Du même au même
(Ibid.)
Paris, le 24 avril 1792.
Monsieur..., vous êtes instruit maintenant que la guerre est déclarée^ et que, malgré la nullité bien notoire de nos moyens, nous sommes les agresseurs. Je ne conçois pas que l'Assemblée se soit ainsi déterminée à donner si belle chance à tous
i. La guerre fui déclar(5e par JOcrct du ^20 avril (A. Sorel, l'Europe et la dévolution, l. Il, p. 430 cl suiv.).
A M. VAXLERBERGHE 457
les mécontens du dehors. Il s'en faut bien que nous soyons en mesure de repousser un ennemi discipliné et aguerri ; mais ne doutant de rien, bravant et insultant toutes les puissances, nous allons les provoquer. Quelle en sera l'issue et ne devonsnous pas être battus ? Il est vrai que les propagandiers se fondent beaucoup sur leurs manœuvres sourdes, et comptent fort sur la défection des troupes étrangères. J'avoue que, si ce moyen ne leur réussit pas , comme on pourroit encore raisonnablement en douter, ils sont perdus. C'est à tort qu'ils se persuadent que tout est enclin au crime et à la destruction comme eux, qui sont les hommes les plus pervers et les plus corrompus, ne commettant que crimes et scélératesses. Nous sommes à juste titre haïs et méprisés des nations saines ; et sauf quelques turbulens et intrigans, comme il s'en trouve partout, il n'y en a pas qui puissent désirer d'être gouvernés et de vivre comme nous le faisons, depuis que notre Révolution est commencée. On appelle cela une régénération ; mais je souliens que c'est un système complet de destruction et de désorganisation. Aussi, ces messieurs, voyant le remède à tant de maux très difficile, voudroient-ils désorganiser ainsi toutes les sociétés d'hommes qui habitent la terre.
Nos braves soutiennent qu'ils ne craignent rien, qu'ils ont 400 millions de numéraire en réserve, qu'ils se ménagent depuis longtemps exprès pour cela, et ils s'estiment invincibles et bien au-dessus de tous leurs ennemis. H y a dans tout cela, peut-être, un peu de présomption ; mais faut bien par des rodomontades relever un peu le courage et enflammer de patriotisme ces âmes froides et pusillanimes qui ne se font pas d'illusion et voient tout bonnement les choses comme elles sont. Car qui n'est pas fou et enthousiaste, même énergumène, en ce moment n'est pas au ton du jour et ne peut passer que pour un mauvais citoyen et un aristocrate.
J'ai l'honneur...
Lefebvre d'Acy.
1 i . — Du même an même.
[Ibid.)
Paris, le 1" mai 1792.
Monsieur..., l'exaltation des têtes entretient un certain enthousiasme qui sans doute maintient les choses dans le
458 M. LEFEBVUE d'aCY
même état. Ce ne sera qu'en cas de revers, que nous verrons le découragement succédera cette extrême confiance dans nos ressources et nos moyens qui sont, ce me semble, exagérés, car je ne crois pas du tout que nous soyons riches et puissans. Tout s'épuise, et depuis trois années entières que nous vivons en insurrection et qu'on gaspille de tous côtés, les finances ne marchent pas à un rétablissement prochain. Les dons journaliers, qu'on vante si haut, ne fourniront pas longtemps ^ et je les crois d'ailleurs très insuffisans pour soutenir une campagne qui va achever de nous ruiner, soit que nous soyons battans ou battus...
J'ai l'honneur.
Lefebvre d'Acy.
{Ibid.)
Paris, le 29 mai 1792.
Monsieur..., ce qui se passe ici aujourd'hui et ce qui s'est passé à Neuilly où j'étois, et qui cependant n'est pas aussi grave qu'on le fait, pourra bien infiuer sur la hausse de l'argenl et la baisse du change avec l'étranger. Hier soir, l'argent étoit de 66 à 67, et le louis à 15 1. et 15 1. 5 s., ce qui me paroit inconcevable, et pourquoi je vous engage à n'en acheter qu'au dessous, si on vous en propose ; car tous les agioteurs profitant de cette baisse pour s'en procurer, ils revendront aussitôt qu'ils y trouveront le plus petit bénéfice, ce qui empêchera qu'ils s'élèvent promptement à 20 livres.
Nous voici encore une fois en rumeur; mais ce tumulte fomenté par les mauvaises tètes ne me paroît pas devoir nous amener rien de fâcheux. J'ai parcouru, hier soir, à mon retour de la campagne, les nombreux groupes des Tuileries et du Palais-Royal, et je n'y ai rien remarqué de chaud : beaucoup de bavardage et de clabaudage contre le Roy et sa garde ; on voudroit le forcer à s'enfuir ou peut-être se défaire de lui (projet conçu depuis longtemps dans les clubs infernaux qui dominent), mais tout cela n'aboutira à rien et ne produira pas l'effet qu'on s'en promet. Croyez-moi; j'ai bien tout observé
1. Cf. sur CCS dons palrioliques, Tuotpy, /{rpertoD-e des sources manuscrites de la Révolution, l. IV. p. 3.5-48.
A M. VANLERBERGHB 459
et écouté, ce n'est pas leffervescence du mois de juillet 1789, il s'en faut bien, et l'opinion est déjà furieusement changée parmi le peuple.
Cependant, l'Assemblée, pour se donner un air d'importance, vient de se déclarer permanente. L'Etat est en péril, parce que quatre soldats suisses, dansant dans un cabaret à Neuilly avec des filles, ont montré des cocardes blanches et menacé de sabrer ceux qui voudroient les empêcher de les porter ^. Il y a eu un seul homme de blessé légèrement d'un coup de sabre, et pas un seul de tué. Les Suisses sont retournés dans leur caserne à Courbevoie, et j'en ai vu hier grand nombre avec la Garde nationale. Ceci s'est passé à '20 toises de la maison où j'étois, et sous mes yeux. Mais on voudroit en ce moment une commotion intérieure, pour motiver des excès ou des mesures nécessaires aux complots des méchans. Nos législateurs ont beau faire, la masse générale d'opinion, et celle qui doit l'emporter enfin, n'est pas pour eux. On voit trop bien que ces genslà ne s'occupent que de disputer de souveraineté et de puissance et nullement du bien de l'Etat qu'ils ruinent et entraînent vers sa perle, ce qui leur est absolument égal...
J'ai l'honneur...
Lefebvre d'Acy