De la même à la même
Ilbid., 2« partie, n» 49.)
De Tournai, ce 4 mars [1791].
Je suis bien affligée, mon cher cœur, que mes exhortations et mes instances n'aient pu parv^enir à vous tirer de votre incertitude, ou plutôt madame votre mère\ car je sens que votre marche est dépendante de la sienne. Je ne conçois pas quels obstacles raisonnables on peut opposer à son départ; car en supposant même que le décret contre les émigrans soit rendu avec la plus grande rigueur, Ton a toujours les moyens de s'absenter pendant deux mois, et d'ici là il est vraisemblable que nous verrons des événemens décisifs. Nous sommes ici dans la consternation des nouvelles que nous avons apprises hier-. Chaque jour on apprend de nouveaux événemens également tristes. Je crois que nous sommes au moment d'une crise bien violente ; et nous fùt-elle aussi favorable que l'on peut le désirer, le moment en seroit encore affreux. Nous avons à présent dans ce pays-ci 70.000 hommes, et l'on en attend encore dix-huit. Ce nombre paroît bien considérable, s'ils sont seulement destinés à la garde du pays. Il y a eu des troubles assez considérables à Bruxelles, qui ont été fort exagérés ici et plus encore sûrement à Paris. Il est vrai cependant que plusieurs membres des Etats ont été fort insultés et ont eu leurs maisons assaillies par le peuple. Ce qui est extraordinaire et produit un grand mécontentement est l'inaction des troupes, qui n'ont reçu aucun ordre de s'opposer aux désordres qui se commeltoient sous leurs yeux. Les patriotes, dont le nombre est fort grand encore, sont furieux; ils accusent l'Empereur de les avoir trahis et de favoriser le soulèvement du peuple contre le Clergé et la Noblesse. Les Etats se sont retirés à Anvers.
Cette ville-ci ne se ressent pas du tout des troubles, et sera toujours parfaitement calme. Les personnes qui s'étoient établies à Bruxellesseront, je crois, obligées d'en sortir. J'étois au moment d'y aller faire un voyage, auquel il faut nécessairement
1. Marguerite-Thérèse de Lamoignon-Malesherbes, feramo de Louis Le Pelletier de Rosambo.
-. Probablement les nouvelles de la journée du iS février, dite des Chevaliers du poiijnard. Voir plus haut p. 221, 271.
renoncer. J'espère que ce ne sera pas pour longtemps. L'Empereur a une force si considérable, qu'il pourra arrêter les choses, aussitôt qu'il les trouvera aller trop loin.
Je me suis mise, en recevant votre lettre, tout à fait en colère contre la personne qui vous retient à Paris. 11 est sur que sa démocratie se trouveroit fort gênée ici, où elle seroit obligée de la renfermer très soigneusement. J'ai eu le plaisir de voir mettre à la porte, il y a quelque temps,, deux citoyens françois vêtus d'habits nationaux. Ils sont proscrits, ainsi que la cocarde, sous les ordres les plus sévères. Je voudrois bien vous voir aussi, ma chère petite, soustraite au pouvoir national ; vous vous trouveriez fort bien d'habiter un pays d'esclavage, où régnent encore le fanatisme et les préjugés...
Il arrive du monde tous les jours. Le nombre des François qui est ici ne se conçoit pas... Nous avons eu des redoutes tout ce carnaval. Elles ne sont pas fort agréables. Il y a mi monde affreux, et l'usage immodéré que nos Flamands font du punch et du bishop rend fâcheux de danser avec eux. Mais, comme nous sommes beaucoup de François, on peut éviter cet inconvénient.
Adieu, ma chère petite...
^. — De la même à la même.
[Ibid., n» 51.)
De Tournai, ce 1" avril [1791].
11 est bien inutile de vous dire, ma chère petite, combien j'ai été affligée de ne pas avoir fait avec maman ^ le voyage de Paris. Celui de Bruxelles n'a pas pu me dédommager d'avoir perdu encore une occasion de vous voir. Je l'ai laissé échapper, je vous assure, avec bien des regrets.
J'ai trouvée JNI'"'' d'Esterno- très gaie, très contente de son séjour à Bruxelles et aimant le monde plus que jamais. Toute la vivacité (pie vous lui connoissez est, à présent, tournée du côté des affaires politiques, et sa tète exaltée sur cet objet au
1. -Vik'laïdc-.Mai'ie-l.oiiiso (iouflicr cl'llL'ili\, feriiMU' do .Marii'-dabrieM'Iorciil-.Vuyusk'. comlo tif Choiseul-Gouflior.
2. f'robalilomonl Adôlaïdc-llonorée llonnoqiiiii d'Hc(|iiovilly, (Viiinio d'.Vnloiiic-Joscplil'tiilippo-Kr^tis d'Kslonio, baron de Moiitforl, nieslre de camp de cavalei-ic, on sa bollolille Aniie-I'étroiiille-Conslance-Sopliie de Cossé-Brissac, mariée eu 1788 à Ange-Pbilippo- Hoiiori'', comle d'I'^slerno.
dernier point. La vicomtesse d'Ecquevilly ', et sa sœur sont ici depuis deux jours. Je ne les ai point encore vues. Notre société s'augmente tous les jours et, sans être aussi nombreuse que celle de Bruxelles, est à mon avis aussi agréable. Il y a plus de simplicité, de liberté et par conséquent de gaieté. Nous avons le plaisir des colin-maillard régulièrement deux ou trois fois par semaine. Je ne me console pas que Madame votre mère n'ait pu se décider à y venir, car je ne suis pas persuadée, autant qu'on lest à Paris, qu'il soit possible de revenir bientôt. J'espère au moins que l'on vous laissera le temps de faire vos couches tranquillement. Les événemens ne me paroissent pas pouvoir être très prochains. Il me semble que l'on n'y croit plus à Paris, et dans tous les cas cette sécurité est très heureuse.
M. de Tavannes est ici depuis trois ou quatre jours. Je dois lui rendre justice et vous dire qu'il est infiniment mieux. Je ne sais si cela se soutiendra...
Adieu, ma chère petite,... je vous embrasse de tout mon cœur.