‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 336 sur 553 · Oberkirch dans le grand-duché de Bade · texte numérisé non relu

Oberkirch dans le grand-duché de Bade

que ce soit. Il semble, au contraire, que le dévouement général se soit manifesté d"autant plus. Quoique nous ne soyons qu'à cinq lieues de la frontière et d'une grande garnison de France, la confiance et la sécurité n'ont pas été altérées un instant. 11 est vrai que les soins extrêmes du chef pour tout ce qui l'entoure, et sa contenance ne pouvoient manquer de les inspirer. Nous partons aujourd'hui, pour aller joindre de très près les deux autres chefs. Tout ce qui s'est dévoué à celui-ci se rendra successivement auprès de lui. Madame la princesse Louise qui, à notre départ d'Ettenheim, a été à Fribourg, à son grand regret et celui de ses parens, va arriver pour dîner avec eux et prendre ici leurs logemens, pour les suivre à deux journées et venir s'établir avec eux. Il y a tout lieu de croire que ceux qui vont venir en grand nombre depuis le Brisgau, pour occuper le pays jusqu'à vous, déterminent notre départ, afin de leur faire place. J'ignore absolument à quoi nous serons destinés, où nous allons; mais il m'est impossible de croire à notre inactivité dans ce qui se passera, surtout après la manière dont notre chef et sa noblesse viennent de se montrer...

Je vous prie de croire fermement, mon cher Général, etc..

P. -S. — J'ignore encore le lieu où nous allons; mais ce sera près de Goblentz.

{Ibid) Goblentz, le 23 [décembre 1791.]

Votre lettre est venue me retrouver ici, mon cher Vibraye, au moment où j'allois vous écrire. Nous y sommes venus pour voir Monsieur qui a été assez sérieusement malade, mais qui est très bien et hors d'affaire et qui pourroit même être hors de sa chambre, s'il n'étoit frère du pouvoir exécutif des François.

Nous sommes dans une très fâcheuse position, il est vrai, et j'en conviens avec vous ; mais je crois que nous voilà arrivés au commencement d(^ la lin. Moi qui n'ai pas jusqu'ici ajouté loi à tous les contes dont on nous a bercés depuis si longtemps, je vous exhorte à ne pas faire le voyage dont vous me parlez. Si vous voulez en faire un plus court, et où vous trouverez aussi de la besogne, venez nous voir. Voilà tout ce que

je puis VOUS dire, d'ciprès l'aperçu que j'ai eu de ce qui doit se passer. Nous repartons en conséquence demain, et votre lettre du 17 vient de m'arriver assez à temps pour vous en accuser la réception et me décider à vous écrire ; car j'étois irrésolu, pouvant être pris par le temps et ne pouvoir plus vous mander que ce qui s'annonce comme très prociiain sera ou ne sera pas. J'ai bien des raisons pour croire à la première de ces alternatives, et tout calculé, je pense que vous me reprocheriez de ne pas vous avoir instruit, quand j ai pu l'être ou croire l'être. Nous comptons aller faire une promenade l'un de ces jours, pour aller voir des personnes qui nous recevront bien, les unes d'une manière, et les autres de l'autre, parce que vous savez que chacun a la sienne. Cette partie fine est un secret, parce que nous ne voulons pas être trop de monde. Quoique je l'ai surprise, dans l'intention de vous en faire part, je devois toujours en être, étant compris dans le nombre des convives. On dit qu'on y boira du bon vin de Bordeaux, un peu capiteux, dont j'ai oublié le nom, mais qui rime à bon. Comme vous n'êtes averti que par moi, faites-en ce que vous voudrez. Nous étions bien aises de profiter de la circonstance de venir ici, pour être plus libres les premiers jours de l'année, parce qu'alors nous éviterons de venir ici encore pour souhaiter la bonne année, et nous pourrons prendre ce temps-là pour faire notre partie.

Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur ; j'embrasse vos enfans. Mes hommages et respects à M™'' de Vibraye.

P.-S. — Quoique la tète ne me tourne pas de cette partie de campagne, l'ennui que j'éprouve à Wrorms] me la fera trouver très agréable, et c'est toujours un commencement darmemens.

lo. — Du 7nême au même, en son hôtel , place de Jéricho, à Bruxelles, [renvoyée à Worms).

[Ibid.]

Oberkircli, ce 16 février [1792].

Je n'ai reçu qu'une seule lettre de vous à Ettenheim, mon cher Vibraye, à laquelle j'ai répondu sur-le-champ. Elle m'étoit renvoyée de Worms. Je reçois dans l'instant celle que vous

m'avez écrite le 5 de ce mois, et je vais chercher un moyen que la [mienne] évite les hasards des postes-frontières qui sont très fautives. Nous sommes ici très près des bons patriotes. Ils doivent être bien aises de notre départ iixé à demain. Plusieurs brigades sont déjà parties. On dit que nous allons nous fixer aux environs de Coblentz en cantonnemens, comme nous étions ici. Vous n'avez pas d'idée de toutes les incommodités que ces pauvres gentilshommes ont souffertes depuis notre départ de Worms jusqu'à aujourd'hui, et avec quelle patience, quel courage et quelle gaieté ils ont supporté tout cela, dans lespoir de faire quelque chose. 11 n'y a eu ni plainte, ni regret ; c'est un phénomène, en vérité, dont l'histoire, à ce que j'espère, fera un jour une mention honorable. J'ignore s'ils supporteront aussi bien les mêmes inconvéniens en retournant du côté de Coblentz. Enfin, pour vous donner une idée de notre manière d'être depuis que nous sommes dans ce pays-ci, je vous dirai seulement que, sur 1.580 gentilshommes, la moitié n'a d'autre drap délit que sa chemise et ses bottes, et que le reste a deux bottes de paille. Voilà les lits. Joignez à cela qu'ils sont 15 ou 20 dans une chambre de paysans, dont le parquet est souvent terre très humide. Quant à la nourriture, elle est dans le même genre. Enfin les projets sur l'Alsace n'ont pu s'effectuer, puisqu'on nous a laissés sans moyens autres que nos bras. Vous jugez qu'avec cela , on ne va pas prendre du canon sur des remparts, car en plaine c'eût été peut-être différent.

M"'* la p[rincesse] L[ouise^ revient ici demain de Fribourg et nous suit à un jour d'intervalle de notre départ.

Vous savez que M"'^ de la Rochelambert^ a eu la petite vérole en Brisgau ; elle est hors d'affaire, et je crois qu'elle accompagne M.ADAsiE. Elle est bien heureuse de s'en être tirée aussi heureusement. Le Cardinal est venu dîner aujourd hui avec les Princes et vient de s'en retourner à Ettenheim. La légion de Mirabeau est censée passer au service du prince d'Hohenloe -. Le régiment de Berwick marche dans l'électorat de Trêves à petit bruit.

J'ignore, mon cher A'ibraye, comme tout ceci finira; mais c'est bien long, et je crois que nous sommes destinés à voir faire les autres. Quant à nos propriétés, vous savez comme

1. Marie- Aniie-Elisabclli-Jos('i)hiiic lionvou^l de l'nislaj , ijui avait l'pousc Joseph, inar(]iiis de la Uoclielamberl-Monlfort.

2. Frédéric- Louis, prince de llolicnloc (1746-1818), général au service de Prusse.

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