De M^^ Tourolle à 3/""^ de Liirieux, sa sœur, à Feurs
en Forez.
(Arch. nal., W 48, dossier 3136.)
Paris, du 21 juin 1792.
Nous sommes, ma chère Joséphine, dans un moment bien fâcheux ; je crois que nous devons bien craindre pour l'avenir. Hier, 30.000 hommes armés de piques, de couteaux, et huit
1. Pierre-Victurnien Vergniaud (1733-1793), avocat au parlement de Bordeaux, député à la Législative et à la Convention.
2. Robert, chef des Brigands, pièce imitée des Brigands de Schiller par Jean-Henry- Ferdinand-Lamartellière (17G1-1830).
502 M"'^ TOUROLLE A M°'® DE LURIEUX
canons étoient commandés par M. de Santerre. Ils ont été aux Tuileries pour forcer le Roy de sanctionner les décrets des prêtres et du camp de 20.000 hommes, sur lesquels il avoit mis son veto. Une partie de la garde nationale a été au Château. Mais la partie de la garde nationale qui veut l'ordre est à présent si peu considérable qu'à moins de vouloir se laisser massacrer, elle ne pouvoit empêcher les piques d'entrer. Ils ont forcé deux portes. Le Roy, entendant ce bruit, ordonna à tout son monde de le laisser seul. Alors, il descendit au-devant du peuple, qui lui dit qu'il falloit qu'il choisit d'être roy de Coblentz ou de la Constitution, et qu'il sanctionnât les décrets. Le Roy leur dit qu'il n'avoit pas la tète à lui et qu'il ne pouvoit leur rendre une réponse. Ils lui présentèrent le bonnet rouge qu'un grenadier lui mit sur la tète; on lui fit boire à la santé de la Nation. Quatre grenadiers, qui entouroientleRoy, lui jurèrent qu'on ne lui feroit point de mal, qu'on les massacreroit plutôt avant. Le Roy prit la main d'un grenadier, la mit sur son cœur, et lui dit : « Il ne tremble pas; jugez par là que je nai point peur! w Ce fait est très certain. Ces malheureux enfoncèrent deux portes, pour aller chez la Reine qui se sauva par un escalier dérobé. Le Roy remonta chez lui, où ils se mirent tous à pleurer. Tous les gardes nationaux disoient hier que, s'ils avoient voulu piller les maisons, ils l'auroient pu faire sans qu'on pût les arrêter, parce que les trois quarts de leurs camarades sont jacobins et étoient avec eux.
L'armée marseilloise, par un décret de l'Assemblée nationale, va se rendre à Paris, parce que, dit-on, il faut du sang. Elle y sera sûrement bientôt. Je vois à présent que l'endroit le moins sûr est Paris. Nous n'espérons plus que dans la Providence. M. Pétion approuve toutes ces horreurs.
Un terrible décret, c'est que chacun sera obligé de monter la garde lui-même, sans pouvoir se faire remplacera On ne sait encore la punition que l'on mettra, si l'on y manque ; mais il y a à parier qu'elle sera forte. Juge de mon inquiétude, quand je saurai mon mari à son corps de garde la nuit et les jours où il y aura du train. Oh ! réellement, cela est affreux!
On assure que, si le Roy ne satisfait pas ces malheureux, ils viendront en force 8.000 hommes. Et nous n'avons pas 8.000 hommes pour nous défendre ! Cette idée a répandu hier la consternation parmi tous les gens honnêtes, et surtout les riches qui sont les ])lus malheureux dans cette circonstance. Jamais
i . Décret du 17 juin 1792 {Arch. pari., t. XLV, p. 328).
jjine XOUROLLE A M. THOYXET 503
nous ne nous sommes vus dans une circonstance pareille. Au moins nous croyions que la grande force étoit composée de gens honnêtes. Enfin, je ne crois point que le calme nous soit rendu sitôt.
Adieu, ma chère Joséphine, je souhaite que tu sois tranquille chez toi. C'est un bien grand tourment, surtout quand on est dans mon état, d'avoir toujours à craindre. Je tembrasse de tout mon cœur; mille choses tendres à ton mari. Je vais écrire à papa sur-le-champ.
P. -S. — Mes sœurs se portent bien, et ma bonne aussi, qui est toujours, malgré ce qui arrive, ce qu'elle étoit. J'ai bien peur qu'on ne soit obligé de sortir de Paris pour sauver sa vie; ce sera toujours la dernière ressource.