De la même à la même
{Ibid., .3' partie, n" 10.)
[De Tournai. 1
Je profite de l'occasion de ^L de Montboissier- qui retourne à Paris, pour vous écrire, ma chère petite, et vous renouveler encore mes instances de venir vous établir ici. Je ne puis vous voir sans une peine extrême déterminée à accoucher à Paris, €t je crains bien que vous ne regrettiez de n'avoir pu suivre le conseil de vous en éloigner. On est très persuadé dans ce pays-ci de grands mouvemcns pour ce printemps, et les préparatifs qui se font paroissent donner de la vraisemblance à ces craintes. Je ne sais si on les conçoit trop légèrement ; mais je trouve que, dans la position où vous êtes, la raison exige de fuir jusqu'à l'apparence du danger.
1. Amable Henneiiuin, chevalier puis vicomle d'Ecquevilly, colonel en second du régiment de Deux-['onts avait épousé Marie-Anne-Josépliiue-.\^nloiuettc d'Eyck.
2. Cliarles-Philippe-Simon de Montboissier-Beaufort-Canillac, baron de Montboissier (1730-1802), maréchal de camp en 1788, avait épousé Françoise-Pauline Lamoignon, fdle de Chrétien-Guillaume Lamoignon, seigneur de Malesherbes, premier président de la cour des Aides.
11 arrive toujours du monde ici. J'espère que M""^ de Sérent' va y venir avec sa fille-, ce qui me feroit grand ])laisir. Cela est encore douteux; mais il ne l'est pas qu'elle est déterminée à quitter la France. Ce départ me paroit très signifiant. M'"^ de la Marck' est ici depuis deux jours. Elle a éprouvé une aventure fort triste sur la frontière : on lui a pris 4.000 livres qu'elle emportoit avec elle et on ne lui en a laissé que 1.200, après lui avoir fait signer une obligation de 900 livres, que Ion a estimé être la valeur de sa voiture. Je trouve que l'on est heureux d'être à l'abri de semblables tyrannies et de jouir enfin de la liberté, sans en entendre si souvent parler. Je voudrois bien vous engager à venir la chercher ici... On dit que Paris est très brillant. Mais je ne crois pas que vous y jouissiez assez des plaisirs qui s"y trouvent, pour qu'ils puissent vous y retenir. Ceux de Tournai sont moins vifs, mais vous y trouverez de la société, du calme, de la sûreté et surtout quelqu'un qui vous a voué une amitié bien tendre.
Adieu, ma chère petite, je vous embrasse.
(). — De la même à la mêiiv.
[Ibid., n° 38.)
De Tournai, ce 20 mai [1791 J.
J'aide bien grands torts avec vous, ma chère petite, car je ne vous ai pas encore parlé de tout le plaisir avec lequel je vous ai su accouchée heureusement et d'un garçon comme vous le désiriez'...
Je m'afflige souvent de vous voir décidée à rester en France malgré toutes les horreurs qui s'y passent et celles qui paroissent inévitables pour l'avenir. Le désir d"y retourner est à présent bien éloigné de moi, et je crois, ma chère petite, que vous le concevrez d'ici à quelque temps et regretterez de n'avoir pas été aussi croyante. Notre position en vient tous les 'Ours à un nouvel excès de malheurs; et les événemcns, qui
1. Bonne-Marie-Fôlicitf de Moulmoi-eiiry-Luxcinbourf;, femme de .\rmaii(l-Loiiis, marquis, puis duc de Sérent.
2. Probablement Anne-Kélicilé-Simonc de Sérent, mariée eu 1799 à Etienne-Cliarlcs, duc de Damas-Crux.
3. Marie-Françoise-Augusiine-Ursule Le Danois, comtesse de la Marck, femme de Auguste-Marie-Haymond, comte de la Marck, morte en 181u.
4. Antoine-Clu'étien de Ciialcaubriand, né le tl avril 1791, mort jésuite ù Turin en 1S4-3.
pourroient seuls y mettre un terme, peuvent être eux-mêmes si cruels que l'on ne sait quels vœux on doit former. En attendant, l'on danse et l'on s amuse à Bruxelles plus que l'on ne l'a fait à Paris dans les temps les plus heureux. J'y ai été la semaine passée et j'y retourne après demain, pour aller de là faire un petit voyage en Hollande. Nous avons à présent ici une quantité prodigieuse de jeunes femmes. Il arrive tous les jours un monde énorme, et l'on est obligé de se former une petite société particulière ; mais l'on a l'ennui des visites comme à Paris et, deux ou trois fois par semaine, de grands soupers de trente personnes II n'y a pas d'ailleurs des plaisirs très vifs, ce que je trouve bien plus convenable, dans les circonstances où nous nous trouvons,, que les fêtes de Bruxelles. iM'"'' de Caumont y est depuis quelque temps et y a les plus grands succès ^ M™® de Léon y est toujours, mais ses parens en sont partis. Adieu, ma chère petite...
7. — De la même à la même, (( hôtel de Rosambo, rue de Bondi, à Paris. »
[Ibid.. n» 22.)
[Trêves, juin 1791 1.
Je ne puis vous dire, ma chère petite, combien je vous plains d'être en ce moment en France. Rien ne me paroît comparable à l'horreur d'un pareil séjour. Les nouvelles de Paris d'aujourd'hui ont apporté ici la consternation, et quoi qu'on en dise je n'ose me livrer à l'espérance de voir bientôt arriver le terme de nos maux. J'imagine que, quand vous aurez reçu ma lettre, l'Assemblée se sera entin déterminée à rendre publique la déclaration de l'Empereur, par laquelle il lui annonce que, si le Ptoy n'est remis d'ici à huit jours en liberté, il entrera en France avec toutes ses forces. Il a expédié des courriers à toutes les cours, aussitôt qu'il a reçu la nouvelle de son arrestation, et il paroît certain que le roy de Prusse est extrêmement animé et décidé à le seconder très puissamment. INI. de Galonné n'est pas encore revenu d'Angleterre; on l'attend ces jours-ci à Bruxelles.
Je crois, ma chère petite, que je vais m'éloigner encore
1. Maric-Conslance de Lamoiguon avait épousé en 1788 François-Philibert Nompar, marijuis de Caumoiil-La-Force.
d'ici à peu de temps. Maman a le projet dun très grand voyage, ce qui me fait une peine extrême et comme je ne peux pas la suivre, je resterai à Trêves avec ma grand'mère ^ Vous sentez combien cette séparation sera pénible pour moi, et doit ajouter à la tristesse du moment actuel.
J'ai vu beaucoup M""^ de La Rochefoucauld à Bruxelles, où j'ai passé quelques jours, en allant et revenant de Hollande. Vous ne pouvez vous faire une idée de l'extravagance des jeunes gens et des jeunes femmes qui sont à Bruxelles. Il y en a deux, avec qui elle est très liée, qui viennent d'avoir l'histoire la plus ridicule. Je voudrois bien que cela eût un peu diminué les liaisons. M™^ de Caumont est à présent tout ce qu'il y a de plus merveilleux et de plus agréable. Son mari et son beau-frère tiennent le plus grand état. Ils donnent tous les soirs des soupers de jeunes gens oii chacun a devant lui deux bouteilles de vin et une pipe. On fume, l'on senivre, car c'est à présent tout ce qu'il y a de plus à la mode, et le matin chacun des convives est obligé de se faire reporter chez lui. Ce genre de vie vous paroîtra peu fait pour des gens qui aspirent à être les réformateurs de l'L^tat. M. de Léon vient d'avoir un petit dégoût. Il avoit fort intrigué pour commander les Bretons, dans le cas où, comme on en avoit le projet, on auroit formé des compagnies par province. Ceux-ci, qui sont en très grand nombre, nont pas voulu avec raison être commandés par un jeune homme de l'âge de M. de Léon et l'ont forcé de renoncer à ses prétentions. On est affligé de voir les François se priver par leur conduite légère et inconsidérée de l'intérêt que leurs malheurs sont faits pour inspirer.
Adieu, ma chère petite , n'imitez pas ma paresse et écrivez-moi bientôt. Je vous embrasse et vous aime bien tendrement.