‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 495 sur 553 · A SES PARENTS · texte numérisé non relu

A SES PARENTS

mager de la malheureuse condition où la condamne sa naissance,— lui reste, par honneur autant que par nature, je me suis cru obligé de la recommander à mon frère, dès l'instant qu'elle vit le jour. Je mis des lettres entre les mains de sa nourrice, pour que, au cas que quelque événement imprévoyable me retirât de ce monde, il en prit soin et eût pour elle les bontés que son cœur et son amitié pour moi lui suggéreroient. Je le priai, n'ayant pas de droits par moi-même, de lui faire 600 livres de rentes. Depuis que la noirceur et la calomnie m'ont mis dans les fers, je lui ai réitéré la même prière par une lettre que j'ai adressée pour lui à mon intime ami Gérard. Je disois aussi à ce tendre ami de se charger de régler quelques affaires. J'espère que lun et l'autre seconderont mes intentions et se réuniront pour donner à ma pauvre petite fille et veiller à sa conduite. Elle est sous la sauvegarde de tout ce que j'ai de plus cher après vous, et je meurs rassuré sur son compte. Cependant, je ne le serois pas entièrement si, en vous la faisant connaître, je ne vous implorois en sa faveur. Ayez donc pitié d'elle, en pardonnant les égaremens de son père, et dites-lui que, si le Ciel l'eût conservé, il auroit fait tout ce qu'il auroit pu dans le monde pour la consoler d'être née sans nom, sans rang et couverte de l'ignominie qu'une prévention barbare répand sur les enfants illégitimes. Je vous en conjure, mon tendre père, et vous aussi, mère inconsolable de ma cruelle mort, ne l'abandonnez pas !

J'ai aussi de l'attachement pour celle qui lui a donné le jour. Elle le mérite, et je serois le plus ingrat de tous les hommes, si je n'étois pas reconnoissant de l'amour qu'elle a pour moi et de sa sensibilité à mon affreuse position. Ma crainte est de lui causer la mort par la mienne, et qu'alors notre fille restât la plus à plaindre de toutes les créatures, si vous la dédaigniez. Mais c'est votre sang, ma mère ! Ha ! la voix de la nature m'est un sûr garant que vous en aurez pitié. Sa mère se nomme Dominica Ducasse; elle est marchande de modes. Ma fille, née le 17 décembre 1786, fut baptisée sous le nom de Gracieuse- Thimothée. Ce fut la sage-femme qui lui fit donner ce nom. Mais le chirurgien-major du régiment, appelé Goy, voulut être son parrain, en choisissant une marraine, et tous les deux lui substituèrent à ces noms celui de Marie-Jeanne de Bellegarde. Le vicaire de la paroisse Notre-Dame de Bayonne, nommé AI. Herygoyen, leur permit de faire le changement sur les registres. Ainsi, vous vous procurerez son extrait de baptême parles renseignemens que je vous donne. C'est assez vous avoir inté-

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ressés pour elle et pour sa mère. Je les aime toutes les deux, je les plains et verse des larmes de sang- sur la perte qu'elles font de celui qui leur étoit cher et qui les auroit aidées, soulagées, autantque la nature et les lois de l'honneurluiauroientpermis. Il me reste peut-être peu d'heures, trois jours au plus, pour vivre. Je tire donc dès celle-ci un rideau entre le monde et moi ; je ne vois plus que les tourmens qui m'attendent; je ne dois m'entretenir que du compte que je rendrai à Dieu de mes actions. Puisse-t-il me faire grâce de tous mes péchés ! Priezle, faites-le prier pour moi, pour le repos de mon âme ! Fondez une messe pour le jour de l'anniversaire de ma mort ! Si je supporte les tortures que mes ennemis me préparent avec fermeté et courage, en les lui offrant, j'ose croire dans sa miséricorde et au pardon que je ne cesse de lui demander des offenses que je lui ai faites !

Il me revient un remords de conscience. En 1784, Ihiver que j'étois chez vous, je fis plusieurs engagemens entre autres celui d'un nommé Derieux de la paroisse de Couesmes^ que je tirai des prisons pour l'engager, peut-être dune manière forcée, et que je dégag*eai ensuite. Il me promit trois louis pour avoir sa liberté, et ne m'en donna qu'un. Les deux autres dévoient vous être remis. Rendez-lui celui que j'ai touché, car je ne crois pas qu'il me fût dû.

Maintenant, il me reste à vous faire mes adieux. Comment vous les exprimer ? Je ne songe plus à ce monde. C'est donc à Dieu, s'il me fait miséricorde, que je demanderai pour vous ses bénédictions et sa grâce. Qu'il vous accordé des jours tant que vous pourrez les passer à faire du bien à vos semblables, et qu'ensuite il vous accorde le bonheur de l'autre vie, que je lui demande au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

René-Nicolas-Fii.\nçois Pouyvet de la Blinière.

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