‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 489 sur 553 · M. DE LA VIGNE-DAMPIERRE A M. N · texte numérisé non relu

M. DE LA VIGNE-DAMPIERRE A M. N

Vainement, prévoyant quel sort attend les prisonniers dans la capitale, l'Assemblée législative ordonne-t-elle leur transfert à Saumur. De sa propre autorité, Fournier leur fait prendre la route de Paris '. On espère y arriver à temps pour joindre ces malheureux aux fournées de l'Abbaye et de Bicètre. Mais, à Étampes. un émissaire delà commune de Paris vient apprendre à Fournier que la population parisienne sort de sa stupeur, est prête à s'opposer au recommencement des massacres -. On se décide alors à diriger les captifs sur Versailles. Ils y arrivent le dimanche, 9 septembre, à 2 heures du soir. A3 heures, 44 sur 53 sont massacrés !

C'est d'Ktampes que sont datées les lettres que l'on va lire. A ses prisonniers Fournier avait feint d'accorder une suprême faveur. « 11 leur avait permis d'écrire à leurs proches et à leurs amis, et avait autorisé les gardes qui veillaient sur eux à desserrer les liens qui retenaient leurs mains captives. Mais de peur qu'ils ne tentassent de s'échapper, on n'en déliait que quelques-uns à la fois. Us se passaient de main en main les trois ou quatre plumes que l'on avait mises à leur disposition. Aussitôt que l'un avait fini sa lettre, on le garrottait de nouveau et l'on débouclait son voisin » ^.

Telles sont les circonstances émouvantes où furent écrites ces lettres, qui ne parvinrent, d'ailleurs, jamais à leurs adresses, puisque par une infâme trahison. Fournier, infidèle à sa parole, les garda toutes pour les envoyer au comité de Surveillance. Quelle émotion on ressent en les lisant 1 Les unes, comme celles de René-Nicolas-François Pouyvet* de la Blinière ^, ne sont qu'un long cri de désespoir ; les autres, comme celles de Pierre de Pargade, de Charles-Louis Pierrepont de Saint-Marcoust, de François deMontjustin sont d'admirables modèles de résignation chrétienne, ou de courage stoïque : d'autres enfin apparaissent plus touchantes encore peutêtre, celles où Antoine Cordebœuf de Beauverger de Montgon essaie de rassurer sa mère, sa fiancée, et jusqu'au dernier moment de les tromper sur l'épouvantable destinée qu'il devine être bientôt la sienne !

§1- 1 . — De M. de la Vigne-Dampierre à M. N.

(Arcli. liai., W 274, doss. o9. 4» parlic. u° S7.)

[Paris], 5 septembre [1792.]

... Le massacre a continué toute la nuit du lundi. On n'a fini qu'hier, à 4 heures du matin, aux prisons de l'Abbaye; il a con-

1 . Dans ses Mémoires, Fournier prélcnd, liien entendu, qu'il ne céda qu'à la violence. « Au lieu de ^ouloip aller à Saumur, la troupe prit la roule de l'aris, el plus de 400 hommes m'enlourôrent. la bayonnelleau bout du fusil, on me disant que, si je commandais d'autre marche, c'en était lait de moi » (Ibid., p. 93).

2. Mortimer-Teruaux, Histoire, delà Terreur, t. 111, p. 683. i.Ibid., p. 386.

4. El non l'ougeret, comme ou l'a toujours a))pelé juscjulci.

5. La Blinière ou la Bclinièrc élail un fief situé dans la paroisse du Pas (aujourd'hui département de la Mayenne).

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