‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 373 sur 553 · Du même au même · texte numérisé non relu

Du même au même

(Ibid., n» 79.)

Au grand Genlilly, le 11 juillet 1791.

J'ai reçu, Monsieur, votre lettre sans retard et, je crois, sans effraction. Au reste, comme vous êtes sage et prudent, jamais vos lettres ne seront de nature à compromettre ni vous, ni ceux à qui vous les écrivez, et, comme il paroît que noui» sommes dans l'instant de la crise, quelle que soit sa façon de penser, il faut la tenir renfermée soigneusement, dès que l'on n'est point obligé par état à la manifester. On parle d'une grande contrariété d'opinions dans l'Assemblée, de protestations nouvelles signées à présent de plus de 300 membres et

l. Cf. l'arrêté du déparlement de Paris et celui du Conseil général de la Commune, du 22 juin 1701, dans Cliassin et Hennet, les Volontaires nationaux, 1899, iu-8°, t. I,

404 M. FOUGERET

relatives à la situation du Roy\ de beaucoup de menaces faites à nos frontières et d'une ligue formidable. Ce mot fait tressaillir ! Mais on parle aussi de projets d'accommodement, et c'est bien le vœu de tous les cœurs droits. Une transaction est tout ce qu'on peut désirer. Chacun y perd de ses prétentions et même de ses droits, mais cela sauve un royaume. En attendant malheureusement, on pille, on ruine, on incendie, on massacre dans quelques provinces, et dans toutes on menace et l'injustice règne. Heureux ceux qui meurent et encore plus ceux qui sont morts il y a trois ans !

Le temps n'est pas beau pour la cérémonie de la pompe funèbre et des honneurs que l'on décerne aujourd'hui à Voltaire que l'on va déposer à Sainte-Geneviève, auprès de Mirabeau. Cela de voit être très beau, et surtout bien extraordinaire. Mais je suis peu curieux et je n'en reste pas moins ici avec tous les miens. J'entendrai assez les récits que l'on en fera. Seize des sections de Paris se sont vainement opposées à ces honneurs excessifs, religieux ou irréligieux, comme il vous plaira, mais à coup sûr très coûteux, rendus à un homme très spirituel sans doute, mais bien peu estimable pendant sa vie. On n'a point eu d'égard à leur pétition affichée d'ailleurs à tous les coins de rues ; et une fois placé à Sainte-Geneviève, il ne tiendra pas à messieurs les beaux esprits, ses adorateurs, que le peuple ne vienne à dire saint Voltaire. Peut-être aussi le mauvais temps d'aujourd'hui lui fera-t-il croire que Sainte- Geneviève ne veut pas de son nouvel hôte ; car le peuple croit tout et même les contraires à la fois. Ce que je crois bien fermement, cest que nous sommes tous bien malheureux et qu'à cet océan de malheurs je ne vois point de bords. Nous voilà à la grâce de Dieu, et je n'ai d'espérance qu'en lui...

L'Assemblée se décide à ne point distribuer de petits assignats de 5 livres, de peur d'accaparement. Elle les envoie dans les provinces pour le payement du culte et autres dépenses locales. Ainsi, vous en verrez, mais quand, je n'en sais rien...

Je suis...

FoUGERET.

1. Voir la Déclaralion de 293 députés sur les décrets du l'.ï ./"l'/i, ijui suspendent l'exercice de l'autorité royale et qui portent atteinte à i inviolabilité de la personne sacrée du Jtoi, 29 jaiii-7 juillet 1791, dans les Arcli. pari., t. XXVUl, p. 91-98. Cf. le dterel du 23 juin, ibid., t. XXVIl, p. 510-ol7. Ce déciel fut conlirmé le 16 juillet. « L'effet du décret du 23 du mois dernier, qui suspend l'exercjcc des fondions royales et des fonctions du pouvoir exécutif entre les mains du Roi, subsistera jusqu'au moment où, la Constitution étant achevée, l'acte conslilulionnel entier pourra être présenté au Roi ». (Décret du i() juillet, dans les Arc/i. pari., t. XXVUl, p. 377.)

li. — Du même au même.

{Ibid., n» 21.)

Au grand Gentilly, Iv 18 juillet 1791.

J ai reçu, Monsieur, avec plaisir votre lettre du 15, parce qu'il n'y a été question d'aucune nouvelle insulte, ni infamie. Ce sont là les bonnes lettres et les meilleures nouvelles du temps. Ici, nos troubles augmentent à un point effrayant. Aussi réassemblée s'est-elle absolument réunie et a-t-elle rendu, presque à l'unanimité, des décrets convenables sur la monarchie et l'inviolabilité du Roy^ Un très petit nombre de députés qu'elle a traités de factieux, c'est-à-dire 4 ou 5 ans seulement, ont osé lever la voix contre leur Roy et ont été traités avec ignominie. Le club des Jacobins s'est désuni-. Ils paroît que ceux qui veulent, sous le nom de République, la continuation de l'anarchie et anéantir à la fois la royauté et la constitution ameutent la basse populace et tout ce qui existe de mauvais sujets et de gens perdus de dettes. Un groupe de ces coquins a présenté une pétition à l'Assemblée, qui a été mal accueillie •'. Ils attaquent à présent et le Roy et une douzaine de membres de l'Assemblée, que jusqu'à présent le peuple paroissoit chérir. Ces noms sont MM. de la Fayette, Rarnave, Camus % Duport, Lameth, etc.. La pétition rejetée avec vigueur et même, dit-on, avec une réponse très ferme a fâché ceux qui l'avoient fait présenter, et leur armée s'est portée avant-hier au Champ do Mars, où il a été fait des sermens affreux. Hier, le même rassemblement y a commencé, dès 4 heures du matin, et il a fallu proclamer la loi martiale et déployer le drapeau rouge. Dans la matinée, deux particuliers ont été tués, et, suivant le compte rendu sur-le-champ à l'Assemblée, pour avoir porté des paroles de conciliation et tâché de calmer les esprits. L'après-midi la garde nationale s'y est portée en force ; des coquins armés de sabres, de piques, de pistolets et même de quelques fusils ont attaqué la garde à pied et même celle à cheval, et en ont tue

Page 1