Du même au même
(Ibid., Il" 74.)
Paris, 10 février 1790.
Si vous avez cinq enfans, mon cher Saint-Luc, ils auront 12 sols de chaque écu que vous leur laisserez. Ainsi le veut l'Assemblée nationale qui n'a pas encore traité l'affaire des testamens quelle pourra rendre nuls pour favoriser d'autant plus les cadets du royaume. Xo'ûk donc les coutumes abolies 1 Les poids et les mesures seront rendus uniformes. Bientôt vous ne reconnoitrez absolument rien à l'ancien régime, et vous vous mettrez à l'école nationale si vous voulez savoir quelque chose.
Jeudi dernier^ le Uoysest rendu à l'Assemblée. Son discours a excité la sensibilité de l'auditoire. Il a été d'autant plus applaudi que Sa Majesté a déclaré qu'elle maintiendroit la Constitution, et il a exhorté à faire de nouveaux sacrifices pour amener la paix dans le royaume, ou si vous aimez mieux dans la république. Les larmes ont coulé des yeux du Roy au moment oii il a prononcé : « On adoucit mes peines, lorsqu'on me dit que je suis aimé de mon peuple. » Sa Majesté a été reconduite au Louvre en triomphe par des cris de Vive le Roy ! Le soir, la ville a été illuminée ; on chante des Te Deum dans toutes les paroisses, et on est invité à se rendre à tous les districts pour renouveler le serment national de fidélité à la Loi, au Roy, à la Constitution, ce qu'ont fait les députés entre eux dans l'Assemblée. Bergasse^, malade, a écrit une longue lettre au Président, avec prière de la lire aux représentans de la Nation, par laquelle il envoie son con-
\. Jeudi, 4 février 1T90.
2. Nicolas Bergasse, né en 1750, avocat à Ljon, député du Tiers pour la sénécliausséc de Lyon, mort en 1832.
sentement au serment, mais avec cette restriction qu'il se refuse de le prononcer sur la Constitution jusqu'à ce qu'elle soit faite et qu'elle lui plaise, faisant entendre que l'on emploie la crainte pour donner une signature qui n'est pas libres
Malgré la joie que Ion sefîorce de faire paroitrc, l'artisan murmure et voudroit le retour des expatriés dont la présence les aideroit à vivre. Les voilà qui se sentent gourmandes par la misère. Elle est grande et elle doit s'accroître. Gare l'insurrection ! On croit que les Jacobites se divisent et que quelques-uns d'eux pourront se rapprocher des Impartiaux. Il est plus que temps de voirlunion, pour s'opposer aux grands maux dont la PYance est menacée. La lînance est dans l'état le plus déplorable. La loyauté française avoit déclaré que le mot de banqueroute ne seroit jamais prononcé. La faire sans le dire, ou le dire et la faire, lequel vaut le mieux? Déjà il a été décrété la suspension des payemens des dix-huit mois dus avec assurance des payemens"^ pour l'année 1790. Mais il faut de l'argent, et il n'y en a point; il faudroit recevoir les impositions, et on ne les acquitte pas; il faudroit l'assurance du quart des revenus, et on ne s'empresse pas de faire des déclarations. Chacun considère sa fortune délabrée, les espèces sont enfouies, et la grande confiance dans les représentans de la Nation est furieusement altérée ; de sorte que vous pouvez imaginer sans mon secours ce que tout ceci deviendra. Celui de la Providence seroit nécessaire . Mais l'a-t-on mérité ? Soyons justes, si cela se peut.
J apprends que le décret pour les partages des enfans n'a pas eu lieu. On a seulement décrété que les fiefs sont supprimés et que le droit de vol du chapon n'aura pas lieu, mais on reviendra à l'autre.
On traite le Limousin, le Périgord et le Quercy comme la Haute-Bretagne; on pille et on brûle. Dans une de ces provinces, on a déterré des aristocrates pour en brûler les mânes. A Tulle, on n'y a pas épargné les brigands. Douze ont été tués et plusieurs conduits dans les prisons de la ville.
Les deux frères Agasse, fabricateurs de faux billets de la Caisse d'Escompte, furent pendus lundi par sentence du Chàlelet confirmée par l'arrêt du Parlement-. Les corps ont été
1. Cf. la leltxe de Bergasse, du 6 février, dans les Arcliives parlementaires, t. XI,
2. Augiisliu-Jean et Aniic-Jean-Bapliste ,\gasse, arrêtés le 27 septembre pour fabrication et émission de faux billets de la Caisse d'Escompte, furent condamnés le 21 janvier par jugement du Chàlelet, confirmé par arrêt du Parlement du 4 février, et pendus le 8 février 1790, en place de Grève
A M. LE PRÉSIDENT DE SAIi\T-LUC 41
rendus à leur oncle S chef d'un district, qui leur a fait un enterrement fort propre. La régénération oblige d'honorer les pendus. Dieu vous préserve de l'approche des brigands étrangers et nationaux !
Serviteur à vous, à Madame, à votre lignée, tous bourgeois comme moi.
1. Pierrc-Guillaumc Afrasse, ancien conseiller de Ville, ancien électeur en 1789, avait été nommé président de son district pondant qu'on instruisait l'alTaire de ses neveux, en guise de protestation contre l'odieux préjugé qui étend la honte du supplice sur la famille du coupable. Le district de Sainl-Honoré organisa le 23 janvier une manifestation eu son honneur {S. Lacroix, op. cit.. t. III, p. 533-537, 551-556). C'est à ce propos que le vicomte de Mirabeau disait : • Je ferai pendre mon ficre, et je serai ministre. » {Correspondance secrète, 1. 11, p. 425.)