‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 2 sur 553 · inscrits, ils sont moins de 14.000 Ce n'est guère · texte numérisé non relu

inscrits, ils sont moins de 14.000 Ce n'est guère

pour asservir 6 à 7 millions d'hommes faits et pour étendre sur un pays qui comprend 26 millions d'habitants un despotisme plus absolu que celui des souverains asiatiques. Mais la force ne se mesure pas au nombre : ils sont une bande dans la foule, et, dans une foule désorganisée, inerte, une bande décidée à tout perce en avant comme un coin de fer dans un amas de plâtras disjoints-. )> De nos correspondances cela ressort à chaque page. Au commencement de 1791, M. de Mesmon constate que « les mécontens se multiplient, et sont la plus grande foule ». Au mois d'avril 1792, « les ouvriers, écrit yi. Fougeret, disent qu'on les a trompés et qu'ils voudroient qu'on expulsât de Paris les meneurs ». Quelques jours plus tard, M. Lefebvre d'Acy remarque de même que « la majorité des ouvriers et des bourgeois est fatiguée de la Fiévolution ». « Car ce n'est pas le peuple qui remue, c'est la plus vile canaille. » Dans l'Assemblée, « ils sont aussi dix à douze scélérats qui mènent tout ». A la veille du 10 août : « Je parcours et j'observe froidement les groupes qui se réunissent, dit encore M. Lefebvre d'Acy, et je puis vous assurer qu'à l'exception de quelques énergumènes qui prêchent le meurtre et le régicide, je ne vois pas qu'en général on soit disposé à l'insurrection. »

1. .\ulard, H islo ire politique de la Be'i'olution française, in-S», chapitre iv, passim.

2, Taine. Les origines de la France contemporaine, la Révolution, t. II, p. 62-03.

Je pourrais là-dessus multiplier les citations, mais je préfère renvoyer mes lecteurs aux textes, me bornant de même à leur signaler quelques-unes des nombreuses anecdotes, qui acliè- A'ent de faire l'intérêt des documents qu'ils vont parcourir : l'amusante mésaventure arrivée au duc de Chartres le jour de la fête de la Fédération ; la brouille du duc et de la duchesse d'Orléans en 1791 ; le retour du maréchal de Mailly des Tuileries le 10 août, etc., etc.

« Laissons-là ce que les lettres nous apportent de renseiij^nements nouveaux, de circonstances inconnues. Ce quelles nous donnent surtout, c'est la couleur, l'accent même de la vie' ». Qu'importe en réalité le plus ou moins de détails secs et froids que l'on peut réunir sur un fait? N'est-ce pas l'impression que ce fait a produite sur les âmes contemporaines qui est digne avant tout de la recherche passionnée de l'historien ? « L'intérêt des choses humaines, a dit magnifiquement Lamartine, n'est pas dans la grandeur des situations ou des événements, mais dans l'émotion de lame où ces situations et ces événements retentissent -. »

Cette citation de Lamartine est précisément tirée de la Vie de J/"'* de Sévigné, et elle me revient bien à propos en ce moment. Je ne crains pas en effet de laflirmer, j'ai manié beaucoup de documents, je n'en ai certes jamais trouvé de plus évocateurs que les lettres. Tout à l'heure je faisais ressortir leur supériorité sur les Mémoires, sous le seul rapport de l'exactitude historique. Combien plus justement pourraiton exalter l'avantage des unes sur les autres au point de vue qui nous occupe. « Dans ceux-ci nous écoutons assurément le récit d'un témoin oculaire, d'un acteur des événements ; mais celles-là nous font voir l'homme même vivant sa vie, le fait se dégageant péniblement ou brusquement de ses causes, et nous jettent au milieu des obscurités, des illusions, des inachèvements dont est plein le tourbillon confus des choses réelles'. »

1. G. Lansoii, Choix de Lettres du wii' sii: de. Paris, 1801, iu-16. Introdiiclion, p. xxvm-

2. Lamartine. M<"^ de Sévirjné, dans la Vie des iimnds homuics, Paris, 18jG, in-8", t. UI, p. 225.

Page 1