Du même à sa mère
(Ibid., p. 130-132.)
Paris, 23 janvier 1793. Mercredi matin.
Ma très chère maman, je vous envoie lame du malheureux Louis XVI. Elle est tout entière dans son testament qu'il ht la veille de sa dernière comparution à la barre, ne croyant pas alors revenir dans sa prison. Il a perdu la vie lundi, à 10 heures et demie du matin, et jusqu'à son dernier moment il a conservé le plus grand courage. Sur l'échalaud, il se disposoit i\ parler au peuple ; mais il a été interrompu par un roulement de tambour, et saisi par les bourreaux qui en avoient reçu Tordre et qui lont sur-le-champ précipité sous le fatal tranchant. Il n apu prononcer que ces paroles d'une voix très forte : « Je pardonne à mes ennemis ; je souhaite que ma mort fasse le bonheur du peuple, mais je plains la France et je crains que la colère de Dieu ne s'appesantisse sur elle. » Il quitta lui-même son habit au pied de l'échafaud, et lorsqu'on voulut lui aider, il dit avec bonté : « Je n'ai besoin de personne ». Il refusa aussi, pour monter sur l'échafaud, toute aide, et y monta d'un pas ferme ethàtif. Le bourreau voulut lui couper ses cheveux; il s'y refusa, en disant que cela n'étoit pas nécessaire. Mais sur l'échafaud, le bourreau lui attacha les mains derrière le dos (et ce fut le temps que le Roy prit pour parler au peuple), et après il lui coupa les cheveux. Des Anglois les ont achetés et les ont payés chèrement. Après sa mort, son corps et sa tête furent sur-lechamp portés au cimetière de la paroisse et jetés dans une fosse de io pieds de profondeur, où ils furent dévorés par de la chaux vive. Ainsi, il ne reste plus de ce malheureux prince que le souvenir de ses vertus et de son infortune.
Tous les détails de ses derniers momens sont dans toutes les bouches. Ceux que je vous donne sont les plus exacts. Il en est d'autres plus affreux, s'il est possible, et que j'ai peine à écrire. J'ai vu, le soir du lundi, un homme qui couroit dans les rues de Paris, et qui avoit les joues teintes de sang, avec le même soin que les femmes mettent leur rouge un jour de parure. Sa cravate blanche en étoit couverte ; il le faisoit remarquer aux passans, et je reculai d'effroi. La plupart des Marseillois et des fédérés trempèrent leurs sabres, leurs piques, leurs baïonnettes dans le sang de ce malheureux prince. On dit même que
le bourreau répandoit ce sang par forme d'aspersion sur ceux qui environnoient réciiafaud. Je naurois pas cru ces Iiorribles récits, si je ne les avois entendu faire à vingt personnes dignes de foi. Elles ajoutoient qu'au moment où la hache iomboit, on entendit un cri général de : «Vive la Nation ! » Je m'interdis toute réflexion, mais mon cœur parle au vôtre.
J'oubliois de vous dire quil apprit son arrêt de mort avec la plus grande sérénité. Sa religion le soutint seule, et quelle leçon • pour les athées ! MM. de ^Malesherbes, Tronchet ^ et de Sèze entrèrent dans sa chambre, la douleur peinte dans tous leurs traits et cherchant à en retenir l'explosion. Le Roy, s'adressant à M. de Malesherbes, lui dit: « Eh! bien, condamné à mort? » — « Oui », lui dit M. de Malesherbes. Louis alors se leva précipitamment, et fit, à grands pas, trois ou quatre tours dans sa chambre, la main sur le front et les yeux vers le ciel. Alors Malesherbes ne put plus retenir ses sanglots. Le Roy l'aborda et lui dit: « ]Mon ami, ne nous attendrissons pas plus longtemps, et parlons tranquillement. » Il s'assit et se fit raconter tous les détails de son jugement, qu'il écouta avec le même sang-froid que s'il y eût été complètement étranger.
M. de Malesherbes proposa de prévenir avec ménagement la Reine, sa fille et ^ladame Elisabeth, sœur du Roy. Louis XVI lui dit : « Les ménagemens ne sont pas nécessaires ; vous les trouverez tout aussi préparées que moi à apprendre ma mort ! » Il est d'autres circonstances encore que j'ai apprises et que je retiens avec le plus vif intérêt.
Je ne tarderai pas, ma chère maman, à vous les raconter moi-même. Je compte partir sur la fin de la semaine, et je serai certainement à Grenoble dans quinze jours à dater de celui-ci.
Agréez, ma chère maman, l'assurance de ma plus vive affection.
P. -S. — Je vous prie de communiquer le testament à M. P... J'en mets deux exemplaires, pour que vous ayez la bonté de m'en garder un et que vous le prêtiez à vos amis.