‹ Lettres d'amour de MirabeauChapitre 5 sur 5 · A MA SOPHIE · texte numérisé non relu

A MA SOPHIE

Il est arrivé le moment d'une séparation éternelle, ô ma tendre Sophie ! Les illusions de l'amour nous ont longtemps abusés ; mais la nature ne perd pas ses droits. Le poison lent de la douleur a consumé ton ami: il va mourir... 0 trop infortunée moitié de moi-même ! qui t'adoucira ce coup terrible, plus cruel cent fois que celui qui m'atteindra dans peu d'heures peut-être ? car enfin, je te quitte, et c'est une douleur bien amère; mais elle finira avec ma vie. Ce cœur où tu règnes encore, ne palpitera plus ni pour le chagrin, ni pour l'amour; et toi, tu resteras pour pleurer longtemps ton Gabriel... Ah! Sophie, que jeté plains! je suis bien moins

malheureux que toi, puisque je n'étais pas destiné à \^ survivre.

Mais croîs-tu être quitte envers moi ? non, Sophie, non : elle existe cette chère enfant que me donna ton amour. Elle vit pour t'adoucir ma perte, pour t'en dédommager autant que tu peux l'être. Elle n'a plus que toi ; toi seule es sa mère, toi seule es son père : tu lui dois l'amour de nos deux cœurs. Ah ! ma Sophie, que de devoirs te restent à remplir ! et que de consolations tu recueilleras en t'en acquittant !

Chère Sophie î ô ma bien-aimée ! l'élue de mon cœur ! garde-toi bien d'outrager l'amour et la nature par le crime du désespoir. Souvent, dans les délires passionnés de ta tendresse, tu as juré de ne pas me survivre... Etais-tu mère alors, ô mon amante ? Non, tu ne l'étais pas ; et si tu te croyais obligée aujourd'hui par ce téméraire et coupable serment, tu serais aussi pusillanime amante que mère dénaturée.

Oui, ma Sophie adorée, je lègue à ma fille tous cenx de mes droits dont elle peut hériter : je lui laisse tous tes soins, toute ta tendresse ; et si je me méfiais du courage de mon amante, et de sa condescendance pour mes ardentes et dernières prières, je mourrais désespéré d'avoir donné le jour à un enfant pour qui je ne puis rien, et d'avoir ainsi, par une seule faute, immolé la mère et la fille à mon funeste amour. 0 Sophie ! Sophie ! voudrais-tu qu'une passion et si tendre, et si pure, et si fidèle, fût, à mon dernier soupir, une source de repentir cruel et de remords dévorants? Vis, ô mon amante! donne-moi cette preuve de tendresse: vis pour serrer dans tes bras ma fille, pour lui parler de son père, pour lui dire combien il t'a aimée, combien il l'aimait, combien il l'aurait aimée... Ah ! si dans le sein de la terre oii je vais rentrer je pouvais conserver cette étincelle céleste, cette

âme sensible et tout aimante dont tu concentras les forces et l'énergie, j'espérerais un jour réunir dans mon sein mon amante et mon enfant... Je ne sais, ô ma Sopliie ! je ne sais, j'ai peine à croire qu'aussi longtemps qu'il existera quelque parcelle de mon être, mon amour ne vive pas. Soit illusion soit réalité, l'âme de Gabriel et celle de Sophie, leur incomparable tendresse, me semblent indestructibles. Cette idée est consolante ; elle nous promet un témoin qui juge nos cœurs, qui sait si nous méritâmes des traitements si barbares ; qui, plus indulgent que les hommes, pardonnera à nos faiblesses, et purifiera des sentiments qui ne blessent pas la vertu... 0 si, dans un séjour d'éternelle félicité, à l'abri des fanatiques, des calomniateurs et des tyrans, nous devions à jamais nous réunir pour nous aimer encore et t'adorer ! Dieu ! Dieu puissant ! rends-moi mon amante : pardonne-moi, pour prix de ses vertus. Ah ! si j'ai nié la providence, c'était pour n'être pae »enté de te croire complice des méchants ! tu sais si j'étais de bonne foi : ta faible créature n'a pu t'offenser. Pourrais-tu t'irriter contre elle, et la punir de la faiblesse de son enter, dément? Jette, jette du moins un regard de clémence sur celle q'ie mon erreur a séduite : éclaire-la, protége-la ; donne-lui la force de résister au sentiment de ma perte, de découvrir la vérité, de la montrer à ma fille, et de mériter d'être un objet de ta miséricorde...

Hélas ! ma Sophie, cette lettre est bien longue pour le moment où il te faudra la lire. Qu'ajouterais-je de plus? irais-je énerver ton âme, quand je te conjure de te raidir contre l'infortune?... Je me méfie de mon propre attendrissement, et je finis... pour jamais je finis. Ah! pense sans cesse que celui qui mourra en prononçant ton nom, qui te chérit du plus tendre et du plus fidèle amour, qui ne manqua, dans aucun moment de sa vie, pas même en idée, aux sentiments qu'il

t'avait jurés, exige de ta tendresse, et, s'il ose le dire, de ta reconnaissance, que tu vives pour ta fille, qui est la mienne.

G.VDIULL.

J'ai conjuré M. Boucher d'obtenir de M. Lenoir la permission de te remettre tous ceux de mes papiers que j'ai jugé à propos de conserver, et ceux de mes livres que lui, M. Boucher, ne voudra pas. Tu donneras ton portrait, ce portrait jonché de mes baisers et couvert de mes larmes, et mes bagues, à ta fille. Tu porteras le cœur que j'avais reçu de toi, et qui n'a plus quitté mon cœur. Tu feras mettre sur ma boîte un médaillon qui contienne ton portrait et le mien : tu obtiendras de M. Boucher de l'accepter. N'oublie jamai^ ce que nous devons à notre bienfaiteur et à l'organe de ses bieniaits. Gîest encore une dette qui nous est commune, et que toi seule pourras t'eflorcer d'acquitter. Tâche de te réunir à ma mère, à ma tendre mère, et de lui rendre les soins que j'aurais voulu lui donner. Je lui ai rappelé ce qu'elle avait daigné me promettre pour ma fille, et j'ai tenté tous les moyens de lui assurer les secours qu'elle ne peut plus espérer de moi. Tu ne publieras jamais l'ouvrage sur les lettres de cachet et les prisons d'Etat , sans la permission de M. Lenoir. Je le lui ai promis, en le suppliant de te faire remettre ce manuscrit recopié de ma main. L'unique motif de cette demande a été de te procurer cette consolation, d'avoir tout ce qui reste de moi. Il y est entré si peu d'amour-propre, que j'ai brûlé mes mémoires, qui contenaient une apologie trop forte de ma conduite, et tout ce qui n'était qu'ouvrage purement littéraire, si ce n'est Tiùulle, que tu aimes trop pour t'en priver, traduit et écrit de ma main. J'ai conservé une partie de l'histoire de nos amours, parce que tu l'as dé-

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sirée; TouTrage sur les lettres de cachet, etc., parce que je le crois utile; quelques morceaux et pensées détachées, où tu glaneras quelques idées pour ma fille 3 enfin tous les fragments ou ébauches que je t'ai successivement envoyés, parce que tu aimeras mieux les conserver de mon écriture que de la tienne. Tout le reste a été livré aux flammes. Tu me pardonneras ce sacrifice, que plus d'une raison exigeait de moi,

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