‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 410 sur 553 · JANVIER 1792 — 23 JUILLET · texte numérisé non relu

JANVIER 1792 — 23 JUILLET

Notice. — Les marchands d'argent du Palais- Royal. — Embarras financiers de l'Etal. — Hausse et baisse continuelles de l'arsent. — Manifestations au théâtre du Vaudeville. — Bruits de guerre. — La mort de l'Empereur. — Fabrique de faux as>ignats. — La fôte des Suisses de Châteauvieux. — L'affaire de Courbevoie. — Au Palais-Rojal. — La fête en l'honneur de Simonneau, maire d'Etampes. — Renvoi des ministres Servan et Clavière.

— Nouvelles de la guerre. — Faillites de plusieurs maisons de banque. — Les arbres de la liberté. — Renvoi du ministre Dumourie/.. — Le 20 juin. — Concussions du ministre Servan. — Le voyage à Paris de M. de la Fayette. — Sévère jugement porté sur lui. — Lassitude générale. — Préparatifs de la fête île la Fédération du 14 juillet 1792. — Banqueroute de la Caisse de Secours. -- L'émigration. — Le jugement et la mort du roi.

— Sur la frontière.

Le 20 septembre 1793, la Société populaire de Douai recevait la « dénonciation civique » du citoyen Gliarles Claro, « capitaine de la nouvelle levée de cette ville, âgé de 22 ans », contre les nommés Eugène Debavay et Joseph Vanlerberghe, négociant en grains et fourrages, habitant tous deu.x Douai. Prenant aussitôt l'initiative des poursuites, la Société nommait séance tenante trois commissaires chargés de perquisitionner chez les suspects, et le 30 septembre ces trois commissaires, accompagnés d'un juge de pai.x, se présentaient au domicile de Debavay pour y mettre ses papiers sous scellés. Puis, dès le lendemain, nouvelle visite « à fin d'examen des dits papiers », visite qui parut aggraver le cas des prévenus ; car chez l'un, Debavay, on trouva deux lettres de Vanlerberghe ne laissant aucun doute sur les opinions des deux « complices », et chez l'autre, lorsqu'on y courut, ce qu'on avait remis de faire la veille, on trouva... l'oiseau envolé, preuve certaine de sa culpabilité. L'affaire devenait sérieuse. La Société populaire de Douai daigna la remettre entre des mains plus autorisées que les siennes, et en saisit le Conseil général de la commune, siégeant comme comité de sûreté générale, et le citoyen Ranson, accusateur public du tribunal criminel du département du Is'ord.

Jusque-là, toutefois, les charges pesant sur les accusés ne paraissaient point accablantes. Elles ne reposaient en somme que sur les deux lettres de Vanlerberghe à Debavay, et ces lettres n'étaient pas des documents à faire pendre leur homme. Étant à Paris, en novembre 1791, Vanlerberghe avait écrit à deux reprises à Debavay. Les phrases incriminées de cette correspondance étaient celles-ci. « Il paroit, écrivait Vanlerberghe, le 24 novembre, il paroit qu'on est plus occupé que jamais du plan d'invasion, et la contre-révolution aura décidément lieu. Toutes les puissances sont d'accord, et comme la perte des assignats l'avance, et que l'on veut être sûr de son fait, on attend le printemps. L'Assemblée ne fait

absolument rien, et elle a un mépris général ». « La contre-révolution est décidée, mandait-il d'autre part le 29 novembre ; elle est prochaine. On ne parle pas encore du jour de l'attaque. Prenez vos précautions. Tous les officiers partent. Plusieurs commandants ont vendu les villes, de manière que l'on ne verra pas grande résistance ».

Tout cela, il faut en convenir, était assez maigre pour établir une accusation. La maladresse des accusés acheva malheureusement de les compromettre. Debavay, présent à l'inventaire de ses papiers, se défendit gauchement, ergota sur le sens et la portée des deu.x lettres, et il eut tellement conscience du danger que finit de lui créer son attitude que, le 3 octobre, il quittait Douai. Il ne faisait qu'imiter Vanlerberghe lequel, je l'ai dit, avait déjà pris la fuite. Cette double disparition ne fit que confirmer les soupçons des autorités. On établit une étroite surveillance autour des maisons des deux suspects, et l'on ne tarda pas à intercepter deu.x billets de Vanlerberghe à sa femme, qui ne pouvaient qu'envenimer l'affaire. Ces deux billets jaunis et chiffonnés, arrachés de force à la citoyenne Vanlerberghe qui voulait les dissimuler dans ses vêtements, sont au dossier. Il faut les lire pour comprendre l'affolement d'un malheureux, se trouvant en quelques heures arraché à ses affectiona. à ses occupations, à ses affaires, et qui caché dans un faubourg de Douai envoyait à sa femme, en même temps que l'expression de son désespoir, les quelques instructions essentielles que comportait la situation.

« Quelle fatalité, ma chère amie, mandait-il dans la première de ses deux lettres! Qui se seroit attendu à une semblable aventure, à laquelle surtout on met tant d'importance, lorsqu'elle ne signifie rien ! Je ne te demande pas la situation. Je la sens tout entière, d'après ce que mon homme d'hier m'a dit de ta part. Je serois rentré hier, mais on m'a fait dire le contraire. Cependant je ne peux pas t'abandonner. Ma situation est terrible. S'il n'étoit question que d'emprisonnement, je m'y rendrois. Mais avec nos ennemis, oserois-je risquer le paquet? Quel tourment ! Quelle catastrophe, au moment même où je nous croyois tranquilles pour quelque temps 1

« J'ai appris que tu avois des gardiens et qu'on fouilloit ceux qui sortoient. Ainsi tu n'auras rien pu faire de tout ce que je t'ai dit. Mais, au TTioins, si tu pouvois sauver le peu d'argent qu'il y a dans notre armoire dans un coin, ou soit dans un trou à la cave ! Sur la planche de l'armoire en haut, il y a dans un sac des louis avec de l'argent. Cela peut s'enlever- 11 y en a dans une bourse verte aussi. Tes vieux écus sont dans l'armoire de la chambre verte, à côté des canapés.

« Si lu n'as pu sortir la correspondance de Lefebvre d'Acy, brûle la.

« Il faut dire au commis de te donner celles de Neufvilie, de Bergues, de Verspeyen. de Gand, de VanvoUenhaven, d'Amsterdam, et brûle tout, crainte qu'il y auroit encore quelques mots que l'on voudroit tourner contre moi.

« Que le commis regarde bien dans les tiroirs de la table du bureau s'il ne s'y trouve pas des papiers, que l'on i)ourroit tourner contre moi. Regarde bien aussi dans tes armoires. Quelquefois qu'il y auroit des papiers, puisque l'on peut tout interpréter en mal. On me dit que tu es en état d'arrestation, ainsi que les domestiques. Quelle position I

« Je suis sans chemise, sans souliers, sans bas. Debavay m'a prêté 10 louis en or et 600 livres en assignats. Ne pourrois-je pas avoir deux chemises et des souliers avec deux paires de bas de coton gris et des

mouchoirs, en les mettant avec secret chez Courtray, fils, pour qu'il me les envoie.

« J'attendrai encore un jour ou deux avant de prendre le parti d'aller à Paris ou de rentrer.

« Pour toi, tâche de te consoler avec nos deux petits infortunés, et si je sors des grifTes des méchans, je ne reste plus une heure à Douai. J'écris partout pour mettre mes aiïaires en règle.

« Brille cette lettre. Adieu, je t'embrasse mille fois ainsi que nos petits. »

Et le second billet du pauvre homme n'est pas moins désespéré.

« Douay, le 2 octobre 1793.

0 Je t'avois écrit, ma chère amie, ce matin et j'étois loin d'espérer de tes chères nouvelles, quand ton envoyé est venu me remettre ta lettre que j'ai baisée mille fois. Elle me console un peu, et je crois que les scellés ne sont pas chez toi. que, d'après ce, tu auras pu, d'après ma première lettre, sauver l'argent et les papiers indiqués....

« ÎN'oublie pas de brûler les lettres de d'Acy... Fouille dans toutes mes poches d'habit et jette tous les papiers au feu.

« Fais sortir tout ce que tu peux de mon linge ; et, pour bien réussir, il faut faire mettre trois à quatre chemises sur le corps à celui qui s'en chargera...

« Je ne m'endors pas. ma chère amie; je connois tes vues pour mes jours. Je connois mes ennemis et, d'après ce, je ne peux pas me décider à rentrer. Je vais à Paris. Ne m'écris pas sans que je te dise où je suis attendu, qu'on décachèteroit ta lettre...

n Adieu, ma très chère et infortunée épouse, tâche de te consoler avec nos petits. Il est unique que toutes tes couches doivent être entravées ! Mais prends patience encore un peu.

« Je t'embrasse de nouveau de toute mon àme avec tes petits enfans. Surtout suis à la lettre tout ce que je te dis...

« Que je suis triste de te voir là dans ta situation avec tes petits ! Mais courage !

« Jette tout ceci au feu... »

« Jette tout ceci au feu ! « La pauvre M"<« Vanlerberghe ne put les y jeter ces deux billets, non plus que les correspondances dont son mari lui recommandait la destruction, et notamment celle de ce Lefebvre d'Acy qu'il lui signalait, avant tout autre, nous venons de le voir, comme devant être anéantie. Les deux billets saisis donnaient trop beau jeu aux dénonciateurs pour qu'ils s'arrêtassent en chemin. Déjà la plupart des papiers de Vanlerberghe étaient sous scellés. Les jours suivants, une nouvelle et définitive perquisition était faite dans sa maison, visitée de la cave au grenier, où l'on mettait enfin la main sur cette fameuse correspondance de Lefebvre d'.\cy, qui est précisément celle que je publie ci-après.

Cette découverte fut un triomphe pour l'accusation. Dès le 6 octobre, le citoyen Claro put achever de libérer sa conscience par-devant des autorités constituées cette fois, par-devant le Conseil général de la commune. C'est le plan d'une conspiration en règle qu'il retrace dans cette seconde dénonciation, « faite en acquit des devoirs que lui impose sa quahté de républicain françois », conspiration dans laquelle il fait entrer pêle-mêle « les aristocrates les plus prononcés de la ville », « des émigrés de marque », tels que le nommé Lenglé, ci-devant conseiller au parlement

de Flandre, et jusqu'à des fonctionnaires, qui, à la grande indignation des bons citoyens, n'ont pas craint de prendre part à des « orgies dégoûtantes et scandaleuses » chez les prévenus 1

Trait tout à fait caractéristique, le citoyen Claro terminait sa « déposition » par la demande qu'expédition authentique lui en fût délivrée, craignant, disait-il, que, dans la transmission qui devait en être effectuée aux administrations supérieures par le Conseil général de la commune, « le texte de cette déposition ne filt soustrait par quelque personne intéressée à l'ensevelir dans l'oubli. »

Il était impossible de suspecter avec plus d'insolence l'autorité qui consentait à écouter ces odieuses révélations. Tout cela était machiné, en réalité, pour la pousser aux pires rigueurs. Le citoyen Claro parut y avoir réussi. Bientôt, en effet, mandats d'amener sont signés contre tous les auteurs de « l'infâme conjuration », et notamment contre ce Lefebvre d'Acy. dont on venait de retrouver les lettres, et contre Thomas Lefebvre, son frère.

Ces deux Lefebvre se trouvaient, circonstance aggravante, unis par des liens de i)arenté aux Vanlerberghe. l'aîné, Thomas Lefebvre, ayant épousé la sœur de Joseph Vanlerberghe. Ce fut le premier cité devant le Conseil de la commune. Il se défendit assez aisément. Sa situation d'Inspecteur principal des subsistances militaires, près l'armée du Nord, lui valait un certain crédit, qu'il sut mettre à profit ; et il déclara, d'autre part, sans phrases, que les affaires de son beau-frère lui avaient toujours tenu fort peu à cœur. Il y avait au dossier des preuves de cette dernière assertion : c'étaient une lettre de Thomas Lefebvre à sa femme et la réponse de celle-ci. qui démontraient par leur ton que les rapports n'étaient pas précisément des plus tendres entre les deux époux ni des plus cordiaux entre les deux familles. On ne put d'ailleurs s'appuyer sur rien, — faits ou documents, — pour contredire les affirmations de Thomas Lefebvre.

Il n'en était pas de même de son frère, Antoine-Regnault Lefebvre d'Acy. De celui-là on avait les lettres, qui « respiroient la plus dégoûtante aristocratie. » Au moment de son arrestation, il habitait Lestrem, près de Béthune, et on le disait préposé principal aux expéditions des subsistances militaires. Mais il apparaissait bien que cette charge, il ne la remplissait que d'occasion. Né à Reims, en 1749, établi, en 1789, banquiercommissionnaire à Paris, rue d'Orléans, il avait été en relations d'affaires avec Vanlerberghe de 1789 à 1793, et sa correspondance avec celui-ci était trop entremêlée de réflexions pohtiques contre le nouvel ordre de choses, Vanlerberghe, lui-même, avait demandé trop instamment à sa femme de la faire disparaître, pour qu'il n'en rejaillît pas de véhéments soupçons sur Lefebvre d'Acy.

En dépit de la mauvaise posture où il se trouvait placé, ce dernier se défendit avec énergie. Niant nettement avoir tenu par lettres à Vanlerberghe aucun propos incivique, il prétendit ne s'expliquer l'insistance de son correspondant à faire détruire ses missives que « par la crainte que l'on découvrit ses spéculations mercantiles, et l'état critique de ses affaires ».

Quand on aura parcouru la correspondance de Lefebvre et de Vanlerberghe, on s'étonnera peut-être de la hardiesse de cette réponse. Mais l'on s'étonnera bien plus d'apprendre qu'elle fut admise par la Commune de Douai. Le citoyen Claro élait-il parti à la tête « de sa levée »? Ses accusations de modérantisme contre les fonctionnaires de la ville étaientelles fondées? L'influence de Thomas Lefebvre et les bonnes relations dans

lesquelles il semblait être avec Bentabole et Levasseur, représentants (mi mission de la Convention près l'armée du Nord, entrèrent-elles enjeu? On ne peut le savoir. Toujours est-il que le 22 ventôse an II (12 mars 1704), l'agent national près le district de Douai déclarait close l'instruction de l'affaire Vanlerberghe. 11 en envoyait le volumineux dossier à l'accusateur public près le Tribunal révolutionnaire de Paris, concluant à poursuites contre Debavay et Vanlerberghe «en ce moment en fuite », mais demandant simplement que la femme Vanlerberghe et Lefebvre d'Acy fussent déclarés « suspects ». Ce dernier devait, en vérité, s'estimer heureux, d'autant mieux que, Debavay et Vanlerberghe ayant passé la frontière, leur procès ne put être instruit et que le dossier ne ressortit jamais des cartons du Parquet du Tribunal révolutionnaire, où il est encore et d'où j'ai tiré la correspondance que l'on va lire.

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