaliser avec madame de Mazarin ; mais .je t'avertis que tu ne voudrais pas l'imiter en tout; ainsi vaut autant ne pas

commencer. C'était la femme du monde qui avait le plus de beauté, d'agrément et d'esprit : mais le premier visage d'homme lui tournait la tète, et elle a eu à peu près autant d'amants qu'elle a vu d'individus de notre sexe. Les eunuques, les laquais, étaient pour elle des hommes comme les autres. Elle avait un odieux mari, dévot, fanatique, cupide, fou ; elle le planta là, et il lui fit un grand procès qui ne l'empêcha pas de vivre tort heureuse et très-libre dans le pays étranger. Mais cette femme si belle, qui avait apporté vingt millions à son mari, c'est-à-dire beaucoup plus que les plus grandes reines n'en apportent à leurs époux; qui avait pensé épouser le roi d'Angleterre et le duc de Savoie, ne put seulement pas obtenir une pension honnête de M. de Mazarin, et vivait à Londres pensionnée par le gouvernement. C'est elle qui, ne sachant que faire, un matin, jeta avec sa sœur quelques centaines de louis par les fenêtres du palais Mazarin, pour avoir le plaisir de faire battre les laquais qui étaient dans les cours. Eh bien, chère amante ! elle est morte heureuse et libre, cette femme qui avait fait un tel éclat, ayant quatre enfants de son mari, et traînant partout ses amants qu'elle laissait là pour les premiers venus. Et toi, épouse adorée, toi, l'innocence et la vertu même, qu*aucun de ces liens ne retenait; qui avais un mari tout aussi dévot, tout aussi bête, tout aussi jaloux, tout aussi avare que le sien, et qui était embelli, par-dessus le marché, de soixante-dix ans; toi, qui ne connaissais aucun des dédommagements qui se présentaient en foule à cette 'emme légère; toi, qui n'as fui qu'après la plus horrible des persécutions, suscitée par ta propre famille, tandis que la sienne la protégeait et la soutenait; toi fidèlement, inséparablement unie à l'amant à qui tu t'étais si généreusement sacrifiée ; toi, modèle de constance, de tendresse, d'innocence, de pureté, tu gémis dins une hideuse maison, réceptacle de

servitude et de corruption ! Les tribunaux retentissent de ton nom, on veut te couvrir d'infamie, t'ôter tous tes droits, ta modique dot! ta liberté t'est déjà ravie! 0 fortune! voilà de tes coups : ô Providence! voilà ta justice. Je me suis rappelé les aventures de cette femme, qui ont tant de rapport aux tiennes, en lisant un livre oii il en est quest'on; et cela m'a fait faire de tristes et cruelles réflexions. Il y a des mémoires d'elle que tu trouveras, je crois, dans les œuvres de l'abbé de Saint-Réal, ou même à part : lis-les : elle y arrange tout à sa fantaisie, elle n'y avoue aucun de ses torts; mais cela est assez bien écrit, rempli d'anecdotes, et l'on s'amuse avec elle sans s'intéresser; car on voudrait plus de franchi>e, et son affectation à vouloir paraître une vestale, alors même que sa narration donne le plus à entendre le contraire, n'inspire pas, à beaucoup près, d'estime pour elle. Adieu, ma toutou bien chère : embrasse-moi comme je t'aime, et crois que tu es pour ton Gabriel la plus belle des femmes, comme tu es, en effet, la plus aimable et la plus vertueuse.

11 septembre, jeudi. J'ai trouvé, dans ce recueil des mélanges où il est question de madame de Mazarin, des mémoires pour et contre elle. Tu ne saurais croire combien il y a de rapport entre M. de Mazarin et M. de M..., à la distance de la vieillesse près. Je vais ramasser quelques-unes des anecdotes, des folies de celui-là, pour que tu fasses la comparaison de ces deux odieux personnages. Le Mazarin était de la dévotion la plus monacale, la plus folle et la plus absurde; il faisait des fondations de maîtresses d'école de cent mille écus, tandis qu'il refusait tout à sa femme; il distribuait des catéchismes de sa façon dans les villages (cela serait iort digne de M. de Monnier, s'il avait l'esprit de les rédiger); il voulait ériger en couvents les corps de garde des places où il com-

liO LETTRES D'AMOUR

mandait (M. de M...^ qui n'a point de commaiidement, assemblait ses domestiques pour "prier Dieu, et ne voulait pas qu'ils eussent des maîtresses). Un des plus vieux domestiques de M. de Mazarin, qu'il menait ordinairement en carrosse avec lui dans ses voyages, le pria de lui permettre d'aller à cheval, ne pouvant plus soutenir ses entretiens mystiques. (Je crois que les gens de M. de Monnier voudraient bien pouvoir s'affranchir du joug de sa dévotion.) M. de Mazarin prescrivait la bienséance que doit garder un garçon apothicaire lorsqu'il donne un lavement; défendait aux femmes de traire les vaches et de filer au rouet, à cause de la posture et du mouvement. (Cette législation-là est dans le genre de M. de Monnier.) M. de Mazarin mutila toutes les superbes statues que lui avait laissées le cardinal, parce qu'il ne pouvait pas voir de nudités. (Assurém-ent voilà du Monnier tout pur.) Il vendit sa charge de grand -maître d'artillerie, par scrupule que l'exercice dans la guerre n'en fût criminel. (M. de Monnier a laissé perdre la sienne, pour être plus détaché des choses de ce monde par ce sacrifice de trois à quatre cent mille livres.) M. de Mazarin était du zèle le plus ardent pour la conversion des autres. Un jour, il alla trouver le roi pour l'informer que l'ange Gabriel lui était apparu, et l'avait chargé de dire à Sa Majesté de renvoyer madame de La Vallière. Il m'a aussi apparu, lui répondit ce prince, et m'a assuré que vous étiez fou. (Tu sais combien M. de Monnier .s'intéresse' au salut de tout le monde.) Les rapports vont devenir plus étroits et plus surprenants encore.

M. de Mazarin, qui avait toujours le diable présent à son imagination, éveillait la nuit la plus belle femme de l'Europe; devinerais-tu pourquoi? pour lui faire part de ses visions. On allumait des fiambeaux, on cherchait partout; madame de Mazarin ne trouvait de fantômes que celui qui était auprès

d'elle dans son lit. (Tu te souviens bien du temps où tu étais éveillée pour écouter le moindre bruit que faisait une souris ; mais ce temps n'est pas celui que tu as passé en Hollande.) M. de Mazarin, après avoir voulu marier sa fille aînée à un de ses écuyers qu'il aimait beaucoup, étant empêché de cette folie par toute sa famille, lut arrêté par un très-singulier scrupule, quand le marquis de Richelieu la demanda en mariage; il se ressouvint qu'étant jeune il avait eu des habitudes d'écolier avec le duc de Richelieu, père du jeune homme, et s'imagina que leurs enfants se trouvaient par là dans un degré de consanguinité qui ne leur permettait pas de s'épouser. Il alla consulter sur ce cas de conscience les évoques de Grenoble et d'Angers, l'abbé de la Trappe, etc. (N'y auraitil pas quelques scrupules de M. de M. à peu près équivalents?) Sa fille n'attendit pas que ces doutes fussent éclaircis; le marquis de Richelieu l'enleva. Aussitôt son pieux père la déshérite, elle et son premier enfant. (Tu vois que ce n'est pas d'aujourd'hui que les dévots sont mauvais pères.) Madame de Mazarin quitte son mari et fuit d'abord en Italie. Le chevalier de Rohan, son amant, la suivit jusqu'à son premier relais, lui laissa un de ses gentilshommes pour la faire accompagner; aussitôt M. de Mazarin rend plainte, fait décréter le chevalier, et même le duc de Nevers, frère de madame de Mazarin. (Je crois que M. de Monnier avait ce détail de sa conduite sous les yeux, lorsqu'il a commencé la procédure dont nous sommes les victimes.) M. de Mazarin avait été éveiller le roi à trois heures du matin pour le prier de faire courir après sa femme. — Vous devriez plutôt me demander, dit le roi, des ordres aux gouverneurs pour l'empêcher de revenir en France, que pour l'empêcher d'en sortir. (M. de M. serait bien heureux, et nous aussi, s'il avait trouvé quelqu'un capable de le conseiller ainsi.) M. de Mazarin envoya tout le

lia LETTRES D'AMOUR

long de la route qu'avait suivie sa femme, pour s'informer de ce qu'elle y avait fait. (La commission de Sage est un peu plus folle et un peu plus indécente que celle-là.) Madame de Mazarin ayant écrit pendant son voyage à son amant, sa lettre tut interceptée ; son mari la montra au roi, et la donna au parlement. Ainsi, disait M. de Bussy, n'étant pas cocu de chronique (parce que la lettre n'était pas publique), au moins le sera-t-il de registre. (M. de Monnier, après avoir déposé au greffe la culotte de l'amant de sa fille, y a mis les lettres de celui de sa femme, parce que celui-ci ne perd pas si aisément ses culottes; aussi a-t-il la double satisfaction d'être cocu de chronique et de registre f et de passer pour l'homme le plus fou et le plus vil qui soit en France.) Au reste, ce n'était pas la peine que M. de Mazarin recherchât avec tant de soin la preuve de son cocuage : sa femme ne l'en laissait pas manquer, et le chevalier de Rohan était dès la troisième journée, et peut-être dès la première, remplacé par Courbeville, son gentilhomme. (Quant à M. de M., il n'avait qu'à laisser faire ses confidents et ses prêtres, et son insensée famille : tous ces énergumènes-là ussent bien fondé sa réputation et ses titres, sans que les inges s'en mêlassent.) Madame de Mazarin eut assez de bonheur pour que sa famille et le crédit de ses parents assoupissent cette affaire. (Les tiens ont ébruité et envenimé la nôtre.) Celle de madame de Mazarin se termina plusieurs années après en une demande en perte de dot et de droits matrimoniaux. (Je suis persuadé que M. de Monnier répondra, comme M. de Mazarin, aux propositions d'accommodement qu'on pourra lui faire, qu'il se ferait scruimle d' entrer dans la moindre négociation ni d'écouter aucune proposition^ quelle qu'elle fût; qu'il te poursuit et te poursuivra en justice : car en tout temps et en tout pays, les méchants, les dévots et les fous se sont ressemblés.

Comme tu serais peut-être embarrasée de deviner pourquoi M. de Mazarin défendait aux femmes de traire les vaches et de filer au rouet, je te dirai que c'est à cause d'un exercice des doigts et d'un mouvement de pied, qui peuvent donner des idées malhonnêtes. Il demande, dans ses règlements pour ses terres, une grande pureté aux bergères qui conduisent les moutons, plus grande encore aux bergers qui gardent les chèvres. Il ordonne à tous ceux qui gardent les taureaux, ou leur amènent des vaches, de détourner les yeux de l'accouplement. Tout cela n'est pas plus fou que bien des anecdotes que tu m'as racontées. J'ai cru que ce parallèle entre M. de Mazarin et M. de Monnier t'amuserait un moment; et je suis si peu dans la situation et dans la possibilité de dire des choses gaies, que je n'en ai pas manqué l'occasion. Au reste, cependant, quand je réfléchis sur ce qui nous donne le désir de chercher de tels rapports, le souris que l'anecdote arrache est bientôt enseveli dans une morne et sombre douleur. A quel cadavre on t'avait unie! et que ne te faut-il pas souffrir pour en être séparée ! 0 mon amie ! le bonheur de notre vie se réduira-t-il donc à une année ? Nous faudra-t-il périr, parce que nous avons été fortunes pendant neuf mois? Quel horrible sort ! et comme chaque jour l'aggrave par sa

durée 1 0 mort ! accours vite à notre aide, si nous sommes

malheureux sans retour. 0 amour! si tu veux nous réunir, hâte-toi ; chaque instant nous détruit, et nos larmes usent une vie qui devrait t'être consacrée.

Mais, mon amie, P. ne viendra donc point? Voici un nouveau mois qui s'écoule ; tout à l'heure nous sommes à sa moitié. Ta grossesse avance; je ne sais rien de toi, de ta santé, de tes affaires... Ah! je suis très-malheureux! F. que je n'ai point revu n'a sûrement point été à Paris; je crains de le demander : on conçoit si aisément des soupçons, et ils

H-i LETTRES D'AMOUR

seraient si dangereux I 0 amie! aie donc pitié de moî; envoie-moi P. : qu'il n'attende pas d'avoir un prétexte pour demander à me voir. On me l'a promis pour consolation, et non pour affaires. S'il attend que mes effets soient revenus de Hollande, hélas! en voilà pour mille ans. Je n'y tiendrai pas, je t'assure; je patiente encore, mais je me tiens à quatre. Voici le quarante-deuxième jour que je n'ai rien de toi ; multiplie les minutes par les quarante-deux, et tu auras le nombre de mes supplices. L'autre lois j'en ai été cinquante-un, mais aussi j'étais au désespoir : hélas ! je m'abonnerais presque à présent à n'être pas davantage. Adieu, ma toute bonne et tendre amie, mon épouse, mon adoration si chère ! Je suis bien triste, je t'assure; il me faut bien des pages pour me consoler, et surtout bien de la tendresse, la certitude que tu te portes bien et que tu m'aimeras toujours. Donne-moi des nouvelles du petit. Hélas! nous n'arrangeons rien pour lui; et je ne puis pas être un moment sans mille inquiétudes diverses. Je t'embrasse mille fois.

12 septembre 4777.

Que le brave Givri, que le tendre d'Humières, qui se firent tuer de désespoir d'une infidélité, me semblent heureux ! Dès qu'ils aimaient bien, ils avaient la vie en horreur après une perfidie. Mais moi, j'expire de douleur, et je suis adoré de la plus aimable des femmes! La vie me serait si précieuse, si j'étais libre ! je l'ai en horreur à 27 ans. Avec un nom, une

fortune considérable, quelques talents, et, ce qui devrait effacer tous ces avantages comme l'astre du jour éclipse une faible lampe, une maîtresse charmante, je suis le plus infortuné des hommes. Il n'est point d'inquiétudes que je n'éprouve, de malheurs dont je ne sois assailli; mon amie les partage tous. D'impitoyables tyrans, déchaînés contre nous, nous rendent malheureux pendant leur vie, et s'assurent chrétiennement'la certitude que nous serons misérables après leur mort. Nous nous débattons dans un abîme sans fond : la cruelle consolation de savoir les détails de notre infortune nous est refusée. De tous les supplices le plus cruel, et le seul intolérable tant que l'obiet aimé respire, l'incertitude est notre partage. Les espérances prochaines nous sont interdites; les plus éloignées nous échappent; en un mot, vivre serait le plus terrible des maux pour nous, puisque notre existence est un tissu de tant de peines, si l'amour n'était pas le produit de notre vie; et cet amour, quelles que soient ses angoisses, est le plus doux des biens; car être indifférent, c'est trouver le néant sans mourir, et la vie en elle-même est bien haïssable. Aimons donc, ô mon amie ! qu'aimer bien soit notre mérite et notre récompense : que tout le reste soit subordonné à ce sentiment consolateur et vainqueur de tout. Eh ! quelle différence y aurait-il entre mon affreuse solitude et mon tombeau, si je n'aimais pas ! c'est que je souffre, et que dans le cercueil je ne sentirai rien. La mort ne serait-elle donc pas mille iois préférable à ma situation ? Quel autre attachement ai-je au monde, que celui de mon amour ? Je n'ai ni amis, ni parents : ceux-là m'ont trahi ; ceux-ci, ou me sont odieux, ou me sont indifférents. Le lien le plus naturel, l'inclination la plus douce qui se forme au sein des familles, n'existe plus pour moi. La conformité d'éducation que l'on reçoit, et la ressemblance des sentiments qu'elle produit ordinairement, la

communîiation des intérêts, des secrets, des affaires, y contribuent plus que la nature. Les noms de frère et de sœur ne seraient que des mots sans les relations civiles, et les liens du Bang sont très-chimériques. Mais si, loin de concourir à cette liaison, on tend à la détruire ; si l'on ne trouve parmi les siens que haine ou froideur, insouciance ou tyrannie ; de bonne foi, le hasard qui, de la conjonction de ma mère et d'un homme quelconque, fit naître un individu, m'imposet-il beaucoup de devoirs ? et dois-je une aveugle tendresse à mon père, parce que, dans un moment de désir, il lança dans le sein de sa femme ie germe dont je suis né, quoiqu'il ait été depuis mon plus cruel ennemi ? Quand on ne se laisse pas abuser par de grands mots, et qu'on ne reçoit pas, sur parole, des maximes gigantesques ou des rêveries spéculatives, on rabat à sa juste valeur toute cette morale dont on étourdit notre ieunesse. Ceux qui nous la prêchent, ont vraiment un grand intérêt à mus la persuader. Ils nous parlent sans cesse de nos devoirs, mais jamais de nos droits : aussi ne peuvent-ils pas tromper longtemps un être qui réfléchit ; et les patelins qui se montrent si crédules, ne me persuadent guère que de leur hypocrisie. Le grand lien de l'humanité, c'est la bienveillance, ce sont les bienfaits, c'est l'amour. Je dois tout à ma Sophie, parce qu'elle a tout sacrifié pour moi : je la chéris, parce qu'elle a fait mon bonheur, et qu'elle y est nécessaire. Mais je n'aime, ni ne dois, ni ne puis aimer ceux qui m'ont lait du mal, et du plus cruel, ou qui s'engourdissent dans leur indolence, lorsqu'ils pourraient me servir. Je demande si ua hasard, qui est dans le cours des choses possibles, faisait que, parla découverte de quelques circonstances jusqu'ici ignorées, je me trouvasse être le fils de monsieur et de madame de R., et qu'il me fût démontré que je suis un des fruits de leurs chastes ardeurs, leur en devrais-je beaucoup plus d'attache-

ment pour cela? Me serait-il possible d'échanger le juste ressentiment que j*ai de leurs procédés, pour la tendresse et le dévouement filial? Si Ton ne convient pas que non, je demande encore ce qu'est une obligation qui descend d'un nom et suit ses variations ? si, dans le nom de Ruffei où il y a six lettres, dont quatre se trouvent dans le mien, on en ôte deux pour y substituer quatre de celles qui composent le nom

de Mirabeau, je me trouve tout devoir, mon obéissance, mon sang, ma vie, à ces mêmes gens qui, dans la position actuelle des signes élémentaires de nos dénominations, ne méritent que ma haine et mon mépris ? En vérité, voilà un code bizarre: crois-tu de bonne foi que des êtres raisonnables puissent l'adopter ? et ne faut-il pas conclure de son absurdité, que ce sont les bienfaits des parents qui seuls nous imposent le devoir de la tendresse et de la reconnaissance ! 0 mon amie ! je ne dois qu'à toi; je me le dis chaque jour: aussi toute ma vie te sera-t-elle consacrée. Si je ne puis me réunir à toi, au moins tous mes vœux, tous mes sentiments, toutes mes pensées seront dirigés vers toi ; et, quand la mort viendra fermer mes yeux pour jamais, mon unique désir sera de les attacher sur toi. Ma passion, longtemps nourrie de difficultés, a été à l'épreuve de la jouissance. Je ne me suis point refroidi au sein du bonheur : je ne changerai pas au milieu de l'adversité. Je n'ai jamais été aveuglé sur toi; je t'ai vue telle que tu étais; et, à mesure que ton cœur s'est mieux développé, je t'ai aimée davantage. Ma jalousie, allumée par les plus légères apparences, n'a jamais eu d'autre principe que l'amour. Elle pourrait peut-être m'emporter aux extrémités les plus violentes, mais elle reviendra toujours aux éclaircissements, et ne peut jamais servir qu'à augmenter le sentiment qui l'a fait naître. Ton ami est incapable de cette jalousie sombre, méprisable et odieuse, produite «it nourrie

seulement par l'orgueil : en un mot^ ma tendresse n'est pas fondée sur un caprice de l'amour. Quel autre objet pourrait jamais séduire mon imagination et t'enlever mon cœur? J'ai trouvé en toi tout ce que j'ai jamais désiré, tout ce que j'ai jamais cherché dans une femme. J'avais renoncé à l'espoir de voir s'accomplir le rêve de mon imagination; tu l'as réalisé. Que me reste-t-il à désirer, que de jouir de mon bonheur? Mais, hélas ! comme il s'éloigne à ma vue !

13 septembre, samedi. J'ai vu Fontelliau aujourd'hui. Mon porte-cleis nous a laissés deux minutes pour aller chercher de l'eau. Il m'a dit: « Je n'ai pas pu aller à Paris; j'ai ici une malade à laquelle s'intéresse fort le duc d'Orléans, et que je nb puis pas quitter. (C'est mademoiselle Desaleu, la tante de cette madame de Montesson qui a eu l'esprit de se faire épouser par ce prince. (Mais, mort ou vif, j'aurai P., je vous le promets. Votre porte-clefs a vu l'autre jour que vous m'aviez donné un billet. Je le lui ai nié ; mais il en a ri et ne m'en a pas cru. Prenez-y garde, car ce serait, pour moi et pour vous, un crime irrémissible. » Il a fui comme l'éclair, parce qu'on attendait M. deR. qui, cependant, n'est point venu. Ainsi m'en voilà encore à l'incertitude, aux lueurs d'espérance, aux craintes déchirantes. Ah ! j'en suis bien las, et jamais je ne fus si laible et si découragé. Ma santé redevient fort mauvaise depuis quelques jours. J'ai de nouveau perdu le sommeil, qu'à dire vrai je n'ai jamais bien retrouvé. Je souffre de la poitrine, et j'ai surtout des maux de tète intolérables. Mon œil recommence à s'enfler; en un mot, tout concourt à me contrarier; mais, en vérité, le dérangement de ma santé est une iaible diversion à mes véritables maux, ilélas! si je m'assurais de ta correspondance, de tes nouvelles, d3 ton amour, je ne m'inquiéterais guère de tout le reste. Si

je ne le puis, que fais-je au monde? Je suis condamné à la mort par la nature. Aucune puissance de la terre ne peut annuler cet arrêt, pas même en suspendre quelques instants l'exécution. Elle ne sera jamais assez prompte à mon gré, s'i 1 me faut être longtemps encore dans l'état de perplexité où je suis. Je puis me dérober à la tyrannie, à la douleur, terminer d'affreux regrets; je n'ai plus qu'un asile, que le despotisme qui me foudroie ne peut atteindre, et dont il ne pourra m'arracher. Pourquoi ne m'y réfugierais-je pas? Je veux croire que ton amour ne change jamais, que tu me restes fidèle alors que tout m'abandonne : n'est-ce pas un tourment de plus^ dès que tu ne peux me le dire? Ma chaîne est-elle allégée, parce que tu en traînes une aussi pesante? Aucunes considérations ne pourraient jamais m'engager à me séparer de ce sentiment délicieux, si j'en pouvais recevoir les assurances. Mais, hélas ! vivre même aimé de Sophie, mais sans conserver aucune relation avec elle, sans avoir la moindre certitude de son existence, c'est un supplice au-dessus de mes iorces, et j'y succomberai, si tu ne me viens pas à l'aide. Agité par mille idées contraires, tantôt j'écoute en silence cette voix qui me parle, qui m'appelle, qui me crie : Elle est perdue pour toi; voilà ta dernière demeure; tu ne la reverras plus; et ie suis prêt à me frapper. Tantôt l'amour, par une illusion délicieuse, mais mensongère, me distrait, m'attendrit, me console, me persuade d'espérer. Je cède à ces douces inspirations, mais pour peu d'instants ; et, passant tour à tour du découragement à la confiance, et de l'espoir à la crainte, je suis vraiment le plus malheureux et le plus tourmenté des hommes.

LETTKES D'AMOL'R

SI

14 septembre 1777,

J'ai été entendre tristement la messe aujourd'hui^ dans l'espérance que je verrais M. de R... à la sortie. Il y était, en effet; mais il n'a parlé à personne, m'a-t-on dit : il s'est informé de ma santé, ce qui me touche peu ; mais comme elle t'intéresse, je te dirai que je n'ai pas dormi, et que je suis toujours fort mal à mon aise. L'abattement de mon âme ajoute encore à mes maux, et mes réflexions ne servent plus qu'âme tourmenter. Hélas ! disais-je ce matin, pendant cette sotte cérémonie dont j'entendais bourdonner les formules, si j'étais homme à me persuader les rêves des dévots, je convaincrais Sophie pour que nous nous hâtassions bien vite de mourir. Notre séparation finirait alors. Nous nous rejoindrions l'un l'autre dans des lieux où nos cœurs seraient réunis pour toujours; et où la mort, les persécutions, l'absence, l'infortune, ne troubleraient plus notre éternelle félicité. Car, enfin, nous aurions sûrement le même sort; damnés ou sauvés, nous serions ensemble : et quel est l'enfer où je ne serais pas heu' reux avec ma bien-aimée? Mais, ma chère amie, nous ne sommes point assez heureux pour nous repaître de telles illusions; au moment où nous finirons, tout notre être finira avec nous; et nous avons sûrement besoin de cette opinion pour supporter la vie; car la crainte de perdre notre amour est le seul sentiment qui puisse lui donner quelque prix. 0 mon épouse! que nous paraîtrions insensés à tous ceux qui no

savent point aimer, s'ils lisaient nos lettres, qui contiennent tant d'assurances d*un dévouement éternel ! comme toutes ces femmes pétries de petitesse, de déraison, de perfidies, et de tout ce qu'engendre cet intérêt de rivalité qui est leur première et peut-être leur unique passion, te prendraient en pitié! Pour celles qui ont autant de désirs qu'elles voient d'hommes, et autant d'amants qu'elles ont de désirs, elles diraient seulement, comme M. Ruflfei, que tu es folle et qu'il te faut des bains. Et ces hommes frivoles et vains, violents et menteurs, . insolents et volages, toujours gouvernés par l' amour-propre et, par conséquent, toujours portés vers l'ingratitude, parce qu'ils croient mériter fort au-delà de ce qu'on fait pour eux, ou parce qu'ils pensent qu'il y va de leur gloire d'être inconstants et de se signaler sans cesse par des infidélités; que crois-tu qu'ils disent de moi ? Pour ceux qui, semblables à MM. de R... n'ont que le goût des plaisirs les plus grossiers et les plus abjects, et ne seront jamais susceptibles d'un amour tendre et délicat, parce qu'ils n'ont ni cœur ni esprit, ils auront la bonté de me reiuser jusqu'à ces sentiments dont ils n'admettent pas la possibilité, parce qu'ils en sont incapables ; et, du plus grand sang-froid du monde, ils diront que je me suis perdu pour le plaisir de faire un éclat ; que ton amour n'est que surprise des sens, faiblesse de cœur et opiniâtreté d'esprit; qus je t'ai corrompue; que, dans un moment dangereux, tu m'as fait le sacrifice de ta personne, et que je t'ai persuadé que tu me les devais tous après celui-là; que, dans la suite de ton aveuglement, tu t'es laissé entraîner aisément à commettre les actions les plus folles ; que tu ne dois point être considérée comme ayant disposé de toimême ; que l'ascendant de mon esprit et l'impulsion de tes sens ont tout fait; en un mot, ils te feront l'honneur de te justifier ens'efforçant de prouver aue je suis un scélérat, fier

( peut-être même diront-ils insolent ), intéressé, sans honneur, sans discrétion, sans générosité ; mais que ces vices sont balancés par un esprit insinuant, une conduite adroite, des manières agréables, une finesse souple et déliée.

Je prends un vrai plaisir à coudre toutes ces atroces absurdités, parce qu'il me semble que je les entends parler et que je veux te laisser un modèle de leurs beaux propos, afin que tu voies si je ne les ai pas bien copiés. Eh bien, mon amie, c'est d'après ces gens-là que je serai jugé, et l'on dira : que cet homme est dangereux ! que cet homme est méchant ! quel dommage que tant d'esprit soit si indignement employé î Juste ciel ! quand serai-je donc assez bête pour qu'on veuille bien me croire honnête? ou bien, quand cessera-t-on d'être assez sot pour me juger sur les propos de mes pires ennemis ; pour croire qu'un homme à qui on accorde des combinaisons et des vues, ait fait de si grands écarts sans autre motif que celui de perdre une femme pour laquelle il s'est perdu? Je voulais faire un éclat... Mais, méchante vipère, à quoi mènerait-il cet éclat? Avais-je besoin d'emmener une femme en pays étranger pour me faire la réputation d'avoir une femme ? Ne sait-on pas que les laquais en trouvent plus qu'ils n'en veulent? Si ce n'était qu'une femme que je désirais, en manquais-je? Si ce n'eût pas été une amie respectable, adorable, dont je voulais taire le bonheur et recevoir le mien, que je voulais sauver des persécutions et des persécuteurs que je lui avais attirés, mon sort était-il si désespéré, et mon existence si méprisable, que je n'eusse rien à perdre? m'appropriais-je des trésors avec lesquels je pusse mener une vie d'épicurien dans le pays étranger? Celle que j'y ai menée était-elle bien désirable, si l'amour ne l'eût pas embellie ? Prêtez des motifs vils, iaux, intéressés, à ces hommes odieux qui, pour luir une mauvaise afl'aire, ou l'indigence, ou l'ennui, errent dan

le monde au gré de leurs caprices et des hasards, et emmènent avec eux des infortunées qui, pour prix de leur crédu lité, sont lâchement abandonnées par le monstre qui les a séduites et dépouillées. Mais moi, qu'ai-je fait pour motiver vos atroces calomnies? n'ai-je pas partagé jusqu'au bout le sort de ma maîtresse? Je n'ai fait que mon devoir, sans doute, et à Dieu ne plaise que je sois assez méprisable pour désirer d'en être loué ; mais du moins, en faisant son devoir, on a le droit de n'être pas injurié : il y a tant de gens qui ne le iont pas! Si cependant vous voulez absolument me déchirer, dites des choses qui aient quelque vraisemblance, quelque bon sens ; et ne criez pas que, pour le plaisir de faire un éclat, je me suis exposé à me voir obligé de gagner ma vie, et à me faire enfermer peut-être pour le reste de mes jours. Tu verras aussi que c'est pour laire une singularité que je me suis laissé prendre, et que je suis venu à Vincennes sans chercher à m'évader. Je voudrais bien qu'on me dît aussi en quoi je suis si délié et si fin, moi que tout le monde a trompé comme un enfant, moi dont l'esprit si vanté n'a jamais pu réussir à me préserver des pièges des plus sots, des plus grossiers animaux que la nature ait iabriqués. Ah ! bon Dieu ! s'il ne faut que se trouver bête jusqu'à en faire pitié, pour posséder l'humilité chrétienne, je serai sauvé, quoique amoureux; cela est immanquable. Quant à ma fierté, elle est si considérable que tu m'as vu encourager des manants à me manquer par mon excessive afîabilité. Au reste, avant que de reprocher à un homme qu'il est fier, je voudrais qu'on me définît hi fierté. Il est des circonstances où un homme d'honneur est incapable de n'en pas avoir. On confond la fierté et l'orgueil : c'est l'erreur des esprits très-courts et des âmes basses. La pierre de touche de l'orgueilleux, c'est l'adversité; il est vil alors, tandis que l'homme fier se redresse. Pour ce

qui est de mon honneur, je ne réponds pas à ces choses-là. Un coquin parle toujours de sa probité, un poltron de sa valeur, et un secrétaire du roi de sa- noblesse. La fausse modestie qui fait que nous nous défendons des bonnes qualités qu'on nous attribue, est un ridicule d'un autre genre, presque aussi général et plus singalier. Monsieur, vous avez si bon cœur ! — Ah î point du tout. Monsieur. — Vous l'avez donc mauvais, dirais-je volontiers ? Il est de ces vertus nécessaires qui constituent l'honneur, dont on ne doit pas plus se vanter que se défendre. Dirai-je que j'ai un bon cœur ? Non ; parce que ma conduite doit le prouver sans que je le dise. Le nierai-je ? je m'avouerai donc un monstre. Mais, par la même raison, que répondrai-je à un homme qui dit, loin de moi, et sans que je le puisse joindre, que je n'ai pas d'honneur? Rien, absolument rien. C'est quand les R. en sont à mon indiscrétion, qu'ils triomphent. J'avoue que je suis trèsindiscret dans les lettres que je t'écris ; et que, lorsqu'ils les font arrêter et les tiennes aussi, nos indiscrétions deviennent très-publiques, puisqu'ils les montrent jusqu'à un officier de police qu'ils n'ont jamais vu. J'avoue encore que notre fuite n'est pas fort discrète, surtout quand il s'ensuit une procédure. Si je voulais chicaner, je demanderais lesquels, des amants qui écrivent, ou de ceux qui arrêtent et divulgent leurs lettres; des amants qui s'eni aient, ou de ceux qui constatent par une information criminelle leur iuite, sont les plus indiscrets. Mais je ne veux pas disputer pour si peu, et je passe condamnation de tout mon cœur. Il n en est pas tout à fait de même de mon humeur intéressée. Je suis forcé d'avouer en conscience que je suis dans la misère, et que je n'y serais pas si j'avais été un peu plus rangé : mais je ne puis conserver ce ton d'ironie... Moi intéressé ! moi, qui, toute ma vie, me suis sacrifié pour les autres, qui sans cesse fus leur dupe!

DE MIRABEAL. 125

Et ce sont ces êtres dont la cupidité, dont la vile cupidité est la première passion, qui osent m'en accuser ! Les odieux calomniateurs vous repousseraient avec indignation, si vous aviez l'audace de leur offrir un louis qu'on ne donne qu'à un domestique ; mais ils s'attendriront devant des rouleaux de cette même monnaie ; ils feront des bassesses, des infamies pour l'obtenir. La pile en augmentant, diminue, efface l'insulte. C'est cette observation si humiliante, mais si vraie, qui m'a rendu prodigue. J'ai su trop tard que cette boue jaune que je méprisais si souverainement, est le mobile de toutes les jouissances, et que la pauvreté expose à toutes sortes d'humiliations, de contrariétés et de malheurs réels. Quand je l'ai su, mon pli était pris : et lors même que je me suis surveillé avec le plus d'attention, je me suis souvent surpris à une négligence en fait d'intérêts, impardonnable après les épreuves où j'ai passé, et surtout quand je ne souffrais pas seul de mon indigence. Mais je m'échauffe dans mon harnais assez inutilement; car tu n as pas besoin que je réfute les sottises de ton honorée famille ; et un ange du ciel viendrait pour les convertir sur mon compte, qu'assurément il ne serait ni écouté ni cru Adieu, mon amie bien chère. J'ai toujours grand mal aux yeux, et le vent du nord me serre la poitrine ; mais mon cœur, quoique malade et très-malade, ne perd rien de sa vigueur et de son énergie.

15 septembre, lundi. Tant qu'il plaira au vent de souffler au nord, et à P. de ne pas venir, assurément je ne dormirai pas; et toute ma machine sera très-dérangée. Mes lettres, par un autre coup nécessaire, s'en ressentiront : elles affligeront ma Sophie, en lui retraçant ce qu'a souffert son Gabriel. Ah ! mon amie, crois, je t'en supplie, que je fais tous mes efforts pour t'entretenir le moins que je puis de mes maux ;

mais je retombe sans cesse, avec quelque soin que je me roidisse. Hélas ! comment veux-tu que cela soit autrement ? Toute mon existence n'est-elle pas douleur et mal-être? De quoi t'entretiendrais-je, si ce n'est de mon amour, et puis-je en parler sans me plaindre ? Tu me trouverais bien froid et bien sot, si je voulais, pour m'en distraire et varier un peu cette correspondance si triste, faire le philosophe ou le belesprit. Et comment en aurais-je la lorce? je ne puis pas combiner deux idées, pas même saisir celles d'autrui ; et, après avoir lu toute la journée, je ne sais pas un seul mot de ce que j'ai lu.

49 septembre 1777,

Il a croulé, ma tendre amie, le Irùle édifice de mon bonheur. Je n'ai pas même vu M. de R., qui n'a point resté aujourd'hui à Vincennes ; ainsi j'ai passé vingt-quatre heures dans la perplexité, la crainte et le désir, et je n'en suis aujourd'hui qu'un peu plus malheureux. Que je devrais être déshabitué d'espérer quelque chose ! Après tant et tant de traverses, de fausses espérances peuvent-elles m'abuser encore ? Je pleure amèrement, comme si j'avais eu lieu de penser que la source de mes larmes fût tarie ; elles couleront, sans doute, jusqu'au moment qui finira tous mes maux... Mais quelle cruauté que de se faire annoncer à l'avance, et de ne point

paraître ! Ne devrait-il pas penser que la moindre chose me fait révolution ? Hélas ! mon amie, il est certaines professions qui sèchent le cœur; ou du moins est-il vrai de dire que l'habitude familiarise ceux qui les exercent avec une insouciance, une dureté qui devient leur seconde nature. Et puis, le moyen de penser aux malheureux, quand on ne l'est pas ! Leur souvenir est importun à ceux qui, quoique susceptibles d'une sorte de pitié machinale, s'aiment trop pour risquer de troubler leur bien-être, en réfléchissant sur cette émotion. Mais du moins, quand les infortunés dépendent de nous, on leur devrait quelques ménagements. 0 Sophie ! que de choses j'ai perdues, quand l'illusion qui m'entourait s'est détruite ! Dieux ! que tes lettres m'étaient nécessaires ! que je suis inquiet ! que je souffre ! Tant [d'événements ont pu survenir ! Qu'ont fait les R. ? qu'ont-ils écrit, arrangé, projeté ? où es-tu? que fais-tu? Peux-tu te supporter au milieu de ces femmes? continue-t-on à avoir des égards pour toi? Tu m'as laissé tant de sujets d'inquiétude, en me dépeignant ton séjour ! Je frémis si souvent en pensant à l'odieuse compagnie qui t'y obsède ! Hélas ! ton Gabriel n'en a pas d'autre que celle des idées lugubres, désespérantes, qui le déchirent nuit et jour. Et ta grossesse... ta grossesse, qui avance chaque jour, qui avoisine son terme, et dont je ne sais rien ! Dans quel antre tu vas supporter les maux de l'enfantement ! Quelle cruelle préparation que nos chagrins et nos malheurs !... Ah ! Sophie, tu n'auras aucun de ces tendres adoucissements qui peuvent soulager dans de si douloureux moments. Ton Gabriel, qui te les eût prodigués, est loin de toi. C'est pour lui que tu souffriras ; mais aussi c'est lui qui a produit ces affreuses circonstances qui aggraveront tes tourments... 0 amie si chère ! savoir que son amante souffre, être dans l'impuissance de la soulager, ou du moins de la

consoler, s'imputer son malheur, c'est la situation la plus affreuse qu'il soit possible à l'imagination humaine de concevoir.., et c'est celle où gémit ton Gabriel... Hélas ! tu n'entends pas même mes soupirs, mes sanglots, mes cris... Ah! du moins, tu te les figures. Deux tendres amants, forcés de se quitter, convinrent de s'entretenir à la plus grande distance, en regardant la lune à une certaine heure : tous deux se nourrissaient de la pensée que chacun d'eux, au moment même, considérait le même objet. Hélas ! je n'ai pas ce moyen de donner le change à ma douleur; jamais je ne l'aperçois, cet astre des amants : mais tu peux bien dire et croire qu'à tous les moments du jour 3t de la nuit, ton époux est occupé de toi; tu n'as pas besoin d'en déterminer aucun. 0 ma Sophie ! réfléchis sur l'horreur de mon sort, et tu ne trouveras pas que mon affliction soit au-dessus de mes maux. Mais non ne t'en occupe pas, s'il est possible. Il est des moments où je suis presque capable de souhaiter que tu me sacrifies. Ah ! si je pouvais croire que ta félicité est attachée à l'instant où tu m'oublieras, je m'immolerais tout à l'heure à ta tranquillité ; mais je sais bien qu'il n'est plus de bonheur pour Sophie sans son époux. Chère amie ! son bien suprême, ou le dernier degré de son infortune, sa vie ou sa mort dépendent entièrement de la conduite que tu tiendras à son égard ; mais il ne demande que ce que dictera ton cœur.

Oh! oui, nous retrouverons un asile, dussions-nous habiter le fond des déserts, garder des troupeaux dans des montagnes ignorées, courir au bout du monde, partout enfin où l'on peut jouir de la liberté de l'amour. 0 mon amie ! nous avons moins d'années qu'eux, et autant de persévérance dans notre amour et nos désirs, qu'ils en peuvent avoir dans leur haine et leur tyrannie. S'ils ne m'ont point enseveli pour toujours, si mon corps trop affaibli peut résister à ce cruel

esclavage, le bonheur n'est pas perdu pour nous sans retour, et je le vois au bout de la carrière que je parcours en ce moment; mais, hélas! qu'elle est longue! Au reste, je ne serais pas le premier de ma race qui serait péri ici. Le maréchal d'Ornano, dont mon quatrisaïeul avait épousé la fille, y est mort. J'avais cru, jusqu'à présent, que c'était à la Bastille; mais j'ai lu hier, dans l'histoire de Louis XIII, que c'était 'ici. Un certain d'Hélicourt était lieutenant de roi : il le traitait avec la plus grande dureté. Dans le commencement, le maréchal était nourri par la bouche du roi; on ordonna ensuite que les gens de M. d'Hélicourt le serviraient et lui feraient à manger. Lorsque le maréchal s'en aperçut, il refusa de toucher aux mets apprêtés par eux, craignant d'être empoisonné. D'Hélicourt lui dit: Quoi! vous craignez que je vous empoisonne? quelle idée! Allez, allez, n'ayez point peur, je n'en prendrais pas la peine ; car, si le roi m'ordonne de vous poignarder de ma propre main, je suis prêt. Le pauvre maréchal entendant, quelques mois après, le canon et tous les signaux d'une réjouissance publique, demanda au farouche commandant ce que c'était. L'autre lui dit : C'est le duc d'Orléans qui épouse mademoiselle de Montpensier. (Tu observeras que le maréchal d'Ornano avait été gouverneur du duc d'Orléans, frère du roi, et s'était toujours opposé à ce mariage, ce qui était, en partie, cause de sa détention.) Dieu soit loué! dit-il, vous ne m'aurez pas longtemps en votre puissance. Pourquoi cela, dit d'Hélicourt? C'est, répondit d'Ornano, que Monsieur aura obtenu, avant que de consentir à ce mariage, la promesse de ma liberté. Désabusez-vous, reprit le satellite du tyran, il se marie sans condition, et on ne pense à vous que pour faire votre procès. D'Ornano désespéré tombe malade et meurt à quarante-six ans. Tu vois que ce n'est pas d'aujourd'hui que nous avons à nous plaindre du despotisme.

Cependant le gendre du maréchal d'Ornano est le seul de nous qui ait jamais reçu quelque chose de la cour, car c'est pour lui que Mirabeau a été érigé en marquisat. Le papier me manque^ ma Sophie.

B octobre 1777.

J'espérais voir aujourd'hui M. de R., ou du moins savoir par Berard si le jour de M. Lenoir était lixé; mais M. de R. est parti dès le matin. En conséquence, je n'ai rien de nouveau à te dire. Je n'ai point été à la promenade, parce qu'il m'a été impossible de dormir qu'environ une heure ce matin; et point à la messe, parce que cela m'ennuie, ce que tu croiras aisément. Heureusement M. de R. n'est pas dévot, quoique la promenade ne soit jamais ici que la suite de la messe; c'est-à-dire, qu'un prisonnier n'obtient pas la permission de jouir de la promenade, qu'il n'ait entendu la messe, sans doute pour remercier Dieu de cette faveur signalée. Au reste, je n'aurai jamais de querelle avec personne pour un sujet si peu important selon moi. Je trouve tout simple qu'un homme qui s'est rangé de bonne foi d'une secte, ne veuille point s'astreindre aux pratiques d'une autre; mais celui qui ne croit rien, en passe par tout ce que l'on veut sans scrupule pour être tranquille, pourvu qu'on n'exige de lui que ces momeries qui ne font ni bien ni mal à personne. Ce sont là,

DP MIRABEAU. 131

selon madame de H., des principes sacrilèges; mais son anathème n'effraiera ni toi ni moij et je déclare d'avance que celui qui nous rendra dévots^ est le plus signalé convertisseur du siècle. Je sais bien que si j'étais assez faible pour avoir absolument besoin d'un« croyance religieuse^ notre système théologique serait le dernier que je choisirais. A supposer la nécessité d'une religion pour le peuple, hypothèse très-fausse selon moi, la multiplicité des dieux, avec des dogmes proportionnés à une telle idée, serait le dogme le plus favorable à la tranquillité de la société humaine. La mythologie du paganisme exilait tout esprit d'intolérance, toute fureur de superstition, malgré le nombre infini de leurs dieux et la variété de leurs rites, par la lacilité d'admettre dans ces systèmes religieux toutes sortes de cultes. Je ne vois pas que les passions humaines dont le paganisme revêtait les êtres célestes, aient été plus perverses lors de cette opinion, que dans les jours les plus purs du christianisme. Après tout, les païens ne faisaient que ce que font et feront toujours les hommes, en attribuant leurs affections, leurs sentiments, leurs désirs, leurs facultés aux êtres célestes. La raison de cette erreur est bien simple; c'est qu'il est impossible à l'humanité de se former une idée de quelque chose absolument hétérogène et disparate à tout ce qu'elle connaît. Mais les systèmes théologiques des anciens iavorisaient par leur nature la tolérance : le polythéisme (la pluralité des dieux), absurde aux yeux du philosophe, ne l'est guère davantage que tout autre système religieux admis dans nos sociétés, à le considérer dans toute son étendue. Il avait du moins cet avantage de concourir à la sociabilité, au lieu que nos idées métaphysiques, qui ont produit les subtilités et les disputes scolastiques, ont soufflé partout l'intolérance et la superstition. Au fond, il faut convenir que l'unité de Dieu ne sera jamais la religion d'aucivn

peuple. Ce dogme pur et simple ne sera jamais à la portée du vulgaire; et, dans tous les pays du monde, le commun des hommes se fera un dieu ou des dieux à sa mode, ou à celle de ses prêtres, intéressés à compliquer la croyance et les pratiques. Des opinions purement spéculatives ne les accommoderaient point. On a donc troqué, dans le fait, polythéisme pour polythéisme; mais le nôtre est âpre, insociable, turbulent, et celui des anciens était infiniment plus politique. Ils avaient vraiment la religion des sages et celle du peuple. Dans le christianisme on veut que tout le monde soit peuple. Le plus grand inconvénient, cause de tant d'effroyables malheurs que les disputes des prêtres ont fait fondre sur tout le globe, c'est que l'autorité s'est mêlée de leurs débats. Quand la puissance civile se déclare en faveur d'une opinion religieuse, l'intolérance est la suite nécessaire de cette partialité. En fait de religion, comme dans tout le commerce de la vie civile, la concurrence est le garant le plus sûr de l'équilibre, et la digue inexpugnable à élever contre leurs monopoles et les fripons. Je suis donc loin de croire que la multiplicité des religions soit un mal. Chacun a le droit de suivre son jugement en matière de doctrine, pourvu que sa conduite soit du reste absolument subordonnée aux lois qui doivent protection à tous. Aucune secte ne prévaudra, quand le magistrat ne s'occupera point de discussions religieuses, quand il s'opposera à la persécution, au prosélytisme, aux tumultes, et à toute action qui puisse troubler la société. Les principes spéculatifs ne sont point de son ressort. Voyez la Hollande, cette école et ce théâtre de tolérance, où il n'y a que cela de bon. Dans ce pays paisible, il y a plus de fanatisme qu'ailleurs, et cela doit être à raison de la quantité de sectes émules l'une àe l'autre, dont les prosélytes exercent les pratiques religieuses de leur croyance dans les mômes lieux ; mais jamais ce fana-

tisme ne produit aucune explosion, parce que le magistrat est toujours neutre, et ne s'occupe qu'à préserver la société de tout trouble. Je sais bien le grand argument des dévots intolérants. Il est absurde, disent-ils, d'opposer l'intérêt frivole et temporel de la société civile à celui du salut et de la vie éternelle. Il n'y a qu'une réponse à faire à cela; car attaquer leur vie éternelle, serait une controverse aussi interminable que les autres, et qui les réveillerait toutes. Le magistrat civil n'est préposé que pour avoir soin des intérêts temporels; et, en cette qualité, il ne peut, ni tourmenter les hommes pour leur acquérir une félicité éternelle qui ne le regarde pas, ni permettre qu'on attente dans le même objet à leur liberté et à leur tranquillité présente, qu'il est chargé de protéger. Il doit laisser au premier être le soin de sa gloire et de l'établissement de sa loi ; s'il est vrai que la puissance créatrice puisse désirer et exiger un culte des faibles créatures, qui forment un point si imperceptible dans l'immense chaîne de ses ouvrages. Le fameux comte de Peterborough disait, à propos d'un bill proposé dans le parlement d'Angleterre contre l'athéisme, qu'il était bien pour un roi parlementaire; mais qu'il ne voulait pas avoir un Dieu de la main du parlement, non plus qu'une religion, et que si la chambre se déclarait pour une de cette espèce, il irait à Rome, et ferait ses efforts pour être nommé cardinal, d'autant que, pour traiter de pareilles affaires, il préférerait d'être assis dans le conclave, plutôt qu'avec leurs seigneuries. Cette opposition est au fond aussi sensée qu'elle est plaisante dans la forme... Mais je m'aperçois que je te fais une dissertation sur la tolérance, ce dont je n'ai ni la force ni l'envie. Je finis donc, ma toute bonne. Tu sais comme je laisse courir ma plume quand je t'écris, bien sûr que tout ce qui vient de ton ami te fait plaisir, et que tu aimes à raisonner comme à sentir avec lui.

6 octobre^ lundi. 0 ma thèreamie! que l'attente est longue et cruelle, quand c'est le cœur qui espère, qui désire et qui souffre ! Que tous les autres malheurs qui peuvent affliger l'humanité sont légers, comparés à ceux qui affectent l'âme et ses passions! Qu'un amant malheureux est infortuné! La mort, cette ressource immanquable pour tous les maux et si précieuse pour tous les hommes courageux, malheureux sans espoir, est pour lui seul un expédient redoutable. Quand le désespoir pousse sa main, la tendresse l'arrête.... L'idée, l'image de ce qu'il aime lui rend la vie précieuse, au moment où la sienne est le plus abreuvée d'amertume ; il regrette la lumière, alors que tout autre à sa place l'aurait en horreur.... Ces réflexions que j'ai faites si souvent depuis que je suis enfermé dans ces murs odieux, se sont réveillées avec véhémence en moi ce matin, en lisant une anecdote si singulière que je vais la répéter; mais qui prouve'bien qu'aucune passion ne peut entrer en comparaison avec l'amour, puisque la tendresse qu'on ressent pour ses enfants, et l'attachement conjugal, sont si impuissants, dans certains malheurs, contre le dégoût de la vie. Richard Smith, relieur délivres, et retenu pour dettes dans un quartier privilégié à Londres, persuada à sa femme de suivre son exemple, en se faisant périr ellemême après avoir tué leur enfant. Ce malheureux couple fut trouvé dans la chambre oii ils couchaient, pendus à quelque distance l'un de l'autre; et dans une autre chambre, on trouva leur enfant mort dans son berceau. Ils avaient laissé deux papiers enfermés dans une lettre très-courte adressée à r hôtesse de la maison, pour lui demander ses soins en faveur de leur chien et de leur chat. Ils laissèrent aussi de quoi payer celui qui devait porter les papiers aux personnes dont ils avaient mis les adresses. Dans l'un de ces papiers, le mari remerciait celui auquel il écrivait, des marques d'amitié

qu'il en avait reçues, et se plaignait des mauvais procédés de quelques autres. L'autre papier, signé du mari et de la femme, contenait les raisons qui les avaient portés à agir si cruellement contre eux-mêmes et contre leur eniant. Cette lettre était écrite gaîment, et portait tous les symptômes d'une délibération tranquille. Ils déclaraient qu'ils se retiraient eux-mêmes de la misère où ils étaient tombés par une suite inévitable d'accidents fâcheux, prenaient leurs voisins à témoin de leur industrie et de leur application au travail, se justifiaient sur le meurtre de leur fille, en disant qu'il était moins cruel de l'emmener avec eux, que de la laisser sans amis dans le monde, exposée à l'ignorance et à la misère. Ils marquaient leur foi et leur confiance en Dieu qui ne pouvait se plaire en la misère de ses créatures, et lui résignaient leur vie sans remords et sans terreur. Ces deux infortunés avaient toujours été industrieux et sobres, d'une probité à toute épreuve, et remarquables par leur affection conjugale. Ni ce lien, ni celui qui devait les attacher à leur enfant, ne put leur rendre la vie tolérable, tandis qu'ils étaient obligés de lutter sans cesse contre le besoin et ses

contrariétés Chère amie! je suis certainement mille fois

plus malheureux qu'eux, et ma vie est infiniment plus triste, quoique ma subsistance soit assurée. Cependant je ne puis penser, sans frémir, à en trancher le fil ; et ce sentiment conservera toute sa force, tant que je n'aurai pas perdu tout espoir de sortir des lieux où je suis enseveli, pour voler dans tes bras. Je pense sur le suicide comme les deux Anglais infortunés; je le crois très-juste et très-naturel, quand la somme des maux l'emporte absolument sur celle des biens attachés à l'existence. Je ne manque sûrement pas de courage, et il n'en faut pas beaucoup pour s'ôter la vie quand on l'a en horreur. J'ai un fils; mais je n'y pense jamais depuis que

je t'ai voué mon existence^ et surtout depuis que tu portes dans ton sein le fruit de nos amours. J'ai une mère que j'aime sincèrement; mais je ne supporterais pas un moment pour elle la vie que je mène ici. Toi seule^ et l'espoir de te revoir, me retiennent donc encore.

0 Sophie ! quel est le charme de l'amour, qui attache à la vie, lors même qu'elle est un supplice? 0 chère Sophie! ce n'est pas sans raison que je désire de pouvoir saisir une idée étrangère à mon amour quand je t'écris; car, lorsque je suis la pente naturelle de mon cœur, un torrent de douleurs m'entraîne et sort de mon sein pour ravager le tien. L'image qui me réfléchit le passé, vers lequel le désir et l'amour m'entraînent, me rend le présent plus horrible et l'avenir plus redoutable. Jamais ta présence n'excita en moi un amour plus brûlant, des désirs plus violents, que ceux qu'allume ton souvenir; et leur impétuosité aiguise le tourment des privations. Eh ! que me reste-t-il de la vie, loin de toi? que m'en resterait-il quand je serais libre? Des amitiés stériles ou perfides, des haines injustes et implacables, des préventions odieuses et enracinées, de lâches et continuelles faiblesses, voilà ce que j'ai à moissonner dans le monde. Je ne suis plus à ce temps oii je me repaissais de projets gigantesques ou d'espérances vaines, où je me faisais des biens et des maux imaginaires, où je m'engouais de bagatelles, où, avide de dissipation, j'étais à l'aflat des événements, des occasions, et faisais ressource de tout pour le plaisir. Je n'ai plus qu'un objet d'affection, d'ambition, de désir; je ne connais plus qu'un bonheur, et toi seule peux me le donner. Je ne brigue plus l'estime des hommes, le crédit, les titres, les honneurs, le pouvoir. Ma passion, mon unique passion est trop grande, trop exclusive, pour que j'obtienne jamais les applaudissements de ceux qui n'aiment pas comme moi, et je ne veux

qu*un suffrage dent je suis bien sûr. Je n'ai qu'un besoin. Je ne puis goûter qu'un plaisir; je ne forme qu'un vœu : mais s'il est déçu, si ce besoin unique n'est pas satisfait, si ce plaisir délicieux m'est à jamais refusé, si je suis voué à brùlei dans les désirs, sans atteindre jamais la jouissance, il n'est plus de bonheur pour ton Gabriel : il n'en est plus pour lui sans sa Sophie, puisque Sophie est l'unique source de sa félicité. Hélas! mon amie, j'espère encore; mais n'est-ce pas la violence de mes désirs que je prends pour la probabilité de leur succès? Est-il possible? ma tendresse ne m'aveugle-t-elle pas? Ah! mon amie, tu sais si aucun autre nœud m'attache à la vie, que celui de mon amour. Si ces nœuds sont brisés, ou du moins (car tu ne me soupçonnes pas sans doute de prévoir qu'ils puissent se détacher dans nos âmes), s'ils ne peuvent plus nous unir, quelle autre illusion pourrait enchanter mon cœur? Pourquoi laisserais-je mes yeux ouverts à ce jour que je hais, dès que ce n'est plus le flambeau de l'amour qui l'allume? 0 Sophie! si tu ne dois plus presser de tes beaux bras ton époux, que t'importe que ce sein, brûlant sous tes baisers, soit glacé et devienne la proie des vers, quand celui dont tu partageas le goût, les plaisirs, le cœur, l'existence, ne serait plus? Serais-tu séparée de lui plus que tu ne l'es en ce moment, où tu ne peux pas même recevoir des papiers baignés de ses larmes et empreints de son amour? Cet amour te refuse le bonheur que tu en attendais : pourquoi désirerais-tu que le cœur qui le nourrit conservât son inutile existence? — Ah ! ma Sophie, je ne conterai plus d'histoires tragiques; elles me rendent trop sombre. Adieu, mon amante. Pardonne-moi mes tristes élégies ; pleure en les lisant; donne des larmes à la douleur de ton amij mais n'oublie pas que, lorsque tu en recevras l'expression, si ces lettres te sont remises par P., j'aurai reçu un grand son-

lagement, puisqu'assurément j'en aurai des tiennes; et que si, par un hasard que je ne puis prévoir, elles te parviennent par une autre voie, j'aurai du moins la consolation de te savoir moins inquiète et plus tranquille que moi. Adieu, ma bien-aimée; tu sais s'il est un amour plus tendre que celui de ton Gabriel.

0 mon amie ! ton amour, ta fidélité, voilà la base sur laquelle je m'appuie : sans cette confiance, je serais déjà englouti dans l'abîme de douleur sur lequel la iortune m'a suspendu. Aimer sans cesse est le besoin de mon cœur; être toujours aimé est son vœu et son espoir consolateur. Amour, source de toutes les vertus, de tous les plaisirs, de toute félicité, mon âme t'appartient tout entière. Mon unique envie, mon seul devoir est d'obéir à ta voix; tu soutiens ma vie; tu m'es bien plus cher qu'elle, et je ne la conserve que pour toi: c'est toi seul qui m'en donneras la lorce et le courage, et non ces principes soi-disant philosophiques qui masquent la faiblesse ou l'apathie de leurs prosélytes, ou ces croyances superstitieuses qui dégradent l'humanité. Ils prétendent que nuls malheurs ne doivent abattre l'homme, ces ridicules déclamateurs, qui ne connaissent pas la véritable infortune ni le vrai bonheur, qui se vantent de vaincre les passions qu'ils sont incapables de sentir, et jettent des cris aigus quand les douleurs de la goutte les tourmentent. Ils veulent qu'on soumette tout à la religion, ces pieux charlatans qui font un dieu pour qu'on leur obéisse et qu'on les révère; et, quand on examine ce que c'est que cette religion qui réclame un empire si absolu, on voit que la politique et la fraude, de conceii avec l'ignorance et la crédulité, en ont jeté les fondements, et que les diverses religions varient dans leurs dogmes, sans varier dans leurs vues et leurs exigences; parce que le caprice a produit ceux-là, tandis que l'intcrôt des prêtres, qui fjst

toujours le même, guide celles-ci. Singulier code à donner à l'homme, que celui qui dépend absolument du hasard de sa naissance ! Aveugle esclave de tyrans audacieux, il faut qu'il soumette, non-seulement sa raison, mais encore ses sentiments, aux impressions qu'il a reçues dans son eniance, et sur lesquelles toute réflexion, tout retour lui est interdit. C'est dans l'âge où sa pensée n'était pas née, où son cœur n'était pas développé, où ses sens, encore iniormes, existaient à peine, qu'il a subi le joug auquel il doit soumettre, pour

le reste de sa vie, ses idées, ses sensations, ses sentiments

0 ma Sophie! toi, dont le souffle m'anime encore, quoique arraché de tes bras, tu repousses, comme ton époux, cet odieux et insensé despotisme. Tu vis pour ton ami, tu vis pour l'amour, lui seul a le droit de nous dicter des lois. Notre cœur le désire encore en le possédant, il nous pénètre, il nous embrase; c'est à lui seul qu'est consacré notre être, et pour lui que nous conservons une vie dont le flambeau s'éteindra au moment où ses feux n'en entretiendront plus la lumière.

Ah ! chère, chère amie ! si jamais nous nous revoyons, n'aurons-nous pas mille raisons pour nous aimer plus encore que par le passé? Quelles épreuves n'aurons-nous pas subies? Que de larmes il nous faudra essuyer ! Que ton ami aura de

grâces à te rendre pour ta générosité, ta constance, ton cou-' rage! Ah ! tu avais déjà tout son amour; mais son estime pouvait encore augmenter, puisqu'il te restait des occasions nouvelles et si funestes de développer tes vertus. Qu'ils rougiront au fond de leur cœur ceux qui voudraient te dégrader, t' avilir, en changeant tes sentiments et tes principes, quand ils verront que leurs suggestions, leur tyrannie, tout le poids du temps, de l'adversité, de la douleur, n'a pu te lasser un moment; que ton courage, égal à ta sensibilité, dompte leur acharnement; qu'on a pu séparer ton corps de celui de ton malheureux époux, mais non pas ton coeur du sien ; qu'aux yeux mêmes du public sévère ou malin, qui ne croit point à l'amour, parce qu'il n'en voit point, tu auras su honorer ce qu'il appelle ta faute, et la rendre aussi respectable qu'intéressante; que tu auras démontré qu'il est une femme tendre et vertueuse, voluptueuse et constante, sensible et courageuse, qui a su fouler aux pieds les préjugés, et leur substituer les vrais principes de la nature et y persister ! Que diront-ils alors? Ils frémiront de rage, mais ils étoufferont de honte. Eh bien, oui : celle qui porta le nom d'un vil et méprisable septuagénaire ne se crut pas sa femme parce qu'un prêtre avait permis à ce vieux satyre de salir sa couche ; elle donna son cœur à un amant qu'elle trouva vertueux; elle lui donna sa personne; elle lui voua sa liberté, sa vie; elle quitta tout pour lui; elle crut lui devoir le dédommagement des maux qu'elle pensait lui avoir attirés. Nul lien ne l'attachait à la société; elle n'avait point d'entant; elle n'était pas même, dans la rigueur du droit, l'épouse du débile vieillard auquel on l'avait unie. Non content de l'abreuver de dégoûts, d'humiliations et d'ennuis, il en voulait à sa liberté, et était résolu de la sacrifier aux prêtres haineux qui avaient juré sa perte. Elle crut devoir se soustraire à leurs trames, et non pas re-

pousser le bonheur qui Tattendait, précipiter son ami dans les malheurs qui la menaçaient^ et sacrifier elle-même, et co qu'elle avait de plus cher, à la vaine terreur du qv!en diror t-on. Après tout, ses amours étaient aussi ébruitées avant qu'après sa fuite, grâce aux folies et aux noirceurs de ses parents; et son évasion était annoncée à tout le public par euxmêmes, ce qui équivalait, pour sa réputation, à l'exécution même de ses projets. Mais, quoi qu'il en soit, cette chimère appelée réputation ne lui paraissait pas pouvoir faire équilibre avec l'alternative inévitable de son infortune ou de sa félicité. Elle s'est donc jetée dans les bras de son amant; elle a fui la terre arrosée de ses larmes et habitée de ses tyrans, pour aimer et jouir en liberté. Voulez-vous qu'elle ait fait une imprudence ? elle seule Ta expiée. Personne au monde qu'elle et son amant n'a été puni de leur erreur, si vous appelez ainsi leur démarche. Mais comment nommerez-vous le courage avec lequel elle a soutenu le plus affreux des revers; la persévérance dans ses opinions et ses sentiments; la hauteur de ses démarches au milieu de la plus cruelle détresse; la décence de sa conduite dans des circonstances si critiques; l'uniformité de ses principes; l'héroïsme de son amour, et la délicatesse de sa constance? Si ce ne sont pas là des vertus, je ne sais ce que vous appellerez ainsi ; et, si vous convenez avec moi que ce sont des vertus, et des vertus rares, peut-être uniques à un tel âge, dans ce sexe, et dans une situation dont on citerait à peine un autre exemple, je vous abandonnerai ce que vous appelez %^ faute. Certes il y a plus de mérite à faillir ainsi, qu'à suivre, en tâtonnant, la route vulgaire de la mode et des préjugés... Oui, ma Sophie! je te dirais mieux encore et avec plus d'assurance, si tu n'étais pas mon amante, parce que mon âme serait moins exigeante, et moins tourmentée de jalousie et d'inquiétude, tu es le chef-

t42 LETTRES D'AMOUR

d'œuvre de la nature ; et si tu persistes jusqu'au bout, tu laisseras bien loin ton sexe et le nôtre.

0 ma Sophie ! si douce et si tendre, ce n'est jamais toi qui te plaindras que je parle avec trop d'enthousiasme de l'amour et de ses devoirs; toi, exemple unique de dévouement et de sensibilité ! Ah ! ne la désavoue jamais cette sensibilité divine qui fait toutes tes vertus, ou plutôt qui l'emporte sur toutes; qui est ton essence, le bonheur de ton Gabriel, la source de son amour. Elle produit quelques maux, mais elle les soulage tous, et fait goûter la jouissance de tous les biens. Elle te donne les plus précieux de tes charmes ; la facilité de ton esprit, la naïveté de tes sentiments : si jamais tu enveloppais ceux-ci, je n'y croirais plus; je penserais que ta tendresse épuisée ne te permet plus d'avoir une passion véritable. C'est ton âme toute nue que je veux voir; ce sont ces détails si simples, et si chers aux vrais amants, que je cherche avec ardeur. Quand on les néglige, c'est qu'on a recours à l'esprit pour plâtrer la sécheresse du cœur, et que ces délicieux riens, où les yeux d'un amant lisent son sort et démêlent la vérité, paraissent à celle qui devient indifférente, insipides et puérils. Je suis l'homme du monde le plus maladroit en fait de dissimulation, chère amie, et je n'envie pas ce talent; mais je pénètre aisément, et je crois que l'amour, tout magicien qu'il est en toi, ne me fascinerait pas la vue; car le mien lutterait dans cette seule occasion contre le tien, et il est trop intéressé à savoir la vérité pour se laisser facilement tromper. Le moindre déguisement ne lui échapperait pas ; mais la simplicité et la franchise lui inspirent une douce sécurité; et quand je vois tes lettres aussi laciles qu'autrefois, je me tiens assuré que ton cœur est le môme. Je ne voudrais cependant pas qu'elles fussent si courtes ; car enfin, joli démon que tu es, tu as assez d'esprit pour te donner le

change à loi-même un quart d'heure par jour; c'est la variété successive de tes sentiments et de tes pensées, que je voudrais examiner. Tu commences une page où il y a quinze lignes, par une caresse ; tu la finis de même. Comment veuxtu que je sorte d'ivresse? malgré toute ma sagacité, je n'y vois rien que mon trouble. Tu ne me laisses pas assez de sang- froid pour te juger. Si tu étais à la même épreuve que moi, obligée de tout tirer de ton cœur, parce que ton esprit serait épuisé par la solitude, et la quantité d'écritures que de longs intervalle» te feraient accumuler, comment t'en tirerais-tu?... Je cesse cette plaisanterie, ma bonne et tendre amie, qui n'est vraiment qu'une plaisanterie. Si j'avais quelque doute sur la véritable disposition de ton âme, je ne t'en parlerais pas de ce style-là, mais il est certain que si tu trouves dans mes lettres du feu et de la variété, ce doit être une grande preuve que ma tendresse est inépuisable ; car jamais mon esprit ne fut plus aride ; et quand il serait ce qu'il a été, il ne suggérerait sûrement pas, dans un sujet unique, cette foule d'idées et d'expressions toutes différentes. Le cœur seul peut donner une telle fécondité.

8 déceœbic 1T"T.

Après un silence de plus de six mois, savoir des nouvelles de ce qui nous est mille fois plus cher que nous-mème, c'est un bonheur que je ne chercherai point à exprimer. Que ma Sophie tâte son cœur, qu'elle l'écoute quand elle ouvrira cette

lettre : il lui ^dira ce qui se passe dans celui de son Gabriel !

— Mon inquiétude était horrible, parce qu'il ne me restait presque plus d'espoir. Elle est adoucie, mais non pas dissipée.

— Il est des écritures que je devrais savoir lire; mais il est aussi des gens qui griffonnent tellement, qu'ils déroutent la science et l'habitude, et qui font un 20 comme un 10, de sorte que, dans un moment oii les dates sont si importantes. Ton reste dans l'incertitude ; mais, fût-ce le 20 que les précieuses nouvelles sont parties, quel immense espace du 20 au 28, quand il ne faut qu'une heure, une minute, une seconde, ]t9ur amener des événements que je voudrais, au prix de mille vies, si je les avais, savoir à l'instant! Eh î que ne donnerais- ]0 pas pour que ma Sophie lût cette lettre avant la crise où il hii serait si nécessaire d'avoir quelque tranquillité d'esprit!... Le passé n'est pas en mon pouvoir (hclas ! rien n'y est); profitons du présent, s'il est possible. Hâtons-nous. Ah ! que ne puis-je faire voler" ces lignes que je trace d'une main tremblante des palpitations de mon cœur !

L'on m'a toujours promis de ne pas me laisser ignorer l'événement de tes couches; mais je sens que la bonté de ceux qui s'intéressent à nous ou qui en ont pitié, est gênée. J'en reçois bien plus que je n'attendais; ne tarde pas un moment à achever de me rassurer. \]nje t'aime, f existe, et mes poumons reprendront du ressort. — Le pauvre enfant! ah! sans doute, après toi, c'est ce qui m'est le plus cher. J'avais pensé r[ue, dans tous les cas qui peuvent se présenter à mon esprit, le parti le plus sage, le plus noble, le plus sûr, le plus tendre, que tu pusses prendre, était de nourrir. Il faut qu'il y ail des objections très-fortes que je ne devine pas, puisque l'idée ne t'en est point venue. Au reste, mes idées ont peu de poids à cet égard, puisque je ne sais rien.

Ce que je te demande à genoux, c'est de m'écrire aussitôt qu'il te sera possible, et en aussi peu de mots que ton état l'exigera, l'événement de tes couches. Je ne veux pas te peindre mon inquiétude; mais tu peux te la figurer aisément Ah! dis-moi bientôt que tu vis, que tu ne souffres plus; surtout ne me trompe pas. Dis-moi ce que sera devenu ton enfant, les baisers qu'il aura reçus de toi, ceux que tu lui auras donnés pour son malheureux père... Délivre-moi de TétoufTante perplexité qui m'oppresse. Tu sais de quelle sensibilité mon cœur est formé, toi qui lui donnas la vie. Je te vois, je t'entends, tu me poursuis : en vain je fermerais mes yeux et boucherais mes oreilles ; hélas ! le fantôme n'estil pas dans mon cœur? — Ne va pas t'inquiéler cependant de cette crise si naturelle et si facile à supporter à ton âge; calme ton esprit et ton cœur. Ne lais aucune imprudence; songe que c'est la moitié de moi-même sur laquelle tu attentes, quand tu ne soignes pas ta santé. Ne hâte pas ton accoucheur; souffre sans impatience : c'est à la nature à se délivrer... Ah ! je détourne les yeux de ce tableau ; mon laible cœur palpite et ne saurait le supporter.— Je n'ai que faire de te recommander de m'écrire avec prudence; cette lettre le dit assez; encore me suis-je peut-être trop livré au torrent de ma tendresse. — Je ne te dirai pas : sois tranquille, sois contente; je sais trop que ce serait exiger l'impossible : mais je te dirai : patiente, et ne t'ailecte pas plus de mes malheurs que des tiens; car, au fond, les tiens seront toujours la partie la plus terrible des miens. Tu vois qu'au moment du découragement le plus iuneste , lorsqu'on n'espère plus rien, une ressource inattendue peut s'offrir. Qui sait si l'avenir ne nous cache pas des événements plus favorables que nous n'osons en prévoir? Je n'ai pas mérité toute mon infortune, je le sais, et ton cœur te le répète trop souvent; mais je n'avais pas mérite non plus

tout mon bonheur. Il nous a été bientôt enlevé, hélas! dès la première moisson de notre amour. Peut-être n'est-il pas échappé sans retour, ma Sophie ; et ne t'y déroberais-tu pas, si la douleur détruisait ta santé, abrégeait ta vie? Ne l'oublie point, mon aimable amie : le seul de mes maux, auquel il n'y ait point de remède, est celui que tu peux me faire. Considère ce que je te dis là, dans tous les sens, et tu auras la clef de tous mes sentiments et de toutes mes pensées. Je te dirais beaucoup davantage sur ce sujet, si j'avais du temps, et si je ne craignais de lâcher la bride à mon cœur; car je crois avoir vu que ton cœur et ta tête sont bien malades. Au reste, ce qui se passait en moi m'apprenait assez ce que tu dois éprouver. Je tremblais qu'on ne tardât trop à te connaître. On te voit si douce et si modérée, qu'on n'imagine pas de quelle énergie ton cœur est capable. L'on ne sait pas assez que les esprits les plus doux et les plus modérés sont les plus inflexibles lorsqu'ils ont pris un parti, parce qu'ils ne s'y sont arrêtés qu'après une mûre délibération ; et il ne me paraissait donc que trop probable qu'on s'attendrait que les agitations que tes malheurs et ta tendresse ont excitées dans ton âme, auraient le sort de tous les grands mouvements, de toutes les crises extraordinaires, qui est de finir bientôt. Moi, qui te connaissais si bien , je savais que personne au monde ne possède à un plus haut degré que toi la fermeté, quand tu es convaincue que ton amour et la justice sont intéressés à ta persévérance dans une opinion, un désir ou une tentative: en un mot, que tu peux bien mourir, mais non pas changer. Je frémissais donc de leur erreur qui fallait réduire à l'extrémité, que peut-être ils ne soupçonnaient pas... Mais enfin, il est sûr que j'ai de tes nouvelles, et que je ne puis douter de leur authenticité; il me paraît certain que tu auras des miennes. Calme-toi donc, ô mon tout ! calme-toi, et attends du

moins de nouveaux malheurs, s'il nous en est réservé d'autres, pourdésespérer de notre étoile... — Je finis, car le temps me presse, ô mon amie ! et je ne suis peut-être que trop indiscret. Je te le répète, tu connais mon cœur ; tu ne peux méconnaître mon écriture; tu es donc sûre que je vis : c'est assez te dire que je t'aime et comme je t'aime.

Ajoute tout ce que je n'ose joindre à ce nom. Brûle cette lettre; cela est prudent et convenable.

Vendredi 9 janvier.

Ma chère, mon unique amie! j'ai baigné ton billet de mes larmes, je l'ai couvert de baisers... 0 mon amie! ma Sophie! quel poids il m'ôte de dessus la poitrine ! mais combien il y en laisse encore ! Hélas ! tu ne me dis rien de toi, de ta santé. Ta lettre a été écrite dans les douleurs, je le vois; tu n'as ajouté qu'un mot, qu'un seul mot après l'événement. Qu'il est tremblant ce mot 1 que ses débiles caractères ont déchiré mon cœur! Divine, divine attention, c'est toi, toujours toi ! toujours ton àme! mais hélas! comment es-tu? dis, disle-moi, ma Sophie. — Comment veux-tu que je me contienne? Hélas mon cœur est triste, et il sort d'un état plus convulsif encore. Ne t'inquiète point du désordre de cette lettre, et de l'altération de mon écriture; ce n'est que le trouble de la

nouvelle, l'émotion trop juste et trop forte qu'elle m'a causée. Je ne me donne point le temps de me remettre, parce que je ne veux pas retarder par ma faute le plaisir que te causera la vue de cette lettre... Chère, chère Sophie ! te voilà donc mère, hélas! et ton enfant ne te sera pas ôté! Puisse-t-il adoucir tes maux et tes douleurs ! Je dis ton enfant, — ah ! je sais bien qu'il est le mien. Jamais un titre si doux ne sera abjuré par ton ami... Cruelle Sophie, tu te reproches mes malheurs. Grand Dieu ! n'est-ce pas moi qui ai fait les tiens ? et crois-tu qu'autre chose puisse m'occuper? mais calme-toi, je t'en conjure, ô mon bonheur ! songe que tu es la moitié de moimême ; que c'est sur ma vie que tu attenterais, en ne soignant pas la tienne... Tu as besoin de tranquillité d'esprit, ma Sophie; je te conjure d'avoir soin de toi, de te conserver pour des temps plus heureux... Ce me serait une grande consolation d'avoir la certitude que tu recevras cette lettre : s'il t'est permis de m'en assurer, apprends-moi ton état; dis-moi comment tu te trouves, et surtout ne me trompe pas... ah! ne me trompe pas ; mais n'écris que quand tu le pourras sans danger, sans incommodité même. Mon cœur souffre; mais j'ai des forces encore, et tu n'en as plus : ne te hâte donc pas, dussé-je souffrir plus longtemps... Ma fille a mes traits, dis-tu ? Tu lui as fait un triste présent ; mais qu'elle ait ton âme, ah ! qu'elle sera riche alors! que la nature l'aura bien dédommagée des désavantages de sa naissance ! Hélas ! peut-être serat-oUe trop sensible; mais quelques maux que lasse la sensibilité, elle fait encore plus de bien. Oui, j'en jure par toimême... Je ne veux pas t'écrire longtemps; je ne le veux pas, je ne le puis pas. Je crains mon cœur, je crains ma tête, je crains ton état. Mon amie, ma Sophie, je te demande à genoux, j'exige de toi, je te conjure au nom de ta tille, de son père, de tous tes serments, de toute la tendresse que tu

DE MIRABEAU. T'i'i

m*exprimes si bien en n'osant l'exprimer, d'avoir soin de lui, de ne rien négliger pour le rétablissement prompt de tes forces et de ta santé, d'appliquer enfin à toi-même une partie de cette noble et admirable fermeté qui constitue ton caractère. Adieu : adieu, mon bonheur et ma vie.

xvn

Je reçois ta lettre du douze, ma chère et bien chère amie, ce dimanche dix-neuf. Je n'espérais pas que tu pusses écrire sitôt, ô ma bien-aimée ! cinq jours sont un bien petit intervalle pour t' avoir rendu la force d'écrire, et je te gronderais si je pouvais : mais comment veux-tu que j'en aie la force? J'espère en effet que la fièvre de lait est passée, et les premiers acci-dents, qui sont les seuls redoutables. Mais souvienstoi, mon cher tout, que la santé des femmes dépend de leurs couches, c'est-à-dire de leurs suites ; et ces suites dépendent absolument de la conduite plus ou moins prudente. Quand on ne nourrit pas, on a besoin d'une bien plus grande circonspection, pour faire supporter à la nature une contrariété si formelle à ses lois. Mon amour tant bonne, j'étais bien sur que ma lettre ne pourrait pas te faire de mal : et moi aussi j'en ai versé des torrents de pleurs, et je sais combien cette salutaire abondance soulage. Ah! dans combien de moments on Vinvoque vainement ! Je me sens presque absolument soulagé de l'inquiétude vraiment dévorante qui me consumait. Ton écriture est ferme, et ta tête paraît libre. Mes plus gran»

des craintes portaient sur la situation de cœur et d'esprit où tu te trouverais lors d'une crise telle qu'une première couhe. T'en voilà sauvée. Sûrement, ô mon amie ! c'est un événement d'heureux augure. Pourquoi la fortune ne nous eût-elle pas terrassés tout d'un coup? elle ne peut pas nous faire plus de mal qu'elle nous en a fait : nous achever, c'était nous guérir. Espérons que ses remèdes seront plus doux.

Tu diras tout ce que tu voudras de la figure de cette enfant; mais je suis bien sûr que ce sont tes traits qu'elle aura. L'amour peint ressemblant. Ah! tu ne me croirais pas bien malheureux, si tu savais quel charme et quel attendrissement ce doux nom de ma fille porte jusqu'à mon cœur. Elle prendra de nous deux, mon amie ; de son père, sa tendresse pour sa mère; de sa mère, ses grâces et ses vertus. Laisse, laisse-la faire : elle aura assez d'esprit pour se bien partager.

Je ne puis te dire ce que ton attention de m'écrire au sein des douleurs, que j'ai reconnue aussitôt, m'a inspiré de reconnaissance et de tendresse; non, je ne puis te le dire... Je n'ai qu'un moment : ma plume court; mon cœur ne peut s'épancher; mais sache seulement que jamais, non jamais je ne t'ai aimée... C'est depuis le 9 janvier que je sais ce qu'est l'amour : Tu n'as souffert gue vingt-quatre heures? et combien voulais-tu donc souffrir? Ah! je connais ton courage, et tu connais mon cœur... Mais mon imagination est un peu calmée; ta seconde lettre la rassure beaucoup; je suis persuadé que tu ne me trompes pas : ta main, ta bouche, furent toujours pour moi les organes de ton cœur. Qu'appellestu ? égal... Il m'est égal d'avoir un garçon ou une fille!... Eh! non, non. Madame : toi seule désirais un garçon; pour moi je n'ai jamais formé des vœux que pour une fille, parce que mon cœur me disait qu'elle serait l'image de sa mère. Un gar-

çon aurait eu mes défauts : il est bien plus dangereux de gâter notre sexe, parce qu'il est plus violent; et je sens bien que je ne pourrai jamais gronder ton enfant... Sans entrer dans des détails d'affaires que je ne saurais toucher, et dont je parlerais, comme un aveugle-né des couleurs, puisque je ne sais rien, je puis te jurer que je n'ai jamais cru de toi, et n'en croirai jamais que ce qui est digne : toi seule, toi seule peux te calomnier dans mon esprit. La raison et la tendresse confirment également tes principes; puis-je jamais redouter qu'ils se démentent? J'ai connu Sophie, puisque je l'aime; le cœur qui a parlé au sien n'en est pas tout à fait indigne; il sait donc l'apprécier. Oui, oui, ce que nous voyons de celui auquel nous sommes subordonnés, doit nous donner bien de l'espérance. Tu vois que les grandes places ne sèchent pas tous les cœurs. J'impose silence à ma gratitude ; elle ne serait point assez circonspecte. Mais, mon amie si chère, je suis bien caution que tu la devines, que tu la partages : une âme aussi aimante que la tienne sait reconnaître les bienfaits. Eh ! quel bienfait! Ah! nous aurait-on autant donné, en nous donnant la vie, que nous ne prisons que l'un pour l'autre?... J'ai eu des nouvelles de la santé de ma mère. Elle est bonne, dit-on. Elle m'aime toujours : tu sais si je l'ai mérité... Je ne suis pas moins pressé pour cette lettre, que toi pour la tienne; mais j'ai lieu d'espérer que ce ne sera pas la dernière que je lirai, pourvu que tu sois circonspecte, et que tu adresses à notre bienfaiteur une demande que son cœur ne saurait réprouver. Que je sache de temps en temps que tu existes, c'est savoir la plus grande partie de ce qui m'intéresse ; car c'est savoir la situation de ton âme. Les affaires ne sont que des accessoires, et nous devons nous imposer silence sur cela. Ta première lettre a été brûlée devant mes yeux ; cette seconde sera soustraite de mes mains. Point de copie non plus ;

mais ce qui est gravé dans le cœur n'échappe pas à la mémoire.

11 est certain, mon cher tout, que j'ai reçu des secousses violentes. Les plus terribles sont passées/Je n'ai pas vingthuit ans : la nature m'a donné une excellente constitution ; j'aime la vie quand je suis heureux, et je le suis beaucoup quand je lis tes lettres. Le souvenir s'en prolonge longtemps, et j*espère qu'on te permettra de le rairaîchir. Sois donc tranquille sur ma santé ; ses chicanes ne sont pas redoutables ; tu ne dois pas t'étonner qu'elle ne soit pas aussi bonne que quand je jouis de mon être. Tu me grondes de ne t'en avoir pas parlé... Mais songe donc à la circonstance; crois-tu que j'étais où j'écrivais? crois-tu que j'étais en moi? mon âme n'était-elle pas sur le papier? Mon amie, je ne sais point te dire que je t'aime, quand je ne puis pas le dire à mon aise; ainsi cette lettre ne finira pas tendrement; mais tu devines tout ce que je sens ; ah ! oui, tu le devines : car ton cœur et le mien sont des substances tout à fait homogènes. Interroge-toi donc, ô mon enfant! Je ne t'ai pas toujours permis un si grand triomphe, que celui de regarder tes sentiments comme égaux aux miens. Si tu rovois ton enfant, donne-lui tous les baisers que je voudrais lui donner. Pourquoi m'as-tu dit qu'elle était jolie? Crois-tu donc que ce puisse être un éloge pouï elle? Elle a bien d'autres mérites, vraiment! Amie, c'est ta fille, c'est la mienne. Ah ! quand pourrai-je m'occuper de son bonheur? Ce sera, tu le crois bien, le second et l'un des plus précieux objets de tous mes soins, de tous mes efforts. Aujourd'hui, je ne puis que lui offrir des vœux; mais qu'elle partage avec toi tous ceux de mon âme... Tu sais cependant que le partage doit être fait. Qu'elle ne prétende pas rivaliser avec sa mère; en vérité, elle s'y tromperait beaucoup. Adieu, ma chère, mon unique amie. Souviens-toi de la promesse que

tu me lais de soigner ta santé; tâche de m'en donner des nouvelles, et qu'il y ait toujours un mot de la petite. Ah ! tu ne l'oublierais pas ; Sophie est doublée : mon enfant, tu me ^ réponds de deux Sophie; mais surtout, et à jamais, de Sophie- j Gabriel... Hélas ! mon amie, je suis tout consterné de laisser j du papier blanc ; mais je ne suis pas le maître, et je suis j trop reconnaissant pour être indiscret. Adieu; les plus tendres adieux, sans nombre, sans compter.

s mars 1778.

Je reçois ta lettre du dix-neuf février, ma chère et bien chère amie. Je ne sais plus te dire ce que j'éprouve en voyant ton écriture : mes sentiments sont trop tumultueux, et ma tête et mes sens trop faibles. Mon cœur inondé de tristesse et d'amour déborderait sans doute, si je lui donnais le moindre cours. Je sens, beaucoup plus que je ne puis le dire, combien il est nécessaire de me contenir, pour que la satisfaction qu'elle me procure ne te soit pas refusée. Il est presque aussi cruel pour moi de recevoir un plaisir que tu ne partages pas, qu'il me le serait de causer volontairement tes peines. Tu sais que je ne suis pas fort exposé à ce genre de chagrins; mais ne te déroberais-je point une douce consolation, si je prenais, dans cette lettre, une liberté qui l'arrêtât? Je me contiens donc : hélas ! je me contiens; et ce n'est pas le moindre des sacrifices que j'aurai faits à toi, aux circonstances, à la reconnaissance

même que je dois pour la précieuse condescendance qui porte à mes yeui ton écriture, que de tracer ces lignes si froides, si glacées, pour un cœur de feu tel que celui de ton Gabriel.

Si ta santé est vraiment bonne, j'ai une grande inquiétude de moins. Mon imagination m'avait beaucoup grossi les dangers de ta situation. Jamais on ne subit une révolution plus terrible, dans une disposition de cœur et d'esprit telle que celle où tu as accouché. Je t'en crois, je veux t'en croire. Soigne ta santé, soigne-la, ma chère amie; que la moitié, la plus chère moitié de moi ne soit pas souffrante. Tu veux que je te parle de l'autre; il le faut puisque tu le veux. Je ne suis pas fort bien, mais je ne suis pas ce qu'on peut dire mal non plus. La vie sédentaire m'épuise, et le travail continuel n'y contribue pas peu. Le feu que j'exhalais au dehors, et qui ne produisait, au moyen de cette ressource, que la moitié de son effet au dedans, me ronge, cela est inéntable; mais je suis jeune, et il y a de l'étoffe pour souffrir. Ma poitrine est mieux que par le passé ; l'usage du lait et des rafraîchissants me délivre à cet égard des douleurs -vives. Le sang l'oppresse, mais des hémorragies me soulagent. Mes reins souffrent davantage. Tu sais que les coliques néphrétiques m'ont toujours menacé> souvent atteint : olies me déchirent plus fréquemment, et c'est encore une inévitable suite de la vie sédentaire. Voilà le détail que tu me demandes : je ne sais pas te déguiser la vérité; celle-là est assez désagréable et peu utile... Oui, mon amie, conserve-toi pour notre lille. La pauvre enfant! puisse l'étoile de son père, de ce père qui, par une inconcevable fatalité, s'est sacrifié toute sa vie pour des ingrats et des perlidès, et n'a sacrifié que ce qu'il adorait; puisse cette étoile, unique en singularités et en infortunes, ne pas la poursuivre! puisse-telle ramener sur le sein de sa mère le bonheur que j'en ai chassé î J'espère, j'ose espérer qu'on permettra que tu me disej

DE MIRABiEAU. m

quelquefois que tu respires ; et cette même voie me donnera la double consolation d'être assuré de ton existence et de la sienne... Au reste, mon amie, je te le répète pour la cent millième fois, point de projets, point d'illusions, point de calculs; les mécomptes sont affreux. Ton imagination est trop active : quand un foyer tel que celui-là est associé à une âme aussi sensible que la tienne, il s'y forme des exhalaisons sulfureuses ; un rien les enflamme, et la foudre sort de ce tourbillon destructeur. Sophie ! Sophie ! ne prends pas confiance dans la fortune ; ne sais-tu donc pas combien ses caresses sont perfides? résigne-toi si tu peux; et ne te forge pas de nouveaux tourments par des chimères qui n'ont de réalité que dans ta tête et ton cœur agités.

Je ne te suivrai point dans tes déchirants souvenirs ; je ne le dois point, et je crois que je ne le pourrais pas... Un seul mot sur la jalousie. Sur quoi porterait la tienne? sur des verrous. Certes, à moins que tu ne croies aux sylphides, aux beautés aériennes, tu ne peux qu'être fort tranquille. Quant à la mienne, t'en ai-je parlé?... Oh ! oui, mon cœur te reste; si tu le prises, tu peux te dire : Je ne perdrai jamais ce bien-là, tant qu'un souffie animera mon Gabriel... Faible consolation sans doute; mais cependant idée qui n'est pas sans douceur : car l'amour, l'amour désintéressé est le seul hommage qui satisfasse en même temps l'amour-propre et l'àme... J'ai découvert une larme sur ton papier; j'en ai baisé la trace, ô ma Sophie ! Mais pourquoi verser des larmes stériles? Hélas! elles dégonflent le cœur. Eh bien! pleure, mon enfant; je t'envie cette félicité... Ce n'est pas de répondre aux choses charmantes que tu m'écris qui m'embarrasse, c'est de n'y pas répondre. Tu as bien de l'esprit, ma Sophie-Gabriel! trop même; mais il est si naturel, que je me flatte que ce n'en est pas. Je suis si bête avec toi ! pourquoi serais-tu si ingénieuse avec mci?...

Tu as trouvé une amie! je t'en félicite : c'est un rare et délicieux bienfait du ciel. Qui plus que toi est digne d'en trouver? qui en a trouvé moins que toi? Sophie, le malheur n'a pas séché ton cœur, cette intarissable source de sensibilité; mais il faut être à la fois sensible et circonspecte : sonde le terrain oii tu marches; souvent des roses cachent des épines acérées et des précipices sans fond... Le ciel me préserve de te donner d'injustes soupçons. Tu sais si ton ami est trop méfiant; tu sais même s'il l'est assez : tu sais s'il est porté à chérir ce que tu aimes; mais hélas! en portant les yeux en arrière, je me rappelle les fautes sans nombre que le beau défaut de la confiance, de la généreuse confiance, nous a lait commettre. Je suis fort aise cependant de te savoir une société. Les distractions sont sans prix dans les grandes douleurs, quoique rarement on les aime... Je ne parlerai ni de tes désirs à mon égard, ni des permissions que tu me donnes, dans des suppositions qui n'auront pas lieu. Eh non! non, je t'assure, on ne me 'pro'posera rien qui puisse te donner de nouvelles inquiétudes. Boston était un asile sûr pour toi... honorable pour moi... Mais pourquoi parler du passé? je ne saurais ni m'accuser, ni me repentir. Je gémis du présent. Oui, j'en gémis; je voudrais, au prix de tout mon sang, et te donner la liberté et ce que tu désires : ce sacrifice serait une douce jouissance. Il est aisé de le croire; et, si tu veux y réfléchir un moment, tu verras que tu m'écris à cet égard des choses déplacées... Je te supplie, ma bien-aimée, de te soigner, et d'obtenir, si cette lettre te parvient, qu'elle ne soit pas la dernière que tu reçoives. Cela serait, ce me semble, iort nécessaire à tous deux, et dans tous les sens. Mais, quoi qu'il arrive, sois sûre, sois bien sûre, Sophie, que ton nom sera le dernier que proférera ma bouche; que les sentiments que je te dois, que tu m'as connus, qui sont devenus l'emploi et la fin de mon

être, seront les derniers que produira mon cœur, et réchaufferont jusqu'au terme que le destin a marqué à sa durée^ Adieu, ma Sophie-Gabriel; adieu, mon tout et ma vie. Je sais que tu devineras tout ce que je ne dis pas, et j'en ai besoin. Mille et mille baisers à ton enfant, si tu la vois.

20 mars <T78.

0 mon amie! j*aî reçu ta lettre, ta délicieuse lettre; j'y ai imprimé mille et mille fois mes lèvres brûlantes, où mon âme errait. Chère Sophie! comme tout ce que tu écris est naturel et touchant !... comme tu sais le chemin du cœur de ton tendre ami!... Mon amour unique! elle est triste cependant cette lettre qui fait mon bonheur. Tu entends bien ce que je veux dire par là. Je ne sais que trop que tu ne peux pas ne point être triste ; mais tu me parais inquiète, sinon de mes sentiments, du moins de mes pensées... Toi, mon tout! toi, mon bien! ne sais-tu donc pas que je ne saurais mettre en doute ni ton amour, ni ta constance, ni ta délicatesse, ni la bonté de tes attentions? Ne sais-tu pas que je te révère autant que je t'adore? Ah! si je doutais de ma Sophie, pourrais-je vivre? Chère amie, si quelques expressions de ma dernière lettre t'ont paru ambiguës, c'est que j'avais des raisons de craindre que le moindre déiaut de circonspection t'en privât; et que le bonheur de recevoir de tes nouvelles était tout à

fait empoisonné pour moi par l'idée que tu serais peut-être moins fortunée »....,....

0 ma généreuse amie! je sais que tu n'imputes aucun de tes malheurs à ton Gabriel. Il mérite ce sentiment par la pureté de ses intentions, par l'étendue de son dévouement, par sa droiture, par sa tendresse inconcevable, peut-être, pour toi-même ; mais commuent veux-tu qu'il voie d'un œil sec les maux dont tu es la proie? Mon bonheur ! je sens tout ce que tu me dis de noble et de tendre à ce sujetj et c'est pou^r trop le sentir que je n'ose t'en parler. Sois sûre seulement que toi seule peux i' accuser auprès de moi; que j'ai la plus entière confiance, je ne dis pas dans ta fidélité, en un mot, dans tout ce qui a trait au respect de toi-même, car cela n'a pas besoin d'être dit; mais dans tes démarches : sois sûre que j'approuve d'avance tout ce que tu feras, quand il te sera permis de faire, et que je suspecterais l'univers entier et moi-même, avant de former le moindre doute sur ma Sophie-Gabriel. Je connais son âme, et ses principes, et ses résolutions, ou, pour tout dire en un mot, je connais ses devoirs ; c'est assez pour être sûr qu'elle ne s'en écartera point... Au reste, vante mon amour; mais ne vante pas ce que j'ai fait pour toi. Veux-tu me louer de ce que je ne suis pas un monstre ?

Non, non, vertueuse Sophie, Si n'était pas une question ; mais crois-tu donc que je t'écris avec une rigueur académique? j'ai une demi-heure pour te tracer quelques lignes. Mon cœur bat si fort, qu'on dirait qu'il veut s'élancer hors de moi; mon imagination bouillonne, et tu veux que je pèse mes mots? Eh! mais vraiment, si j'avais du temps, je l'emploierais bien plutôt à t'écrire plus longuement qu'à arranger ce que je t'écris; je cause avec toi, mon enfant; mon âme s'épanche ou voudrait s'épancher... Hélas! hélas, qu'un mot, qu'un regard

en dirait bien plus que mille volumes ! c'est alors qu'il n'y aurait ni doute, ni incertitude, et que le bonheur seul serait en tiers avec nous.

Mais, mon amie, n'injurie donc pas ton esprit; sais-tu bien que c'est le meilleur outil d'un bon cœur, ou plutôt qu'il n'y a rien de si rare qu'un bon cœur sans esprit? Quoique mon imagination soit séchée, quoique je n'aie plus ni facilité, ni coloris quand mon cœur ne parle point, je sens plus que jamais le prix de l'élégance et de la simplicité; mais surtout de la simplicité. Rien n'est si aimable ; c'est le costume du sentiment et de la vérité : c'est ce qui fait le charme de tes lettres; c'est ce qui les rend si touchantes. Cette simplicité n'exclut point la force; au contraire, elle la donne si elle n'est pas vide de choses. Il n'y a qu'elle qui soit propre à rendre les vrais mouvements des passions. Elle proscrit les feux brillants, ces antithèses, ces idées recherchées, ces jeux de mots pointus, ces tours d'expression forcés, toutes ces affectations enfin que chérissent si fort les beaux esprits, et qui vont si peu au cœur. Voilà ce que j'abhorre de l'esprit, et c'est assurément ce que tu ne connais pas. Ces vains ornements, ces choses qui ne sont mises que pour briller, et qui décèlent la sécheresse de l'âme et la corruption du goût, sont à mille lieues de toi. Tu as surtout ce qui est du ressort du sentiment, un tact bien exquis comme tout le reste de ta sensibilité. La vive nature, la délicieuse ingénuité, la douce tendresse respirent dans tes lettres; et je ne me méfie de toi, mauvaise petite flatteuse, que quand tu me loues... Va, ne change ta manière pour aucune autre, ma Sophie; tu ne pourrais qu'y perdre. Tu es étonnée sans doute que je te parle ainsi ; car, outre que ta sotte et charmante modestie (sotte parce qu'elle est excessive) n'attribue qu'à ma prévention tout ce que je dis de ton style magique, tu ne crois pas qu'il y ait le plus

petit mérite à bien écrire une lettre, à exprimer tout naturellement ce que l'on pense, ce que l'on sent. Mais, mon amie, tu te trompes. La véritable éloquence consiste à dire les choses convenables à une situation donnée, à donner à chaque sentiment, à chaque pensée un coloris analogue; en un mot, à dire chaque chose comme elle doit être dite. Voilà tout le secret de l'art oratoire, ma Sophie, c'est d'être passionné : ainsi tu es bien plus savante que tu ne croyais... tu es toute surprise de me voir disserter dans cette lettre; mais ne comprends-tu pas qu'au moyen de cela je t'écris plus longtemps, et que je ne risque point de mettre ici des choses qui déplaisent à notre bienfaiteur?... Ah! mon amie, que nous devons le chérir ! Il nous rend la vie, que ceux qui nous l'avaient donnée nous avaient ôtée.

Que tu es aimable de me donner de bonnes nouvelles de ma petite Gabriel-Sophie ! Ah ! mon amie, c'est bien l'enfant de mon cœur, comme celui de mon sang. Si tu savais combien de fois un songe favorable me l'olTre enlacée dans nos bras! nos lèvres la touchent ensemble; nous l'enveloppons de la vapeur de nos haleines, comme elle naquit de celle de notre amour : elle sourit à nos caresses... 0 mon amie ! comme ma tendresse est centuplée depuis que tu as donné l'être à un autre toi-même, qui est aussi un autre moi-môme!... Sotte que tu es ! d'avoir été me dire qu'elle me ressemble... j'en ai une peur! Mais non, je n'en ai pas peur ! je suis sûr qu'elle ressemble à toi, tout à fait toi. Fussé-je beau comme Adonis, je voudrais qu'elle te ressemblât uniquement... Sais-tu ce qu'elle fera, la petite (car elle aura tout plein d'esprit)? elle prendra chez nous deux: chez toi, le teint, les traits, le genre d'esprit, le caractère, les grâces, les vertus : chez moi, la voix que j'avais, quelques talents acquis, et le tendre, l'inexprimable, l'immortel amour qui brûle

pour toi dans mon sein : chez tous deux, le courage, la candeur, la générosité, la sensibilité : en un mot, la petite Gabriel-Sophie prendra de sa mère tout ce qui est aimable et bon, ses qualités et ses charmes ; et, laissant respectueusement les défauts de monsieur son père, elle lui empruntera seulement ce qui a plu à sa maman; enfin sa devise sera le vers qui semble avoir été fait pour ma Sophie : Chirede in bel corpo amma hella... Oui, ma Fanfan, je me conserverai pour elle et pour toi, tant que je serai sûr de ton existence, et qu'il me restera quelque espoir de consacrer ma vie à tout ce que j'aime... Ah ! tu n'es point inquiète de la fortune de ta fille, si je ne suis pas mort civilement !...

Sans examiner tes espérances et tes calculs, ô mon amour bien cher ! je te prie seulement de croire que je suis bien loin de vouloir t' assombrir les objets.

Moi, que je te reproche tes larmes ! moi qui les fais couler!... Ah! Sophie! tu as bien mal interprété ma dernière lettre; peut-être aussi était-elle trop triste. Je souffrais, j'étais pressé, et je doutais que tu eusses reçu les mêmes consolations que moi, ce qui me navrait le cœur. Tu vois qu'il s'est bien élargi aujourd'hui. 0 mon adoration bonne ! puisse le tien s'épanouir en lisant ce petit nombre de lignes dictées par l'amour, mais par l'amour enchaîné par la prudence !

0 mon amie si tendre, quel bonheur inattendu ! quel torrent de volupté coule de mon sein! je reçois ta lettre, je la

reçois au moment où je fermais celle où je la demandais. Elle est douce, elle est tendre, elle est aimable comme toi ; elle me rassure sur la santé de tout c-e qui m'est cher, ou du moins de tout ce qui m'est plus cher que le reste du monde : elle allume mon sang; mais c'est une chaleur viviiiante qu'elle y porte. Oui, chaque fois que Gabriel reconnaît ton caractère, chaque fois qu'il lit les assurances de ton amour ; chaque fois que le toucher de ton haleine, de tes mains, de tes yeux, peut-être aussi celui de tes lèvres, empreint sur un papier que je ne garde point, hélas ! assez longtemps, mais que je jonche de baisers aussi longtemps qu'il est en mon pouvoir; chaque fois que tous ces trésors frappent mes regards, il me semble que je puise à la source de la vie, que j'arrête la faux du temps, que je repousse au moins pour quelque temps ces poisons dont l'infortune voudrait m'abreuver.

Oh non, ma Sophie ! non, tu n'as rien fait qui me déplût. J'étais triste lorsque j'écrivis la lettre qui t'a serré le cœur, parce que je croyais m'apercevoir que tu n'avais pas reçu les miennes, parce que je tremblais de n'en plus recevoir des tiennes, parce que je sentais la vie se retirer de mon cœur avec l'espoir. Tu sais que mon esprit prend toujours la teinte du sentiment qui m'agite; juge si mon style devait être assombri ; mais, mon amour si cher, aucun mécontentement, personnel à toi, n'influait sur la noire disposition de mon être. Ma confiance n'a pas été altérée un instant, je te le jure... 0 ma Sophie-Gabriel ! c'est un délicieux bonheur que d'avoir une amie charmante, et de jouir d'autant de sécurité que si c'était une laide qui ne fût désirée de personne ; et tu m'as lait connaître ce bonheur. Hélas! il en est un plus doux encore ; c'est d'être avec elle ; et la privation de celui-là flétrit beaucoup les autres. Au reste, quand je dis sécurité, Fanfan, je n'exclus point la jalousie, mais la méfiance- La méfiance.

selon moi, déshonore les deux amants. Pour cette inquiète passion que j'appelle jalousie, qui n'est que la crainte d'être aimé moins, je soutiens qu'il n'y a qu'un simple amour qui en soit exempt. Ne crois donc pas que j'en guérisse, ni que je m'en défende; mais ne crains point que je conçoive jamais ces odieux soupçons qui changent l'amour en liel, l'empoisonnent et flétrissent ses roses.

Mon amie ! je t'assure que cette auguste maison-ci est précisément un de ces lieux dont on vante l'air, faute d'en pouvoir vanter autre chose. Rassure-toi donc; l'air y est excellent ; et de plus on y prend des précautions très-recherchées contre les maladies épidémiques : aucune contagion malfaisante ne m'enlèvera, je t'assure. .

Quoi ! tu croyais la neige exclusivement à Pontarlier? Il me semble que tu dois n'en avoir jamais tant vu qu'à Amsterdam; mais, hélas! il est bien vrai, il est trop vrai que la situation de l'âme change bien les objets...

Oh! pour mes beaux yeux, je ne saurai te les passer, quoique j'en aie ri comme un fou. Cela m'a rappelé le signalement qu'une belle dame de ta connaissance donnait de moi à quelqu'un chargé de me retrouver; au chemin qu'elle prenait, elle aurait bien pu manquer son but. Je me disais à moi-même : il faut que cette dame n'ait jamais lu la fable qui nous raconte que l'aigle croqua, un jour, de petits hiboux, ne pouvant se figurer que des monstres si laids fussent les enfants dont son cher ami lui avait vanté la beauté. On ne signale pas bien dans ta famille. Madame de R. me peignait assez mal, comme tu sais ; et quand elle m'eut vu, elle ajouta aux traits de son tableau l'air d'un paysan, dont je n'ai pas ouï dire que beaucoup d'autres qu'elle se fussent aperçus. Cette autre faiseuse de portraits voulait faire de moi un Ado-

nis; et ne pouvant pas trop déguiser la ciselure dont dame nature m'a orné, elle citait de si beaux yeux, qu'à les chercher sur mon visage, tels qu'elle les décrivait, j'aurais fort bien pu ne pas me reconnaître moi-même, si je n'eusse aidé à la lettre : mais l'amour-propre, qui est un ingénieux interprète, m'aidait et n'aidait pas ceux qui me cherchaient... Quoi qu'il en soit de mes beaux yeux, je te prie de ne pas te moquer de moi en parlant à moi, ou, si tu es de bonne foi, de te taire pour ton honneur. Au reste, j'aimerais bien mieux qu'ils fussent bons que beaux; et ils deviennent si mauvais que je crains de les perdre. Le droit toujours noyé d'eau, pour peu qu'il s'applique, ne voit plus qu'à travers un million de points noirs. Le gauche est affaibli ; et je compte demander un oculiste pour le consulter sérieusement sur ces inquiétants symptômes. Fussé-je aveugle, je n'en aimerais ni plus ni moins; mais, avec tout cela, je ne ressemblerais pas à l'Amour. Il faut donc conserver ses yeux.

Mon bon amour, demande du papier; je suis sûr que l'on t'en accordera. Dans les maisons les plus sévères on en donne en le comptant; et, assurément, l'on ne nous traite pas avec sévérité. Tu aimes le travail et l'étude : il faut faire des notes et des extraits, quand on veut lire avec fruit; je ne voudrais pas que tu négligeasses ton italien, ce charmant idiome si propre à exprimer l'amour.

Tu me lais une question bizarre : Comment je me trouve ici? Je commencerai par te dire fort sérieusement qu'on a autant de bontés pour moi qu'on peut en avoir, vu les circonstances et la règle de la maison. Quant au reste, je te répondrai par une pasquinade; car comment veux-tu que je te réponde autrement? Les prisonniers de Londres chantent pour se désennuyer ! « Alexandre était prisonnier au milieu

DE MIRABEAU. iOr,

de l'univers; le roi d'Angleterre l'est dans son île, le sultan dans son sérail, le moine dans sa cellule, le savant dans son cabinet, le seigneur dans sa voiture, le marchand dans sa boutique; tous les hommes enfin sont prisonniers, et la terre entière est une vaste prison. » Tu vois qu'il y a manière d'égayer tous les sujets; mais j'avoue que, de tous les prisonniers, nous sommes les plus prisonniers. Ma tendre et bonne amie, tranquillise-toi un peu sur mon sort; il est et sera très-tolérable, tant que je recevrai de tes nouvelles. Tu te demandes trop souvent dans l'amertune de ton cœur: Hélas! qu'a donc fait mon Gabriel, pour être si malheureux? et tu ne te comprends pas dans cette question, quoique tu sois bien plus innocente que moi. Mais non, Sophie, il faut tâcher de se persuader, malgré les préjugés de l'orgueil et les pieuses rêveries dont on nous a bercés, qu'il importe fort peu à la nature que tel ou tel individu soit malheureux, souffrant ou détruit, pourvu que les espèces se conservent. Nous avons reçu d'elle la vie sans savoir ni comment, ni pourquoi ; nous la perdrons de même, et nous ne saurons pas davantage pourquoi cette carrière est hérissée de rocs, quoique nous ne méritions pas un chemin aussi raboteux. Je sais bien que cela ne console pas, ô ma trop aimable amie ! mais cela doit arrêter nos inutiles murmures. La fm de notre être, de nos passions, de nos actions nous est à jamais inconnue; mais je réponds bien de l'emploi du mien tant qu'un souffle l'animera ; ce sera de t'adorer.

Ma bonne amie, je n'aime plus du tout la guerre, à moii s qu'elle ne me fasse sortir d'ici. Ceux qui me connaissent no croiront pas que l'amour m'ait rendu poltron. Oh ! non, pas poltron, mais on ne saurait moins ambitieux; et, à raisonner de bonne foi et de sang-troid, quoi de plus fou au monde que

la fureur guerroyante ?.... 0 ma Fanfanl que ne fait-on des hommes, et surtout des heureux, au heu d'en tuer ? Tu es bien de mon avis, chère et pacifique amie, et tu ne souhaites du mal qu'aux traîtres et aux persécuteurs. Mais ma Sophie n'est pas poltronne non plus, quoique si douce ; et notre fille sera toute brave. Je veux qu'elle monte à cheval, qu'elle aille à la chasse, qu'elle manie les armes, enfin qu'elle réunisse aux charmes de son sexe les avantages du nôtre j mais il ne faut pas que cela la rende hommasse, car cette affectation dépare tout. Il faut qu'ainsi que toi, elle soit homme et paraisse femme. L'âme n'a point de sexe, mais le corps en a un ; et l'une ne doit pas empiéter sur les droits de l'autre. Ma Sophie- Gabriel, si charmante et si bonne, si courageuse et si douce, j'ai bien sincèrement admiré ta fermeté, j'adore ta résolution, et ton mépris pour les préjugés de ton sexe et même du nôtre; mais aussi, combien ta charmante ingénuité, tes grâces naïves, et jusqu'à ces riens délicieux qui seraient ridicules dans nous autres hommes et qui embellissent les femmes, combien ils m'ont rendu heureux!... Ah, Sophie! Sophie- Gabriel ! il n'appartenait qu'à toi de donner à la fois à ton amant la maîtresse la plus aimable, l'amie la plus sûre, la compagne la plus utile. Toi seule pouvais réunir la fermeté et le dévouement d'un homme, aux délicates tendresses d'une femme ; les fruits les plus savoureux de l'amitié, aux fleurs les plus suaves de l'amour.

Je dis trop de bien de toi: apparemment que j'en pense trop aussi; car assurément je ne dis que ce que je pense. Quoi qu'il en soit, je ne sais si je dors ou si je veille ; mais c'est un beau songe : il sera long, et je tremblerais si je pouvais craindre le réveil; car rien ne peut remplacer une erreur si chère.

Bonne, bonne, je voudrais que tu fisses raser de très-bonne

heure ta fille : les raisons seraient trop longues à déduire ; mais c'est une chose très-salutaire ^ et tu sais que je ne suis pas savant en recettes de bonne- femme ; mais ne fût-ce que pour lui faire avoir de beaux cheveux, ce serait bien assez. Je sais bien que les savants assurent qu'il faut être chauve pour avoir beaucoup d'esprit ; ils attestent l'antiquité dont la plupart des grands personnages étaient ainsi. Ils cherchent aussi dans l'histoire moderne force exemples de têtes pelées et fort illustres; mais peu m'importe le génie de ma fille, pourvu qu'elle ait un cœur; et je l'aimerais mieux un peu plus jolie et un peu moins savante. Au reste, il y a des raisons de santé plus sérieuses que l'intérêt de la chevelure, qui rendent cette pratique recommandable.

Oh ! oui, mon amie, j'exprime ma reconnaissance de mon mieux à notre bienfaiteur, et je cautionne bien la tienne. Hélas! que fussions-nous devenus, s'il n'eût pas été sensible? Toi qui sais de quelle flamme mon cœur est formé, puisque tu lui donnas la vie, imagine dans quel état était ton Gabrieb lorsqu'il ignorait ta vie ou ta mort, ta délivrance ou tes souffrances Ah! je rongeais mes fers, et j'invoquais la mort

sans oser me la donner, de peur d'élever une barrière éternelle entre moi et le bonheur, dont le retour n'était pas encore impossible... Mais aurais-je pu soutenir cet état violent que l'amour nourrissait, que le temps, l'esprit, l'imagination, la vivacité ne faisaient qu'aggraver?... Que dis-je? la raison même en aiguisait la pointe, et c'était mon devoir de me désespérer.

Je ne sais, madame Sophie, si tu trouveras que ma jlcjté est mal placée aujourd'hui ; mais je sais bien que cette feuille contient plus d'écriture que je n'en trouverai dans dix de tes lettres. J'espère, j'ose espérer, et c'est avec une recon-

naissance aussi vive que mon désir, que j'en recevrai encore, et qu'elles me donneront de temps à autre des nouvelles sûres de ma Sophie-Gabriel et de mon précieux enfant... Ah ! si elle était dans tes bras, tu l'embrasserais souvent pour son père ; lu lui dirais de m'aimer, et elle m'aimerait; car tu me peindrais bien aimable à ses yeux, et si aimable, qu'en me voyant, ta petite créature dirait sûrement : Quoi! ce n'est que cela? par ma foi, maman est bien bonne f...iei'y attends: va, sois aimée seulement la moitié autant que j'aime ta mère, et nous verrons si cela ne bouchera pas à tes yeux bien des trous de petite vérole... 0 ma Sophie! tu embellis l'àme et l'esprit de ton Gabriel , et quelquefois même aussi ses traits, au gré de ton imagination et de ton cœur. Mon amour, et surtout le tien, sont le voile qui cache mes défauts sans nombre. Je souris de ton enthousiasme ; je le prise infiniment, comme une preuve irrécusable de ta tendresse; mais je ne m'en juge pas moins comme je le dois. Ah î je suis sûr du moins de ne t' avoir jamais induite en erreur sur mon propre compte, de n'avoir déguisé aucun de mes défauts, aucun de mes sentiments , aucune de mes pensées. Tu ne m'accuseras jamais d'avoir voulu te paraître un autre que je suis; mais j'espère bien, ô mon amie bonne ! que tu ne t'apercevras pas même de ta prévention, parce que l'amour qui te l'a donnée l'entretiendra toujours.

La véritable base d'une passion durable ne te manque pas : tu estimes ce que tu aimes. J'ose croire le mériter : mes défauts appartiennent à mon esprit ou à mon humeur; mes bonnes qualités sont à mon cœur. C'est ce cœur qui te touche : c'est ma sensibilité, ma droiture et mon dévouement qui ont fait ta conquête; ce sont eux qui ont achevé mon bonheur. Et ces charmes-là, les seuls flignes de toi, durent toujours et ne se flétrissent jamais.

Adieu, mon tout. Adieu, ma vie. Adieu, ma Sophie-Gabriel. Kélas! adieu.

0 mon amie! c'est le mois de mai qui m'a horriblcincnl pesé. Ah î j'étais aux abois; et, sans le secours de notre bienfaiteur, c'était fait de ma raison. Grâces lui soient rendues : je tiens ta lettre, elle est là : elle a rendu du ressort à mon cœur; je respire à présent; et si je ressens un trouble universel, ce sont les palpitations de l'amour et du plaisir qui le produisent. 0 ma Sophie, mon adorable Sophie ! que j'avais besoin de ta lettre! que tu es tendre! que tu exprimes bien ta tendresse, alors même que tu es obligée de la contenir \ Elle donne la vie à mon cœur aflamé d'amour, cette lettre délicieuse, quoique si triste. Oui, mon bonheur! je puise à la source de la vie quand je reçois les assurances de ton amour; et cette ingénuité touchante, cette inimitable simplicité, si énergique, si ardente, exalte au même degré tout mon être. J'oublie ma situation et la tienne, mes maux et les tiens, mes inquiétudes, mes craintes, j'oublie tout, jusqu'à nos malheurs: je t'entends, je te vois; mais hélas! je veux voler dans tes bras, et l'illusion est détruite, et mes yeux retombent sur nos fers, et mes larmes inondent mon visage et mon sein : larmes salutaires cependant, adoucies par l'eipérance que tes lettres entretiennent au fond de mon cœur. Ah î Sophie ! mon amour est le souffle de ma vie.

Cruelle amie ! quel jour tu te rappelles !... Ah ! je ne sera

pas si courageux; je De t'en parlerai pas, la plaie saigne encore. Hélas! nos cœurs étaient unis et confondus; le glaive de la douleur les a divisés en deux parties... qui pourrait cicatriser une telle blessure ? i

Ah ! oui, puisque tu l'as compris;, je l'avoue : les lettres que nos imprudences réciproques ont arrêtées, m'ont causé bien du chagrin. Mais j'espère que nous sommes sauvés de cet écueil. Nous ne parlons plus que des sentiments si justes, si naturels, dont on comprend toute l'énergie, puisqu'on daigne compatir à nos inquiétudes. Qu'on efface ce qui pourrait déplaire, ce sera de nouveaux remerciments que nous devrons, puisque nous aurons une preuve précieuse qu'on veut nous accorder tout ce qu'on peut nous accorder. On a trouvé tes lettres longues ; hélas ! les amants ont une optique particulière, apparemment; je les vois si petites, si courtes! Mais c'est ta faute, vois-tu, ma Sophie? avec ton caractère que l'on croirait échappé du sabbat, s'il n'était griffonné de la main de l'amour même, on est toujours dupe. On croit, tant il est menu, qu'il y a beaucoup; et il n'y a presque rien. Les lignes sont si écartées, les mots si larges, que rien au monde n'est si hypocrite que ton écriture.

Ma Sophie, tu dois savoir que mon esprit est toujours à l'unisson de mon cœur; ainsi, quand tu vois mon style aisé et facile, tu peux te tenir pour certaine que mon cœur est à l'aise; que je suis content de ma Sophie-Gabriel; que mon bonheur est pur. Une chose que tu peux croire, parce qu'elle est très-exactement vraie, c'est que je suis moins jaloux en absence qu'en présence, quoique je le sois toujours beaucoup; et cette différence est une grande preuve de mon estime. En présence, l'amour l'emporte sur ma raison : un rien qui l'offusque, est un monstre, une hydre redoutable. Je voudrais presque que tes yeux n'eussent la faculté de voir que comme

moi. En absence où la raison est comptée pour quelque chose, parce que les sens sont moins émus, je suis si convaincu que tu ne peux être que fidèle, et même constante ; que mes droits sacrés dont tu es la dépositaire sont imprescriptibles, et sous une garde inviolable ; qu'un cœur tel que le tien ne peut que chérir des devoirs si saints j qu'un amour tel que le nôtre ne peut être remplacé par quoi que ce soit au monde; qu'un être capable de la passion qui nous em- ' brase ne l'est pas d'une perfidie; que qui a goûté les délices dont nous nous sommes enivrés, ne saurait trouver quelque saveur dans un sentiment qui, pût-il être aussi actif, aussi profond que le premier, ce qui n'est pas dans la nature, serait toujours empoisonné par les remords : tout cela se présente si distinctement à mon esprit et à mon cœur, que ma jalousie en est très-émoussée. Je ressens bien ses atteintes; mais elles me pressent sans me déchirer. C'est d'être aimé moins, que je crains, et non pas de n'être plus aimé. Ah ! ma Sophie, cette idée suffit pour m'oppresser. Jamais, non jamais je ne consentirai à perdre la plus petite partie de ta tendresse. Ce trésor m'est nécessaire tout entier, et je périrais, si l'on m'en ôtait la moindre partie.

Raillerie à part, ma chère amie (car je ne ris que du bout des lèvres, c'est-à-dire, de bien mauvaise grâce), je me porte beaucoup mieux. Le temps est beau, et ta lettre va bien l'embellir encore. Tout invite à l'amour, tout porte la livrée du printemps : tout fleurit, tout s'unit, tout s'enlace : nous seuls, nous seuls hélas! de tous les amants, ne nous joignons que par la pensée, le désir et l'espoir. Mais enfin la belle saison répare les désordres de ma santé. Je me promène chaque jour; c'est depuis huit heures jusqu'à neuf du matin : c'est bien court; mais je quitte sans regret le jardin, en pensant que je fais place à quelaue malheureux compagnon de mon

n2 LETTRES D'AMOUR

sort. Chère et tendre Sophie I tu voudrais marcher aux mêmes heures que moi : hélas! deux amants, obligés de se quitter, se promirent de méditer chaque nuit à l'aspect de la lune, et de tromper ainsi l'absence par une conversation muette ! Ton idée est plus fine encore, parce que ton sentiment est plus tendre.

Mon amie, ne cherche pas non plus à répandre tes principes. Que la tolérance soit en tout ta religion. Tu pourrais bien avoir pris de moi le défaut très-grand, très-nuisible à soi-même, de ne pouvoir entendre déraisonner de sang-froid. Je me suis fait plus d'un ennemi et j'ai usé mes poumons en m'efforçant de donner du sens à des buses et de l'honneur à des coquins. Ne va pas suivre ce mauvais exemple avec les femmes. Je te l'ai dit : en général, elles n'ont point de caractère : ce sont des arbustes charmants, faits pour porter des fleurs ; rarement on y rencontre des fruits ; et leur qualité dépend toujours de la greffe, qui rarement est bonne; car il ne faut pas croire que notre sexe vaille mieux que le tien. Il est peu d'âmes assez fortes pour n'avoir aucune notion de froideur en amour, soit qu'on l'appelle prudence, ou qu'on lui donne tout autre nom : et peut-être n'est-ce pas un mal, car tant de matières combustibles pourraient causer de furieux embrasements. Nous sommes notre univers, chère Sophie; il n'est pas étonnant que nous ayons une langue particulière. Les autres ne peuvent concevoir nos transports. Nous avons cet avantage sur eux, que nous nous figurons aisément leurs plaisirs, qui ne sont qu'une partie très-subordonnée des nôtres. Il n'y a point de branche d'arbre qui n'offre dans ce mois-ci plusieurs couples d'amants de cettt espèce. Laissons leur préférer leurs amours sans amour. Ils sont plus discrets et moins pénibles, à ce qu'ils crolej^t. Ce sont des aveugles qui nient la couleur purpurine des roses,

parce qu'ils ne peuvent la voir, et qu'en tâtonnant ils sentent leurs épines. Tu connais une chère dévote, qui prétend qu'un amant vraiment amoureux est un homme haïssable, parce qu'il est très-incommode, très-jaloux; parce qu'il ne peut cacher sa passion, et que la chère réputation croule. Quanc? tu trouves de telles raisonneuses, appuie leur argument. Conviens sur ma parole qu'un homme en vaut rarement deux; qu'ainsi un amant n'a nul droit de prétendre à des moments qu'il ne peut employer. Tu vois jusqu'où va ce raisonnement, auquel se réduit, en dernière analyse, la morale moderne de l'amour. Si un homme en vaut rarement deux, jamais il n'en vaut quatre, encore moins trente. Le ciel fait rarement des miracles, même pour les dévotes : l'esprit est fort, et la chair est faible : les accidents, dérangements, cas fortuits, etc., doivent être prévus; il faut donc des ressources; et plus elles sont multipliées, moins le public s'en aperçoit. Mais comme, si toutes les femmes étaient au même régime, l'autre sexe ne serait assurément pas assez nombreux pour les servir, prie ces dames d'être tolérantes: il y va de leur intérêt. Qu'elles laissent les femmes tendres, romanesques ou folles, comme il leur plaît de les nommer, qui n'ont de désirs que pour un objet, parce que leur cœur n'est touché qu'i pour un objet, qu'elles laissent ces femmes, dis-je, doiil l'âme et les sens sont toujours d'accord, être dupes de Icuf passion et se borner à leur amant. Voilà le traité qu'il faii^ faire avec elles, ma Sophie, au lieu de les prêcher. Pour tel reliens ces jolis vers:

Gcrlrude dès ce jour, plus sage et plus heureuse.

Conservant son amant et renonçant aux saints.

Quitta le vain projet de tromper les humains.

On ne les trompe point; la malice envieuse

m LETTRES D*AMOUR

Porte sur votre masque un coup d'œil pénétrant; On vous devine mieux que vous ne savez feindre ; Et le stérile honneur de toujours vous contraindre Ne vaut pas le plaisir de vivre librement.

Mon amie si bonne, je voudrais bien que cette lettre te ren. dit un peu de sérénité, et qu'on te permît bientôt de m'en écrire une qui me rassurât sur la situation de ton esprit cî de ton cœur. Chère enfant, tu es fort malheureuse ? Hélas ! tu sais bien que je le sens au moins autant que toi, mais roidis-toi contre les désagréments et les dégoûts inséparables de ta position. Dépends-tu du caprice, de l'insolence, des bavardages d'une de ces femmes qui sont tes compagnes? Non sans doute. On m'a dit de ta part toute sorte de bien de cell s sous la direction desquelles tu es. Assurément il n'a pas dû leur être difficile de t'apprécier et de te mettre à ta place. Je t'en conjure, ô mon amour ! un peu de force d'esprit ; tu en as tant dans l'àme! Serais-tu comme moi, dont la fermeté et le sang-froid sont à toute épreuve dans les grandes occasions, et que les plus petites contrariétés émeuvent quelquefois ridiculement ? 0 Sophie ! tu es si douce ! si bienfaisante ! si égale ! si bonne ! malheur à qui ne peut vivre avec toi ; mais ne te tourmente pas des sottises des autres. Hélas ! notre misère nous suffit, ne l'aggravons point par des riens auxquels nous ne devons que du mépris.

Si tu obtiens une permission pour que je t'envoie quelques-uns de mes manuscrits, je t'en ferai passer successivement quelques-uns ; mais il y en a qui ne peuvent sortir de mes mains. Celui de ces ouvrages que je crois le moins mauvais, et qui peut être utile, sera dédié à notre bienfaiteur, si jamais je me trouve à même de le faire paraître. Quant à TibuUe et à Homère, je ne les continuerai qu'autant que je

pourrai te les faire passer; car c'est un ouvrage pénible et ingrat que des traductions ; et le plaisir seul de travailler pour toi peut m'y enchaîner, d'autant que j'ai un grand projet qui m'occupe tout entier. Avant que toute la vigueur de jeunesse soit éteinte, il faut du moins essayer de faire voir ce qu'on aurait pu faire. Au reste je t'avertis que mon style devient de plomb, et que mon talent baisse précisément en proportion de ce que mon goût devient plus difficile; ce qui n'est pas un médiocre tourment.

Ma Sophie-Gabriel, je voudrais bien que tu m'assurasses bientôt que tu n'as pas de nouveaux chagrins ! ah ! c'est trop des anciens. Je voudrais retrouver dans ta lettre prochaine ( tu vois que je compte sur les bontés de celui à qui nous devons tant ) ce je ne sais quoi qui manque dans celle-ci, et m'inquiète sur la situation de ton âme. Hélas ! tu ne peux qu'être triste; mais, ma Sophie, ta tristesse ne devrait-elle point être un peu moins amère, lorsque tu écris à ton Gabriel ? Adieu, mon bonheur, mon bien, ma vie ! Je ne t'écris pas plus longtemps aujourd'hui ; non que j'aie reçu la même injonction que toi ( et je tâche que la simplicité de mes lettres fasse disparaître toute objection), mais parce qu'on attend, parce que je ne veux point retarder cet envoi, que je demande en grâce qui te parvienne avant la fm du mois. Il me reste quelques moments que je dois, à tous égards, consacrera celui dont la bienfaisance est notre unique ressource, et le seul fondement de notre espoir. Adieu, ma bien-aimée. Je ne saurais te dire trop sèchement cet adieu ; car c'est surtout à la fm de mes lettres que je me crains. Hélas ! c'était à cet endroit que tu courais autrefois. Donne-moi de tes nouvelles bien exactes, marche beaucoup: des détails sur la santé de ta fille.

Est-ce anciennement que tu as consulté les Grandjean ?

Tu m'as presque inquiété sur tes yeux : mais apparemment tu me l'aurais dit. Sophie, Sophie, point de réticence sur tout ce qui intéresse la santé. Addio, mio ben ! la mia sainte, e la mia vita. Addio.

Gabriel.

Lis le chœur du deuxième acte du Pastor fido : il y a des choses qui devraient se trouver à la fin de cette lettre.

Songe bien que si on rase ta fille, il faut que ce soit un chirurgien, la suture de son crâne n'étant point fermée, et les enfants étant fort mobiles.

Chère amie, que n'ai-je donc mille vies à déposer à tes pieds, que ne puis-je, que ne puis-je, hélas ! te regarder du moins ! mes yeux te diraient ce qu'il m'est impossible de l'exprimer... Sophie-Gabriel! j'en ai donc deux? oui, elles sont là : elles partagent mes caresses et presque mon amour. 0 intention délicieuse ! ah ! ce don du cœur, ce gage si cher de ta tendresse, de quelle reconnaissance il me pénètre ! 0 Sophie adorée ! que m'est l'univers entier auprès de mon amie 3t de ma fille? Idoles de mon cœur, vous qui concentrez toutes les puissances de mon âme; ah ! quand pourrai-je vous réunir de même dans mes embrassements ?

Je me désolais, ô ma Sophie ! Quoi, me disais-je, cinquante-six jours sans une lettre ! 0 mon bienfaiteur ! vos bontés nous sont-elles ravies ? nos soupirs se perdent-ils dans les airs ? Les larmes de Sophie, qui, plus douces que l'ambroisie, quand l'amour les faisait couler, étaient si avidement recueillies par mes lèvres brûlantes* ces larmes que je voudrais, au prix de tout mon sang, boire ou sécher, coulent -elles inutilement pour moi?... Téméraires murmures ! par quelle précieuse condescendance il devait me payer des rigueurs de l'attente! M. de R. est monté ce matin; il avait un tableau sous le bras : mon cœur battait bien fort : je devinais, ah ! oui, je devinais ce qui m'était destiné; mais je n'osais le croire; et quand je l'ai vue, cette image d'une autre toi-même, quand la lettre toute d'amour qui l'accompagnait m'a été donnée, j'ai presque perdu le sentiment et la raison... Grâces te soient rendues, ô Sophie unique en tendresse! pour ce portrait, pour ces cheveux, pour cette lettre. Tu l'as donc vue, cette enfant ? tu l*as pressée contre ton cœur? tu lui as parlé de son père? Hélas! elle ne t'entendait pas; mais j'ai été de moitié de toutes tes caresses : jamais tu ne m'aimas mieux qu'en cet instant... 0 ma fille, ma fille bien-aimée, si tu savais comme je t'adore, si tu savais ce qu'est pour moi la fille de ta mère! j'ai cru connaître la tendresse paternelle... insensé que j'étais ! c'est de l'amour que dérivent toutes les afîections de l'âme... Et tu dis qu'il n'est point de plaisirs pour Gabriel; ah! le le plus doux des tiens m'est refusé sans doute ; celui de pouvoir causer à ce que j'aime d'aussi touchantes surprises. — Oui, elle me ressemble, en vérité; oui, c'est cette figure ronde et presque bouffie que j'avais ; car elle s'est rudement allongée ici. Ce sont ces certains yeux couchés, que, sur mon honneur, je ne saurais appeler beaux y dusses-tu me battre; mais qui, enfin, disent assez bien, et quelquefois trop bien, tout ce que

sent l'âme qu'ils peignent. C'est cette bouche, je ne sais comme, mais qui ne proféra jamais que la vérité à tous ceux que j'aime et que j'estime, et que l'amour a sans doute embellie quelquefois. Mais le front, ce trait si caractéristique et peut-être celui de tous qui fait le plus à la beauté de la forme, est le tien ; et ce bas de visage qui contribue tant à la physionomie, qui est plus susceptible que tout autre trait de grâce et d'élégance, il est à toi, tout à fait à toi. Ta tendresse respire déjà dans ces yeux que tu as fait grandir pour me séduire : ils me disent combien je suis aimé; ils vont déjà au cœur. Ils sont si doux, si traînants, si modestes ! ce sont les tiens qu'on a dessinés ; mais en les couchant pour me tromper: Et ce nez est déjà malin ; je ne sais, ma foi, où elle l'a pris. Tu as celui de Roxelane, et ce n'est pas celui de ma fille : le mien ressemble beaucoup à celui de la maîtresse de Salomon, puisqu'elle l'avait comme la tour du mont Liban; et ce n'est pas. Dieu merci, celui de Gabriel-Sophie. Somme toute, elle est jolie, et trop jolie assurément pour me ressembler; et cependant elle me ressemble : c'est parce que tu lui as donné tout ce qu'il fallait pour raccommoder tout ce qu'elle a pris de moi. Mon amie bonne, il est une autre petite Sophie, qui, à te dire vrai, n'a pas fait de grandes caresses à sa compagne ; hélas! elle sent bien qu'elle n'est plus que Sophie tout court ; mais aussi elle te ressemble tout à fait, celle-là. Que ne peutelle apprécier ce bonheur ? Les cheveux de ma fanfan sont Irès-noirs pour son âge, et elle a de qui tenir; j'espère qu'elle aura su prendre la même couleur pour ses yeux, ses cils et ses sourcils, et que tu auras relevé tout cela en lui prêtant ton teint. Au reste Gabriel-Sophie est une grande fille ; la taille ordinaire d'un enfant qui vient de naître est de 18 pouces. Dans la première année, à peine doit-il grandir de 6 ou 7. Elle n'a pas sept mois, et elle a 23 pouces. Je t'assure qu'elle est

DE mira;bea;u.

rès-grande, et c'est encore une ressemblance ave^. sa maman. • •••••••••••••••«••••

Tu n'ignores pas que j'aime assez ta recette du pistolet, comme expéditive et sûre; et celle-là n'est pas d'une hooine femme. Cependant il faut que je te fasse à ce sujet quelqi:es courtes observations : elles sont nécessaires à tout événement, naturel s'entend; car la bonté, la céleste bonté de M. L... éloigne tout projet funeste. Mais enfin, ma Sophie-Gabriel, je suis mortel; la feuille d'automne jaunit et tombe, et l'orage emporte aussi la feuille du printemps; ainsi tout dans la nature appelle l'homme à la résignation. Je me porte assez bien en ce moment : la nature et l'exercice m'ont fait robuste : je n*ai que vingt-huit ans ; j'aime la vie, puisque je t'adore, et que tu me chéris : ainsi je puis fixer un moment tes yeux sur un événement très-improbable, mais dans l'ordre des possibles. Je connais l'excès de ton amour, de ton courage, et même de ton audace. Je sais que tu ne vis qu'en moi et pour moi, que tu n'as jamais cru pouvoir ni devoir me survivre, et que le premier mouvement te serait probablement funeste, si je périssais avant toi. Mais, mon amie, regarde ton enfant : regarde cette image naïve maintenant exposée sous tes yeux. Ta prison ne saurait être perpétuelle, ni même d'une certaine longueur; et la mienne ne m'offre aucun terme. Si une mort prématurée m'enlevait à toi, je ne pourrais rien pour mon enfant. Ne serait-ce pas une raison de plus pour qne tu te conservasses pour elle? Tendre Sophie, laisserais-tu ce fruit de mon amour exposé nu et sans secours à tous les outrages du sort, mendier sa subsistance et traîner notre sang dans la Yange de la plus affreuse misère? N'estelle point un autre moi-même, cette enfant du plus tendre des hommes? Non, mon amie; non, tu ne lui laisserais pas pour héritage le malheur de son père : tu veillerais sur elle*

Tu honorerais, dans ta fille^ ton amant à qui tu donnas un titre plus sacré, s'il en est un. Ce serait m'être fidèle que de chérir ma fille, de lui continuer les soins que tu me prodiî^uas : elle essuierait tes larmes, elle adoucirait ta perte, si elle ne t'en consolait pas. Je te dis ce que je pense : tu te dois k ton enlant. Si la faux du temps m'atteignait avant l'âge, iJ me semble que je te quitterais avec moins de regrets, si je te laissais ce précieux gage de mon amour, si j'emportais l'espoir que ta tendresse pour la fille que je te donnai te fera sup- ()orter ma perte, que mon amour me survivra et sera réchaufi'é dans le cœur de ma fille, lorsque Gabriel ne sera plus que poussière : son âme, transmise dans un autre lui-même, animée et enrichie dans ton sein, vivra encore en dépit de ses tyrans, et ton ami t'aimera jusqu'au-delà de la tombe. Sa tendresse bravera la mort et le temps, qui asservissent tout, et durera autant que la nature elle-même. Si je ne t'ai jamais parlé ainsi, ma tendre et bonne amie, c'est que je n'avais point fait des réflexions aussi continuelles, aussi sérieuses, aussi profondes sur ce qui peut arriver après moi, et sur les devoirs qui nous lient. J'ai le droit d'absoudre des serments que j'ai reçus, et je le fais. Je ne suis pas malade, je te le répète, et cette longue lettre te le prouve assez : j'espère vivre pour toi, pour ma fille et pour notre bienfaiteur. Mais si le sort en décide autrement, si mes yeux doivent se fermer sans avoir encore une fois fixé mon amante, si mes lèvres se glacent sans lui avoir de nouveau juré mon amour, je transporte à ta fille toute la tendresse que tu m'as si bien prouvée; qu'elle en jouisse autant que le lui permet la nature; que l'amour maternel remplace dans ton cœur celui que tu me dois ; que l'amour filial te dédommage de tes pertes, autant qu'il est possible. Le cœur formé de celui de Gabriel et du tien ne laissera point sans exercice ton âme active et

DC r^llUAlîEAU. 181

brûlante. Le portrait inanimé de Gabriel t'est si cher, ô mon aimable amie ! sa ressemblance organisée et sensible ne te sera-t-elle pas bien plus précieuse? N'est-ce pas le mélange de ton sang et du mien, de ton âme et cie la mienne, que j'offre pour pâture à ta sensibilité? Ne dis donc point que ce sont des consolations arides et insuffisantes, et conviens que, si c'est un devoir de te conserver pour une pauvre enfant qui n'a que toi, ce devoir n'est ni trop cruel, ni trop sévère... Tu pleureras en lisant ceci, et je pleure aussi; mais ces larmes ne sont point amères, et ces réflexions sont un sujet important de méditation que je devais t'offrir pour rétormer tes principes. Ne cherche point à m'embarrasser par des comparaisons; tu m'affligerais, et tes réclamations, et tes plaintes, et tes tendresses, n'empêcheront pas que tu ne sois pour moi ce que je puis être pour toi... Sur le tout, je me porte bien, je veux vivre cent un ans, pourvu que ce soit avec toi, et dire, à cet âge : Ma fille, allez dire à votre fille que la fille de sa fille crie.

Tu m'as fait un plaisir bien vif en m'assurant de l'intérêt que prennent à toi les personnes dont tu dépends. Je ressens du fond de mon cœur leurs bons procédés, quelque convaincu que je sois qu'il serait impossible à des gens honnêtes de te montrer de la sécheresse et de la dureté. Ma reconnaissance est en ce moment un bien faible hommage; mais il est certain qu'on ne m'obligera jamais si essentiellement qu'en toi.

Si l'on t'a laissé entrevoir que je pourrais t'envoyer quelques manuscrits, dis-le-moi, et je le ferai avec grand plaisir, puisque tu le désires; mais n'abusons pas des complaisances qu'on a pour nous, du temps qu'est obligé de perdre le secrétaire de M. L. N. pour examiner ce que nous nous écrivons. Si tu m'en crois, nous bornerons nos vœux à recevoir un peu plus souvent de nos lettres; car cinquante-six jours

'.82 LKTTilLS D'AMOUIl

sont bien longs; j'en avais eu jusqu'ici tous les mois depuis tes couches, et quelquefois même deux, et je ne serai pas toutes les fois si bien payé d'avoir été si longtemps inquiet. Adieu, mon amie si tendre, si attentive, si aimable et si bonne. Puisse cette lettre le rendre une partie du plaisir que m'ont fait la tienne et tes précieux envois ! Je la finis, car enfin il faut finir, et M. B... qui est obligé de la lire, ne saurait s'y intéresser autant que toi, quelle que soit sa complaisance. Je le sens bien, mais amore non si sazia mai Oh !

non, non sans doute, surtout quand il est si affamé. Ama il tuo sposOy corne ne sei ama ta-

Gabriel.

Je croyais qu'il n'y avait plus d'hommes du nom de Caunigham. Je suis aise de l'établissement de cette pauvre et bonne enfant qui avait goût et presse du sacrement. Elle ne s'est point mal conduite avec toi; et je l'aime autant que je puis aimer une autre femme que Sophie, et une âme aussi tiède. Fais une attention sérieuse à ce que je te dis pour les dents de la Gabriel-Sophie. Je t'enverrai des vers pour mettre au bas du portrait de cette grande fille de deux pieds de haut. En attendant, j'ai trouvé, je ne sais où, un portrait audessous duquel tu mettras le nom si tu le devinci^»

La quinteuse déesse repose,

Le cœui- gros de chagrin sans en savoir la cause, N'ayant pensé jamais, l'esprit toujours troublé, L'œil chargé, le teint pâle-et d'hypocondre eullé. La médisante envie est assise auprès d'elle, Vieil spcclre féminin, décrépite pucelle (1), Avec un air dôvot déchirant son prochain, Et clmusonnarit les f-cns, l'Evangile à la main.

■*, Je crois que ce n'est (lUC pour la rimo*

MI UABEAU. 1S3

Je ne saurais l'envoyer que cela; mais c'est as-sez pour fxer la ressemblance. Adieu encore une fois; laisse-moi causer avec ma fille.

Nous lui devons donc deux fois la vie! Ah! oui, j'en jure l'autre moitié de moi-même, la mort nous eût été cent fois plus douce qu'un plus long silence, et la perte de tout espoir; et cet homme, dont la bonté céleste nous soutient au milieu delà plus cruelle infortune, ferait moins pour nous s'il arrachait nos tristes jours au glaive d'un ennemi... 0 ma Sophie! je pleure; mais je respire. Sophie ! tu vis, tu m'aimes! Ah! je ne t'ai pas soupçonnée un instant : périsse l'univers, périsse Gabriel avant qu'il te soupçonne! mais mon imagination déchaînée errait dans l'immensité tortueuse des possibles : tous les malheurs, tous, même le dernier, s'offraient à

moi... Tu jilcuraiSy Sophie et moi je ne pleurais plus; et

mia douleur touchait au délire... Quatre-vingts jours t.. . 0 la bien-aimée de mon cœur î eh ! les nuits, tu ne les comptes donc pas?... Ces nuits, ces nuits solitaires, ces nuits qui paraissent si longues à la douleur qui veille, ces nuits qu'empoisonnent encore tant de souvenirs délicieux et cruels?... Ah! Sophie, c'est le quart d'une année qui nous a été ravi. VA qui sait?... qui sait?... Mais non : la voilà ta lettre; je la tiens, je la touche, la savoure : oui, mes sens et mon âme

184 LETTRES D'AMOUU

sont dans mes yeux et sur mes lèvres ; et ton amour, empreint sur ce papier qu'il animC;, oppresse mon cœur et l'inonde de volupté. — Ah ! tu le dis si bien dans ton langage magique : Une lettre sèche bien des larmes; et, si elle en

fait couler, elles sont de tendresse Mais que tu as dû

souflrir, si tu as cru un instant, un seul instant, que cette consolation oious fût à jamais refwsée!... A jamais i... astu bien pesé ces horribles mots? — Ah! Sophie; j'ai craint pour ta vie, et j'étais moins malheureux que toi peut-être, car on sait bien qu'on ne survivra pas à ce qu'on aime; et il ne faut plus que s'assurer de sa perte; mais ne serait-ce pas lui survivre que d'en être fOur jamais séparé? Loin, loin de Gabriel cet affreux présage! Non, non, ma Sophie-Gabriel, je ne puis le croire; car, si elle respire partout, cette mélancolie qui alimente les âmes sensibles, elle ne contient aucun de ces traits terrible^ qui décèlent le désespoir impuissant : elle est douce et touchante comme toi... Hélas ! et moi aussi, il faut que je la rende; je ne puis pas même la brûler et en avaler les cendres; mais je l'ai lue cent fois, je l'ai respirée, je l'ai pompée : elle est gravée dans mon cœur en traits de leu, de feu inextinguible, immortel comme mon amour. — Oui, oui, elle me ressemble mon enfant que je baise cent et cent fois dans un jour, sans déranger sa gravité qui m'impatiente. C'est de bonne foi, ma Sophie, que je lui parle, que je l'interroge, que je me plains de ce qu'elle ne me répond pas : cette illusion se prolonge des heures entières; à la fin je souris de mon erreur, et j'y retombe le moment d'après. Absorbé dans une méditation profonde, une distraction me réveille. Eh! qui me la donnerait, si ce n'est toi?... Une distraction? peut-on appeler ainsi une pensée habituelle ? Je vole à ta fille, je la couvre de baisers et de larmes... Tel, tel, au temps de son bonheur, tu voyais Gabriel accablé de Ira-

vail, harassé (inapplication, se lever de cette table sur laquelle il était courbé des journées entières;... il s'élançait, il volait dans tes bras... Un soupir, un regard, un àacio; et ses forces, et sa patience, et son courage renaissaient, et le sentiment de son bonheur étendu sur tout son être se prolongeait encore sur tout ce qui l'entourait : il enchaînait les inquiétudes, il charmait la triste prévoyance, il jonchait des roses de l'amour les épines de la vie, et parvenait à les émousser. Ilélas! hélas! parlons de cette enfant; oui, encore une fois, elle me ressemble; et je ne sais pas trop pourquoi tu en es si flore. Si, si pourtant, je le sais. J'ai entendu une femme s'écrier, en voyant Le Kain dans Tancrède : Comme il est beau! Or, personne au monde n'est plus laid que Le Kain. J'ai toujours eu bonne opinion depuis de cette femme. Ce n'est pas une âme commune que celle qui trouve que la véritable beauté d'un homme est sa sensibilité; car il faut pour cela connaître l'amour et son prix. Je conçois donc, que tu m'as trouvé souvent beau; que je suis môme à tes yeux le plus beau des hommes; car je suis l'un de ceux qui sait le mieux aimer. Admire donc ma beauté, chère fanfan, et laisse rire ceux qui s'en moqueront. Mais pourquoi calomnies-tu les sourcils de ma fille? Pour peu que leur nuance soit foncée, ils seront très-noirs, et ses cheveux le sont prodigieusement pour son âge ; et moi je dis qu'elle est jolie, en tout jolie. Ah! Sophie! elle est bien plus que jolie; elle est ta fille, et ton âme respire déjà dans ses beaux yeux. Il semble que tu as quelque idée confuse que je possède l'art des consolations. Ma belle dame, ne vous mêlez point des affaires de Sophie V aînée; elle ne vous a pas porté ses plaintes assurément, et n'a que faire de vos recommandations... Hélas ! de mon triste et solitaire ménage, elle est la seule qui s'accommode de ton absence...

0 amie de mon cœur î il y a une grande partie de ta lettre (et c'est la plus touchante) à laquelle je ne répondrai pas, puisque tu me le défends ; cependant j'aurais bien des choses à dire ; mais j'espère que ces tristes discussions sont inutiles; car je ne veux point du tout mourir avant l'âge... Sophie! tout énergique, toute déchirante qu'est la peinture de ce que tu as souffert, tu ne perdras rien à laisser le cœur de ton (Gabriel le deviner. Hélas ! que nous reste-t-il de tant de bonlieur? Nous ne pouvons pas môme nous communiquer nos [.eines. Jamais, dans les plus terribles secousses, nous n'avons éprouvé cette privation mortelle, heureusement tempérée par notre bienfaiteur, mais qui est peut être le plus violent état de l'affliction... 0 amie! tu te plains de mes réllexions lugubres; mais, dis-moi, que dois-je sentir et penser quand je jette les yeux sur cette trop longue suite d'années qui se sont écoulées pour moi, quoiqu'à peine arrivé à l'àgc viril? Dans quelque partie de ce temps, centuplé par les malheurs, que je jette mes regards, j'y aperçois l'infortune, les contraïiétés, l'injustice, les calomnies, la douleur. A peine y puis-je compter une année de vrais plaisirs, et ces rapides instants sont suivis d'innombrables maux. Je me suis vu enlever le trésor de mon cœur, l'unique objet de mon amour (je dirais de mon attachement, si ma mère, ma fille et M. Leiioir n'existaient pas), l'unique objet de mon amour, de mon estime, de mon idolâtrie. J'ai fait le malheur de ce que j'aime, ou du moins je l'ai causé. Toutes les traverses de ma vie, trop fidèle présage, hélas ! de celles dont j'étais menacé, ont été oubliées dans les bras de l'amour; mais au moment oii ce consolateur m'a manqué, toutes mes plaies se sont rouvertes. Eh ! n'était-ce pas assez de mes nouvelles blessures pour souffrir d'intolérables douleurs! Ah! oui, ce sont môme les seules qu'il soit impossible de dévorer. Jamais dans ces

maux qui n'intéressaient pas mon amour, je ne manquai ni de fermeté, ni de courage; il a cruellement irrité mes ennemis, lâches calomniateurs qui, ne pouvant atteindre à la hauteur de mon âme, se sont efforcés de l'avilip! Mais ces dernières infortunes, qu'il t'a fallu partager, m'ont totalement épuisé, ô mon amie! et sans les consolations que nous procure celui que je ne puis plus nommer sans que mes yeux se mouillent de larmes, je serais imbécile ou mort. Et comment cela ne serait-il pas arrivé? Souffrir, perdre, être agité continuellement et avec la plus extrême violence, se voir privé de la joie, et du repos, et de la vie de l'âme, et des nouvelles de celle à qui son existence est liée, est-ce un état supportable? Que ce soit le crime de la fortune ou le mien, en porté-je, en portes-tu moins la peine? 0 mon amie! dois-tu t'étonner que ton Gabriel, que l'infortuné qui t'a perdue, n'ait que des pensées sombres et des sentiments douloureux; qu'il ait longtemps désiré la mort comme le seul remède à ses maux? Ah! Sophie, c'est un vrai miracle de l'amour que je retrouve encore quelques étincelles de gaieté en t'écrivant : le seul contre-poison de ce chagrin destructeur qui s'est emparé de moi au moment oii j'ai su qu'il fallait te quitter, c'est le seul bonheur, c'est la certitude d'être aimé. Oui, Sophie, oui, mon tout : abandonné de la fortune, persécuté par le sort^ séparé de ce que j'adore, cette seule pensée que j'ai fait naître une passion sincère, est une source de consolations et de volupté. Et quel autre que moi en a inspiré une si tendre et s généreuse? C'est une jouissance que les richesses et la naissance, et l'esprit, et l'ambition exaucée, et toute autre passion, et toutes les voluptés ensemble ne donneront jamais. Ce plaisir du cœur est vraiment unique, parce qu'il a sa cause dans lui-même. Celui qui n'a point été aimé, n'a pas connu le bonheur. Toute autre affection de l'âme peut être intéressée.

188 LI-TTRES D'AMOUR

On me sert pour soi; on me flatte par artifice; on se dit mon ami, parce qu'on espère que je vaudrai plus que je ne coûterai : mais l'amour n'est accordé qu'à moi ; on ne peut ni le contrefaire, ni le feindre.

Ah! Sophie! Sophie! veille sur mon bien, veille sur le seul bien de ton Gabriel Eh! pourrais-tu jamais te passer de son amour, sensible Sophie?... Insensée, ne va pas croire que tu sois jamais aimée comme tu l'es par lui ! Tu ne retrouveras ni ces ardeurs, ni ces transports, ni ces délicatesses, ni tous ces inexprimables sentiments qui firent ta félicité. Un cœur accoutumé à un tel amour n'entendra pas le langage d'un autre cœur, et ne s'en fera point entendre; ou plutôt l'âme souillée par une horrible perfidie ne pourra plus ni produire, ni recevoir, ni savourer la volupté..... Mais loin de nous d'odieuses suppositions qui t'outragent! 0 mon amante, un moment de réflexion dissipe ce nuage sombre qui m'enveloppe, hélas ! trop souvent. J'ai pensé y retomber pour jamais dans ce cruel état où l'on n'est sûr de rien; où, las d'être malheureux et de l'être sans ménagement, sans compensation, et presque sans espoir, on invoque la mort. N'as-tu pas éprouvé quelquefois que le temps qui précède une catastrophe que l'on prévoit, ou dont on est sûr, paraît horriblement long? Est-ce donc qu'on la désire? non, sans doute; mais c'est que le sentiment de l'attente est pire que le mal, quel qu'il soit. Ce mal une fois arrivé, on le connaît : il est ou plus grand ou plus petit qu'on ne s'y attendait; on le supporte, ou l'on y succombe. Mais le poids, l'horrible poids de l'incertitude qui grossit tout, qui multiplie les possibles, qui donne des réalités pour des chimères, ou des chimères pour des réalités; ce poids écrasant n'est comparable à rien. Eh bien, nous en voilà délivrés; espérons, puisque notre génie tutélaire est si prévoyant, et si puissant et si sensible. Grâces,

grâces lui soient rendues, et toute confiance accordée. Hélas ! quand je pense à ses bienfaits, je désire qu'il soit vrai qu'il est plus doux encore, pour des âmes telles que la sienne, de faire du bien que d'en recevoir.

Tu devais t'attendre à la chute de tes cheveux d'après tes couches. Je me flatte que tu ne perds pas ceux qui tombent. Ne balance pas à te les faire couper, s'il est besoin; c'est le seul moyen de les recouvrer. Eh ! que t'importe d'être laide pendant quelque temps? Pour moi, il m'en est tombé gros comme les deux bras; et je ne sais pas quelle sorte de providence y préside, mais je sais que j'en ai toujours beaucoup, bien que je n'en aie nulle espèce de soin que celui qu'exige indispensablementla propreté. Ma savante me permettra-t-elle de lui apprendre que de tous les moyens de les conserver il n'y en a pas un plus sûr que de les laver? Oui, madame, les laver; et cela tous les jours, au moins le chignon. Les douillettes qui craignent l'eau froide, et s'enrhumeraient si elles s'en servaient, faute d'y être accoutumées, peuvent employer de l'eau tiède. Vous entendez bien qu'il faut les sécher ensuite. Les cheveux, ô auguste érudite ! sont des vraies plantes, qui, à beaucoup d'égards, exigent la même culture que toutes les autres; mais il est vrai que de tous les jardiniers, les perruquiers sont les plus mauvais et les plus destructeurs. Que je n'entende pas parler, je vous prie, que vous ayez deux pieds de frisure sur la tête; je ne connais pas un être moins fait pour être ridicule que ma Sophie. — Quant à tes yeux, je suis peu inquiet : ta vue est excellente, et même prodigieuse ; mais elle est délicate, parce que tu as peu de cils. Ne travaille point au grand jour; travaille plutôt dans des réduits sombres : le délaui de clarté peut fatiguer la vue; mais le grand jour la blesse. Je te conjure de n'employer aucuns remèdes, ni de bonnes femrâes y ni d'autres, pour ce précieux organe. Mé-

nage-le, rairaîchis tes yeux avec de l'eau et de l'eau-de-vie, et rien de plus... Jean Second te donnera bien une autre recette; mais hélas! j'ai seul le secret de la composition. — Adieu, mon amie, ma Sophie, mon témoin, mon juge, mon amante; mio hcv, mia s'posa, vita mia, addio,

Gabriel.

Ma Gabriel-Sophie, ce lâche Ovide qui a osé faire un A7't d'aimer, rendait un culte à Auguste son tyran et son persécuteur; aussi tous ses écrits, où il est sans cesse question d'am.our, ne sont empreints que d'esprit; et il y a bien peu de vers qui aillent au cœur; car un homme sans courage est un froid amant : Un mal sicuro amico, è freddo amante, — Il est plus digne de nous de consacrer la bienfaisance des mains do l'amour. Fais acheter une estampe de M. Lenoir; place-la dans ta chambre : tu ne l'aurais pas fait sans ma permission, et je te l'ordonne, et tu m'obéiras bien volontiers. Tu écriras au bas :

Son âme est bienfaisante et son cœur est sensible ;

Son esprit vaste, actif, sa justice inflexible.

Magistrat révéré dans des temps orageux,

Lenoir sut allier la prudence au courage.

Les talents d'un ministre et les vertus d'un sage,

Un devoir trop sévère et des soins généreux.

L'épreuve des succès et de l'adversité

L'a rendu précieux et cher à sa patrie :

Il a su mériter et désarmer l'envie.

•l'admire ses travaux ; j'adore sa bonté.

(Faible expression de l'immortelle reconnaissance de Sophie-Gabriel et de son ami.)

Le neuvième vers n'est pas de moi ; mais il est si heureux, et si bien appliqué, que je l'ai emprunté volontiers, et d'au-

ne MIRABEAfr. 401

tant plus qu'il a été fait pour M. Lenoir. J'aurais bien voulu exécuter un dessin allégorique; mais cela est trop difficile; je n'ai pas mes aises ; et d'ailleurs cela aurait pu souffrir quelque difficulté.

Si l'estampe est ressemblante, tu m'en enverras une. M. Boucher aura sûrement la bonté de te dire où se trouve la meilleure.

Sophie, chacune de mes pages contient environ 72 lignes, chaque ligne environ 25 à 30 mots; chacune de tes pages porte 40 lignes, et chacune de tes lignes environ 14 mots. Compare, et rougis. Tu m'as écrit 2,240 mots en 80 jours: c'est 28 mots par jour. Quel effort! aussi tes yeux sont fatigués. Ah ! Sophie, plus de silence de 80 jours.

6 novembre 1778.

Ah ! quel charme est donc celui de l'amour qui peut ainsi changer et les choses, et les lieux, et les circonstances, et les idées, et jusqu'aux sensations ! Au milieu des peines les plus cuisantes et d'une situation presque désespérée, il me distrait, il m'enivre encore par des illusions, hélas î trop passagères, et que j'ai la faiblesse de regretter. Ta lettre m'a trouvé dans un profond abattement de corps et d'esprit; et elle me rend un peu de force et d'énergie. Ah î Sophie, ne me reproche pas cet état d'affaissement si étranger à mon âme. Hélas! cette

ame longtemps forte et toujours honnête, cette âmg pleifie de toi, est brisée. J'ai lutté contre le sort plus peut-être qu'il n'appartenait à un être humain; il est inexorable; mes lorccs s'épuisent, et je n'ai plus que le courage de l'honneur. Accablé de tristesse, de maux, d'ennuis et de craintes, ne voyant autour de moi rien, absolument rien qui puisse remplir le vide affreux que ton absence fait dans ma vie, j'ai peut-être quelque mérite à ne pas me manquer à moi-même. Quand je deviendrais pusillanime et faible, qui aurait le droit de s'en étonner? Un malheur extrême, continu, sans compensations, sans relâche, ne peut-il donc pas dénaturer l'âme même la plus forte?... Mais non : je ne perdrai dans cette affreuse captivité que les faibles talents que j'y ai portés, et peut-être la vie, la moindre de toutes les pertes. Ma tête s'affaiblit : mon imagination s'éteint : mon esprit devient paresseux; il a du moins perdu sa flexibilité. Mais j'ose croire que ma fermeté ne m'abandonnera pas à un certain point; je ne céderai point en lâche à l'adversité: je ne solliciterai pas ceux que je méprise. Je n'ai qu'un appui; c'est notre bienfaiteur : je n'ai qu'une amie, qu'une amante, qu'une sœur, qu'une épouse ; c'est toi qui réunis ces titres sacrés. L'amour, la reconnaissance et l'honneur sont mes dieux; je ne prostituerai pas l'encens qui n'est dû qu'à leurs autels. J'ai tout tenté, hors ce qui est vil, et tout tenté vainement; il faut donc échouer. Un surcroît horrible d'infortune me surcharge ; mes yeux sont perdus; je suis menacé des cataractes : pour peu que je reste ici, la cécité sera mon partage. Dieux! quel sort! je serai donc nul! Condamné à végéter dans la plus profonde inertie, inutile aux autres, à charge, odieux à moi-môme ; voilà l'état où l'on a voulu me réduire. Il ne me restera pas môme la possibilité de démentir par des succès, par des vertus actives, m,cs iûclics, mes perfides calomniateurs : ils vont recueillir ce qu'ils

ont semé pendant dix ans... Alors, mais seulement alors, ils seront tranquilles et contents.

Les nouvelles de mon enfant sont charmantes; je n'aime pas qu'elle soit trop grasse : c'est cependant un défaut que les nourrissons contractent rarement chez des nourrices mercenaires. Qu'on ne la sèvre point, s'il est possible, avant que la plupart de ses dents soient percées. Tu te rends de si bonne grâce sur l'article du corps, que je ne saurais te persifler davantage; mais comme je sais combien je te persuade aisément, et qu'en une matière aussi importante je veux de plus te convaincre; comme tu ne te formes certainement pas une idée exacte, ni même approchante, du danger des corps de baleine, j'ai réfléchi sur ce que je t'ai mandé à cet égard, et qui pourra te paraître exagéré, parce que j'ai pris le ton de la plaisanterie ; et je veux, mon cher amour, londer ces principes sur une base indestructible, et te montrer que je suis loin de t' avoir tout dit. Je n'ai aucun de mes extraits ici, aucun livre anatomique, et il y a fort longtemps que j'ai perdu de vue ces matières que je n'ai jamais étudiées que dans leur rapport général avec la physique du corps huma'n.

Oui, ma Sophie, oui, l'on est aimé de ses enfants lorsqu'on en est digne. Le premier lien de la nature et l'une de ses plus douces inclinations se forment au sein des familles. Mais qu'est-ce qui serre ce nœud? La conformité d'éducation que l'on reçoit et la ressemblance des sentiments qu'elle produit ordinairement, la communication des intérêts, des secrets, des affaires. Les bienfaits, la reconnaissance et l'habitude y contribuent certainement plus que la nature. Les noms à^ frère et de sœur ne seraient que des mots sans les relations civiles, et ceux de père et à! enfant fort peu de chose : car les

Î'J4 LErïRl'S D'AMOUR

seuls liens du sang sont souvent incertains et toujours involontairement tissus. Mais si, loin de concourir à cette union d'intérêts, à cette réciprocité de sentiments, tout tend à la détruire; si l'on ne trouve parmi les siens que haine ou froideur, contrariétés ou persécutions, insouciance ou tyrannie: de bonne foi, le hasard qui, de l'union de sa mère et d'un homme quelconque, fit naître un individu, impose-t-il beaucoup de devoirs? et doit-on une tendresse aveugle à cette mère parce que, dans un moment de plaisir, elle féconda le germe que le père lança dans son sein, quoiqu'elle traite son enfant comme le ferait sa plus cruelle ennemie? Quand on ne se laisse point abuser par de grands mots, quand on ne reçoit pas sur parole des maximes gigantesques, on rabat à sa juste valeur tous ces lieux communs dont on étourdit notre enfance. Vraiment ! ceux qui nous prêchent cette morale ont un grand intérêt à nous le persuader. Ils nous parlent sans cesse de nos devoirs, et jamais de nos droits. Or il n'y a point de devoirs sans droits, et réciproquement : aussi ne peuvent-ils pas tromper longtemps un être qui réfléchit. Le grand lien de l'humanité, c'est la bienveillance, ce sont les bienfaits : c'est V amour. Je dois tout à ma Sophie, parce qu'elle a tout fail pour moi; je la chéris, parce que mon bonheur fut et sera son ouvrage : nous devons tout à M. Lenoir, parce qu'il nous a procuré les plus grands des biens, un seul excepté; mais nous n'aimons, ni ne pouvons, ni ne devons aimer ceux qui nous ont fait du mal et du plus affreux, ou qui se sont engourdis dans leur indolence lorsqu'ils pouvaient nous servir. Fais une question bien simple aux déclamateurs. Si un hasard, qui est dans les possibles, faisait que, par la découverte de quelques circonstances jusqu'ici ignorées, je me trouvasse être le fils de M. et de madame de R. et qu'il me fût démontré que je suis un des fruits de leurs chastes ardeurs, leur devrais-je beaucoup

DE MIRA BEAU. IOj

plus d'attachement qu'aujourd'hui? me serait-il possible d'échanger le juste ressentiment que j'ai de leurs procédés, pour la tendresse et le dévouement filial? Balancera-t-on à dire non? Demande encore ce qu'est une obligation qui dépend d'une dénomination et de ses variantes? Dans le nom de R. il y a six lettres, dont quatre se trouvent dans le mien : de ces six lettres, ôtez-en deux, pour en substituer quatre de celles qui coniposent le nom de Mir...; je me trouverai devoir mon obéissance, mon sang et ma vie, à ces mêmes personnes qui, dans la position actuelle des syllabes qui composent nos noms, ne méritent que mon mépris ? En vérité, voilà un code bizarre : il est pire que celui des sorts. Crois-tu que des êtres raisonnables puissent l'adopter? Prie les champions de l'autorité des grands parents de répondre, s'ils peuvent. Pour moi, je conclus hautement (et c'est mon arrêt que je prononce, si je suis jamais un mauvais père), je conclus, dis-je, que ce sont les bienfaits des parents qui nous imposent seuls le devoir de la tendresse et de la reconnaissance. Sans réciprocité de sentiments, sans cet échange de services et de gratitude, ces mois père, mère, frère, sœur, ne sont que du vent : les lèvres seules prononcent ces sons arbitraires qui n'ont aucun droit d'intéresser le cœur. J'ai un ouvrage manuscrit qui probablement ne verra pas le jour de mon vivant, mais qui sera peut-être connu de la postérité. Il finit par ces mots touchants, qui sont ma profession de foi sur les devoirs et les droits paternels, a Et vous, mon fils, que je n'ai point em- (( brassé depuis le berceau, vous dont j'arrosai de larmes les <c lèvres agonisantes, le jour luême où je fus arrêté, avec un « serrement de cœur qui m'annonçait que je ne vous rever- « rais pas : j'ai peu de droits sur votre tendresse, puisque je (( n'ai rien fait pour votre bonheur ni pour votre éducation. « On m'a arraché à ces douces jouissances, ainsi vous ne

1% LETTUE5 D'AMOUR

c( savez pas si j'aurais été bon père; mais vous vous devez à « vous-même^ et vous devrez à vos enfants de respecter ma « mémoire. Quand vous lirez ceci, je ne serai probablement u plus ; mais vous trouverez dans cet ouvrage ce qui de moi « fut estimable, mon anour pour la vérité et la justice, ma « haine pour l'adulation et la tyrannie. 0 mon fils! gardez- « vous des défauts de votre père, et que ses fautes vous ser- « vent de leçons : gardez-vous des excès de cette sensibilité a brûlante qui fit sa félicité, mais aussi son infortune, et « dont il a peut-être mis le germe dans votre sang ; mais (( imitez son courage; jurez une guerre éternelle au despo- « tisme. Ah ! si vous devez jamais être capable de le flatter, « de l'invoquer, de le servir, puisse la mort vous moissonner « avant l'âge!... Oui, c'est d'une voix ferme que je prolère (( ce vœu terrible... Mon enfant, aimez vos devoirs, aimez vos « concitoyens, aimez vos semblables, aimez si vous voulez « être aimé : ce sentiment est le seul qui rende l'homme ca- (( pable d'une joie vraie et durable; c'est l'antidote des pasa sions dévorantes, et le remède unique contre le désespoir (( de se voir dépérir sous les coups du temps... Est-il néccs- « saire de faire un précepte de l'amour de ceux à qui l'on a a donné la vie? Élevez-les par l'attrait du sentiment, si vous (( voulez que leur âme réponde à la vôtre. Apprenez, mon fils, (.( et n'oubliez jamais que vous n'aurez de droits sur eux qu'en a proportion de vos devoirs , et de la manière dont vous les « aurez remplis; que vous seriez un monstre dénaturé, si « vous étiez plus sévère envers eux que les lois, et que les lois c( proscrivent dans tous les cas les ordres arbitraires : sachez « enfin que, pour qu'ils fassent votre bonheur, il laut que a vous vous occupiez du leur, et soyez plus heureux quo « votre |irre. »

Tu m'as dit souvent que tu ne savais point assez de mythologie: tous nos mythologues t'ennuieraient; et je ne t'ennuierai pas, fussé-je aussi ennuyeux qu'eux. Je t'ai donc fait un ouvrage dont tu n'aurais trouvé la substance que dans deux ou trois cents volumes. Il est destiné d'abord pour toi, ensuite pour l'éducation de ta fille, un peu fort de philosophie, mais à ta portée. Prie, négocie, demande, vois si je puis te l'envoyer par parties. Nous autres modernes, presque toujours imitateurs, et trop souvent forcés de l'être, nous plaçons dans nos spectacles nos poésies, nos tableaux, nos statues, etc., les dieux et les fables des anciens; il faut donc absolument connaître leur mythologie. Tu as beaucoup lu et prodigieusement retenu ; mais n'ayant eu ni guide ni méthode, tu ne sais pas tout ce que tu devrais savoir ; et, ce qui est rare à ton âge, et surtout dans ton sexe, tes regards se sont portés sur des études sérieuses plutôt que sur la litté • rature légère, ce qui prouve assez la force de ta tète et la vigueur de ton caractère, que la délicate flexibilité du sentiment a adouci sans l'énerver. Dans les moments du bonheur si court qui nous était destiné, les occupations indispensables dont je me suis trouvé surchargé ne m'ont guère permis de présider à tes lectures. Au moins en cette partie je compenserai des pertes, hélas, irréparables, et je te mettrai à même de diriger les études de ma Gabriel-Sophie vers l'agréable et l'utile, à moins que les yeux ou la vie ne me soient bientôt dérobés. Tâche d'avoir cet ouvrage qui te donnera de précieux monuments de l'antiquité. Son histoire nous offre d'autres hommes; sa religion et ses doux mensonges si préférables à notre théologie moderne, sombre, fanatique et grossière comme ses inventeurs, nous présentent un autre univers dans lequel il est doux d'errer. C'est là que l'enthousiasme est à la fois Taliment du génie et des

198 LETTRES D'AMOUU

cœurs passionnés; c'est là que la vigueur, l'énergie, la véhémence, la profondeur des sentiments et des idées s'allient à l'harmonie, à l'élégance, à la délicatesse d'expression que permettait une langue niélodieuse, riche, abondante flexible et variée, telle enfin que des organes heureux et exercés, des imaginations vives et sensibles avaient pu la former. C'est là que la beauté, l'amour, la liberté, la gloire et la vertu ont un culte, et brillent de tous leurs charmes; que les coupables même sont illustres, et que notre âme est encore élevée alors même qu'elle est indignée. C'est là enfin que nos plus grands génies ont puisé des sujets qui leur ont permis d'être les rivaux heureux de leurs maîtres, et que notre médiocrité peut encore trouver une étincelle de ce feu divin qui fit éclore tant de talents et donna aux arts un règne si brillant.

Tranquillise-toi, mon tendre amour : je suis aussi sûr de ta constance et de ta fidélité que de la mienne même ; mais ne confonds pas ces deux mots. On trouve plus d'amants constants que d'amants fidèles, parce qu'on est rarement assez touché pour avoir toujours présent l'objet de son amour qui préside à nos sensations et les réprime, qui rend nos cœurs et nos sens également inaccessibles à toute espèce de séduction. On est constant par procédés ; on l'est aussi par habitude, par sympathie, par des rapports de goûts, d'intérêt et d'humeur ; mais on n'est fidèle que par amour, par un extrême amour. La constance est la vertu des amis ; la fidélité est celle des amants, et ils ont l'avantage ; car la fidélité est une irrécusable caution de constance; et la constance n'est pas toujours un gage bien sûr de fidélité. Mais aussi la fidélité n'est pas une vertu ingrate: elle nous paie de nos sacrifices. Eh ! qui le sait mieux que ma tendre et généreuse amie?— Addio, cara sposa; addio, benrnio: colgo d'amor

ni: Ml R AD K AU. 190

la rosQ,, sopra il tuo core. Addio. Des détails vrais sur ta santé, et surtout sur les palpitations, et ce qu'on en aura dit. Ménage ton rhume; mais ne t'enferme pas trop. Ton lait ne ':8 tracasse-t-il plus ? Addio : ricevi e pianio, e s:spv' tronchi, e molli haci e la mia anima sopra i tuoi labbri.

Page 1