INTRODUCTION XIII
frères, — une installation. A peine débarqué, il se met en campagne. Mais il tombe de son haut : les logements sont hors de prix. On lui avait dit que la vie était là moins chère qu'à Bruxelles et à Tournai. Pourtant des appartements de quatre chambres, avec écuries, se louent couramment 15, 16, 20 louis par mois. Il est vrai qu'on fournit les draps, mais ni le linge de table, ni celui de cuisine. La nourriture est meilleur marché. Un cuisinier se chargerait de nourrir la famille à raison de 15 livres par jour, Anatole, — le domestique, — excepté bien entendu. Pour ce prix, il donnerait o plats à chaque service, c'est-à-dire deux services à dîner et un service à souper. Mais il ne fournirait ni pain, ni vin, ni dessert. Puis, autre chose : Mons nest pas une ville très agréable, parce que la « fumée de charbon y produit un air malsain ». Il vaudra mieux aller à Bruxelles, où sur la place de Jéricho le jeune Vibraye trouve enfin un abri pour les siens.
Allons donc à Bruxelles. On y mène une vie extrêmement joyeuse et « Ton s'y amuse plus qu'on ne l'a fait à Paris dans les temps les plus heureux ». « M""^ de Gaumont est là tout ce qu'il y a de plus merveilleux et de plus agréable. Son mari et son beau-frère tiennent le plus grand état. Ils donnent tous les soirs des soupers de jeunes gens, oîi chacun a devant lui deux bouteilles de vin et une pipe. On fume, Ion s'enivre, car c'est à présent tout ce qu'il y a de plus à la mode, et le malin chacun des convives est obligé de se faire reporter chez lui. »
A Tournai, de même, « il arrive tous- les jours un monde énorme et l'on est forcé de se former une petite société particulière ; mais l'on a l'ennui des visites comme à Paris, et, deux ou trois fois par semaine, de grands soupers de toutes personnes ». Pendant tout le carnaval de 1791, il y a des redoutes. «Elles ne sont pas toutefois fort agréables... L'usage immodéré que nos Flamands font du punch et du bishop rend fâcheux de danser avec eux. »
A Trêves, il est vrai, « il semble au contraire que l'on s'attache à ajouter à la rigueur de son sort. La ville est un vrai tombeau, et la société est très analogue à l'habitation. Elle est composée de dévots qui exercent une tyrannie et une intolérance sans exemple. Si l'on ne va pas au sermon quatre fois par semaine, et à vêpres tous les jours, on est presque regardé comme impie ».
C'est peut-être qu'on a là de plus près sous les yeux les misères et l'envers de l'émigration. Ouvrons ces lettres tiiii-
brccs de petites villes allemandes. A Oberkirch « sur i .S80 gentilshommes qui se trouvent réunis, la moitié n'a d'autre drap de lit que sa chemise et ses bottes, et le reste a deux bottes de paille ». Les malheureux sont « entassés à quinze ou vingt dans des chambres de paysans, dont le parquet est souvent terre très humide », et qui, aux environs de Coblentz, ne se louent pas moins de 18 à 120 livres par mois. Voici cependant quehjues jeunes gens qui ont eu la bonne fortune de louer ii louis par mois à un baron allemand un grand château à trois quarts de lieues de Coblentz. Ils y font ménage commun, et leur cuisinière a pour gages 12 sous par jour à partager entre 17. On devine les regards admiratifs qu'ont tous ces pauvres diables pour « le luxe scandaleux, la dépense folle » de la maison des princes, où tous les jours il y a deux tables, « l'une de 40 personnes, où les épaulettes décident des convives, une autre de 60 pour tous ceux qui ont quelque place dans la maison ».
Qu'écrivent cejjendant ceux qui sont restés dans la fournaise? Us écrivent que la situation s'aggrave tous les jours; que les bonnets rouges se livrent aux Tuileries à de continuelles manifestations, qu'ils exagèrent, lorsqu'ils aperçoivent la Reine à ses fenêtres : <{ue des prêtres, des officiers et jusqu'à des femmes sont battus dans les rues par les sans-culottes ; que des bandes avinées de poissardes viennent danser en rond dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale ; que tout cela n'est rien comparé à ce qui se prépare. En effet, nous sommes à la veille des mémorables journées du 20 juin, du 10 août et de septembre.
Voyez-vous avec ]\I. de Mauviel, de ses fenêtres du Petit- Carrousel, arriver, le 20 juin, aux Tuileries cette « multitude immense... d'hommes, de femmes et d'enfans ramassés dans ce que les cabarets et les lupanars des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau ont de plus infect et de plus impur » ; voyezles assiéger les portes du palais, se ruer dans les escaliers ; voyez à la grande porte de la cour royale ces gendarmes nationaux « renverser à terre la poudre du bassinet de leurs mousquetons » ; on les entend murmurer : « Nous sommes pour la garde de Paris, non pour celle du Roy ! » Traversez à 5 heures le Palais-Royal avec M. Ilarelle : la foule y est amassée ; on ferme de tous côtés les boutiques. Arrivez aux Tuileries : apercevez-vous ces « chevaliers de la pique » sur les toits, sur les balcons, « sortant par les croisées et y entrant depuis le grenier jusqu'au rez-de-chaussée ». Adressez-vous à
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ce grenadier de la Garde nationale pour savoir ce qui se passe dans l'intérieur du château? Il vous dira qu'il l'ignore. Mais un particulier, qui aura entendu votre interrogation, vous répondra : « Moi, Monsieur, je descends de chez le Roy. J'ai manqué d'y être étouffé tant il y a de inonde. 11 est placé au milieu de MM. Pétion et Vergniaud et de deux grenadiers nationaux ; et le Roy a le bonnet rouge sur la tète, une cocarde nationale d'un côté et une blanche de l'autre, et l'armée défile devant lui dans les appartemens. »
Gela n'est qu'une répétition générale. Dans moins de deux mois, vous verrez mieux encore. Au milieu de la nuit du jeudi y au vendredi 10 août, vous entendrez de toutes parts sonner le tocsin et battre le tambour ; personne ne dort tant la frayeur est générale. Passez-vous le matin place Vendôme en compagnie de M. Raclet, vous pourrez y contempler fichées sur des piques neuf tètes, parmi lesquelles vous reconnaîtrez celle de l'infortuné Suleau. Sortez-vous de chez vous vers 3 heures avec M. d'Aubarède, après avoir pris la précaution d'enlever votre croix de Saint-Louis ? Place de la Croi.x-Rouge vous apprendrez que M. de Clermont-Tonnerre vient d'y être massacré et qu'on l'emporte chez lui. Continuez votre course. En arrivant au Pont-Royal, vous voyez la populace dans le château, qui pille et détruit tout ce qu'elle ne peut pas emporter ; vous ne restez là que quelques minutes, assez pour entendre les propos les plus affreux contre le Roi, la Reine, les prêtres et la noblesse. Entrez dans le palais avec M. Rout de Marnhac ou M. d'Hugonneau, vous verrez les sans-culottes, qui, « après avoir tué les malheureux Suisses et les avoir déshabillés tout nus, les brûlent avec les meubles du château et les jettent au feu comme des jjommes de terre » ; et en rentrant chez vous le soir avec ces deux jeunes gens de Franche-Comté, vous les rencontrerez encore « ces brigands par les rues se promenant avec des habits de Suisses plantés au bout de leurs piques, et criant : « Vive la nation ! » et d'autres, avec une charrette, qui les suit par derrière ; et toute personne un peu comme il faut, ils la prennent par les cheveux en lui disant : « Allons, tu es un aristocrate, il faut te couper la tète ! » Et à l'instant ils le font et la jettent dans la charrette avec les autres. »
Encore trois semaines, ce sera septembre : Paris, déjà dompté, « gardant la plus grande tranquillité » pendant qu'on massacre à l'Abbaye, aux Carmes, à Saint-Firmin; « tout étant calme, le voisinage des prisons excepté et les visages ne
paraissant nullement émus ». 11 a péri pourtant près de 1.500 personnes. Vous pouvez complimenter l'abbé de Bologne d'avoir échappé à la tuerie, a J'ignore, vous répondra-t-il avec sang-froid, si je serai toujours aussi heureux ! » Et regardezles bien, le 7 septembre, à Étampes, dans l'église désaffectée où ils sont enfermés, regardez-les bien ces jeunes gens se passant la plume au fur et à mesure qu'on leur enlève leurs fers, et écrivant à leur famille ces lettres que vous allez lire. Ce sont les prisonniers d'Orléans, les officiers du régiment de Cambrésis, qui après-demain seront massacrés à Versailles.
Bientôt du reste les spectacles dramaticpies ne vont pas vous manquer. La guillotine est maintenant dressée sur la place Louis XV. Si vous n'avez pas le cœur solide, n'allez pas vous promener comme M. de Rome aux Champs-Elysées ; vous risqueriez au retour de « poquer » contre l'échafaud où dans quelques jours va monter Louis X\'l.
« Paris est dans un calme qui ressemble au silence de la consternation, de l'effroi et de la mort ! » Le Roi vient d'être condamné à mort. Vous avez, le 11 décembre, assisté avec M. de Bernard à la première journée de son procès. Four avoir une place, vous êtes arrivé à la Convention le lundi à 'i heures de l'après-midi et vous y êtes resté jusqu'au mardi à 7 heures du soir. Ce jour-là, à 2 heures et demie, le Roi a pénétré dans l'Assemblée. « 11 étoit vêtu d'une espèce de surtout couleur de chair à grand collet , il avoit une boucle simple, les cheveux de derrière altaciïés et frisés au bout, peu poudrés, et la barbe nouvellement faite ». 11 s'est placé « debout à la barre, découvert et tenant son chapeau devant lui à deux mains. Il n'a point salué, a envisagé le président, la tète haute et noblement placée. 11 ne paraissoit point ému... » 11 se tournait « à droite, à gauche avec beaucoup de vivacité et de calme » pour observer tous les députés. Il regarda même plusieurs fois la voûte à laquelle se trouvent suspendus les drapeaux des Suisses conquis par le peuple le 10 août et d'autres pris sur les ennemis. «Le président l'ayant invité à s'asseoir, il s'assit. Pendant la lecture de l'acte énonciatif, il tint les yeux continuellement hxés sur le lecteur qui étoit en lace de lui et toujours il eut la tète fort haute. 11 ne laissa échapper aucun signe des sentimens qui dévoient l'agiter. De temps en temps il se passoit la main sous le menton ou sur le front comme pour reculer ses cheveux. » Le 26 décembre, vous lavez vu traverser les boulevards revenant de la Convention, précédé « d un piquet de cavalerie le sabre nu à la main ; venoit ensuite un piquet