‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 38 sur 553 · Du même au même · texte numérisé non relu

Du même au même

(Ibid., n° 75.)

Paris, 16 décembre 1789.

Parmi la multitude de libelles qui paroissent contre l'Assemblée et les membres qui la composent, celui intitulé Adresse aux provinces, ayant pour épigraphe : « Us n'ont rien respecté, et ils veulent qu'on les respecte ! » est le plus infâme de tous '. Si les habitans des provinces pouvoient croire une partie de ce qu'on y lit, elles rappelleroient leurs députés. Mais il n'est pas possible que ce soit des vérités, comme il y a des gens qui osent l'affirmer.

Voici deux événemens arrivés l'un à Toulon, l'autre à Senlis. La municipalité de Toulon a mis au cachot M. d'Albert de Rions, commandant de la Marine -, pour avoir chassé du port deux maîtres d'équipage, mauvais sujets. Ils ont attroupé le peuple. D'Albert a invoqué la loi martiale. Il a été refusé. MM. de Castellet, chef d'escadre ^, un capitaine '' et Bonneval, major de la Marine*, ont été enveloppés dans la querelle, conduits au cachot. Ce dernier, blessé de deux coups de sabre, a demandé à être mené chez lui, et au contraire on la traîné à l'hôpital. Sa femme a demandé à le voir ; la permission ne lui a été accordée que pour un moment et en présence d'un détachement de la milice. On disoit hier que 300 hommes de cette valeureuse milice conduisoit à Paris M. d'Albert. L'Assemblée nationale a décrété l'élargissement provisoire des prisonniers et a ajourné l'affaire jusqu'à un plus amplement informé des faits ; peut-être pour n'en plus parier du tout^.

Le crime à Senlis est atroce. Le 13 de ce mois, la milice nationale marchoit en armes à la paroisse pour la bénédiction

1. Adresse aux provinces ou examen des opérations de l'Assemblée nationale, 1789, in-S". Attribuée à l'abbé de Montesquiou-Fezensac.

2. François-Hector, comte d'Albert de Rions (1728-3 octobre 1802), commandant de la marine du port de Toulon en 1785, contre-amiral eu 1792, mis à la retraite le 2 juillet

3. Jean-Baptiste de Monier, marquis de Caslellel, chef d'escadre, mort en 1811.

4. Jean-François-Alplionse-Gabricl, chevalier de Villages, capitaine de vaisseau, né le 5 avril 1742, mort à Port-au-Prince, le 19 mars 1791.

5. M. Roux ou Ruffo de Bonneval, major général de la marine à Toulon depuis le 17 juillet 1784. 11 fut dans l'émeute du i" décembre blessé de coups de sabre à la tête cl à la main.

6. Dans la séance du 8 décembre 1789 [Journal de Duquesnoy, t. 11, p. 144-145).

de ses drapeaux. Un mallieureux nommé Billon, voulant se venger du refus à lui fait d'être du nombre des miliciens, s'est retranché chez lui, et de sa fenêtre a tué un officier et trois soldats. On s'est jeté sur la maison, la porte a été enfoncée; on s'est aperçu que le feu étoità la maison, on a crié aux pompiers. Au même moment, le feu mis à un baril de poudre l'a fait sauter. Billon a été la première victime, mais les débris ont écrasé 40 personnes et blessé 20 autres ^ S'oilà un cruel raffinement de vengeance. Ah ! quel siècle, mon cher ami ! Nous avons trop vécu, puisque nous sommes les témoins des horreurs commises dans notre patrie.

Vous êtes trop loin du lieu où se commettent les crimes pour savoir la vérité. Ce que je vous en dirois vous représenteroit mal ce qui se passe. Mais on a pris bien des précautions pour qu'elle ne parvienne pas dans les provinces.

Trente et un témoins ont été entendus dans le procès de M. de Besenval2, et pas un à sa charge. Cette instruction est une comédie donnée au public pour le distraire d'un objet autrement important, mais que par des raisons secrètes on ne veut pas pénétrer. Cependant, il y a des gens bien coupables; car le peuple ne se seroit pas porté à aller assassiner les gardes du Roy, à faire fuir la Reine en chemise de son appartement, après avoir égorgé le garde du corps en faction, s'il n'avoit été poussé par quelques médians. Quel supplice ne méritent pas ceux qui ont osé attenter aux jours de notre souveraine ! On ne respecte pas l'oint du Seigneur. Dans quel état est ce Roy de France reclus aux Tuileries dont il ne dépasse pas les murs du jardin ! D'ailleurs l'anarchie est partout à son comble. Et voilà ce qu'on appelle une régénération !

Le clergé de la paroisse de Saint-Etienne-du-Mont fait une procession depuis huit jours en réparation de la profanation commise contre le Saint-Sacrement, dont un voleur a enlevé le saint ciboire et répandu les hosties sur l'autel ^.

Je ne sais ce qu'aura fait la chambre des vacations [du par-

1. Voir sur cette aCTaire de Louis-Micliel Billon. qui parait n'avoir été d'ailleurs qu'une vengeance personnelle, le Moniteur des 18 et 22 décembre 1789; — Bûchez et Roux, Histoire parlementai7-e, t. iV, p. 11.

2. Pierre-Victor, baron de Besenval de Bronstatt, lieutenant-colonel des Gardes suisses, avait depuis 1781 le commandement des provinces de l'intérieur, c'est-à-dire de T Ile-de-France, Soissonnais, Berrj , Bourbonnais, Orléanais. Touraine, Maine. Après le 14 juillet, il s'étail enfui. H fut arrêté à Villenauxe (S.-el-M.), à Villegruis, près Provins, d'après ses Mémoires, transféré à Brie-Comlc-Roberl, où il fui gardé plusieurs mois par un détacliement de la Garde nationale parisienne. Amené à la fin de novembre 1789 à Paris, il fut traduit devant le Châlelet, défendu par de Sèze et acquitté le l"' mars 1790.

3. Cette profanation avait eu lieu le 9 novembre 1789 {Moniteur du 23 décembre 1789..)

34 tE COMTE DE QUELEN

lenient de Rennes] aux itératives lettres de jussion '. Dijon a enregistré avec ces mots : « Par les mêmes motifs », que le Roy a sanctionnés.

Quest-cc que diront les Commissions intermédiaires du décret quelles recevront de continuer leurs fonctions et de lever les impositions qui ne sont pas consenties - ?

Nos 4 livres de pain sont à 10 et 12 sols, et tant qu'on en veut.

Je ne crois pas qu'il y ait encore beaucoup de monde qui ait fait sa déclaration du quart de son revenu. Les plus généreux l'ont payé d'avance par l'envoi à la Monnoie de la vaisselle. L'Église est dépouillée complf'tement ; la Noblesse perd une partie de ses biens ; la magistrature est avilie ; la force publique réduite à zéro ; le Roy n'en porte plus que le nom, et la misère augmente.

Adieu.

Page 1