‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 354 sur 553 · X. AU BARON DU BLAISEL · texte numérisé non relu

X. AU BARON DU BLAISEL

m'émouvoir. Je ne suis vivement affecté que des fausses démarches dont je suis le témoin et dont tant d'iionnêtes gens seront la victime. Un homme de votre connoissance avoit acquis la confiance de celui qui commande en chef à L^ongwyt. Là il pouvoit être vraiment utile, et la connoissance exacte du local et de la disposition des esprits aplanissant les difficultés, les généraux de l'Empereur commençoient à désirer d'en venir à l'exécution. Il a fallu le rappeler au plus vite et le confiner dans une solitude, llappelez-vous, Monsieur, tout ce que vous pensiez des intrigans et du militaire de ^'ersailles, et soyez sûr que vous le retrouveriez ici. Le prince de Condé avoit réellement des vues sur Strasbourg. J'ignore quelles étoient ses ressources; mais il tient une conduite si brillante, qu'il inspire la confiance. Déjà sa troupe étoit sous les armes, lorsqu à il heures du soir un courrier arrivé l'a forcé à un contre ordre. 11 n'étoit qu'à 3 lieues du point d'attaque ; il ne pouvoit tenir seul que peu de jours, et on remarque que nulle part on n'avoit pris des mesures pour le secourir. L'entreprise d'Arles^ avoit réellement des suites très étendues. Elle devoit éclater vers le 10 mars. Mais on a oublié d'envoyer l'argent, les armes et les munitions promises. Dans le même temps, on avoit pratiqué des intelligences dans des places ; deux surtout étaient infaillibles, et l'une étoit si heureusement imaginée que l'attaque, quoique découverte, eût réussi de nécessité. On s'est refusé à tout, en exhortant toutefois les auteurs des entreprises à entretenir des liaisons qui les eussent compromis inutilement et amenés à être traités comme ceux de l'Auvergne viennent de l'être. En tout. Monsieur, s'agit-il d'intriguer, je vois des miracles ; mais dès qu'il s'agit d'agir, on ne trouve plus personne. M"'^ de Balbi - et des cotillons dirigent la cour, qui est ici aussi dispendieuse que jamais. J'ai cherché quelles pouvoient être les vues de cette cour, et voici ce que j'imagine, en prenant pour bases l'intrigue et l'égoïsme, vices caractéristiques du siècle : ils pensent que les puissances étrangères ne peuvent manquer de s'armer, pour exterminer une horde sanguinaire ennemie de tout gouvernement, et ils veulent en profiter pour se rendre et exclusivement plus puissans que jamais. Dès lors, ils écoutent avec une espèce d'intérêt tous les projets d'attaque qu'on leur présente, afin d'entretenir la fermentation.

1. Allusion aux divers projets d'insurrections royalistes du midi de la France.

2. Josépliine-Louiso de Caumoat, comtesse de Balbi (1763-1836), la célèbre favorite do Louis XVlll.

mais jamais ils ne permettront que Texccution s'ensuive, parce que, si la contre-révolution s'opéroit par cette voie, toute cette noblesse réunie et armée auroit l'idée et les moyens de soutenir ses droits. Ils empêcheront cependant qu'elle ne se sépare, parce qu'ils resteroient isolés. Mais lorsqu'ils auront engagé les puissances de l'Europe à attaquer la France, ils saisiront l'instant où la capitale sera menacée, ils entreront alors. Ils pensent que la cour, les voyant environnés d'une armée de noblesse, leur accordera tout ce qu'ils demanderont, et qu'ils pourront sous différens prétextes séparer les nobles et jouir seuls du fruit de tant de travaux, en éloignant sans récompense ceux qui n'auront été que les marchepieds de leur grandeur. Il seroit aisé de démontrer l'absurdité de ce raisonnement ; mais l'égoïsme aveugle des petites tètes qui ne s'occupèrent jamais que d'intrigues.

Il est bien à craindre que les puissances étrangères ne se prêtent point à ces petits calculs, ou agissent trop tard, que les émigrés ne se dégoûtent des fausses nouvelles qu'on leur débite, des intrigues dont ils sont le jouet, et que surtout, l'argent venant à manquer, l'établissement de Coblentz ne se dissolve sous peu de mois...

Vous connoissez. Monsieur le baron, la tendre et respectueuse affection que je vous ai vouée depuis longtemps.

1 . — De la duchesse de Saidx-Tavannes à la comtesse de Chateaubriand, au Mesnil\ jirès Mantes.

(.\rcli. nat., W 331, doss. 713, 3'' partie, n° IS.l

Ce 11 janvier [1791].

Vous aurez été étonnée, ma chère petite, de me savoir encore on France. Je vais enfin, je crois, en partir, mais pas pour aller en Angleterre... Nous allons dans ce moment à Tournai... Je prélércrois bien à tout cela le parti de rester à Paris, où l'on sera, je crois, fort paisible et oùj'aurois le plaisir de passer mon hiver avec vous. 11 me semble que la sécurité y est parfaitement rétablie ; mais comme vous n'êtes pas très disposée à

I. \.f Mesnil (commune de Fonlenaj-Saiiit-I'ère, Seine-ct-Oise).

AGLAÉ-LOUISE-MARIE DE C H 0 I S E U L- G 0 U F F 1 ER Duchesse de Saulx-Tavannes (1772-1861).

D'après un porlrait apparlcnant à M""' la princesse de Gonzague.

VOUS y livrer, je crois que vous feriez une chose très sage en venant nous trouver à Tournai. Indépendamment de tout intérêt personnel, je trouve que c'est ce qu'il y auroit de mieux à faire pour vous et je désirerois bien que vous prissiez ce parti ; mais je ne me flatte pas de vous y déterminer. J'imagine que, quoique Paris ne soit pas gai à habiter, vous ne serez pas fâchée de quitter la campagne, qui est loin de l'être dans cette saison et avec le triste temps qu'il fait. C'est une suite de cette désastreuse révolution que de se trouver au milieu des champs au mois de janvier, et ce n'est pas malheureusement une des plus fâcheuses. Mais il est triste de joindre à tous les malheurs inévitables dont on est accablé celui de vivre isolé et éloigné de toutes les personnes avec qui on pourroit se consoler et les oublier quelquefois. Nous sommes dans l'inquiétude de ce qui se sera passé à Paris dimanche. Nous n'avons pas eu aujourd'hui de nouvelles...

Donnez-moi bientôt de vos nouvelles, ma chère petite, et mandez-moi votre opinion sur les événemens. Je voudrois bien qu'ils ne me retinssent pas longtemps éloignée. Je ne crains d'obstacles à mon retour que dans les frayeurs des autres, car je suis persuadée que rien ne s'y opposera véritablement. Je me confirme bien dans cette opinion depuis quelque temps. Je souhaite pour votre tranquillité de vous la voir adopter.

Adieu, je vous embrasse.

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