‹ Lettres d'amour de MirabeauChapitre 4 sur 5 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

12 juillet 17801

Il y a une histoire récente plus tragique que celle de la comtesse d'Harcourt. Je n'en sais pas encore tous les détails- C'est une fille de condition devenue enceinte, et qui avait concerté sa fuite avec son amant. Le jour même où elle était résolue, l'oncle de la demoiselle appelle en duel le jeune fou. qui n'a pas la force de refuser, du moins pour cette journée; il joint à la faiblesse d'accepter le rendez-vous, celle de l'avouer à sa maîtresse. Leurs projets n'en subsistent pas moins les mêmes, et l'heure est prise à onze heures et demie du soir, sur le Pont-Royal, où la demoiselle devait se rendre en paysanne, et le jeune homme en carrosse. Il a la démence de dire à cette infortunée : Si, à onze heures sonnantes, je ne suis point arrivé, c'est que je serai mort; elle perd assez la tète pour le croire, arrive à onze heures, attend la demie dans les plus affreuses angoisses, et se précipite par-dessus le parapet, lorsqu'elle sonne; le jeune insensé arrive un instant après..., et il ne l'a pas suivie !

Mon amie, c'est moi qui t'ai donné ton enthousiasme pour Rousseau, et je ne m'en repens pas. Ce ne sont point ses grands talents que j'envierais à cet homme extraordinaire, mais sa vertu, qui fut la source de son éloquence et l'àme de ses ouvrages. Je l'ai connu, et je connais plusieurs personnes qui l'ont pratiqué. Il fut toujours le même, plein de droiture, de franchise et,de simplicité, sans a^icune espèce de faste, ni

de double intention, ni d'art pour cacher ses défauts, ou montrer des vertus ; on doit pardonner, peut-être, à ceux qui l'ont décrié, de l'avoir mal connu. Tout le monde n'était pas fait pour concevoir la sublimité de cette âme, et l'on n'est bien jugé que par ses pairs. Quoi qu'on pense ou qu'on dise de lui pendant un siècle encore (c'est l'espace et le terme que l'envia laisse à ses détracteurs), il ne lut jamais peut-être un homme aussi vertueux, puisqu'il le fut avec la persuasion qu'on ne croyait pas à la sincérité de ses écrits et de ses actions. Il le fut malgré la nature, la fortune et les hommes, qui l'ont accablé de souffrances, de revers, de calomnies, de chagrins et de persécutions ; il le fut avec la plus vive sensibilité, pour l'injustice et les peines; il le fut enfm malgré des faiblesses que j'ignore, mais qu'il a, dit-on, révélées dans les mémoires de sa vie. Il arracha mille fois plus à ses passions qu'elles n'ont pu lui dérober. Doué peut-être de l'âme incorruptible et vertueuse d'un épicurien, il conserva, dans ses mœurs, la rigidité du stoïcisme. Quelque abus qu'on puisse faire de ses propres confessions, elles prouveront toujours la bonne toi d'un homme qui parla comme il pensait> écrivit comme il parlait, vécut comme il écrivait, et mourut tel qu'il avait vécu.

Adieu, ma chère et unique amante ! adieu, le bonheur et la vie de mon âme; je ne te ferai pas attendre des nouvelles bonnes ou décisives, quand j'en aurai; tu peux m'en croire. Je t'adore, et je crois que cette passion si éprouvée, si justifiée, si légitime, peut défier le sort.

Gabriel.

Réponds honnêtement à Dupont ce que tu voudras. Je t'adresse mon premier volume de Boccace, et les sujets d'estampes ; tu me renverras le tout \ je n'ai que cette copie.

et mon informe brouillon ; mon homme est trop occupé pour t'en taire une, et celle-là ne te reviendra-t-elle pas avec tout moil

•Oftt 1780.

Et toi aussi, ma douce Sophie, tu aurais, ce me semble, quelque envie de gronder le bon ange : mais ne t'en avise pas, quoiqu'il le mérite bien : car je l'ai déjà tout autant criaillé, pour ma part, que si j'en avais tous les droits du monde. Voici pourtant ta lettre jointe à une de madame du S..., presque plus tendre que la tienne. Raillerie à part, sa lettre est très-bien, très-douce, très-affectueuse, très-empressée même, et cela me fait d'autant plus de plaisir, qu'assurément elle a été vue de mon père. Elle se hâte, dit-elle, de me servir au moment où je lui en donne le droit; en conséquence elle écrit à mon oncle, à sa belle-sœur, etc. Enfin il |,Q'y a pas jusqu'à M. du S... qui fait les plus belles protesta- I tiens du monde, offre sa maison pour lieu d'épreuve et sa présence pour caution; ceci m'a paru un peu sot et un peu maladroit. Je commence à être vieux pour avoir des mentors et de tels mentors. Mais enfin tu vois que tu as tort et grand tort de prendre ce moment-ci pour voir en noir. Tout ?a bien pour moi : pour toi, tire en longueur, consulte, lou- 'foye, et tout ira bien aussi. D. P. s'est chargé de laire finir

ZnO LETTRES D'AMOUR |

tes affaires par mon père; et, si celui-ci s'en mêle, je te réponds que les R... ne mettront pas un mot entre deux. Ce sera notre ouvrage de septembre; mais je crois, et ce ne sera pas l'avis de madame de R..., que le premier pas est que je sorte d'ici, parce qu'il est évident que les Valdh... comprendront à ma première apparition que la laveur n'est plus de leur côté ; et tu sais s'ils sont trembleurs et rampants. Dupont veut qu'ils te donnent 4,000 livres de rente. Basta cosi, si , l'on peut y réussir; mais j'en doute. Toujours tiendrai -je la ' main à ce que tu sois dans l'indépendance pécuniaire la plus complète, même de moi ; de cela, et de ta liberté du veuvage, tu peux compter que je ne m'en départirai pas. Tu vois que j'espère que tu n'imiteras pas les veuves du Malabar, et que l'envie ne te prendra point de mourir le même jour que M. de Mon... Il me paraît, au succès de la veuve du Malabar (très-mauvaise tragédie nouvelle), que ce fanatisme ne sera jamais contagieux dans notre France : je serais piqué, je l'avoue, que tu en donnasses l'exemple : et je t'avertis, pour t'en dégoûter, qu'il ne prendra point parmi les Européens. Quelle bêtise que de vouloir que le mariage, institué pour la population, serve à dépeupler le monde! et puis, vois-tu, il me semble que j'aimerais mieux mourir que d'y être condamné ; car c'est en avoir la peine sans en avoir le mérite. Oià est d'ailleurs la justice de faire répondre à une femme de la santé qu'on va perdre peut-être hors du ménage? Quand le mari meurt d'inconstance, il faudrait que la femme mourât de fidélité ; assurément cela n'est pas juste. Pour moi, qui trouve le mariage toujours un peu triste, je t'avoue que la perspective du bûcher ne me paraît pas du tout propre à l'égayer. Va, mon amie, nous autres hommes, nous tenons 1 trop à la politesse, et vous autres femmes, trop à l'humanité, pour que cette loi passe jamais parmi nous. Ainsi sois tran-

quille; après tout il faut avoir pitié des moribonds; et en vérité les maris sont quelquefois si las de leur ménage, quand ils partent pour l'autre monde, que leur proposer de faire route avec leur femme, ce n'est pas, à beaucoup près, là de quoi adoucir l'ennui du voyage. Au reste, si tu me demandes comment une tragédie que j'appelle très-mauvaise a pu tant réussir, je te répondrai que la meilleure raison que Dupont ait pu tirer des femmes de Paris, est celle-ci : Ah ! si vous voyiez comme Larive enlève la Saintal ! Il faut te dire qu'il y a une scène où l'on arrache la veuve du bûcher. L'acteur est vigoureux, l'actrice légère; cela se fait en un tour de main, et les dames, qui concluent très-vite du connu à l'inconnu, et qui aiment beaucoup tout ce qui ressemble à de la vigueur, trouvent ce coup de théâtre l'un des plus intéressants qui existent... Mais voilà assez de folies.

Tu m'ennuies avec tes rabâchages éternels, çwe/*? W(? rtffusCy que je me refuse; je m*accorde le plus grand de tous les plaisirs en ton absence, celui de te donner tout ce que je puis, c'est-à-dire presque rien; mais enlin ce presque rien est la borne de mon pouvoir. Mes abonnements vont leur train, et je reçois de temps en temps quelques autres volumes; de quoi te plains-tu donc? Je ne puis pas tirer de sommes un peu fortes, tant que les ouvrages ne sont pas en train d'imprimer, et, sitôt que j'aurai quelques louis d'avance, j'achèterai quelques livres dont j'ai besoin. Jusque-là tu toucheras toujours une partie de mon quartier prochain qui, j'espère, sera le dernier.

Je t'envoie aujourd'hui mon troisième et quatrième volume de Boccace, dont je suis plus que payé, puisque tu en es contente, les estampes du troisième (celle? du quatrième ne sont pas encore faites) et un petit manuscrit de Dupont : c'est un compte-rendu du, dernier saHûix ^ madame la margrave ré-

gnante de Baden. Tu me le renverras; je lui ai demandé les deux premiers morceaux qu'il a faits en ce genre, afin que tu en eusses la collection.

PAQUET CACHETÉ (sans date).

Papiers déposés entre les mains de M. Boucher, qui en connaît la destination, et qui est prie de ne les ouvrir qu'après ma mort.

HoiNORÉ - Gabriel - Riquety, comte de MIRABEAU, fils.

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