‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 108 sur 553 · M. DE LA ROQUE DE SAINT-THURIEN · texte numérisé non relu

M. DE LA ROQUE DE SAINT-THURIEN

étoit devant, nous donna le temps de fermer la première porte des appartemens avant qu'ils pussent nous voir.

Ayant traversé jusqu'à l'anticliambre de Sa Majesté, nous ne pûmes y entrer, la porte étant barrée. Une des femmes de la Reine, persuadée que nous étions autres que des Gardes du corps, se lamentoit beaucoup et ne voulut pas nous ouvrir. A la fin, voyant qu'il étoit très urgent d'y entrer, entendant beaucoup de cris autour de nous, je lui dis par le trou de la serrure, ne parlant qu'aussi haut qu'il falloit pour me faire entendre, que nous étions réellement Gardes du corps et que la Reine étoit dans le plus grand danger si on ne nous ouvroit. Cette femme m'ayant entendu se décida à nous ouvrir, et dès qu'elle nous aperçut, elle se jeta à nos pieds en nous conjurant de ne pas abandonner la Reine. Nous lui répondîmes qu'il s'en falloit de beaucoup que ce fût notre intention, que nous la défendrions jusqu'à l'extrémité, que notre nombre étoit suffisant pour résister assez de temps pour lui donner celui de se relever et de pouvoir se retirer.

J'entrai sur-le-champ môme dans la chambre de la Reine, avec deux ou trois de mes camarades. Une de ses femmes vint nous dire qu'elle se levoit. Nous nous retirâmes aussitôt et nous nous rangeâmes à la porte de sa chambre. A peine la Reine fut-elle levée, qu'elle passa chez le Roy, lequel, étant arrivé immédiatement après par un autre côté, nous demanda avec empressement et d'un air fort inquiet où étoit la Reine. Nous l'assurâmes qu'elle étoit chez lui. Nous voulûmes l'accompagner, de peur de quelque mauvaise rencontre; mais il nous ordonna de rester et nous dit qu'il ne tarderoit pas à nous envoyer un ordre. Effectivement, nous en reçûmes un, peu de temps après, de nous retirera l'Œil-de-bœuf.

Je fus enfin du voyage de Versailles à Paris et je suivis toujours le Roy jusqu'aux Tuileries, ainsi (jue mes camarades. J'y couchai. Le peuple, le lendemain, nous demanda au balcon et nous fûmes engagés de descendre dans les Tuileries, où nous fûmes accueillis et embrassés par ce qu'il y avoit de femmes de la halle, qui nous menèrent ensuite au Palais-lioyal où nous restâmes quelque temps. De là, nous fûmes promener dans la rue Saint-llonoré et autres ([uartiers, toujours agréablement embrassés par ces dames. J'étois traîné plutôt que je ne marchois, car je n'avois pas mangé une demi-livre de pain en quarante-huit heures. Le péril où j'avois vu leurs Majestés, le spectacle dont j'avois été témoin, la cruelle situation où je m'étois trouvé sans pouvoir me défendre pour obéir aux ordres

qu'on nous avoit donnés, la perte que nous avions faite de nos camarades m'avoient tellement affecté qu'il m'avoit été impossible de profiter du souper que la Reine eut la bonté de nous envoyer le soir de notre arrivée aux Tuileries...

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