INTRODUCTION XXIX
est un mal irréparable. » Un peu plus tard, on entendra Barrère proposer « la destruction de tous les châteaux qui ont une importance ou une forme féodale dans leur bâtisse, pour que les matériaux en soient donnés au pauvre pour reconstruire sa cabane ». Puis, ce sera la Nation semparant des biens des émigrés, la Nation enfin frappant de mort les Ci-devant. Après qu'on les aura dépouillés de leurs titres, privés de leurs droits, dépossédés de leurs fonctions, mis en un mot hors la loi, le dernier sacritice qui sera imposé aux gentilshommes sera celui de leur vie. L'on saiL dans quelle mesure ce sacrifice leur fut imposé !
En face de tant de désastres, de la cruelle situation qui lui est faite, quelle est l'attitude de la noblesse, quel est son état d'àme ? Il est naturel de le rechercher. Navons-nous pas dans les mains les documents les plus humains, les plus psychologiques, oserais-je dire, que nous puissions souhaiter, des documents où, au jour le jour, il nous est donné de voir naître les sentiments, se développer les passions, s'affirmer le caractère, se peindre l'âme tout entière de la génération la plus durement éprouvée qui fut jamais.
La première impression ([ui les saisit, ces gentilshommes, au début du formidable bouleversement qui s'annonce, est une impression de stupeur. Plus tard quelques-uns, — quelquesuns seulement, et avec quelle candeur, souvent, et quelle gaucherie ! — tenteront bien de remonter aux causes, de s'expliquer la genèse de « la révolution de France ». A l'origine, ils ne peuvent que pousser un cri d'angoisse et de désespoir. « Pourquoi avons-nous tant vécu ! » s'écrie M. de Quélen en juillet 1789 ; et à la même date : « Quelle infortune d'être né dans ce siècle », gémit M. de Seneffe. « Heureux ceux qui meurent, écrit un peu plus tard M. Fougeret à son fidèle intendant, et encore plus ceux qui sont morts il y a trois ans... comme mon pauvre beau-père !... Pour moi je me chargerois avec plaisir du trop de quelque amateur de la vie, et en vérité je voudrois être au bout de la mienne, tant la tristesse me dévore ». « La postérité ne pourra croire les horreurs qui se sont passées dans ce siècle. Quelle catastrophe! » s'exclame M""" de Nermont.
Les lettres, où nous recueillons ces lamentations, ont pour
premier mérite de nous les expliquer. A lire les confidences de tant de personnages divers, on se rend bien compte en effet des raisons de lavcug-lement où la plupart d'entre eux sont plongés alors que s'ouvre la Révolution. C"est que presque tous en sont encore à ignorer, dune part, le colossal mouvement d'idées qui s'est fait depuis un demi-siècle, d'autre part le redoutable incendie qui couve sous la cendre avec laquelle on a essayé d'étouffer la flamme des revendications populaires. Ils ne connaissent ni « les philosophes », ni le peuple.
Au moment où les questions sociales ont commencé à être furieusement agitées, les formes de gouvernement mises en discussion, les droits de l'individu àprement posés, la grande majorité de la noblesse s'est d'abord désintéressée de ces « disputes », et depuis elle a persisté dans cette attitude. De cela on s'aperçoit bien en entendant en 1789 encore ses représentants s'étonner de « la métaphysique dont un tas d'avocats ont la bouche pleine », et s'étonner surtout des principes qu'ils en tirent et au nom desquels ils prétendent « régénérer la France ». Car si quelques esprits curieux, quelques rêveurs, ont, parmi l'aristocratie « donné dans les idées nouvelles », ce n'a été que supcrticieilement, et ils n'en ont presque jamais mesuré ni la portée, ni les conséquences. M. de Saint-Luc l'avoue à sa mère ingénument. « Ah ! ma chère maman, je suis bien revenu de mon erreur, et ne croyez pas que maintenant je prenne avec autant de chaleur la défense de ce beau siècle de lumière. J'en suis trop mal payé pour soutenir sa cause avec autant de feu... Je vois bien que je me blousois et que ce beau siècle éclairé, dont je faisois tant l'éloge, n'est bien plutôt que le siècle de l'insubordination et delà barbarie. Quels malheurs, grand Dieu !... et quelles horreurs a engendrés la sotte et fausse philosophie d'aujourd'hui ! »
L'instrument à l'aide duquel on va faire triompher cette philosophie, le peuple, les gentilshommes ne le connaissent pas mieux. Les uns, qui ont depuis longtemps quitté leur province, ont perdu tout contact avec lui, ignorent ses aspirations, ne se doutent point des réclamations qu'il va faire entendre. Les autres, gentilshommes campagnards, ne vivant point ordinairement dans les villes, où s'est préparée la Révolution, n'ont pu se rendre compte de la profondeur du mouvement. Ils conservent d'ailleurs, ces derniers, les illusions les plus tenaces sur le respect et l'affection que leur gardent leurs vassaux. « Je ne puis imaginer, écrit encore à sa mère M. de Saint-Luc, je ne ])uis imaginer que des gens à (jui vous ne désirez faire que du
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bien puissent se révolter contre vous ! » Aimés, beaucoup le sont sans doute. Mais ces sentiments peuvent-ils empêcher la masse de se ruer à ses destinées nouvelles ?
Chez ces hommes qui entendent parler une langue nouvelle sur une scène dont ils ne reconnaissent ni les décors, ni les acteurs, une chose est touchante d'ailleurs, c'est l'espoir qu'ils nourrissent malgré tout d'une conciliation, ce sont les efforts faits par eux pour en arriver à une entente. On représente d'ordinaire l'aristocratie se révoltant, se cabrant sous la pression des revendications populaires. Cette attitude n'a pas été générale. Telle du moins ne ressort-elle pas de beaucoup de lettres que je publie. « Plaise au ciel, écrit un jeune officier, à la veille du 14 juillet, que nous ne soyons pas obligés de verser le sang de nos compatriotes !» — « Rien de ce qui doit tendre à la conciliation et à la paix, dit un autre, ne doit être négligé. » — Mêmes sentiments animent }>l. de Vergennes. « J'approuve votre dessein, écrit-il à M. de Bellejeant, de vous rendre à Vergennes pour diriger mes habitans avec le sens et la douceur qui persuadent si bien. » 11 n'est sacrifice d'ailleurs auxquels le pauvre homme ne soit disposé. Dès octobre 1789, il s'empresse de verser au Trésor le quart de son revenu; le même mois, il alloue généreusement ^4 livres à Louison Chably, l'une des femmes qui ont été à Versailles le o octobre, et qui, après avoir été embrassée par le Roi, a eu l'honneur de l'être au retour parle citoyen Charles Gravier-Vergennes, commandant du poste de l'Hôtel de ville. Un peu plus tard, le marquis croit devoir s'abonner à l'Argus patriote et au Pointdu-Jour. Une autre fois, il octroie 17:2 livres de gratifications à différentes vSections. — Bien que ses vassaux ne cessent de vomir contre lui l'injure, qu'ils dévastent ses propriétés, que quelques-uns d'entre eux aient profané la tombe de son père, M. Fougeret de Château-Renard fait preuve de même de la plus admirable patience et aussi de la plus évangélique charité. Il continue les aumônes qu'il a l'habitude de distribuer ; il se désole à la pensée qu'en cas de lamine à Château-Renard, « il ne pourra faire tout le bien qu'il eût lait en d'autres temps »; il autorise son homme d'affaires « à prêter du blé... quitte à risquer de le perdre ». Et notez-le, ces braves gens agissent ainsi non pas par calcul, mais par bonté et générosité naturelles . Il suffit pour s'en convaincre d'entendre le même M. Fougeret regretter que son intendant lui conseille , — dans un but facile à comprendre, — de donner plus de publicité à ses charités. La noblesse de France a
pu être aveugle ; elle n'a jamais été intéressée, ni cruelle. Cela est si vrai qu'une seule chose est capable de la faire renoncera ses chimériques espérances d'accord et de pacification : non pas les injures dont on l'abreuve, mais l'hostilité et le mépris dont le peuple et ses représentants font preuve chaque jour davantage à l'égard du Roi. Ces gentilshommes, dont beaucoup eussent enduré plus encore qu'ils n'avaient souffert, ne jugent leurs efforts vains, et n'y renoncent que lorsqu'ils voient enfin « l'abjection oîi leur maître est réduit ». Le trait le plus admirable de leur psychologie se révèle bien là : un attachement inviolable au Roi, un respect profond de la majesté royale, une foi invincible dans les destinées de la monarcliie, qui à leurs yeux se confondent avec celles de la P>ance. De ce loyalisme, on trouvera dans les lettres qui suivent les plus touchants témoignages. Ne séparant pas l'amour du pays de celui du Roi : « Tu te dis, mon ami, écrit à son frère M'"" de Givry, tu te dis au désespoir d'être François. Il est sûr que dans ce moment-ci il n'y a pas de quoi se vanter pour le corps de la nation... Mais pourquoi chercher à perdre le sentiment d'amour que tout bon François doit à son Roy ? Plus il est malheureux, plus il mérite notre amour. Et la Reine ? Crois-tu qu'il y ait jamais eu une femme plus grande, plus courageuse '.' Crois-tu qu'elle ne soit pas la gloire et l'orgueil de notre sexe et qu'elle ne mérite pas notre amour et notre admiration '} » — « Vivrois-je des siècles, écrit une autre femme, M""" de iNermont, je ne me ferai jamais à voir Le sang de mes maîtres traité de cette manière !» — « Ah ! s'il y a deux êtres malheureux eu France, s'écrie M. Dutailly, ce sont bien eux, ce Roy et cette Reine enfermés tout le jour et gardés la nuit à vue, portes ouvertes ! » — Cette infortune du monarque fait oublier aux plus égoïstes leur misère : « La vue des opprobres qu'éprouve la famille royale, écrit ^L Fougeret, me rend presque insensible à mes maux personnels... Songeons aux Tuileries et aux malheureux princes qui l'habitent et ces maux seront allégés des trois quarts. » 11 n'est pas jusqu'à ceux qui, comme M. de Mesmon ou M. de Rome, ont eu à souffrir de l'ancien régime, qui ne fassent taire leurs rancunes dès qu'ils voient mise en péril cette prérogative royale dont ils n'ont jamais douté.
Si grave pourtant que leur apparaisse désormais la situation à ces gentilshommes, si douloureux que leur soit le sort fait au souverain, l'idée de se grouper, de résister énergiquement sur le terrain même d'où on prétend les chasser ne leur vient
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pas, OU si quelques-uns gémissent sur «raveuglement des honnêtes gens qui sont les plus nombreux et qui trcml)lent devant l'insolence des malfaiteurs », sur « la lâcheté de ceux (jui pensent bien », ces vœux ne vont pas plus loin. Là apparaît encore une particularité distinctive du caractère de la noblesse française au dernieràgede lamonarchie : son manque absolu d'initiative.
Decet état d'esprit la royauté estplus tjue quiconque responsable, elle qui par l'exorbitante extension de son pouvoir, par la destruction systématique des libertés locales, par l'absorption continue des droits et de l'indépendance de la classe privilégiée, a dépouillé peu à peu celle-ci de toute autorité dans les provinces, la déchargée de toute responsabilité, et par là même lui a enlevé ses qualités natives : sa témérité généreuse, son audace entreprenante. Les déplorables conséquences de cette politique néfaste pèsent aujourd'hui de tout leur poids sur les destinées de l'aristocratie. Lorsqu'un roi craintif et timoré n'ose jamais sortir de la légalité, lorsque loin d'appeler autour de lui sa noblesse, il la repousse plutôt, comment espérer que cette noblesse domestiquée et docile assumera d'elle-même la tâche de se défendre et de défendre son souverain ?
En fait, si Ton met à part la Bretagne et la V^endée, pays de gentilshommes pauvres, qui, tenus par là éloignés de la sujétion de la Cour, ont conservé plus de confiance en eux-mêmes et de hardiesse, si l'on met à part les quelques héroïques défenseurs du Roi que l'on retrouve aux Tuileries auxjournées du !28 février 1791, du 20 juin et du 10 août 179:2, — et combien peu nombreux ! — la noblesse française se divise assez vile en deux groupes : ceux (jui restent en France et qui en grande majorité adoptent l'attitude passive, résignée dont leur maître leur donne lexemple : ceux qui fuient et qui vont ailleurs, en émigration, chercher des ordres, une direction, se grouper autour de chefs, demander qu'on veuille bien employer, régler, utiliser leurs efforts. C'est une des causes de l'émigration (jue l'on n'a pas fait assez ressortir, que ce besoin de dépendance, que ce souci des responsabilités, que cette défiance de soi-même, tous sentiments qui apparaîtront très bien, par exemple, dans les lettres de M. de Saint-Soupplets, ou dans celles des correspondants de >L de Vibraye, pleines de détails sur la minutieuse réglementation des corps d'émigrés, sur l'obéissance passive que l'on doit aux chefs, sur l'abdication que chacun est tenu de faire de ses idées personnelles, sous peine de passer comme ^L d'Autichamp, ou M. de Vibraye luimême, pour mauvais Français ; de même que, dans les lettres
de tant d'autres restés au pays, s'affirmeront ces sentiments dentier abandon à la volonté du souverain, de complet renoncement à toute entreprise qui n'aurait pas son agrément, de crainte de «se mettre en avant», qui paralysent les volontés et les cœurs.
Des deux côtés au surplus, chez ceux qui se refusent à quitter le royaume, comme chez ceux qui l'abandonnent, demeurent, vagues, imprécises, irraisonnées, mais invincibles, ces illusions dont la noblesse de France, même après les plus dures leçons, n'a jamais su se défendre : illusions chez ceux de France que « plus la confusion et le désordre iront croissant, plus le rétablissement de Tordre se rapprochera »; que la fin de la Constituante « terminera leurs maux » ; qu'une réaction s'opère à la fin de 1791 ; que « le coup du 20 juin » perdra les Jacobins, et « qu'ils auront peine à renouveler une pareille scène »; que «la Garde nationale s'opposera à leurs projets » ; que « ceux qui vivent renfermés chez eux, ne se mêlant à aucune affaire, respectant les lois, n'ont point à craindre » ; — illusions chez les émigrés que rien ne leur résistera ; que leur revanche est proche et leur rentrée en France imminente... A quoi sert d'insister ? On les connaît assez les rêves chimériques de ces vaincus.
Et c'est ainsi, soutenus par ces illusions, aidés par une certaine légèreté d'esprit qui est bien dans leur caractère, et qui leur fait trouver dans les plus petites distractions de la vie quotidienne un dérivatif souvent suffisant à leurs déboires et à leurs chagrins ; réconfortés par une foi religieuse qui se réveille ardente chez beaucoup au spectacle des événements dont ils sont les témoins, ou appuyés sur un certain fatalisme mystique qui n'est pas sans grandeur, c'est ainsi qu'ils passent dans cette époque tragique, ces gentilshommes. Mais c'est servis par-dessus tout par une merveilleuse endurance, par un héroïque courage, par une intrépidité froide auxquels il faut rendre hommage en terminant. Car de cela tous ont donné des preuves aussi bien ceux qui tombèrent sur les champs de bataille de l'émigration, que ceux qui montèrent à la guillotine qu'avaient pour eux dressée des Français !
Il me reste à dire à quelles sources j'ai puisé les documents que je publie.
Ceux qui sont inédits, et c'est presque la totalité, sont tirés
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des fonds révolutionnaires des Archives nationales : fonds du séquestre, qui contient les papiers trouvés au domicile des émigrés après leur fuite ; fonds du Tribunal révolutionnaire, où sont conservés les documents saisis chez les prévenus; fonds de la police générale renfermant les lettres interceptées; fonds des Comités de l'Assemblée constituante, etc..
Lorsqu'on parcourt ces séries systématiquement, comme je l'ai fait, on est frappé de lénorme masse de correspondances qu elles contiennent, et deux choses surprennent dès l'abord : d'une part, l'activité que mit de bonne heure le gouvernement révolutionnaire à la surveillance et à l'interception des courriers, et le parti qu'en tirèrent sa police et ses tribunaux; d'autre part, en dépit même des dangers auxquels elles sont exposées, la multiplication du nombre des lettres à cette époque.
Le droit pour l'État de violer le secret des correspondances fut mis en question dès le début de la Révolution, et l'on sait avec quelle éloquence Mirabeau tlétrit cet indigne procédé de gouvernement. « Quel intérêt, sécriait-il, pourroit colorer cette violation de la probité nationale? Quapprendrions-nous par la honteuse inquisition des lettres ? Croit-on que les complots circulent par les courriers ordinaires ?... Un procédé si coupable n'auroit même pas une excuse et l'on diroit de nous en Europe : en France, sous le prétexte de la sûreté publique, on prive les citoyens de tout droit de propriété sur les lettres qui sont les productions du cœur et le trésor de la contiance. Ce dernier asile de la liberté a été impunément violé par ceux-là mêmes que la Nation avoit délégués pour assurer tons ses droits !... »
Mais de si honorables scrupules cédèrent bientôt à de prétendues nécessités, et bientôt le gouvernement en vient à user sans aucune honte de cet expédient déshonorant. Bientôt on voit ses représentants fouiller impudemment dans les papiers les plus intimes des émigrés, confisqués avec leurs biens. Bientôt on voit les sous-ordres du Tribunal révolutionnaire dépouiller minutieusement les lettres adressées aux prévenus ou même les plus informes brouillons émanant d'eux, y incriminer les phrases les plus innocentes, y tracer ces raies au crayon rouge dont elles sont criblées et qui aidèrent jadis les accusateurs publics dans leur œuvre de sang. Bientôt surtout on voit s'organiser un vaste cabinet noir dont les ramifications sont partout, à Paris, en province, sur les frontières et dont les agents mettent les courriers à sac, retenant les dépêches les plus compromettantes, et brûlant sans vergogne les
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autres. Car si grande que soit la quantité de lettres renfermées dans les archives publiques, si nombreuses que puissent être celles conservées encore aujourd'hui dans les familles, bien plus considérable doit être, je crois, la masse des correspondances qui furent détruites sur le moment même. « De vingt lettres de l'extérieur, c'est miracle qu'il s'en échappe une », écrit, dès 1791, un de nos auteurs, et son dire est confirmé par mille rapports d'administrations de districts ou de départements, par mille lettres de municipalilés.
Pourtant on écrit énormément pendant les premières années de la Révolution, plus souvent et plus longuement peut-être qu'on n'a jamais fait, et seulement à la lin de 1793 il est possible de constater un abaissement sensible du nombre et de l'importance des correspondances. Alors, les lettres se font plus rares, deviennent plus courtes, les considérations politiques, que l'on s'y permet, plus évasives ; on écrit encore pour se donner des nouvelles les uns des autres, mais les sujets brûlants de l'actualité sont écartés ou ne sont plus traités que par allusion.
A quoi a tenu cette manie d'écrire malgré le danger auquel peut exposer le moindre billet, cette rage particulièrement de « parler politique » à un moment où une ligne, un mot en ce sens suffisent à faire guillotiner leur homme? Cela est d'autant plus étonnant que la presse naît à ce moment, une presse qui, passée brusquement et sans transition de l'enfance au développement le plus viril, à la plus robuste maturité, devrait, semble-t-il, tenir chaque jour ses lecteurs au courant des mille événements qui se déroulent; si bien qu'il paraîtrait à première vue que jamais na dû se vérifier mieux que pendant la Révolution cet axiome célèbre que le journal a tué la lettre. Qu'on y réfléchisse pourtant : si nombreuses que soient les feuilles publiques du temps, elles ne peuvent dès lors réduire à rien, comme elles l'ont lait de nos jours, les correspondances. Durant les années troublées de 1789 à 1794, les journaux ne se répandent guère en province, ils se lisent surtout à Paris ; beaucoup ne sont que des feuilles de polémique ou des pamphlets, et ne peuvent intéresser qu'un public restreint. La presse est née sans doute, mais non la presse de renseignements et d'informations, qui aujourd'hui pénètre partout.
Au surplus, il y a mieux que cette raison toute négative pour expliquer la multiplication des lettres durant la Révolution. Représentez-vous une société dispersée, des familles