‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 198 sur 553 · De la même au même · texte numérisé non relu

De la même au même

{Ibid., T 591»).

A Paris, ce 30 octobre 1790.

... Te voilà donc, mon ami, au désespoir d'être François. Il est sur que dans ce moment-ci il n'y a pas de quoi se vanter pour le corps de la nation. JNIais il y a encore des François dans toute la force du terme. Nous venons d'en perdre deux dont le nom ne mourra jamais, M. Désilles et M. Brunot. INIon ami, il y a encore des François. Pourquoi chercher à perdre le sentiment d'amour que tout bon François doit à son Roy ? Plus il est malheureux, plus il mérite notre amour. Et la Reine ? Crois-tu qu'il y ait jamais eu une femme plus grande, plus courageuse ? Crois-tu qu'elle ne soit pas la gloire et l'orgueil de notre sexe, et qu'elle ne mérite pas notre amour et notre admiration ? Pourquoi donc chercheroit-on à se dépouiller de l'amour du meilleur des rois et de la plus grande des reines que la France ait eus ?

Te voilà aussi brouillé avec les villes ? Ce n'est pas un miracle de la Révolution, car assurément tu as toujours eu un amour de campagne que la Révolution n'a pas diminué. Mais il faut pourtant convenir que, s'il s'est commis des horreurs dans les villes, il ne s'en est pas moins commis à la campagne. Ce n'est pas dans les villes que les châteaux ont été brûlés, pillés, les curés massacrés, etc.. Mon ami, le délire dont nous sommes attaqués a gagné tous les coins du royaume. Dieu seul peut le faire cesser. Mais quand le fcra-l-il ? Il a tant d'impiété à punir!...

Adieu, mon ami, je t'aime et t'embrasse de tout mon c<eur.

LETTRES DE LA COMTESSE D'AMBRUGEAC A LA COMTESSE DE BUSSY (31 OCTOBRE — 27 DÉCEMBRE 1790)

Xolice. — Misère du peuple. — Désorganisatiou de l'atlmiuistratiou et de la justice. — Desordres dans les provinces. — L'allaire d'.\vignon. — Insolence des paysans eu Auvergne. — Troubles daus la garnison de Valencienaes. — La Cousiitutiou civile du Clergé. — L'ne soirée au Théâtre-Français.

Louise-Jeanne d'Erlach, fille de Pierre, comte d'Eilach, brigadier des armées du Roi, avait épousé, en 1766, Gabriel-Louis Yalon du Boucheron, comh^ d"Ambrugeac. né le 2 janvier 1732, dans la paroisse de Biolet, en Auvergne, et qui fut successivement capitaine de Grenadiers, major au régiment de Lyonnais, et colonel du régiment du Maine. Je ne sais ce que devint au cours de la Révolution la comtesse dAmbrugeac. n'ayant reîrouvé aucune mention d'elle dans la demande en radiation démigration l'aile par son mari en l'an IV.

Le sort de sa correspondante, Louise-Antoinette Fargeon, veuve (en 1793) de Louis-François-Marc-.\ntoine, comte de Biissy. est en revanche très certain. Habitant alternativement sa terre de Mont-Saint-i'ère, prés Château-Thierry, et son hôtel de la rue du Grand-Chantier, à Paris, cette dame fut. dans cette dernière ville, le 19 brumaire an II, la victime d'une visite domiciliaire, au cours de laquelle on découvrit chez elle « dix habits verts, en soie, de livrée ». et des armoiries à peine dissimulées sur les panneaux de ses voitures. Il y avait là une grave infraction à la loi du 16 octobre 1791 qui proscrivait tous « les vestiges de la féodalité ». Sans aller jus(]u'à l'arrestation, les autorités ordonnèrent à « la citoyenne Bussy » de se tenir à la disposition de la justice, et le b floréal an II elle était invitée à venir s'expliquer devant la juridiction correctionnelle. Mais l'huissier, porteur de l'assignation, ne put que constater que l'ex-comtesse n'habitait plus rue du Grand-Chantier, détenue qu'elle était à la prison du Plessis depuis le mois de frimaire an IL Entre temps, en effet, le comité révolutionnaire de la section de l'Homme-Armé avait, sur dénonciation, perquisitionné à son tour chez elle et y avait découvert autre chose que des habits de lacfuais. toute une correspondance contre-révolutionnaire, dont les deux lettres suivantes donneront un échantillon. Dés lors, il n'était plus question d'infraction correctionnelle à la loi du 16 octobre. Le 9 floréal an II, « la femme Bussy » comparaissait devant le Tribunal révolutionnaire, qui la condamnait à mort. Je publierai plus loin quelques autres lettres qui lui valurent cette condamnation.

-206 LA COMTESSE D AMBRUGEAC

1. — De la comtesse d' Ambrugeac, à la comtesse de Bussi/, à Mont-Saint- Père , près Château-Thierry.

(Arcli. nal., \V 26, doss. lo88.)

[Paris], ce 31 octobre 17'JO.

Jai reçu voire billet, Madame la comtesse, et j'en ai protUc <lès le lendemain ; j'aurois bien désiré que ce fût avec vous. Je n'aime point à vous savoir presque seule, dans cette saison, dans votre château. Je crois vous lavoir déjà dit, l'on est parfaitement tranquille à Paris. Le peuple ne mord plus aux insurrections, quoique Ton ait bien dit que c'étoitle plus saint des devoirs. Les misères et l'hiver lui font faire de grandes réflexions. Nos souverains ne savent comment se tirer de l'impôt. Quand même il seroit assis, comment le faire percevoir ? Us sabiment d'eux-mêmes. Point de tribunaux, point de pouvoir exécutif! Personne ne paie, et personne n'achète de leurs biens nationaux. Ils dévoient décider hier s'ils prendroient le comtat d'Avignon, ou non; ils dévoient lancer un décret qui le déclare à la France. Mais il se trouve que les habitans en plus grande partie ne le veulent pas ^ Ils traitent si bien l'Alsace qu'il y arrive une colonne de 30.000 Autrichiens par Neuwied, qui pourroit bien nous l'escamoter sans grande peine-. Ils trouvent très mauvais qu'à Rome, à Naples, l'on en veut chasser tous les François, comme étans gens à craindre par leur nouveau système de constitution, dangereux à la tranquillité des peuples et des souverains. Ils veulent demander raison de ce peu de respect pour un peuple régénéré, et un plaisant, à l'Assemblée, a dit qu'il falloit les demander à la liarre. En attendant, en Suisse, ils sont après à juger trois François, qu'ils ont trouvés voulant soulever le peuple suisse. L'un est M. le comte de Périgny, parent à Lametli '; les deux autres ont été arrêtés en Savoie et menés à Fribourg ; Berne a le premier.

1 . Dans la srancc du 28 octobre 1790, l'Assenibloe avail enlendu les doléances de la dépiilalion d'Avignon (Arch. pari., l. X.\, p. 86 el sniv.). .Mais le i)reniier débat sur l'anncxlim n'eut lieu que les 10, 18 cl 20 novembre 1790. (Cf. A. Sorel, L'Europe el la /U'vohilivii i. W, }). 98 et suiv.)

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