Du même à ses parents
[Ibiil., l"> parlie, n° 19.)
Sarreguemines, ce G septembre 1789.
Je viens de recevoir cnlin votre lettre du 23, qui me tranquillise, et calme un peu les inquiétudes que votre lettre du l^ m'avoit données; car j'avoue, mon cher papa, que la visite de messieurs de Motreff ' n'a pas laissé que de m'intriguer un peu. 11 est fort heureux qu'ils aient été ainsi arrêtés dans leur marche et qu'ils ne l'aient pas prolongée jusqu'au Bot; car je crois que vous étiez dans la résolution de passer à peu près par tout ce qu'ils auroient voulu, crainte de pis encore. Vous me marquez que tout est à peu près fini. Que le bon Dieu soit béni, car il n'étoit guère possible que c'eût été plus loin, sans qu'il n'y eût peut-être beaucoup de sang répandu !
Nous autres ici, nous sommes parfaitement tranquilles, car c'est un endroit oublié du monde. jNIais il n'en a pas été de même partout. Le régiment de Belsunce-, qui étoit à Caen. a pensé être massacré. La populace de la ville, en voulant à M. de Belsunce qui en est colonel, à cause de quelques étourderies qu'on lui reprochoit, s'est assemblée autour de leur quartier qu'ils ont environné, ont placé à l'entrée huit canons chargés à mitraille, et auroient exterminé tout le régiment, sans qu'il s'en fût échappé aucun, si M. de Belsunce, à qui ils en vouloient, ne se fût livré lui-même entre les mains de la milice bourgeoise qui avoit juré répondre de sa vie. La fureur du peuple a été si grande, qu'ils n'ont pas plus tôt aperçu ^L de Belsunce qu'il est tombé sur lui une grêle de balles qui ont tué autour de lui plusieurs bourgeois de la milice qui le gardoit et l'ont percé de onze coups. Le malheureux n'eut pas plus tôt expiré qu'on l'a promené par toute la ville. On ne s'est pas contenté de ce trait de cruauté; on a poussé la barbarie jusqu'à l'ouvrir et lui arracher le cœur qu'un malheureux a
1. C'est-à-dire des liabilants de Molreff (Finistère, arr. de Cliàlcauliu. canton de Carliaix).
i. Henri, vicomte de Belsunce, né en 17C5, massacré, le 12 août 1789, à Caen, était-major du régiment de Bourbon-Infanterie.
saisi et a déchiré avec les dents. Le régiment a été obligé de sortir de la ville. Les habitans du Havre l'avoient demandé ; mais ils n'y ont pas été. Je ne puis vous mander qu'en raccourci le fâcheux événement de ce pauvre régiment, car les détails de cette malheureuse affaire seroient trop longs. Mais ce que je vous en mande n'estque trop vrai, puisque je le tiens d'un officier du régiment, qui a son frère dans ce malheureux corps.
Je désire bien qu'il ne se soit pas commis en Bretagne de pareilles horreurs, quoiqu'on ait dit pourtant que c'étoit la province la plus en feu. Quoi qu'il en soit, j'espère bien cependant à la fin du mois partir pour vous embrasser, car j'espère que vous ne m'aurez pas refusé cette permission...
Adieu, mon cher papa ; je vous demande la permission de répondre un petit mot à ma chère maman.
A sa mère.
Non, ma chère maman, je suis bien revenu de mon erreur. Ne croyez pas que maintenant je prenne avec autant de chaleur la défense de ce beau siècle de lumière. J'en suis trop mal payé, pour soutenir sa cause avec autant de feu. Mais que voulez-vous ? Les jeunes gens en veulent toujours savoir autant que les personnes d'un certain âge, et sont toujours portés à plaider pour leur temps. Pour moi, je vois bien que je me blousois et que ce beau siècle éclairé, dont je faisois tant l'éloge, n'est bien plutôt que le siècle de l'insubordination et de la barbarie. Quelle catastrophe, grand Dieu, et qui pourra jamais croire que la nation françoise ait jamais pu perdre la tête à un tel point ! Bienheureux sont ceux qui ont peu de biens, peu de désirs et qui sont aimés de leurs alentours! Car je crois que, dans ce moment-ci, plus on a de biens, plus on a de craintes et plus on court de dangers...
Adieu, ma bonne et chère maman, permettez que votre fils vous baise bien tendrement les mains et vous demande votre bénédiction, en attendant qu'il ait le plaisir de vous revoir et de recevoir de vos leçons dont il profitera mieux que les années passées ; car il croit que la cervelle commence à lui venir, et il n'attend que le moment où il aura le bonheur d'être auprès de vous, pour vous montrer la suite de ses résolutions et vous prouver toute sa tendresse.