INTRODUCTION XXXVII
désunies et dont les membres répandus aux quatre coins de l'Europe attendent des événements politiques leur réunion ou la perpétuation de leur exil et de leur séparation, le recommencement d'une vie tranquille et paisible ou la continuation de leur précaire existence ; représentez-vous un monde où la conversation tenait une si grande place, et qui ne peut plus causer que par lettre; représentez-vous « le besoin qu'ont tant de malheureux de recevoir des témoignages d'amitié en des moments si cruels », et vous aurez je crois les vraies raisons de l'étonnante éclosion épistolaire de cette époque.
Dans la masse de lettres qu'il m'a été ainsi permis de dépouiller, jai dû naturellement faire un choix. La publication présente en comprend environ cinq cents. Je ne crains pas de dire que trois mille au m.oins me sont passées entre les mains et sous les yeux. J'ai retenu celles qui m'ont paru les plus intéressantes, m'attachant aussi à ne publier que les correspondances formant un ensemble, une suite, un tout, de manière à permettre au lecteur de s'intéresser, durant quelques jours, quelques mois, à la destinée, aux aventures, aux émotions de ceux qui les ont écrites. Les notices que j'aiplacées en tête de chaque série, de chaque paquet de lettres, et où je présente auteurs et correspondants suffiront d'ailleurs, je l'espère, à bien faire connaître la personnalité de chacun d'eux.
Et maintenant une observation. On me reprochera peutêtre d'avoir fait œuvre de parti en ne donnant la parole qu'aux adversaires de la Révolution. Ce reproche, je ne nie pas que je le pourrais mériter si ce livre avait été composé dans un but d'hostilité préconçu. Mais l'idée qui l'a primitivement inspiré est autre. J'ai voulu, comme je l'ai déjà dit, illustrer dune manière vivante et avec plus de force que ne l'aurait pu faire, je crois, aucune autre exposition, ce grand fait historique qu'est la mort de la noblesse française. Ainsi ce travail ne se rattache nullement à la défense d'une idée politique, mais bien plutôt aux études que j'ai entreprises sur l'ancienne noblesse de France. Cela est tellement vrai que, si quelqu'un tentait à son tour une publication de lettres émanées du parti adverse, j'y applaudirais bien volontiers. J'irais même jusqu'à proposer un titre à l'auteur. Cela pourrait s'appeler Lettres de Sans-Culottes. En dehors de toute considération politique, je crois que l'intérêt de mon livre n'en serait en rien diminué... au moins au point de vue littéraire. Car c'est là le seul point de vue que je n'aie pas encore abordé, et je veux
conclure sur cette question non irritante du mérite littéraire (les correspondances que je publie, le signalant simplement à mes lecteurs, qui d'ailleurs sauront bien l'apprécier.
Un seul mot, le dernier, sur l'essai de classement que j'ai fait de correspondances dont les dates extrêmes forcément s'enchevêtraient et se trouvaient souvent chevaucher les unes sur les autres. C'était là une difficulté prévue dans un travail du genre de celui-ci. Je ne pouvais, on le comprend, pour l'éluder, me contenter de replacer les unes après les autres dans un ordre rigoureusement chronologique les lettres que j'avais rassemblées. En rompant l'unité de chacune des trente-cinq correspondances entre lesquelles elles étaient distribuées, je n'aurais point atteint mon but qui était d'intéresser mes lecteurs à la vie, au sort, aux infortunes particulières des divers auteurs de ces lettres au moins autant qu'aux événements qu'ils ont racontés. J'ai donc respecté l'intégrité de chacune des correspondances que je publie et je les ai classées en m'attachant simplement à mettre, autant qu'il était possible, en valeur les grandes journées de la Révolution, et à leur conserver, autant que possible aussi, leur ordre chronologique. De la sorte, le lecteur aura sans doute quelquefois à revenir en arrière, mais jamais ou presque jamais sur les faits capitaux de l'histoire du temps, et les dates de quelques correspondances pourront bien, comme je le disais, s'enchevêtrer, non celles des principaux événements. Je ne me dissimule pas au surplus les imperfections, à ce point de vue, d'une publication pour laquelle, je puis le dire à ma décharge, la littérature historique ne m'offrait guère de modèles à imiter. Aussi serais-je heureux des observations qui pourraient m'ctre proposées à ce sujet, et plus heureux encore des communications qui pourraient mètre faites pour augmenter l'importance et l'intérêt du présent travail. Que de lettres, je l'ai déjà remarqué, encore enfouies dans des archives de familles et qui seraient si curieuses à publier ! Leur place serait bien marquée dans ce recueil... grossi et élargi, si les descendants de ceux qui les écrivirent en des jours de deuil voulaient consentir à me les laisser lire après eux.