‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 372 sur 553 · Du même au même · texte numérisé non relu

Du même au même

(Ibid., n»80.) Au grand Gontilly, le 4 juillet 1791.

J'ai reçu, Monsieur, exactement vos deux dernières; la première du 28 juin me rend compte de la vexation que vous avez éprouvée le 26 du mois dernier. Il me paroît quelle a été un peu vive. Mais d'après toutes les nouvelles qui se reçoivent des terres, il paroît que cette secousse a été à peu près générale et par conséquent ordonnée par le chef club du Royaume. Probablement la cause de cette nouvelle visite et insulte de tous les châteaux et maisons seigneuriales a été l'annonce d'une confédération des puissances de l'Europe, et par suite la crainte d'intelligences avec le dedans et de mouvemens intérieurs en faveur de l'étranger, ou d'amas d'armes. Sans doute, cette opération pouvoit se faire vis-à-vis des nonopposans sans tant de bruit et de menaces, et certainement ni moi, si j'eusse été là-bas, ni vous en mon absence, n'avions ni motif, ni volonté de ne nous y pas prêter, et d'après cela la force et la violence est déplacée pour ouvrir des portes ouvertes. Au reste, je ne puis, vu les circonstances, qu'approuver votre conduite et vous plaindre inliniinent des momens cruels que vous et M*"^ Lecoy avez éprouvés. On répand que, dans cette nouvelle secousse, il y a eu des horreurs de renouvelées et des gentilshommes assassinés dans leurs maisons, quoiqu'en se prêtant aux visites que de sa propre autorité le peuple a exécutées, et on les nomme. Ainsi, ne nous plaignons guère, nous qui n'avons eu que le sort commun ; puisque ce sont-là les bonheurs du temps, à défaut d'autres, il faut Ijien s'en contenter...

Les département et districts ont écrit ici aux municipalités, à l'effet de lever des volontaires nationaux pour envoyer à la

frontière*. Je pense que chez vous aussi on engage les gens de bonne volonté...

Je crois bien que vous ne recevez pas un écu et fort peu d'assignats, et d'après cela je conçois que vous avez bien de la peine à payer le courant. Les assignats de 5 livres vous seroient commodes ; mais je doute que dans l'intérieur du royaume il s'en répande de sitôt. Je n'en ai pas encore vu, ni n'ai ouï dire qu'il y en eût en circulation à Paris. L'argent est à 12 p. 100 pour les petits assignats, et beaucoup plus haut pour les gros. Il y a trois semaines que j'en ai changé un de 2.000 livres à 11 p. 100 ; on m'a dit que j'avois fait un marché d'or, et que je ne l'avois payé pas plus cher que le Trésor public ne l'achète. Malgré cela, je trouve bien rude de perdre 220 livres, aussi ménagé-je ces écus comme la prunelle de l'œil. Ils ne servent que pour payer les appoints des fournisseurs qu'on ne paye qu'en assignats. La blanchisseuse, la fruitière attendent que leur mémoire fasse un assignat pour être payées ; on ne fait faire de souliers que pour un assignat; et, si l'on a besoin d'une paire de bas, on en prend assez pour faire un assignat. Si nous avons, comme on le dit., des guerres étrangères, il est à craindre que l'argent ne monte encore...

Je suis...

FOUGERET.

Page 1