‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 5 sur 553 · INTRODUCTION XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XI

plan et son cordonnier, qui est un des notables de son quartier : « Hé ! bien, madame, vous devez être contente ? — Hé ! de quoi, mon cher monsieur ? — Mais, madame, tout va bien et le Roy vient de se déclarer chef de la Révolution. — Cela est au mieux, si vous le voulez... et rien n'est comparable à ce que le Roy se soit déclaré le premier bourgeois du royaume. J'en suis très aise, moi qui n'ai pas l'honneur d'être femme de qualité. Cela nous rapproche, et si mon fds étoit un joli garçon il pourroit prétendre à la main de Madame Royale. — Et pourquoi non?... J'espère bien que mon tîls sera un jour ce qu'est aujourd'hui un maréchal de PYance. Ne suis-je pas major de mon bataillon ! »

Il pleut encore les 13 et 14 juillet 1790. Ah! le soleil du 14 juillet 1789, où est-il ? Tout inondés « malgré l'épais feuillage de la grande allée », nous assistons avec ]\I. Delamarre de Crux à la revue passée par le Roi le 13 aux Tuileries, et le lendemain , tout mouillés de même avec lui , qui y a pris part comme député extraordinaire de Coutances , ou avec M"* de Givry, simple spectatrice, nous revenons de la fête de la Fédération. Quelques jours avant, M. de Seneffe nous a dit l'encombrement de la capitale, et pourtant l'entrain des préparatifs. Eh ! oui, malgré le temps, malgré le mécontentement toujours croissant d'un grand nombre, l'espoir renaît en bien des cœurs.

Mais n'est-ce pas là qu'une illusion? Que de questions brûlantes séparent les adversaires ! La plus grave qui se pose, à la tin de 1790, est celle de la Constitution civile du clergé, etquelle horreur pour une bonne catholique, comme M""^ de Nermont, d'être obligée d'aller assister au service funèbre de Mirabeau célébré par des assermentés. Décachetons d'ailleurs notre courrier avec la comtesse de Lauraguais, avec la marquise de Peysac. Combien dafïreuses nouvelles nous apporte-t-il des provinces !

Et dire que 1791 fera regretter 1790 ! Chaque mois, chaque semaine presque seront marqués alors par quelque tragique événement. C'est avec les provinciaux de passage à Paris, gens particulièrement avides devoir, que l'on assistera de près à ces Cl afTaires ». Avec M. de Mesmon, on sera témoin de l'émeute du Luxembourg; on entendra le vacarme d'enfer que font les émeutiers qui battent le tambour sans discontinuer et poussent des clameurs épouvantables ; on verra Monsieur et M.\d.\M£ parlant pour les Tuileries en un carrosse où les femmes grimpent et s'accrochent de tous côtés. Puis c'est la fuite de Me.sdames,

occasion de nouveaux désordres. Le mois suivant, c'est la mort de Mirabeau, le tumulte qu'elle cause dans la capitale, le cortège que l'on voit passer des fenêtres de M"" de la Motte, rue Ncuve-des-Pctits-Champs. Quinze jours après, en compagnie de M. Dutailly, on est témoin du faux départ du Roi ])0ur Saint- Cloud. Avec loméme Dutailly, on se mêle aux groupes le 21 juin et l'on entend expliquer gravement par des gens bien renseignés, des gens qui « ont un bon tuyau », comment le Roi s'est évadé par un souterrain ... le souterrain qui joue touj ours un grand rôle en temps de révolution ; on assiste le 2G au retour à Paris de la famille royale, et l'on aperçoit la Reine « baissant la tête presque sur ses genoux », pour ne rien voir. Les jours suivants si vous allez vous promener du côté des Tuileries, vous entendrez « les propos atroces » qu'on tient contre le Roi, ou bien vous entreverrez le Dauphin que l'on fait promener une fois par jour dans le jardin, ou bien vous rencontrerez l'ancien concierge dcTrianon, un de vos amis, qui vous donnera des nouvelles de la Reine, très affectée qu'on ne lui ait même pas demandé l'autorisation de prendre ses huit chevaux blancs pour le cortège de Voltaire, que vous avez vu arriver à Sainte- Geneviève le il juillet, à 10 heures du soir, et en quel état ! Il a plu encore ce jour-là et cela a gâté les habits des poissardes suivant le cortège en costume de soldat national, jupon blanc et le sabre à la main, ou ceux des filles du coin vêtues en vestales romaines. Revenant d'une promenade à la campagne, rentrez-vous dans Paris le dimanche 17 juillet, à 8 heures du soir, vous apprenez l'affaire du Champ-de-Mars, le massacre de deux « conspirateurs » cachés sous lautel de la patrie, la pétition des Jacobins, le drapeau rouge déployé, la fusillade des « bons citoyens », et vous regagnez votre hôtel, sans perdre de temps.

A ce moment, dans quinze jours il sort de Paris cinq à six cents familles et rien qu'à Cambrai dans une journée on voit passer 53 carrosses venant de Paris. Ce sont des émigrés. Suivons-les ! Montons avec M. Victor de Vibraye dans la diligence de Valenciennes ; faisons charger notre lourde malle pesant 281 livres, et dont le port seul va coûter 34 livres 5 sous. Nous avons la chance d'être en bonne compagnie. Tous les voyageurs sont « de la même façon de penser et par conséquent sans aucun doute ». Aussi se coniie-t-on volontiers ses projets. Les uns s'en vont à Bruxelles, les autres à Ath, les autres à Tournai, les autres, comme M. de Vibraye, à Mons. Il doit y chercher pour sa famille, — son père, sa mère, ses deux

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