‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 501 sur 553 · SEPTEMBRE — 19 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE — 19 DÉCEMBRE

Notice. — Aspect, des rues de Paris. — Les llicâtres. — Le camp de Grenelle. — Un dîner de Convenlionncls. — Au restaurant. — Nouvelles de la guerre. — Complot dénoncé à la Convention. — Tentative contre le Temple. — Commencement du procès de Louis XVI. — M. San terre.

Les lettres qui suivent sont presque toutes adressées à la même personne, Madeleine-Françoise-Joséphine de Rabec, par son mari, Paul-Pierre de Kolly. ancien fermier général, et son amant François-Auguste de Beauvoir, ci-devant gendarme du Roi et lieutenant dans la légion de Luxembourg.

Ces deux derniers personnages, intimement liés, comme il arrive souvent en pareil cas, étaient, de Boulogne, — où, au commencement de la Révolution, s'était réfugiée « la faïuille », — revenus en 1792 à Paris pour y poursuivre le «lancement» d'une énorme affaire, dont le but secret était de faire passer des capitaux aux Princes, frères de Louis XVI. Mais afin d'avoir un prétexte de réunir ces capitaux, les deux amis avaient coloré leurs desseins de sentiments patriotiques, et sollicitant, dans ce but, de l'Assemblée législative, l'autorisation de rétablir la Caisse dite de commerce de la rue de Buci, ils avaient fait miroiter aux yeux des législateurs un plan de finances grandiose, qui devait conduire à la suppression de la dette et à la « régénération » des impôts. Tant et si bien que l'autorisation demandée leur avait été accordée le 20 septembre 17S2.

Mais il fallait réunir les capitaux, et c'est là qu'échouèrent Kolly et Beauvoir. Obligés de jouer double jeu pour attirer les préteurs, d'insister auprès des uns sur l'approbation donnée à leurs projets par l'Assemblée, de montrer aux autres la garantie spéciale promise par les Princes aux bailleurs de fonds, ils ne pouvaient manquer de se trahir. C'est ce qui arriva. Un beau matin, un caj)italiste se présente chez Beauvoir, faisant sonner bien haut ses écus, son nom de Prouville, son titre de marquis, s'attendrissant sur le sort du Roi et des Princes, se déchirant prêt à tout sacrifier pour eux, autrement dit à verser personnellement 300.000 livres, et à en amener 500.000 autres dans la Caisse de commerce ; en sorte que Beauvoir n'a bientôt plus de secrets pour son nouvel ami, à qui il fait faire la connaissance de Kolly. Pendant plusieurs jours, ce ne sont que colloques, rendez-vous, entretiens... jusqu'au 8 janvier, où, l'affaire étant à point, les conspirateurs délestés de tous leurs secrets, le faux Prouville les fait arrêter et se fait arrêter avec eux pour mieux déguiser le rôle

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odieux de provocateur qu'il a joué. Quatre mois après, Kolly et Beauvoir montaient à 1 echafaud, et M»» de Kolly, qui n'avait obtenu un sursis que grâce à une fausse déclaration de grossesse, était de même exécutée le 4 novembre 1793.

Cette affaire Kolly ayant été exposée, il n'y a pas longtemps, par un historien de talent', les projets de ces conspirateurs n'ayant reçu d'ailleurs aucun commencement d'exécution et se trouvant dépourvus en conséquence de tout intérêt historique général, je n'ai tiré de leur correspondance que les détails pouvant donner une impression vivante de la physionomie de Paris à la fin de 1792. Ces détails ne manquent pas de pittoresque, on le verra.

1, — De M. de Kolly à il/""" Renaud, sa cousine, à Boulogne-sur-mer.

{Arch. naL, W 2C9, doss. 23, 2" partie, n" 64.)

Paris, ce samedi [29 septembre 1792].

Tout est ici fort tranquille, mais je désire que mes

affaires se terminent bientôt Je dîne tous les jours chez le

restaurateur sans être restauré ; je me couche au lieu de souper ; et comme je ne m'occupe ici que d'une seule affaire, je trouve les soirées fort ennuyeuses. Paris a l'air d'une petite ville de province : quelques fiacres, quelques patrouilles, pas une figure de connaissance. Pas moyen daller au spectacle pour ceux qui ne veulent pas prendre le théâtre pour une église, car, à la fin, il faut, dit-on, se mettre tous à genoux, au parterre comme aux loges, pour y entonner en chorus un hymne à la liberté, que l'on chante en faux-bourdon. Adeline'^ a été disgraciée ces jours derniers pour avoir refusé de chanter la carmagnole. M""" Dugazon^ ne veut plus revenir à Paris. Tous les acteurs italiens de la rue Feydeau sont partis et l'Opéra danse avec des béquilles.

Les mauvais patriotes répandent ici que les Prussiens

sont à Ay et à Reims, pour arriver à Paris sous quinze jours, comme s'ils étoient assez imbéciles pour venir provoquer 700.000 hommes libres qui sauroient les pulvériser en 24 heures, ainsi que tous leurs rois et leurs généraux. On travaille ici aux fossés et au camp sans relâche. Tous les citoyens, sans

1. Paul Gaulot, .V™ de Kolly {Revue hebdomadaire des 30 juin, 7 et 14 juillet 1900).

2. Marie-Madeleine RombocoH-Riggieri, dite Colombe cadette ou Adeline (i7C0-lH41), danseuse à la comédie italienne.

3. Louise-Rose Let'èvre, épouse de Jean-Henry Gourgaud dit Dugazon, (17o.ï-1821), actrice de la Comédie-Italienne.

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distinction, sont, commandés pour aller y bêcher la terre, et il y a là des officiers qui, la canne à la main, font fort bien travailler les paresseux payés ou non payés.

2. — Z)w même à sa femme, Madeleine- Joséphine-Françoise de Rabec, à Boiilogne-sur-mei\

(Ibid., n-OS.) 'Paris, ce dimanche 7 octobre [1792].

J'ai fait, avant-hier, un dîner bien maussade : des députés

de la Convention bien jacobins, des premiers commis de la guerre, des affaires étrangères, et puis des femmes d'émigrés. Tu juges comme tout cela devoit bien s'accorder ensemble ; des nouvelles bien victorieuses pour les uns étoient déchirantes pour les autres. On se disputoit tout, jusqu'au dîner qui étoit d'un tempérament ti'op foible pour résister à tant d'ennemis ; on mangeoit de rage et l'on en avoit que plus de faim. J'aurois voulu la plus foible, la dernière part, et en être dehors. Hier, j'ai été dîner chez Beaujour et me voilà à côté d'un illuminé ^ qui a prédit au feu Roy et à M""^ de Lamballe tout ce qui est arrivé depuis, et qui m'assure pour dernière prophétie qu'fl estle dernier sauvé de l'hôtel de la Force, mais qu'il sait bien qu'il doit être incessamment pendu. J'avoue que je suis las de quitter des roués pour trouver des pendus, et si dans le dîner que je vais faire aujourd'hui, je trouve un fouetté ou un guillotiné, je me condamne à manger tout seul et dans ma chambre.

On dit les Prussiens toujours en fuite, Verdun repris, enfin M. Dumouriez devenu la terreur de M. de Brunswick ; tant l'amour de la liberté arrandit les hommes

3, — Du même à la même.

[Paris], ce dimanche au soir 2^ [octobre 1792],

Ma chère Fanny..., nous sommes ici dans la joie. Nous avons eu, avant-hier, la nouvelle de la prise de Mayence piu* les

i. Si Jacques Gazelle, le cclèbic illuminé ^1720-1792), n'avait pas été exécuté le 25 septembre 1792, ce (|ue dit Kolly de son convive pourrait se rapporter à lui.

troupes patriotes, et nous apprenons ce soir qu'elles ont pris Francfort'. Rien n'est impossible à la bravoure républicaine! L'on assure, mais avec moins de certitude, que le général Dumouriez va prendre Bruxelles et peut-être la Hollande...

Tu apprendras avec plaisir que notre ami Santerre a été nommé maréchal de camp. Tu vois que l'on ne languit pas pour devenir olficior général.

Ce lundi au soir. — Il s'est passé ce matin à l'Assemblée nationale une scène qui peut avoir les plus grandes suites. Le ministre de l'intérieur- a dénoncé un complot qui consistoit à faire égorger une grande partie des membres de la Convention. jNI. Robespierre a pris la parole, en disant qu'il ne croyoit pas que personne eût envie de le dénoncer sur ce chef; il s'en est présenté un qui 1 a attaqué très vivement^. On s'attend que lui, Danton et Marat vont être décrétés d'accusation, et c'est à eux à qui 1 on attribue l'affaire du 10 août et les meurtres des prisons ; on croit qu une société fameuse va s'y trouver enveloppée. Cette séance aura vraisemblablement des suites décisives. Je suis fâché de me trouver forcé d'être encore ici quelques jo^urs.

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