‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 409 sur 553 · Du même au même · texte numérisé non relu

Du même au même

{Ibid., n" 7S.)

Paris, le 27 avril 1793.

... Le récit que vous me faites, Monsieur, de ce qui vient de se passer à Château-Renard, tant à votre égard qu'au mien, a droit de me surprendre assurément et m'affecte sensiblement. Ce ne peut être de bonne foi qu'on me suppose absent de Paris et absent émigré. Que faire ? J'ai envoyé régulièrement

mes certificats de résidence et le dernier en lin de mars est bien en règle, à l'effet dètre enregistré à la municipalité du lieu. Il y a en outre bien des témoins à Cbàteau-Renard de ma continue résidence à Paris...

L'espèce de plainte et l'enquête qu'on vous a dit faite contre vous est plus désagréable qu'inquiétante. Vous ne vous reprochez rien, et il paroît que des inculpations générales et vaines de tiédeur dans votre civisme et d'opinions ou de soupçons d'intentions contraires au nouvel ordre sont les seuls reproches qu'on vous fasse, et ce ne sont pas là des motifs de faire sortir de chez lui un citoyen domicilié. Les villes peuvent, pour leur subsistance ou autres motifs, renvoyer les étrangers non domiciliés dans leurs murs ; mais de son domicile, personne ne peut en être chassé que par un jugement. Tout acte différent est un acte de violence et de despotisme, contre lequel on peut sûrement se pourvoir vis-à-vis des administrations supérieures. Il s'est au reste établi à Paris, et bientôt sûrement par tout l'Empire, une jurisprudence sans doute momentanée et de circonstance, d'après laquelle sur une simple dénonciation un citoyen peut être contraint à comparoitre devant la municipalité en vertu d'un mandat d'amener, et interrogé. Le procès-verbal de son interrogatoire, qui a été précédé de la lecture de la dénonciation faite contre lui, est signé par lui et par le commissaire interrogeant, qui a droit de le mettre en arrestation ou de le renvoyer. 11 paroît que vous avez eu un mandat d'amener signitié par l'huissier de ville; vous y avez obéi. Il ne paroît pas qu'on vous ait lu la dénonciation, plainte ou enquête dont on vous a parlé. Des particuliers non-municipaux vous ont injurié, et vous leur avez répondu. INIais aucun commissaire ne vous a interrogé. Il n'a point été dressé procès-verbal, vous n'avez rien signé. Je ne vois aucune forme légale dans tout cela, ni la moindre procédure contre vous d'entamée. La malveillance de quelques particuliers se dénote contre vous ; toutes les dénonciations sont faites par un ouvrier ou un domestique renvoyé, par un homme qui veut avoir la place et convoite l'emploi de celui qu'il dénonce, ou par un homme avec qui l'on est en querelle. Voilà ce me semble assez exactement votre cas, qui est peut-être celui de mille individus en France dans ce moment-ci. Depuis un mois ou deux, la quantité de personnes qui ont subi de pareils interrogatoires est innombrable, et presque tous, d'après le peu de fonds des dénonciations, ont été renvoyées chez eux. Mais ceux qui n'ayant point de reproches à se faire ont prétendu se

soustraire à celte espèce d'arrestation sous le nom de mandat d'amener ont mal fait. Ils se sont par là rendus tout à fait suspects et mis dans le cas d'être arrêtés de vive force loin de chez eux, ramenés comme gens prévenus de crimes, insultés, maltraités et même frappés tout le long- des routes. Si donc lespèce de dénonciation dont on vous menace étoit adressée ou envoyée au département ou partout ailleurs et que vous y soyez mandé, nul doute que vous ne deviez obéir. 11 seroit possible que l'espèce d'attaque absolument illégale et contre iusage actuel qui vous a été faite à Château-Renard ne fût quune boutade occasionnée par la circonstance des ordonnances affichées le dimanche précédent et qu'elle n'ait pas d'autre suite. Pareille effervescence dont les années passées vous avez déjà été l'objet s'est calmée, ce me semble, par une huitaine dabsence de Château-Renard, d'autant qu'en réfléchissant sur les gardes et sentinelles mises aux avenues de ma maison, il me semble que, d'après mon émigration soupçonnée sans rime, ni raison, mes meubles sont, dans le fait, l'objet de la sollicitude et du civisme déplacé de la commune de Château-Renard. Je voudrois savoir ce que le corps municipal peut désirer pour être pleinement rassuré à cet égard ; je ferois assurément tout ce qui seroit en mon pouvoir pour le tranquilliser.

Adieu, Monsieur ; je vous invite à toute la patience et à tout le courage dont on a besoin dans les temps fâcheux. Ce sont des qualités chrétiennes que je vous souhaite, comme très nécessaires, et je joins à ces souhaits celui de la santé pour vous elles vôtres.

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