‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 337 sur 553 · M. ALEXANDRE DE SAINT-SOUPPLETS A SON FRERE · texte numérisé non relu

M. ALEXANDRE DE SAINT-SOUPPLETS A SON FRERE

moi ce qu'on en a décidé. Le décret sur les passeports, qui ne facilite pas la circulation dans l'intérieur, m'a empêché d'aller à Paris, oîi mes affaires m'appeloient, et où j'aurois été bien sûrement, si le décret eût été rendu quinze jours plus tard. Je verrai, quand je serai à Coblentz, ce que je deviendrai. Vous, que faites-vous ? Quel parti prenez-vous ? Vous verrons-nous, à présent que tous les princes françois sont réunis, faire une course pour les voir. Ce seroit faire plus que d'une pierre deux coups.

Adieu, mon cher Vibraye, je vous embrasse ainsi que vos chers enfans. Hommages et respects, je vous prie, à M""^ la marquise de Vibraye.

1. — De M. Alexandre Ginlleineau de Saint-Soupplets, à son frère.

(Arch. liai., W 333, doss. 570, uo 21 ' "^ -.)

[Bru.xelles]. mercredi matin, [octobre 1791].

La lettre que je t'écris, mon cher ami, te sera commune, quant à la partie politique, à M™^ de Malide '.Je veux éviter de multiplier les lettres, parce que j'ai peu de temps à être ici et que j'ai le désagrément d'être si mal logé et même d'avoir un compagnon de voyage, un officier de marine, dans ma chambre, n'ayant trouvé dans Bruxelles, où je suis arrivé hier, qu'une seule chambre, dans laquelle on a mis un lit de sangle sur lequel couchera M. Costard vendredi à son arrivée. J'ai consenti d'autant plus volontiers à cet arrangement, que nous veillons, mon camarade de voyage et moi, à nos affaires ; il a apporté beaucoup d'or avec lui.

Je suis à Bruxelles depuis hier, mardi, à l heure et demie. Je t'aurois écrit sur-le-champ mon heureux débarquement, si la poste m'en avoit donné la facilité. Je suis logé au haut d'un petit escalier de bois, dans une chambre sans feu qui me coûte par jour 14 sous de France. Je suis meublé suivant l'ordonnance. J'ai un lit dur comme du bois, point de lit de plume.

1. Elisabeth-Françoise Prondre, veuve de Louis de Malide, brigadier des ai'inées du l\oi mort en 1771.

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Je resterai si peu de temps ici que je n'y prends pas garde.

Je compte partir pour Liège lundi prochain. Je veux sur-lechamp te faire part de mes remarques et de tout ce que je sais.

Les François, qui abondent ici, y sont peu aimés. L'Archiduchesse les voit avec peine et reçoit peu les Françoises et les François ; quand elle tient cercle, il faut que les hommes soient en uniforme. Il paroit certain que l'Archiduchesse intrigue avec le baron de Breteuil, pour contrecarrer les desseins des Princes, le tout de concert avec la Reine qui craint l'empire de Monsieur. Voilà ce qui a retardé jusqu'à ce jour les opérations projetées et l'arrivée des troupes. On en attend cependant d'Autriche ; elles sont en marche. Le congrès d'Aix-la-Chapelle démêlera toute cette politique. L'Empereur ne désire pas la guerre. Ses Etats belgiqucs ne sont pas calmés ; il y a un esprit d'insurrection qui règne toujours parmi le peuple. Ce foyer est entretenu par la propagande. Voilà ce qui se dit ici. Cependant un officier françois, qui arrive de Coblentz, m'a dit que les espérances prochaines éloient les mieux fondées et que touts'arrangeroit cet hiver. C'est un sot temps pour faire la guerre. Il y a cependant ici beaucoup d'incrédules. Le nombre des François est innombrable. Je ne trouve pas qu'il règne entre eux une grande union. Au moins, voilà les remarques que j'ai faites. Je trouve qu'on s'y regarde, qu'on se toise, et que l'on n'a pas l'air aussi satisfait que l'on devroit lavoir de voir des compatriotes attirés par la même cause . Je suis peut-être injuste, mais je crois avoir remarqué dans la plupart des François qui sont à Bruxelles plus un air de curiosité qu'un air d'intérêt.

Je pars probablement pour Liège lundi, et je me rendrai surle-champ à Coblentz. Adresse-moi y de tes nouvelles. Parle-moi politique et de ce que l'on attend de cette nouvelle législature. Ecris-moi, si tu peux, avec du lait, parce que, si ma lettre étoit décachetée, on me l'enverroit sûrement. Ne prends la peine d'écrire avec du lait que les nouvelles, car j'imagine qu'une lettre d'amitié me parviendroit.

Toute la maison du Roy se forme à Coblentz. Il paroît certain que nous formerons un corps à part. L'uniforme des émigrans sera bleu, avec des boutons jaunes fleurdelisés, et un gilet rouge, avec les épauleltes et contre-épaulettcs en or. Nous aurons probablement le même uniforme, excepté que ce qui est en or sera en argent.

A mon passage à Mons, j'ai vu plusieurs de mes camarades,

A SOX FRÈRE 357

M. de Roideville, chez le père duquel j'ai soupe S M. de Lambilly-, M. de Piennes^ qui vient de perdre sa femme. Les autres tiennent à Mons leur ménage. M. de Mesgrigny • y est aussi avec sonfds^; mais aucun officier du corps ne reçoit le père, parce que sa conduite à l'Assemblée n'a pas été intacte. I.a noblesse est décidée à se faire justice de tous ceux qui n'auront pas soutenu ses droits et la monarchie.

Du mercredi, 9 heures du soir. — Jesorsdune assemblée chez M. le duc d'Uzès, où tous les officiers françois se sont trouvés pourassisler à la lecture d une lettre écrite par la noblesse, dont Si. Séguier ® est l'auteur. Cette lettre est adressée à l'impératrice de Russie. Tu la feras passer à labbé ", après l'avoir lue à M™* de Malide et à M. de Montpellier *. Les Princes ont fait dire aux François que 12.000 Prussiens approchoient de Spire et que 18.000 Autrichiens alloient arriver à Fribourg. Cette nouvelle répandue avec profusion par M. le marquis de la Queuille mérite confirmation.

Adieu, cher ami, j'enrage de bon cœur. Il paroit que celui qui a mis les paquets dans les voitures à Paris se sera trompé et qu'il aura mis mon paquet de toile verte adressé à Bruxelles, — dans lequel étoient un habit de drap gros bleu, dont tous boutons étoient des louis d'or, et deux chemises, des souliers, des bas, et tout ce qui m'étoit le plus nécessaire, — dedans la diligence d'Amiens. De grâce, passe au bureau des Messageries, rue Xotre-Dame-des-Victoires, et fais en sorte de me procurer très promptement le paquet qui est enregistré et dont le sort m'inquiète d'autant qu'il y a au moins 24 louis d'or.

Adieu, recois mille tendres embrassemens...

1. François-Louis-Ferdinaiid, comte de Roideville, niarécLal de camp. Je n'ai pu Irouvcr le uoiii de son fils.

2. Pierre-Gabriel-François, marquis de Lambilly. ancien lieulenanl des Gai'des françaises, ijui avait épousé Anne-Francoise-Henrielte de Kosily.

3. Louis-Marie-Ccleste dAumout de Rociiebarou, duc de l'iennes (176Î-1831) avait pei-du le ii avril 17'Jl, sa femme Madeleine-Mélanie-Heuriette de Rocbechouart.

i. Louis-Marie, comte de Mesgrigny 1 1744-1S2Î), député de la noblesse aux Etats généraux pour le bailliage de Troyes.

.■). Marie-Pierre-François de Mesgrigny, enseigne aux Gardes françaises.

ti. Anloine-Louis Séguier ^1726-1792), ancien avocat général au Parlement.

7. Anne-Micliel Guillemeau de Saint- Soupplets, frère d'Alexandre, ancien vicaire général de l'évèque de Montpellier.

S. François-Joseph de Malide, né en 1730, évoque de Montpellier do 1774 à 1790.

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