‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 482 sur 553 · MM. SIMOX ET PIERRE N. A M. LHOSTE · texte numérisé non relu

MM. SIMOX ET PIERRE N. A M. LHOSTE

tous les faubourgs avoient descendu pour venir piller et voler le Château, au moment que le Roy avoitreçu sa déchéance à l'Assemblée nationale, toute la populace s'est jetée dans les cours du château des Tuileries et la Garde nationale, qui étoit dans les dites cours pour garder la famille royale, s'est sauvée du peuple comme des péteurs ; elle a laissé pour toute défense un régiment suisse, encore pas complet, lesquels se sont défendus très longtemps. Malheureusement pour eux et pour nous que la munition a manqué ; sans cela, ils auroient été les maîtres, car à la première décharge, ils ont repoussé tout le peuple armé de plusieurs canons, qu'ils' ont été obligés d'abandonner et de se sauver. Les Suisses se sont emparés de leurs canons et ont tiré dessus, comme sur un tas de pigeons, jusqu'à ce que la munition leur manque, et après ils ont été obligés de se rendre. Toute la populace s'est jetée dessus; autant ils ont pu en attraper, autant ils en ont coupés à coups de sabre, hachés en morceaux. Il y en a peut-être de réchappes qui ont eu le bonheur de se sauver, encore ne sont-ils pas encore sauvés, parce que Ion en a rattrapés environ 140, qui étoient cachés aux Feuilians; on les a pris et menés à la ville, et on va nommer une cour martiale pour les juger à leur malheureux sort -.

Non contens de tout cela, ils se sont jetés dans le Château où. ils ont volé, pillé mis à feu et à sang, de manière que, dans ce moment, tous les alentours du Château sont réduits en cendres. Tous des gens qui appartenoient au Roy, ils n'en ont pas laissé un seul ; il n'y a uniquement que les appartemens du Roy et de la Reine qui ne sont pas brûlés, mais volés, pillés, cassés de manière qu'il n'y a plus que les murs. La famille royale étoit à l'Assemblée nationale, heureusement, dans le moment qu'ils ont fait ce beau chef-d'œuvre. INIais ce n'est pas encore ihii à présent : ils sont après les statues sur les places, pour les tirer à bas. Ils sont comme des enragés. Ce matin, ils ont mis 40 chevaux après la statue de Louis XV, sans pouvoir l'arracher. Quand ils ont vu qu'ils ne pouvoient en venir à bout par

1 Ils, c'est-à-dire les insurgés.

2. J'ai dit (lue le 10 août et jours suivants on intercepta tout le courrier des habitantsdes Tuileries. Voici, à propos du massacre des Suisses, la lettre bien naïve que le lils d'uu soldat suisse écrivait à sa famille le 11.

K De Liancourt, le 11 aoiit 1792.

" Mon très cher père et ma très chère mère, je vous écris cette lettre, qu'on m'a fait savoir que vous étiez tués dans ces bagarres. Quand j'ai entendu parler que vous étiez tués, cela m'a fait beaucoup de peine. Je fais bien des complimens à ma sœur, cl j'embrasse tous mes parens. Je vous prie, réponse sur-le-champ.

" Je finis eu ^ ous embrassant du plus profond de mon cœur.

« Jean-Frédéric Waclitcr. ii

(Arch. nat., W 233, n» 106.)

LE COMTE D AUBAREDE A m"^ DE GRILLON 537

le moyen des chevaux, ils lui ont coupé les pieds, de manière que, dans ce moment, elle est à bas avec celles de Louis XlVet d'Henry IV. Et après ce bel ouvrage, ils vont se transporter chez tous les seigneurs prendre leurs chevaux dans les écuries avec les personnes qui les pansent, pour mener les canons aux frontières. Ils ont commencé au Palais-Bourbon; ils y ont pris trois chevaux de selle. Ainsi, mon ami, je crois que nous pouvons vous faire nos adieux avec toute assurance. Quand je pense à cet affreux carnage, cela fait frémir. Vous les voyez ces brigands par les rues se promener, avec des habits de Suisses plantés au bout de leurs piques, en criant: «Vive la nation! » et d'autres, avec une charrette qui les suit par derrière; et toute personne un peu comme il faut, ils la prennent par les cheveux, en lui disant : « Allons, tu es un aristocrate, il faut te couper la tète », et à l'instant ils le font, et la jettent dans la charrette avec les autres. Vous croyez que l'on peut voir toutes ces horreurs sans frémir ! Il faut être presque barbare ! Après avoir eu tué ces malheureux Suisses et déshabillés tout nus, ils les brùloient encore avec les meubles du Château ; ils les jetoient au feu comme des pommes de terre.

Je vous dirai aussi qu'il vient d'arriver un courrier extraordinaire qui annonce que M. Lafayette a battu les Autrichiens ; tant tués que blessés il fait nombre de 20.000, et que lui a perdu environ 6.000 hommes nationaux'.

Simon et Pierre.

I 4- Du comte d' Aubarède , à M^^^ de Crillon.

(Arch. nat., W 431, doss. 907, n» 133.)

Paris, le 17 août 1792.

J'ai reçu, il y a deux jours, Mademoiselle, la lettre que vous avez eu la bonté dem'écrirelel" de ce mois; elle est un grand soulagement aux peines cruelles que je ressens avec toutes les âmes honnêtes et sensibles, et qui ont bien augmenté depuis la journée du 10, dont vous aurez appris quelques détails à la réception de ma lettre.

Je m'hasardois ce jour-là. Mademoiselle, après avoir ôté

). C'était une fausse nouvelle.

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ma croix de Saint-Louis, à aller vers les 3 heures jusqu'au Pont-Royal. J'appris, en passant à la Croix-Rouge, près les Prémontrés, que M. de Clermont-Tonncrre, qui avoit épousé M"*" de Sorans ^ que vous avez connue, venoit d'y être massacré et qu'on l'emportoit chez lui. On me dit qu'il avoit tenu des propos contre le peuple, notre souverain actuel, et qu'on lui avoit trouvé deux pistolets dans ses poches. Je continuai ma course. En arrivant au Pont-Royal, je vis la populace dans le Château, qui pilloit et détruisoit tout ce quelle ne pouvoit pas emporter. Je ne restai que quelques minutes sur le Pont- Royal, pendant lesquelles j'entendis les propos les plus affreux contre le Roy, la Reine, les prêtres et la noblesse. Je revins sur mes pas en gémissant dans le secret de mon cœur, car il auroit été dangereux de témoigner la moindre peine sur tout ce qui se passoit. 11 a péri dans cette journée près de 4.000 hommes. Il y avoit 800 Gardes suisses dans le Château, dont les trois quarts y ont sacrifié leurs vies, ctles brigands marseillois ont cherché pendantplusieursjours les Suisses des postes et ceux de cette brave nation, pour les immoler à leur rage.

On croit. Mademoiselle, qu'il y a eu 300 gentilsliommes de tués ; on les a désignés depuis [l'année dernière] sous le nom de Chevaliers du poignard, parce qu'on a persuadé le peuple que tous ceux qui alloient chez le Roy et qui n'entroient dans le Château qu'avec des cartes en portoient dans le dessein de le poignarder.

On ne lit dans aucune histoire autant de scélératesses et de crimes réunis qu'il s'en est commis le 10 et le 11 à Paris, et jamais aucun roy, ni reine, sans en excepter David, n ont éprouvé tant d'opprobres et d'humiliations que Louis XVI et Marie-Antoinette. Dieu sait quand elles finiront! M. le maréchal de Mailly, âgé de quatre-vingt-sept ans, étoit dans le Château, et il fut assez heureux d'en sortir. En entrant sur le quai, il fut aperçu par deux hommes qui se dirent : « Voilà un aristocrate, il faut le tuer! » Dans le même instant, un autre aristocrate se sauvoit aussi. Un des deux hommes dit à son camarade : « Charge-toi de celui-là, je vais me charger de ce vieillard. » Il joint M. le maréchal et lui dit : « Brave vieillard, vous avez de la peine à marcher, donnez-moi le bras et ne craignez rien. Demeurez-vous loin d'ici? » M. le maréchal lui nomme la rue ; il l'y conduit; et en y entrant, tous les gens qui

1. Slanislas-Marie-Adélaïde, comlo de Clcrmoiil-Tonnerre (1701-1792). avait «épousé Louise-Josépliinc-Marie-Delpliine de liosiùios, liUo d'Hciiry-Francois de Rosières, niar(|uis do Soraiis.

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