‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 1 sur 553 · PARTS · texte numérisé non relu

PARTS

PERRIiN ET C'% LIBRAIRES-ÉDITEURS

3îi, UUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

Tous droits de repioduclion et de traduction réservés pour tous jkiïs.

Car il est bien à toi, ce livre, à loi dont la chère présence, pendant que fy travaillais, m'a été le plus précieux et le plus doux des encouragements.

L\TR0DUCT10N

Dans ce grand drame de la Révolution, où sombra irrémédiablement le glorieux passé de l'ancienne France, on n'entend plus guère aujourd'hui que la voix de ceux qui le préparèrent ou qui en furent les meneurs et les champions. D'innombrables publications de documents se succèdent qui nous retracent l'histoire officielle, — celle que l'on dit héro'ique, — de cette tragique époque, nous renseignent sur la mentalité des premiers rôles, ou même sur celle des derniers acteurs.

Certes, je suis loin de nier l'impartialité souvent, le talent quelquefois, la science et l'érudition presque toujours qui président à ces travaux. Mais peut-être serait-il temps de donner enfin la parole à d'autres qu'aux « héros » de la Révolution, de la rendre à ceux qui en souffrirent et qui en moururent. C'est dans cette pensée que, réunissant les documents où m'ont paru se refléter le plus fidèlement les sentiments et les passions, revivre le plus intensivement les tristesses et les souffrances de la grande victime, — victime d'ennemis acharnés, victime aussi d'elle-même et de ses fautes, — que fut, il y a un siècle, la noblesse de France, j'en ai iormé ce volume, qui sous le titre de Lettres (ïaristocrates est un recueil de correspondances privées sur la Révolution de 1789 à 1794, toutes écrites par des Ci-devant, ou leurs « complices ».

Il y a longtemps que l'on a fait ressortir la valeui' et l'intérêt historique des correspondances privées. Sur les Mémoires, pour la plupart composés après coup et qui exposent bien souvent les faits non tels que les a vus l'auteur, mais tels qu'il les voit k distance, les lettres, rédigées sur l'heure, le plus souvent

II LETTRES D « ARISTocnATES »

sans apprêt et sans calcul, ont au point de vue de l'exactitude et de la sincérité une supériorité indéniable. Ces qualités, on les retrouvera d'autant mieux, je l'espère, dans ce recueil, que, d'une part, je n'y ai admis que des épîtres familières de parent à parent, d'ami à ami, proscrivant systématiquement tout écrit de caractère officiel, et que, d'autre part, j'en ai écarté,

— à une exception près ^ — les correspondances écrites à une trop grande distance des événements.

Cette condition m'était imposée d'ailleurs si je voulais que le livre offrît ce qui, après l'intérêt, fait le charme de ces sortes de publications, c'est-à-dire qu'il présentât au lecteur une physionomie vivante, heurtée, tourmentée du temps auquel il se rapporte. Là encore je crois pouvoir me flatter d'avoir réussi; car si parfois un recueil de lettres échangées entre personnes toujours les mêmes ne laisse pas que de devenir à la fin monotone, ici la variété des écrivains, — ils sont plus de cinquante,

— m'est un sûr garant de la variété des impressions que pourront ressentir mes lecteurs.

Malgré cette diversité, je ne crains point cependant qu'on puisse accuser ce livre de manquer d'unité. Son unité, j'ai déjà <lit ce qui la fait. Ce qui la fait, c'est que toutes ces confidences, ces plaintes, ces espérances, ces malédictions, ces craintes émanent toutes de personnes de même rang, de même classe, de gens à qui la forte et incomparable cohésion delà noblesse française a donné à ce moment plus qu'à tout autre une même âme, a inspiré mêmes préoccupations et mêmes inquiétudes, qu'elle a fait participer aux mômes émotions. Et si l'on me dit qu'il n'y a là qu'un intérêt bien spécial, je demanderai s'il est possible d'imaginer spectacle plus dramatique que celui de cette noblesse voyant s'écrouler sous elle et autour d'elle tout ce qui, jusqu'à ce jour, avait fait sa force et sa grandeur, s'il est possible aussi de découvrir un plus passionnant sujet d'étude que la psychologie de ces vaincus.

Valeur historique générale des correspondances que j'ai rassemblées ; lumière très vive qu'elles projettent sur la vie, — la vie intime, — pendant la Révolution ; intérêt qu'elles présentent CTi nous retraçant la chute et la mort de la noblesse française ; documents qu'elles fournissent sur l'état d'âme de cette aristocratie en ses derniers jours, tels sont les quelques points sur lesquels je voudrais insister en celte introduction.

i. Les lettres Jes (iardes da corps sur les journées des 5 et G octobre et qui sont datées seulement — on verra pourquoi — des premiers mois de 1790.

INTRODUCTION ÎH

Intituler ce livre Histoire de la Révolution d'après des correspondances privées du temps, était sans doute une perspective trop séduisante pour que je ne my sois pas arrêté. Mais je me suis convaincu bientôt que la visée, à laquelle eût répondu ce titre, était trop ambitieuse. Outre que je me suis attaché surtout à l'histoire de la Révolution à Paris, pour un grand nombre de points que le hasard des recherches m'a permis de copieusement documenter, combien d'autres hélas ! sur lesquels je n'ai rien trouvé, ou presque rien ! Je ne me fais donc pas d'illusions, il y a, comme l'on dit en langage de métier, beaucoup de « trous » dans ce travail, trous que de plus heureuses découvertes, je ne crois pas de plus patientes recherches, auraient pu seules combler.

Que mes lecteurs, amateurs d'un bel ensemble, se rassurent pourtant ! La plupart des faits essentiels de la Révolution sont rappelés ici et avec assez de précision et d'exactitude pour que les profanes, même, y puissent suivre presque mois par mois l'histoire des cinq années dramatiques et sanglantes qui forment le cadre de ce recueil. Et si sur ces grands faits les documents, presque tous inédits, que je publie, n'apportent point de révélations sensationnelles, du moins fournissent-ils assez de détails imprévus, de renseignements variés et d'anecdotes caractéristiques, pour qu'à ce seul point de vue ils méritassent d'être mis en lumière.

Je ne doute pas, par exemple, que les lettres du comte de Quélen et du marquis de Sillery n'offrent bien des particularités intéressantes sur la réunion des Jttats généraux et sur les assemblées électorales qui précédèrent cette réunion; — ou qu'à propos de l'énorme concentration de troupes faite autour de la capitale à la veille du 14 juillet, on ne lise avec curiosité la correspondance du chevalier de Saint-Luc venu en étapes de Sarreguemines à la Fère-Champenoise avec son régiment ; — ou encore qu'on ne découvre dans celle de MM. de Yergennes et de Seneffe nombre de détails émouvants sur la journée du 14 juillet et sur celle du 22, où furent massacrés Foullon et Bertier.

Puis successivement les lettres des Gardes du corps au comte d'Agoult retraceront minutieusement et presque heure par heure aux lecteurs chaque épisode de la soirée, de la nuit et

ïV LETTRES d' « ARISTOCRATES »

de la matinée des 5-6 octobre ; celles de M. Delamare de Grux ou de M'"^ de Givry leur fourniront une description très exacte de la journée du 14 juillet 1790, de cette fcte de la fraternité célébrée au moment même où d'autres lettres, rapportant les excès commis en province, les édifieront sur la manière dont on entendait alors la fraternité en dehors de l'enceinte du Champ-de-Mars.

De chacun des faits importants de 1791 : l'émeute du Luxembourg contre Monsieur, la journée des Chevaliers du poignard, le départ de Mesdames, la mort de Mirabeau, la fuite de Varennes, l'affaire du Champ-de-Mars, on trouvera de même un récit suivi dans ces Ictti-es qui nous dévoileront clairement ensuite les dessous de l'émigration.

De retour à Paris, ce sera pour y assister au triomphe des enragés, aux journées du ïîO juin, du 10 août et de septembre. Dans les diverses narrations de ces journées tragiques sera à noter le dessein des Jacobins d'emmener le lloi dans les provinces du midi ou celui des contre-révolutionnaires de l'entraîner vers Rouen ; à leur propos, à relever aussi la confirmation éclatante du fait, entrevu déjà par quelques historiens, que les désordres de la lin de 179:2 furent préparés de longue main, et qu'ils n'ont été que la réalisation d un plan savamment machiné et sournoisement mûri. Au mois de mars 1792, « on craint déjà une affaire », d'après une lettre de M. de Rome. Rien mieux, en juillet 1791, M. Dutailly nous informe que « les Jacobins disent quils veulent prendre d'assaut les Tuileries ». Rien mieux encore, en avril 1791 , nous apprenons de M""' de Vatre « qu'on redoute un massacre des prêtres ! » Viendront enfin la guerre extérieure, le procès et la condamnation du Roi, les guillotinades, jusqu'au jour où l'aristocratie vaincue au dedans comme au dehors, les vainqueurs commenceront à se dévorer, et où les lettres de M. de la Ralmondière nous raconteront le grand duel de la Gironde et de la Montagne.

Je n'ai parlé jusqu'ici que de l'histoire proprement dite des faits. Mais que de renseignements l'on pourrait puiser sur l'histoire financière de la Révolution dans les lettres de M. de Seneffe et de M. Lefebvre d'Acy ; sur l'histoire économique, dans celles de M. Fougeret ; sur l'histoire religieuse, dans celles de M"^ de Nermont ; sur l'histoire militaire, dans celles de MM. de Maiche, Désilles, et de Pontet ; dans toutes enfin sur l'histoire sociale et spécialement sur l'histoire de l'esprit public à Paris au moins de 1789 à 1794. A ce dernier point de

INTKODUCTIOX V

vue on aura, je crois, un intérêt particulier à parcourir la suite de ces lettres. On verra s'y peindre à merveille l'enthousiasme des premiers jours, puis se dessiner le mouvement de fatigue et de dégoût, apparaître les désillusions qui chez beaucoup feront suite à cet énervement ; s'accentuer en 1791 la réaction contre l'esprit républicain, cet esprit républicain dont un savant historien a fixé très nettement la date de naissance à la lin de l'année 1790 et qui trouve dans la fuite à Varennes l'occasion de s'affirmer^, tandis que les royalistes égarés y découvrent leur chemin de Damas. On y verra surtout dans ces lettres l'illustration de cette vérité, clairement entrevue par Taine, que le régime jacobin n'a été le fait que d'une infime minorité. « En moyenne sur quinze électeurs et gardes nationaux, écrit Taine, il ne se rencontre qu'un Jacobin, et dans toute la France tous les Jacobins réunis ne font pas trois cent mille... A Paris, en novembre 1791, sur plus de 81.000 électeurs, ils sont 6.700; en octobre 1795, sur

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