‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 307 sur 553 · Du même au inai^quis de Maiche, son père, à Besançon · texte numérisé non relu

Du même au inai^quis de Maiche, son père, à Besançon

[ibid.)

[Juin 17'.»1.]

[La situation actuelle, vous ne vous en étonnerez] jamais, ne me permet pas de vous écrire dune manière aussi claire et aussi détaillée que je désirerois pouvoir le faire. Les plus grands approvisionnemens ont lieu dans la Flandre ; on ne croit pas que le mois de juillet se passe sans éprouver une crise violente. La lettre de labbé Raynal, qui sembloit devoir opérer un grand changement dans les esprits, n'a produit aucun effet ^ ; et il est parti de Paris pour éviter la proscription à laquelle sa tète a été dévouée.

1. Guillaume-Thonias-François Raynal (1713-1796), l'auteur de l'Histoire philosophique des Indes, reniant les principes de toute sa vie, avait, le 31 mai 1791, adressé une Lettre an président de l'Assemblée nationale, lettre où il signalait éloquemment les dangers qui résulteraient pour la France de l'abaissement du pouvoir royal.

On a lu au club des Jacobins de Paris un mémoire concernant le projet du licenciement de tous les officiers ci-devant nobles de l'armée de terrée Dans quelques jours, l'Assemblée doit prononcer sur cet objet, et il n'est pas difficile de prévoir quel en sera le résultat. Au surplus, rien n'est moins énoncé que l'opinion de ces mêmes officiers : les uns affichent, avec une imprudence tout au moins déplacée, l'horreur que leur inspire la Constitution ; les autres (il faut ccpendent convenir que c'est le très petit nombre) adoptent avec enthousiasme les décrets de nos législateurs ; plusieurs sont vacillans : une grande partie est retenue par la perte d'un état auquel ils ont sacrifié les trois quarts de [leur fortune], si on pouvoit encore la supposer existante. La pénurie du numéraire est si grande que, depuis deux mois, les officiers ne touchent leurs appointemens qu'en assignats, sur lesquels il perdent ici jusqu'à 18 p. 100.

Comme on a remarqué que chaque jour voyoit s'augmenter le nombre des émigrans et que les préparatifs de plusieurs puissances semblent annoncer une invasion prochaine, on a décrété que tout François surpris les armes à la main contre sa patrie seroit puni de mort, et que tout citoyen convaincu d'avoir voulu débaucher des soldats ou fomenter quelques révoltes contre la constitution seroit condamné à :24 ans de cachot-. Bruxelles et Tournai abondent de François. Plusieurs, après avoir mangé le peu d'argent qu'ils possédoient, ont pris le parti de s'engager dans les troupes autrichiennes. Je connois beaucoup d'officiers qui sont résolus de prendre ce même parti, lorsque l'ordre du Roy sera venu ; mais je crains que l'aveuglement n'entranie leur esprit et ne le repaisse d'illusions. Chacun fait, en attendant, ses dispositions, et travaille à son paquet. Le moment est rude. Mais l'affliction en aggraveroit encore le poids, sans y remédier. Se résigner, je n'ose pas dire, espérer, voilà quelle doit être la devise de bien des gens.

Vous connoissezles scntimens de celui qui vous écrit. Communiquez-les, je vous prie, aux personnes qui vous entourent et ne doutez pas de la part principale que vous avez et qu(^ vous aurez toujours dans les vœux qu'il forme avec tous les honnêtes gens et tous les amis de l'ordre et du bien public.

I. Voir nolanimciil sur ce point les discours au club des Jacobins de M. Machenoud- Desgranges (séance du 27 mai, dans .\ulard, La Sociélé des Jacobins, t. 11, p. 453 cl su'n .} et de M. Authoine (séance du 2 juin, ibid., p. 471 ol suivantes).

i. Articles volés le 6 juin 1791 {ArrJi. pari., t. XXVII, p. 13 et suiv.)

3. — Du même à la marquise de Maiche sa mèi'e, en son château à Maiche.

(ibid.)

[Arras], ce 16 juin 1791.

J'ai reçu les oOO livres que vous avez eu la bonté de me faire passer, et je vous prie d'en recevoir mes remerciemens. Les assignats commencent à perdre ici jusqu'à 20 et 22 p. 100, lorsqu'ils sont de 100 francs, et 30 et au delà lorsqu'ils sont de 500 livres. Pour obtenir seulement un échange de l'assignat de 500 livres que vous m'avez envoyé en assignats de 100 livres, il m'en a coûté 15 livres. Au reste tout le monde en est réduit là, et si cela continue, nos aubergistes refuseront de nous donner à manger eu égard au discrédit des assignats, seule monnoie dont nous puissions les payer, puisque nous ne percevons nos appointemens qu'en assignats.

Nos soldats sont plus indisciplinés que jamais. L'Assemblée a décrété un serment d'honneur pour tous les officiers '. 11 est actuellement question de savoir si on peut, si on doit le prêter. Nous attendons le retour de deux députés, l'un à \V[orms], et l'autre à P[aris^, pour nous décider sur cette matière importante. Au premier coup dœil, il semble qu'on ne doit pas hésiter. Mais quelque évidente que paroisse être cette décision, la chose en elle-même est d'un poids trop important pour le sort de la France, la conséquence de son résultat doit avoir une influence trop grande sous tous les rapports sur la Constitution elle-même, pour ne pas en combiner scrupuleusement toutes les faces, tous les côtés, tous les points quelconques. J'aurai soin de vous mander le résultat de notre décision.

On vient de décréter que les domestiques pourroient être élus députés à l'Assemblée nationale, pourvu qu'ils abandonnassent le service pendant leur législature. 11 m'a semblé que ce décret est un de ceux qui caractérisent le mieux le genre de gouvernement auquel on a voulu nous soumettre.

Notre aumônier, d'abord tambour au régiment, puis opérateur et carme apostat, après avoir été nommé curé constitutionnel, s'est permis, avec une de ses ouailles des démonstrations de joie si peu modérées que la faculté a retardé de quarante jours la prise de possession de sa cure. Le malheur

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