‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 197 sur 553 · Archives nationales T .'i',Ul-j · texte numérisé non relu

Archives nationales T .'i',Ul-j

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])ar une de ses amies les plus fidèles, M'"" de Vatre. Si M. de Givry n'était pas marié, ce n'est point en effet qu'il fut misogyne. Tout au contraire, il semble avoir été du dernier galant envers les dames, qui le lui rendaient bien à en juger j)ar l'abondante correspondance dont il était l'heureux destinataire. Entre tant d'épîtres charmantes... et banales, trop souvent, celles de M""» de Vatre, m'ont paru échapper à ce dernier reproche et présenter un véritable intérêt historique. Le lecteur en jugera de même, je l'espère.

l. — De il/*'" de Givnj à son frère, M. de Givry.

(Arcliivcs nationales, T .'i!)!». )

Paris, ce 16 juillet 1790.

Enfin, mon ami, voilà le 14 passé, et très bien passé. M. de la Fayette avoit mis un ordre qui lui a réussi fort heureusement, car il pouvoit périr beaucoup de monde dans celte bagarre. On ne cile qu'un homme tombé d'un arbre où il étoit monté pour voir (il en est tombé et sest tué, rien de plus simple), un jeune homme tué par un canon qui est parti sans qu'on le voulût, et deux canonniers de blessés ; voilà tout ce quon cite de malheurs graves. Il a pensé en arriver en revenant, parce que, dans le moment où tout le monde se pressoit pour revenir de ce côté-ci, on a crié que le pont foncer ^ Alors tu juges bien que cela a fait reculer la colonne. JMais heureusement les gens sensés n'ont pas cru à cette nouvelle et ont tenu ferme. 11 y a eu quelques personnes renversées, mais personne de blessé grièvement. On peut dire que le coup d'œil de voir défiler tout cela étoit très beau. On croit qu'il y avoit bien 60.000 hommes. Mais ils ont eu un temps affreux. II a plu toute la matinée. Aussi étoient-ils tous mouillés jusqu'aux os. La tète est entrée au Champ de Mars avant 11 heures et la queue à 3 heures. L'ordre ne s'est pas aussi bien conservé au Champ de Mars, parce que toutes les provinces se portoient toujours du côté du Roy. Tous généralement sont ivres d'amour pour le Roy et la famille royale. Le soir, nous avons eu des lampions, mais fort peu de monde dans les rues, parce que la pluie tomboit à verse. i\L le duc d'Orléans y étoit à sa place de député et n'a pas fait la moindre sensation. Mais ce que tu ne sais peut-être pas, c'est qu'à son débarquement à Dieppe, le peuple l'a hué, injurié, et lui a crié : « A la lanlin-ne ! » La milice

1. I.e poiil (le bateaux établi en face de l'école militaire pour anivci- au dianip de .Mars.

A. SOX FRÈRE, M. DK (UVRV 2^î

de Dieppe, heureusement pour lui, l'a protégé. M. le duc de Chartres ^ a fait demander à la milice de Chartres de le nommer son commandant. La milice a répondu négativement, et ne l'a point nommé. Le 14, il a cru pouvoir aller se présenter, et elfcctivemcnt il a été en uniforme sur le bwdevard pour se mettre à la tête, avec son cordon bleu sur son habit. Le département de Chartres a passé, n'a pas tait semblant de le voir, et ne l'a point mis à sa tète. On l'a revu après dans le Champ de ^lars, avec son cordon sous son habit bien boutonné, et accompagné de deux milices bourgeoises parisiennes.

Jeudi au soir, il y a eu de la fermentation au Palais-Royal. Les Parisiens se sont mis dans la tète que le Roy n'avoit pas prêté son serment, parce qu'il n'étoit pas descendu de son trône, et sur cela se sont permis des propos très déplacés dans le Palais-Royal. LIne partie des fédérés de Bretagne et une partie des fédérés du Dauphiné ont été indignés de ces propos et ont arrêté onze personnes qu'ils ont menées au corps de garde, en demandant quelles fussent punies ^

Le Roy a eu de bien beaux momens : celui oi^i la dcputation de tous les Fédérés, au nombre d'au moins 400, lui ont été présentés par ^L de la Fayette, qui, en les présentant, a fait un discours auquel le Roy a répondu par un discours on ne peut pas plus touchant-. Il l'avoit fait lui-même ; aussi la manière dont il l'a prononcé a tellement touché tout le monde, que la plus grande partie de la députation a pleuré, et à peine a-t-il Uni que tous ont crié, avec autant d'enthousiasme que d'attendrissement : « Vive le Roy ! » '^ Au Champ de Mars, c'a été la même chose. Les cris de Vive le Roy ont été répétés mille fois tout du lono' de leur route. En v allant, c'a été la même chose. Les Gardes du corps ont eu, comme les autres troupes, leur

1. I.ouis-Ph. lippe (l'Orléans, duc de Chartres (1773-1S50), le fulur roi de France.

■1. « Je vous dirai, écrit l'autour de la Correspondance secn'te, que le héros de la fi'lc a été M. de la Fayette, que le duc d Orléans n'y a pas marqué, et (|u'oa trouve que le Roi y a mal marqué. 11 n'a pas voulu venir prononcer son serment à l'aulel élevé au milieu du cliainp de la Fédération, mali-ré les instances de M. de la Fayette. On a remarqué... (|ue Iiendant toute la cérémonie il s'était étendu dans sou fauteuil d'une façon tort nouclialaule et qu'on a trouvée même indécente, car ce n'est plus le (leuiile qui veut avoir le chapeau bas. Éniiu la satisfaction n'est pas complète... Aussi, a-t-on bien vite profité de ce petit moment <ie défaveur pour cherchera exciter un soulèvement contre le Roi même : sept ou huit personnes ont été arrêtées... pour avoir débité que le Roi n'ayant pas prèle le serment à l'autel de la patrie, celui (|u'il avait prononcé était nul et qu'il fallait lut faire recommencer la cérémonie... Ce ([u'il y a de singulier, c'est que parmi les arrêtés sont plusieurs soldats de la garde nationale i(ui avaient été hébergés pendant quelques jours par le duc d'Orléans, et i|ue le* arrêtants étaient tous des uardes fédérés des provinces... « (Corrcspunduuce sccnHe, t. 11. p.4.ï9.)

3. C'est le 13 juillet que La Fayette avait présenté au Roi les chefs des députations di^ toutes les gardes nationales du royaume. Le texte du discours de La Fayette et celui de la réponse du Roi sont donnés entre aulrcs par Bertrand de Moleville, op. cit., t. lU, p. 231-

204 m"^ de givry, a son frère, m. de givry

députation. Ils ont paru pour la première fois le 13 à la revue que le Roy a passée de tous les F'édérés dans les Tuileries. Ils ont été applaudis avec justice. Le lendemain, pendant la marche, ils l'ont été de même. Le momcntoù ils sont entrés dans le Champ de Mars et où ils ont passé sous l'arc de triomphe, il y a eu un cri général de Vivetil les Gardes du corps !

Sur ce, adieu, mon ami ; nous nous portons tous bien. Je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur. Tous les nôtres en font autant.

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