‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 469 sur 553 · D' Alexandrine Thoynet à M. Thoynet^ son père · texte numérisé non relu

D' Alexandrine Thoynet à M. Thoynet^ son père

(Ibid.)

[Paris] ce 4 août 1792.

Mon cher papa, que ton voyage est donc long ! J'espère toujours voir dans une de tes lettres le jour auquel j'aurai le plaisir de t'embrasser, mais je suis toujours trompée dans mon attente. 11 faut croire qu'un jour j'aurai ce bonheur !

Joséphine m'a écrit qu'elle seroit marquée. Je ne la plains pas beaucoup, car je pense que M. de Lurieux ne l'aime pas pour sa figure. Aussi je le lui ai bien écrit: heureuse, puis-

m'"^ de nermoxt a m. desilles 509

quelle s'en est bien retirée ! Il paroît qu'elle viendra toujours au mois de janvier. Ce sera un vrai plaisir pour moi de la revoir et de la féliciter d'être débarrassée d'une si vilaine maladie...

Le Roy est à la veille d'être déclm. 11 paroît très certain qu'il le sera. Les 48 sections demandent sa déchéance. M. Pétion la veut aussi. Ainsi, je crois presque impossible qu'il ne le soit pas. Cela seroit très malheureux. Nos Marseillois ne sont pas encore partis. Il seroit pourtant à désirer qu'ils partissent ; mais ils se trouvent trop bien ici pour avoir envie de s'en aller. J'ai peur que nous ne les possédions encore quelque temps.

Nous avons été aux Piples^ La campagne est charmante...

Adieu, cher papa, aime ta fdle, et crois-la pour la vie avec respect.

Ta très humble et obéissante servante et fille.

Alexandrine.

De ^i°'* de 'Nermont à M. Desilles.

(W 274, doss. 39, 4° partie, n" 40.)

'Paris, 4 juillet J792.

J'ai reçu hier votre lettre, mon cher Desilles... Vous avez eu raison de craindre le 2o. Sans les précautions qu'on a prises pour prévenir, je ne sais ce que nous serions devenus. Santerre écrivit le matin à l'Assemblée nationale qu'ils pouvoient assurer l,e château des Tuileries qu'on seroit tranquille et que les ouvriers ne bougeroient pas'^ C'est un assez grand personnage pour se mettre en avant et rassurer la capitale. Il n'en est pas moins vrai qu'on avoit battu la générale à 3 heures du matin, qu'à 5 heures les Tuileries et le Carrousel étoient hérissés de canons et de troupes, qu'on n'y laissoit passer personne. C'est une chose évitée. Mais nous en avons bien à craindre pendant deux mois. On nous menace pour le 10 de ce mois; la fédération, le 14. Notre vertueux maire nous a fait

1. I^es Piples (commune de Boissy-Saint-Léger, Seine-et-Oiso).

2. Voir la lettre de Santerre datée du 25 juin, dans les Archives parlementaires, t. .\LV, 1>. o49-ooÛ.

51 0 M"^*^ DE NERMONT

mettre des affiches au coin des rues, pour exhorter à tenir ferme et opposer la tranquillité à l'insurrection, que nos magistrats veilleront à notre sûreté, qu'alors se découvriront les bons patriotes et les adorateurs de la sainte Constitution. Il ne manquoit point de gentilshommes au château ; mais le Roy exigea qu'ils s'en retournassent, disant qu'il seroit plus exposé si on les trouvoit avec lui. La plupart revinrent, l'après-midi, en frac. Mais que pouvoient-ils faire? Feu? Nos maîtres en eussent été la victime, et la guerre civile s'établissoit. Nous n'en sommes pas quittes. Cela ne peut guère finir autrement, surtout si les troupes étrangères ont quelque dessus : accoutumés à faire des atrocités, ils en feront qui, en faisant périr les autres, les fera périr eux-mêmes.

On vient d'ôter toutes les cloches des couvens de filles, sous le prétexte de faire des sols, mais bien, à mon avis, pour, s'ils mettent le feu, qu'on ne puisse sonner le tocsin pour avoir du secours. Voilà la jolie position où nous sommes.

M. de la Fayette est venu faire une quichotterie selon les gens froids, et un crime de lèse-nation selon les jacobins et les législateurs. Cependant, ils ont, non la voix basse, parce que ce sont des enragés, mais ils sont inquiets du nombre des troupes qui arrivent sur les frontières, et humiliés de ce que M. de Luckner ait été obligé de rétrograder. On dit, mais ce sont des on-dit, que la peste est dans l'armée de La Fayette, parce qu'il a négligé de faire enterrer les morts, et la famine dans celle de Luckrftr. Il est à craindre qu'on ne suive pas plus les criminels du 20 juin que ceux du 6 octobre. La postérité ne pourra croire les horreurs qui se sont passées dans ce siècle-ci. Il y a six mois que vous n'êtes venu à Paris. Que vous y trouveriez de changement! Tout le monde a l'air triste. En s'abordant, on se demande des nouvelles, craignant d'en apprendre. 11 arrivera tout ce qu'il plaira à la Providence. Mais, à moins d'être à ne pouvoir faire autrement, je ne quitterai pas Paris. Voilà qu'il est question de supprimer les notaires et faire brûler leurs études. Alors que deviendrions-nous ? Je compte, cependant, me prémunir d'un passe-port à tout événement. Mais Dieu m'a mise ici ; je crois qu'il faut y rester.

Je ne puis vous dire les horreurs qui se disent en propos dans les cafés et les groupes contre le Roy, la Reine et les ministres, parce que ce n'est pas des Jacobins. Cependant, le sang-froid et la fermeté du Roy lui ont acquis bien des partisans. Mais ce sont des âmes honnêtes, et que peuvent-elles contre des scélérats à qui rien n'est sacré ? Le jardin des

Tuileries est fermé. On le trouve mauvais, et lorsqu'on ouvre une porte, pour laisser passer quelqu'un, il se fourre des groupes pour aller chanter sous les fenêtres. Oh ! les vilains François ! Ils sont plus méprisables que la boue.

Comme je d»ute que vous voyiez De RozoiS je joins ici le compte qu'il rend de la journée du 20 aux Tuileries -. Vous pourrez le lire le premier, et persuadez-vous qu'il est au-dessous de la vérité. JNIais vous ne pourrez pas le lire sans en être attendri.

Faites-moi le plaisir, mon cher Désilles, de donner 100 écus de ma part à M. Trublet pour AP^*^^ ses sœurs. Je suis ordinairement exacte à les payer, et cette fois-ci je ne le puis pas... Je ne puis pas couper un liard en quatre, parce qu'il n'y en a pas ; mais, de ma vie, je n'ai regardé de si près, heureusement sans pourtant mourir de faim. Mon cuisinier, qui est de votre connoissance, ménage comme si c'étoit à lui. Je vous assure que, dans ce moment, c'est un bonheur. Je voulois vendre mes chevaux ; mon notaire me dit d'attendre deux mois. Mais si vous voyiez combien il y a de gens ruinés ! En vérité, cela fait trembler!...

Adieu, ne doutez jamais des sentimens que je vous ai voués.

(joint a la lettre de jNI™^ de Nermoxt).

Mardi, 2Q juin 1792. — Gazette de Paris, par M. de Rozoi, membre de plusieurs Académies. — Récit exact et circonstancié de ce qui s'est dit et passé au château des Tuileries, le mercredi 20 juin 1792 ^.

Il faut dénoncer à la génération présente, qui les dénoncera, je l'espère, à son tour à la postérité, des faits dont le simple récit glace d'horreur. Les Etres augustes, qui sembloient devoir en être effrayés, ont été les seuls à les contempler de sang-froid ; tant l'héroïsme de la vertu est au-dessus de toute crainte, quand il s'appuie sur la religion, comme l'Eternel s'appuie sur le fds engendré par lui !

1. Barnabe Farmaiu de Rozoi (1743-179-2), directeur de la Gazette de Paris.

2. Je fais suivre la lellre de M"»» de Nerraout de l'article de De Rozoi qu'elle envoya à Désilles.

3. Ce récit de la journée du 20 juin, fait par de Rozoi, dans la Gazette de Paris, parut ensuite eu brochure. C'est de cette brochure anonyme et très rare que, sans en avoir découvert l'auteur, Mortimer-Ternaux a donné quelques extraits dans son Histoire de la Terreur, t. 1, p. 2)2.

512 M""^ DE NERMONT

Dans riiorrible époque où nous vivons, réciter des faits, c'est narrer des crimes. D'après les notices d'un témoin oculaire et qui n'a point quitté Louis XVI un seul moment, j'ai tracé sur l'autel même de la vérité le récit suivant ; je me suis d'ailleurs fait un devoir, dans tout ce qui tient,aux faits, d'employer le texte même de ce témoin, dont l'amour pour ses souverains escale le courage et la loyauté. L'Europe entière doit fixer son jugement sur un jour dexécrable mémoire d'après ce récit fidèle que les historiens pourront adopter sans crainte de tromper les générations à naître.

Un grand procès commence entre tout Royaliste fidèle et les auteurs atroces du plus horrible des attentats. C'est ici une nouvelle journée du 6 octobre. Mais que les régicides, qui méditèrent et firent exécuter ce complot horrible, n'espèrent pas qu'il en sera de l'instruction de ce forfait, assemblage de tous les forfaits, comme de celle des deux journées de Versailles ! Les magistrats pusillanimes, qui avoient égorgé l'héroïque Favras avec le fer des lois, ne seront point chargés de poursuivre les parricides : l'Europe, armée de toutes les foudres de la vengeance, est investie de ce jugement solennel et terrible. Les criminels n'auront pas cette fois le pouvoir de renverser le tribunal redoutable, auquel je les citerai jour et nuit, jusqu'à ce que l'arrêt soit prononcé et que le châtiment qui leur est dû ait frappé leur tête coupable. S'il étoit possible que la Terre restât muette, j'invoquerois le Dieu des vengeances : je lui dirois : « Descends sur un autre mont Sinaï! Il nous faut d'autres tables de la loi, où soient gravés les articles de la sentence à prononcer contre ceux qui t'attaquent toimême dans ton représentant sur la terre. Descends dans tout l'éclat de ta puissance ! Que le tonnerre t'annonce, que les flèches de la mort te précèdent ! Jusques à quand veux-tu que l'impie et le régicide, enhardis par leur longue impunité, s'écrient, en foulant à leurs pieds les débris des autels et des trônes : Il n'est point de Dieu ! »

Ainsi, l'instruction de l'affaire du 20 juin aux Tuileries commence en ce moment. Avant de dénoncer les coupables, il faut établir les faits. Malheur à ceux qui seront un jour réduits à désirer de n'avoir point vécu ce jour-là ! Heureux les serviteurs fidèles du meilleurdesRois, qui, méritant d'être nommés avec éloge, ayant formé son cortège chéri, pourront dire sans crainte d'être démentis : « Nous étions prêts à mourir à ses pieds ; c'est la victime, l'auguste victime elle-même qui a sauvé ses défenseurs ! »

a m. désilles 513

Faits.

A 3 heures trois quarts, ou environ, quatre à cinq mille hommes armés de fusils, de sabres, de piques, de faux et de cent autres instrumens de mort, se sont présentés place du Carrousel, ayant à leur tète Santerre, brasseur du faubourg Saint-Antoine, et plusieurs pièces de canon ; cette place étoit gardée par environ 4.000 gardes nationaux formés sur les 4 côtés, et par un gros corps de cavalerie de la Gendarmerie, près du Guichet.

On a laissé la colonne de brigands passer par le centre de la place ; l'ordre du Roy portoit de n'en laisser entrer que vingt, sans armes, conformément à la loi. Des officiers municipaux étoient chargés de son exécution, ainsi que de Tordre de repousser la force par la force. La colonne étant arrivée à la porte Royale, en dedans de laquelle étoient les ofticiers municipaux, des brigands parvenus dans l'intérieur, travestis en gardes nationaux, ont ouvert sans résistance les deux battans de la grande porte.

Une colonne de Gendarmerie à pied, formée dans la direction de la porte Royale ù la grille du Château, a cédé le passage aux brigands ; les canonniers de la grille les ont laissé passer. Les brigands ont traîné un canon dans l'escalier, et l'ont pointé contre la porte de l'appartement du Roy.

Alors, une colonne de brigands venant par le jardin a forcé le passage de la grille gardé par un bataillon de Garde nationale.

Dans la salle des Cent-Suisses, la colonne des brigands s'est redivisée ; partie, après avoir forcé et désarmé^ plusieurs gardes nationaux qui étoient dans les deux salles, sest mise à frapper à coups de hache les panneaux de la porte de la salle, ci-devant appelée des Nobles, ou œil-de-bœuf; l'autre partie, tournant par la terrasse sur le jardin, est venue assaillir les fenêtres de cette salle et la porte donnant dans le corridor du valet de chambre de service.

Le Roy avoit tout observé froidement, tantôt de la fenêtre de ^L de Septeuil- sur le jardin, tantôt de la chambre du Conseil

1 . « Réservant pour un autre numéro la discussion de tous les faits, je ne ferai qu'indiquer les observations. Je demande ici comment les Gardes nationaux n'ont pas défendu les portes, comment ils se sont laissés désarmer. Je demande que l'on désavoue une inculpation répandue dans tout Pans : c'est qu'au moment où les piques sont entrées dans le château, les gardes leur ont fait le salut d'honneur, en portant les armes. Je demande enfiu si leur consigne éloil de se laisser désarmer. » {^ote de liozoi).

2. Jean-Baptiste Tourteau do SepleuiJ, trésorier de la liste civile.

514 M'"'^ DE NERMONT

sur la cour. Deux heures avant, sur la demande de quelques chefs de la Garde, le Roy avoit renvoyé du Château tout ce qui n'étoit pas absolument nécessaire à son service. Le Roy est sorti de la chambre de parade précédé du sieur Gentil ^ premier valet de garde-robe, suivi de M. de Septeuil. Il a été entouré dans l'œil-de-bœuf par MM. Aclocque, commandant"^, Aubier^, gentilhomme ordinaire du Roy, Carot, garde national, Guingaerlot'% Vinfrais^ deux officiers, l'un de chasseurs, l'autre dinfanterie, et par M. de Bougainville"; ils ont mis l'épée à la main pour fondre sur le premier rang des assaillans. Le Roy, par deux fois, leur ordonna de remettre l'épée dans le fourreau, et dit qu'il vouloit avancer le premier; ils ont obéi. Danscetinstant, sont accourus de l'intérieur MM. de Chambonas et Lajard, ministres, de Marcilly, ancien capitaine d'artillerie, Rourcet% ancien valet de chambre de M^"" le Dauphin, et quelques autres serviteurs.

Le Roy avançant vers la porte attaquée, les éclats des panneaux ont volé à ses pieds. Sa Majesté a ordonné au Suisse d'ouvrir la porte. Les brigands fondoient comme un torrent vers le Roy ; mais parmi eux s'étoient pressés quelques gardes fidèles. Le sieur Joly^ danseur de l'Opéra, canonnier, s'est lancé sur une baïonnette dirigée contre le Roy par un brigand travesti en grenadier. Celui-ci l'a terrassé ; il s'est relevé et n'a pas quitté le Roy. Les faux grenadiers, repoussés par deux véritables et par les serviteurs, ont gagné la porte du côté de la terrasse pour aider à rentrer ceux qui venoient de ce côté.

Le Roy, entouré de ses serviteurs, leur a dit de céder leur place aux grenadiers fidèles, qui l'ont aidé à monter sur l'entablement de l'embrasure de la deuxième fenêtre. L'un d'eux**

Page 1