‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 174 sur 553 · Du même à M. Cocjeh, à Anvers · texte numérisé non relu

Du même à M. Cocjeh, à Anvers

{Ibid., T* 13623, p. 211.)

Paris, 3 février 1791.

... Mes réclamations sur le gouvernement, mon cher oncle, consistent en 300.000 livres, qui deviennent 380.000 livres à cause des intérêts depuis 6 ans. J'ai payé cette somme en écus par ordre du Roy pour une place qu'on a réformée six mois après-. Cette créance me paroît incontestable.

J'ai fait un service de 30 millions. On m'a payé en assignations ; elles ont été suspendues. Cette suspension m'a coûté 624.000 livres de frais de renouvellement, provision, perte aux négociations,, etc.. Cette réclamation est trouvée juste, et même sous M. Xeckcr, on ne la débattoit que sur le plus ou le moins.

Enlln dans l'affaire des Indes, dont le Roy s'est emparé\ je

1. Le vendredi 10 décembre, on donnait à l'Opéra Iphif/énie en Aulide, de Gliick. Le chanteur Laiuez appuya avec intention sur !a plirase : Chantons, célébrons noire Meine. La salle applaudit a outrance. Mais le dimanche 12. les patriotes allaient siffler le courageux acteur jS. Lacroix, op. cit., 2» série, t. i, p. 517-519).

2. La place de Trésorier des parties casuelles (Voir plus haut, p. 127).

3. En novembre 1787, le Roi avait déclaré qu'il rachèterait les actions de la compagnie des Indes à raison de 1.400 livres (Correspondance secrète, t. 11, p. 200^.

lui dis : j'étois votre mandataire, ou je ne l'étois pas. Si jétois votre mandataire, rendez-moi indemne, en me remettant 1.000 actions des Indes en nature et quelques autres fonds que j'ai versés dans cette affaire, le tout valant 1 .980.000 livres, et sur lesquels vous avez fait main basse. Si je nétois pas votre mandataire, de quel droit vos commissaires se sont-ils emparés de mes actions, de mes effets et des bénéfices énormes que je faisois à cette époque? Si on devoit dans ce dernier cas me réinléffrer, il en coùteroit au Rov. outre les 1.980.000 livres de fonds que j'y ai, plus de 3 millions de bénéfices que j'avois acquis, lorsque son ordre fatal est arrivé. Croyez-vous de bonne foi que des objets aussi sacrés ne seront pas pris en considération ? Et si leur importance en éloigne le payement dans des temps désastreux, leur justice les fera admettre en tout ou partie, lorsque le calme et les finances le permettront.

Telles sont les avances dans lesquelles je suis. Ajoutez à cela trois faillites qui m'ont emporté i. 100. 000 livres depuis trois ans, des pertes récentes que je n'ai faites qu'en risquant beaucoup pour essayer de me remettre, et vous conviendrez qu'il est impossible d'être plus malheureux...

Je suis...

.">7. — Du même au chevalier des Gruyères^ à Moyenvir, en Lorraine.

Ibitl., T* IÏ62', p. 33-3-t.)

Paris, 19 avril 1791.

Depuis votre départ, moncherchevalier, nous avons eu ici du bruit, et au moment où je vous écris les esprits sont loin d'être calmes. On lit des écrits affichés aux coins des rues, qui semblent engager à soulever le peuple, et hier nous avons eu aux Tuileries des scènes nouvelles sous le guichet de Marigny. Le cardinal de La Rochefoucauld' a été arrêté et conduit, avec un abbé Prat- (sic), jusqu'à l'Assemblée dont il est membre. On croyoit qu'il alloit au palais et on vouloit l'en

1. Dominique de la Rochefoucaiilil, né en 1713, cai'dinal-arclievéqiic de Rouen, mort en émigraliou.

2. Probablement l'abbà Dominique Dufour de Pradt (1759-1837), qui élail grand-vicaireilu cardinal de La Rochefoucauld el niendjre luI-niOme de 1' Assemblée nalionalc.

AU CHEVALIEn DES (IliUVÈRES 181

(Mîipècher. Les dames de la Halle, qui conduisirent l'abbé Prat, l'ont accablé de sottises. Il étoit pâle et transi et ne répondoit rien.

L'église des Théatins a été louée par la Municipalité à une société, qui veut avoir son culte, comme ci-devant, par des prêtres qui ont refusé le serment. Pendant qu'on y célébroit l'office, les dames soi-disant de la Halle sont venues, ont pris plusieurs femmes, les ont fouettées sur le quai, et après cette expédition elles ont cloué un balai sur la porte, en y mettant un placard pouraverlir qu'on s'en serviroit contre ceux qui retourneroient dans l'église. Un nommé Dauphin l'arracha. Il fuf battu et obligé de le replacer. Un ordre du maire le lit de nouveau ôter, mais on en remit un autre avec ces mots : « Arraché par ordre du maire et replacé par ordre du peuple^ ».

Le Pioy vouloit se rendre hier matin à Saint-Cloud. Lorsqu'il fut dans sa voiture avec la Reine et ses enfans, des citoyens ont demandé la permission de lui parler, et l'ont engagé à ne ])oint partir dans ce moment de crise. Comme il parut vouloir, malgré leur demande, se rendre à Saint-Cloud, après avoir été pendant une heure et demie en Voiture dans sa cour, on coupa les traits de ses chevaux, l'on alloit ôter les roues de la voiture, et il prit le parti de remonter dans son appartement. Gela vient de ce qu'on prétend qu'il a fait ses Pâques de la main d'un prêtre qui n'a point juré, et qu'il a changé son confesseur, qu'on dit être maintenant le père Lenfant- au lieu du curé de Saint-Eustache, Poupart '.

Le duc de Wurtemberg a demandé 13 millions d'indemnités \ Cela a paru ridiculement énorme. On accuse Rayneval * de seconder cette demande.

Au reste, on n'a rien fait d'important à l'Assemblée, et il n'y a pas d'apparence qu'il y soit traité des salines avant votre retour.

L'abbé Alaury s'est fait de nouveau censurer...

Recevez, mon cher chevalier, les assurances de mon inviolable amitié.

1. Sur 1 affaire des Tliéalins, cf. S. Lacroix, op. cil., 2« série, t. 111, p. 622-627, el Delarc, Bistoire de VEylise de l'aris pendant la Révolution, t. I, p. 4-73-48U.

2. Le jésuite Alexaudre-Charles-Anne Lenfant, né en 1726, massacré en septembre 1792.

3. Jacques Poupart, curé de Saint-Euslaclie, confesseur du Roi.

4. Charles-Eusène, duc de Wûrtemberf; de 1737 à 1793, réclamait cette indemnité comme prince possessioiiné en Alsace et lésé par l'abolition du régime féodal en ce pays.

•S. Josepli-Matliias Gérard de Rayneval (1736-1812), notre chargé d'affaires auprès des princes allemands.

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