LETTRES DU MARQUIS DE SILLERY A M. DE SAVIGNY
(14 AVKlL-17 JllLLET 1789)
Notice. — Troubles en Provence. — Physionomie Je Paris à la veille des États généraux. — I/alTaire du comte de Guiberl. — Le cérémonial des Etals. — L'émeute du faubour;; Saint-.Vntoinc. — La séance d'ouverluio des Etats généraux. — La charge du Jardin des Tuileries. — Le renvoi de Necker. — Les journées du 14 au 17 juillet.
Le personnage, anquel il attacha sa fortune. — le duc d'Orléans, — a décidé de la vie et plus tard ruiné la réputation de Gharles-Ale.xis-Pierrc Brulart de Genlis, marquis de Sillery. Or le mari de M"»» de Genlis valait mieu.\, je crois, que la destinée qu'il eut, que le renom qu'il s'est acquis, et j'ajouterai que la femme qui fut la sienne. Cette ambitieuse, cette pédante à froid, cette intellectuelle fut en effet plus que tout autre responsable de la voie sans issue où s'engagea son mari, et d'où elle se tira avec une grâce un peu lourde dès 1791, en invoquant alors pour quitter la France l'impérieuse nécessité de faire voyager ses élèves princiers, « afin de les perfectionner dans l'étude des sciences, et de polir, si l'on peut s'exprimer ainsi, son ouvrage » '. Lui, nature molle, mais généreuse, scmble-t-il. eût pu avoir un autre rôle, et je le vois plutôt repu des illusions de La Fayette, que mêlé aux « supi)ôts de la clique d'Orléans ».
Né le 20 janvier 1737, il avait d'abord servi dans la marine. Gardemarine en 1733, enseigne en 1735, chevalier de Saint-Louis en 1760, à 23 ans. pour blessures et faits de guerre aux Indes et en particulier au siège de Pondichéry, il obtint le 26 février 1763 l'autorisation d'entrer dans l'armée de terre, où il reçut le brevet de lieutenant-colonel à la suite du corps des grenadiers de France-. Entre-temps il s'était marié (1762). Une vie de garnison, coupée de semestres, qu'il passe avec sa femme à Paris, ou dans de longues villégiatures à la campagne, est la sienne pendant dix ans^. Puis, c'est l'entrée des deux époux au service de la maison d'Orléans en 1773, l'un comme capitaine des gardes du duc de Chartres, l'autre comme dame d'honneur de la duchesse, ensuite comme gouvernante de ses enfants ; c'est l'élection à la Constituante par la noblesse du bailliage de Reims ; c'est la participation à toutes les intrigues de la faction d'Orléans : c'est la Convention : ce sont les journées de mai ; c'est enfin l'arrestation le 4 août 1793, l'arrestation en
1. Dossier de la demande eu radiation d'émigration de M"'' de Genlis (Arch. iial. F^ 5627).
2. Archives nationales, archives de la marine, C 171, n" 1014. :i. Mémoires de Al"" de Genlis, t. \ clU, passiin.
CHARLES ALEXIS PIERRE BRULART DE GENLIS Marquis de Sillery il737I793).
D'après un crayon du Cabinet des Eslampes à la Bibliotlièi|ue Naliouale.
LE MARQUIS DE 5-ILt,ERY A M. DE SAVIGNV 4i
compagnie de celle qui parait l'avoir consolé de légoïsme de sa froide épouse, la citoyenne Madeleine-Emélie Saint-IIilaire. l'arrestation après la courte honte dune fuite mancpiée par le derrière de la maison de la rue Neuve-des-Mathurins. iincarcération à lAbbaye. le transfert au Luxembourg de cet homme de 56 ans, presque valétudinaire, déjà « attaqué qu'il est d'une humeur de goutte, d'une rétention d'urine opiniâtre, d'une fistule au bras provenant d'un coup de feu » ', et pour achever l'exécution, le 31 octobre 1793, du citoyen Sillery, dont sa femme se réclamera un jour, en disant qu'il a été n l'un des fondateurs de la République » *.
Le marquis de Sillery a beaucoup écrit, et l'on conserve aux Archives nationales cinq gros registres où, jour par jour, il a noté le résumé des préliminaires et des séances de lAssemblée constituante, d'avril 17S9 à juillet 1790^. A ces cinq volumes on sont joints deux auti-es^qui contiennent deux copies identiques de la correspondance échangée entre lui et M. de Savigny en 1789, correspondance dont je publie ci-après les quelques lettres qui m'ont paru les plus intéressantes.
11 est bien difficile, avec cette seule correspondance, de déterminer l'identité de ce M. de Savigny. D'après d'autres documents, je crois pouvoir affirmer qu'il s'agit de M. Renault-Joseph Béguin de Savigny, gentilhomme de Champagne, officier retiré du service à Reims, et qui, au début de la Révolution, joua un certain rôle dans cette ville. « où étoit anciennement connue sa famille ». « Ses mœurs, sa probité étant exemptes de tout reproche, exposent plus tard, en l'an VllI, les maire et adjoints de Reims \ le citoyen Béguin-Savigny. a été appelé lors de la création des Assemblées provinciales à en faire partie. Ses connaissances, son esprit, son amour pour le travail l'ont fait distinguer dans ces administration, où il a été employé jusqu'au moment de leur suppression. » En fait, on retrouve le nom de Savigny dans la liste des gentilshommes qui assistèrent aux réunions électorales de la noblesse de la sénéchaussée de Reims : on voit de même, d'après les lettres de Sillery. qu'il fut en quelque sorte l'intermédiaire de ce dernier avec ses commettants ; et l'on sait enfin qu'à l'organisation de la garde nationale rémoise, il en fut nommé major en second, <( place dont il remplit les fonctions avec le plus grand zèle ». Mais son rôle, comme celui de tant de gentilshommes qui crurent possible de concilier en leurs personnes les idées anciennes et nouvelles, devait être court. « A la suite de quelques altercations, de quelques désagréments qu'il dut à la vivacité de son caractère, et eu égard encore à ce que ceux de la casle nobiliaire inspiroient dans ces tem])s une sorte de défiance à leurs concitoyens, il crut prudent de se retirer de sa place de major, et vécut retiré jusqu'au mois de mai 1791. Le 23 du même mois, un soulèvement sérieux eut lieu à Reims. Il étoit occasionné par la distribution d'écrits concernant le clergé faite dans des maisons religieuses par un domestique [J.-B. Guissart, dit Dizy] attache au service de l'abbé [G. -B. duRoc]de Mauroux, grand-vicaire du ci-devant archevêque et dont il avoit toute la confiance. L'arrestation de ce domes-
1. Archives nationales, Comité de sùieté générale, F' 4G19, doss. Briilart-Sillery.